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Full text of "Salons"

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FR  ba.  h'So 


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IRANSFERRED  TO 
■|ftAB3SUiRARY 


HARVARD 
COLLEGE 
LIBRARY 


r 


I 


OEUVRES 


DE 


DENIS  DIDEROT 


W^MMMl^Wl'M/VW 


SALONS 


TOME  II. 


A  PARIS, 


CHEZ  J.  L.  J.  BRIÈRE,  LIBRAIRE, 

RUE  sâirt'-andré-des-arts,  k'.  68. 
M  DCCC  XXI. 


/ 


v_„ _ 


r^ 


SALON  DE  1767. 


-  > 


SiLOKS.   TOMI  II. 


r 


SALON  DE  1767. 


A  MON  AMI  M.  GRiMM. 


Nb  vous  attendez  pas  ^  mon  ami  ^  que  je  sois 
aussi  riche ^  aussi  Tarie ^  aussi  sage^  aussi  fou, 
aussi  fécond  cette  fois  que  j'ai  pu  Tétre  aux  Sa-* 
Ions  précédeots.  Tout  s'épuise.  Les  artistes  di-* 
Tersifierout  leurs  compositions  à  l'infini;  mais  les 
règles  de  l'art^  ses  principes  et  leurs  applications, 
resteront  bornés.  Peut-être  avec  de  nouTclles  cou** 
naissaaices  acquises >  d'autres  secours,  le  choix 
d'une  forme  originale ,  réussirais-je  à  conserrer 
le  charme  de  l'intérêt  à  une  matière  usée  :  mais 
je  n'ai  rien  acquis;  j'ai  perdu  Falconet;  et  la 
forme  originale  dépend  d'un  moment  qui  n'est 
pas  venu.  Supposezr-moi  île  retour  d'un  voyage 
d'Italie  ,  et  l'imagination  pleine  des  chefs-d'œu«* 
vre  que  la  peinture  ancienne  a  produits  dans  cette 
contrée.  Faites  que  les  ouvrages  des  écoles  fla- 
mande et  française  me  soient  familiers.  Obtenes 
des  personnes  opulentes ,  auxquelles  vous  desti- 
nex  mes  cahiers  ,  l'ordre  ou  la  permission  de  faire 
prendre  des  esquisses  de  tous  les  morceaux  dont 
j'aurai  à  les  entretenir  ;  et  je  yofBki^  r(^nds  d'uat 

I. 


4  SALON  DE   i7(^. 

Salon  tout  nouveau.  Les  artistes  des  siècles  passés 
mieux  connus  ^  je  rapporterais  la  manière  et  le 
faire  d'un  moderne  ^  au  faire  et  à  la  manière  de 
quelque  ancien  la  plus  analogue  à  la  sienne  ;  et 
vous  auriez  tout  de  suite  une  idée  plus  précise  de 
la  couleur ,  du  style  et  du  clair-obscur.  S'il  y 
avait  une  ordonnance,  des  incidents ,  une  figure, 
une  tête ,  un  caractère ,  une  expression  empruntés 
de  Raphaël ,  des  Carraches ,  du  Titien  ,  ou  d'un 
autre,  je  reconnaîtrais  le  plagiat,  et  je  vous  le 
dénoncerais.  Une  esquisse,  je  ne  dis  pas  faite  avec 
esprit ,  ce  qui  serait  mieux  pourtant ,  mais  un 
simple  croquis ,  suffirait  pour  vous  indiquer  la 
disposition  générale ,  les  lumières ,  les  ombres  , 
la  position  des  figures,  leur  action  ,  les  masses, 
les  groupes,  cette  ligne  de  liaison  qui  serpeiite 
et  enchaîne  les  différentes  parties  de  la  composi- 
tion; vous  liriez  ma  description,  et  tous  auriez 
ce  croquis  sous  les  yeux  ;  il  m'épargnerait  beau- 
coup de  mots;  et  vous  entendriez  davantage.  J'es- 
père biep  que  nous  ^étirerons  des  greniers  de 
notre  ami  ces  immenses  portefeuilles  d'estampes , 
abandonnés  aux  rats ,  et  que  nous  lés  feuilleterons 
encore  quelquefais  :  mais  qu'est-ca  qu'une  estampe 
en  comparaison  d'un  tableau?  Connaît-on  Virgile, 
Homère ,  quand  on  a  lu  Desfontaines  ou  Bitaubé? 
Pour  ce  voyage  d'Italie  si  souvent  projeté  ,  il  ne 
se  fera  jamais.  Jamais ,  mon  ami ,  nous  ne  nous 
embrasserons  dans  cette  demeure  antique ,  silen^ 


r 


SALON  DE  1767.  5 

cieuse  et  sacrée  ^  où  les  hommes  sont  venus  si 
souvent  accuser  leurs  erreurs  ou  exposer  leurs 
besoins  ;  sous  ce  Panthéon  ^  sous  ces  voûtes  obs-^ 
cures  où  nos  âmes  devaient  s'ouvrir  sans  réserve^ 
et  verser  toutes  ces  pensées  retenues ,  tous  ces 
sentiments  secrets  ^  toutes  ces  actions  dérobées  j 
tous  ces  plaisirs  cachés^  toutes  ces  peines  dévoréesy 
tous  ces  mystères  de  iiotre  vie ,  dont  l'honnêteté 
scrupuleuse  interdit  la  confidence  à  l'amitié  même 
la  plus  intime  et  la  moins  réservée.  Eh  bien  !  mon 
ami^  nous  mourrons  dohc  sans  nous:  être  parfai<^ 
tement  connus  ;  et  vous  n'aurez  point  obtenu  de 
moi  toute  là  justice  que  vous  méritiez.  Consolez- 
vous  ;  j'aurais  été  vrai ,  et  j'y  aurais  peut-être 
autant  perdu  que  vous  y  auriez  gagné.  Combien 
de  côtés  en  moi,  que  je  craindrais  de  montrer 
tout  nus!  Eùcore  une  fois,  consolez-vous  ;  il*  est 
plus  doux  d'estimer  infiniment  son  ami ,  que  d'en 
être  infiniment  estimé.  Une  autre  raison  de  la 
pauvreté  de  ce  Salon-ci,  c'est  que  plusieurs  ar- 
tistes de  réputation  ne  sont  plus ,  et  que  d'autres 
dont  les  bonnes  et  les  mauvaises  qualités  m'au- 
raient fourni  une  récolte  abondante  d'observa- 
tions, ne  ^'y  sont  pas  montrés  cette  année;  It^'jr 
avait  rien  ni  de  Pierre>  ni  de  Boucher  >  ni  de  La 
Tour ,  ni  dé  Bachelier ,  ni  de  Greuze.  Ils  ont^dit, 
pour  leurs  raisons ,  qu'ils  étaient  las  de  s'exposer 
aux  bêtes ,  et  d'être  déchirés.  Quoi'!  M.  Boucher, 
vous  à  qui  les  progrès  et  la  durée  de  l'art  devraient 


^  SALON  DE  1^7. 

être  specialemait  k  cœur ,  en  qualité  de  premier 
pantre  du  roi ,  c'^st  au  moment  ou  tous  obtenez 
<2e  titre  9  que  tous  donnes  la  première  atteinte  à 
une  de  nos  plus  utiles  institutions^  et  cela  par  la 
cramte  d'entendre  une  Terité  dure  ?  Vous  n'ayei^ 
pas  conçu  quiclle  p^uTait  être  la  ^te  de  votre 
exemple  !  Si  les  grands  maîtres  se  retijnefit ,  lt& 
aabaltemes  se  retireront  >  ne  fût-ce  que  pour  se 
donner  un  air  de  grands  maîtres  ;  imntèi  les  muxvs 
du  Leurre  seront  tout  &is ,  on  ne  seront  couver^ 
xpxe  du  barboftuUage  de  polissons  >  qui  ne  ^s'expo- 
seront  que  parce  qu'ils  n Wt  rien  i  perdre  k  ae 
laisser  voir  ;  ^  cette  Intte  annuelle  et  pnJ^Uque 
des  artistes  venant  à  cesser ,  Tart  s'acheminera 
rapidement  à  sa  décadence.  Mais,  A  «cette  considé- 
ration la  plus  importante  9  il  s'en  joint  une  lantre 
qui  n'est  pas  k  négliger.  Voici  comment  raisonnait 
la  plupart  des  hommes  opulents  qui  pocupent  las 
grands  artistes.  La  somme  que  je  vais  mettre  en 
dessins  de  Boucher ,  en  tableaux  de  Vernet ,  d^ 
Casanove ,  de  Louthei^Kmrg,  est  placée  au  plus 
haut  intérêt.-  Je  jouirai  toute  ma  vie  de  la  vue 
d'un  excellent  morceau.  L'artiste  mourra  ;  et  mes 
enfants  ou  moi  nous  reUrerons  de  ce  morceau 
vingt  fois  le  prix  de  son  premier  achat.  Et  c'est 
très-bien  raisonné;  et  les  héritiers  voient  sans 
chagrm  un  pareil  emploi  de  la  rich^se  qu'ils 
convoitent.  Le  cabinet  de  M.  de  Julienne  a  rei^du 
k  la  vente  beaucoup  au-delà  de  ce  qu'il  avait 


i 


-       SALON  DE  1767.  7 

^oAté»  J'ai  À  présent  sous  mes  yeux  un  paysage 
que  Yeruet  fit  à  Rome  paur  un  habit  ^  Teste  et 
culotte^  etqui  yient  d'être  acheté  mille  ëeus.  Quel 
rapport  y  a-4*il  entre  le  salaire  qu'on  accordait 
aux  maît^s  anciens  ^  et  la  Taleur  que  nous  mett- 
ions à  ieuk*s  ouTrages?  Ils  ont  donne  ^  pour  un  mor* 
ceau  de  pain  ,  telle  composition  que  nous  offri^- 
rioBS  inutilement  de  couvrir  d'or.  Le  broeantewr 
ne  TOUS  lâchera  pas  un  tableau  du  Corrège  pour 
un  sac  d'argent  dix  fois  aussi  lourd  que  le  sac  de 
liards  sous  lequel  un  infâme  cardinal  le  fit  mou- 
rir (i).  Mais  à  quoi  cela  reTtent-il^  me  direc- 
TOUS?  Qu'estH^e  que  l'histoire  du  Corrège  et  la 
▼enle  des  tableaux  de  M.  de  Julienne  ont  de  com- 
mun àyec  l'exposition  publique  et  le  Salon  ?  vous 
allez  l'entendre.  L'homme  habile  y  k  qui  l'homme 
riche  denuinde  un  m^ceau  qu'il  puisse  laisser  à 
sop  enfaut ,  à  scm  héritier ,  comme  un  effet  pré- 
cieux ,  ne  sera  plus  arvêié  par  mon  jugement  > 
par  le  vôtre;  par  le  respect  qu'il  se  portera  à 
lui-même  >  par  lax^raintede  perdre  sa  réfmtatkm  : 
ee  n'est  plus  pour  la  nation  ^  c'est  pour  un  par- 
ticulier qu'il  travaillera ,  et  vous  n'en  obtiendres 

(i)  Antoine  Allcgridit  if0C(yr9ég»,  mourut  m  fS54«  pif  nile 
à^vate  fièrrç  qu'il  ga^gna  &  son  i^tour  4o  Parme  où  il  âai^  allé  T0r 
cevoir  le  prix  d'un  tableau  pour  le  d6ine  de  1#  cathédrale.  Ije  cha- 
pitre ,  peu  reconnaissant^  le  lui  avait  payé  300  lirTes  en  monnaie 
de  euirre  <[Ue  te  Corrège  eut  Tempressement  de  porter  4  9a  famille 
pendant  la  plus  grande  dia]|ftir  det'été.  ia^tf. 


8  SALON  DE  1767. 

qu'un  ouvrage  médiocre,  et  de  nulle  valeur.  On 
ne  saurait  opposer  trop  de  barrières  à  la  paresse , 
à  l'avidité ,  à  l'infidélité  ;  et  la  censure  publique 
est  une  des  plus  puissantes.  Ce  serrurier,  qui 
avait  femme  et  enfants ,  qui  n'avait  ni  vêtement 
ni  pain  k  leur  donner ,  et  qu'on  ne  put  jamaiis  ré- 
soudre, à  quelque  prix  que  ce  fût,  à  faire  une 
onauvaise  gâche,  fut  un  enthousiaste  très -rare. 
Je  voudrais  donc  que  M.  le  directeur  des  aca- 
démies obtînt  un  ordre  du  roi,  qui  enjoignît,  soi:^ 
peine  d'être  exclus ,  à  tout  artiste ,  d'envoyer  au 
Salon  deux  morceaux  au  moins ,  au  peintre  <leux 
tableaux ,-  au  sculpteur  une  statue  ou  deux  mode*- 
les.  Mais  ces  gens,  qui.se  moquent  de  la  gloire 
de  la  nation ,  des  progrès  et  de  la  durée  de  l'art, 
de  l'instruction  et  de  l'amusement  publics,,  n'en- 
tendent rien  à  leur  propre  intérêt.  Combien  de 
tableaux  seraient  demeiinés  des  années  entières 
dans  l'ombre  de  l'atelier ,  s'ils  n'avaient  point  été 
exposés?  Tel  particulier  va  promener  au  Salon 
son  désoeuvrement  et  son  ennui ,  qui  y  prend  ou 
reconnaît  en  lui  le  goût  de  la  peinture.  Tel  autre 
qui  en  a  le  goût ,'  et  n'y  était  allé  chercher  qu'un 
quart-d'heure  d'amusement ,  y  laisse  une  somme 
de  deux  mille  écus.  Tel  artiste  médiocre  s'annonce 
en  un  instant  à  toute  la  ville  pour  un  habile 
homme.  C'est  là  que  cette  si  belle  chienne  d'Où- 
dry,  qui  décore  adroite  notre  synagogue(i),  atten- 

(i)  La  maison  du  baron  dTIolbach.  £dit'. 


SALON  DE   1767.  9 

dait  le  baron  notre  ami .  Jusqu'à  lui  personne  ne  l'a- 
Tait  regardé^;  personne  n'en  avait  senti  le  mérite  ; 
et  l'artiste  était  désolé.  Mais  ^  mon  ami ,  ne  nous 
refusons  pas  au  récit  des  procédés  honnêtes.  Cela 
vaut  encore  mieux  que  la  critique  ou  l'éloge  d'un 
tableau.  Le  baron  voit  cette  chienne ,  l'achète  ;  et 
à  l'instant  voilà  tous  ces  dédaigneux  amateurs 
furieux  et  jaloux.  On  vient  ;  on  l'obsède  ;  on  lui 
propose  deux  fois  lé  prix  de  son  tableau.  Le  baron 
va  trouver  l'artiste,  et  lui  demande  la  permission 
de  céder  sa  chienne  à  son  profit  (1).  Non  ,  mon- 
sieur. Non ,  lui  dit  l'artiste.  Je  suis  trop  heureux 
que  mon  meilleur  ouvrage   appartienne  à   un 
homme  qui  en  connaisse  le  prix.  Je  ne  consens  à 
rien ,  je  n'accepterai  rien  ;  et  ma  chienne  vous 
restera.  Ah  !  mon  ami  ^  la  maudite  race  que  celle 
des  amateurs  !  Il  faut  que  je  m'en  explique  y  et 
que  je  me  soulage  ^  puisque  j'en  ai  l'occasion. 
Elle  commence  à  s'éteindre  ici ,  où  elle  n'a  que 
trop  duré  et  fait  trop  de  mal.  Ce  sont  ces  gens-là 
qui  décident  à  tort  et  à  travers  des  réputations  ; 
qui  ont  pensé  faire  mourir  Greuze  de  douleur  et 
de  faim  ;  qui  ont  des  galerie^  qui  ne  leur  coûtent 
guères;  des  lumières  ou  plutôt  des  prétentions 
qui  ne  leur  coûtent  rien  ;  qui  s'interposent  entre 
l'homme  opulent  et  l'artiste  indigent;  qui  font 

(i)  Ce  trait  de  générosité  du  baron  d'Holbach  est  à  ajouter 
à  ce  que  nous  rapportons  de  lui  dans  la  note  des  pages  1 15  et  sui- 
vantes  du  tome  xii.  Ëoit*. 


1 


lO  SALON  OS   iTÔf. 

payer  au  talent  la  protection  qu'ils  lut  aecordent  ; 
qui  lui  ouvrent  ou  ferment  les  portes;  qui  se 
serrent  du  besoin  qu'il  a  d'eux  pour  disposer  de 
son  tenaps;  qui  le  mettent  à  contribution;  qui  lui 
arrachent  à  vil  prix  ses  meilleures  productions  ; 
qui  sont  i  TâffiU^  embusqués  derrière  son  cheTalet; 
qui  l'ont  condamné  secrètement  à  la  mendicité , 
pour  le  tenir  esclave  et  dépendsmt  ;  qui  prêchent 
sans  cesse  la  modicité  de  fortune  comme  un  ai^ 
guillon  nécessaire  k  Tartiste  et  k  l'homme  de  let- 
tres p  parce  que ,  si  la  fortune  se  réunissait  une 
fois  aux  ^lents  et  aux  lumières ,  ils  ne  seraient 
plus  rien  ;  qui  décrient  et  ruinent  le  peintre  et  le 
Statuaire  9  s'il  a  de  la  hauteur  et  qu'il  dédaigne 
leur  protection  ou  leur  conseil  ;  qui  le  gênent  ^  le 
troublent  dans  son  atelier  ^  par  l'importunité  de 
leur  présence  et  l'ineptie  de  leurs  conseils;  qui 
le  découragent ,  qui  l'éteignent ,  et  qui  le  tiennent 
tant  qu'ils  peuvent  dans  l'alternative  cruelle  de 
sacrifier  ou  son  génie ,  ou  sa  fierté  y  ou  sa  Ibrtune. 
J'en  ai  entendu  ,■  moi  qui  vous  parle  ^  un  de  ces 
hommes  >  le  dos  appuyé  contre  la  cheminée  de 
l'artiste 9  le  condamner  impudemment^  lui  et 
tous  ses  semblables  ^  au  travail  et  à  l'indigence  ; 
et  croire  par  la  plus  malhonnête  compassion  ré- 
parer les  propos  les  plus  malhonnêtes  ^  en  pro- 
mettant l'aumône  aux  enfants  de  l'artiste  qui 
l'écoutait.  Je.  me  tus  ,  et  je  me  reprocherai  toute 
ma  vie  mon  silence  et  ma  patience.  Ce  seul  in- 


SALOK  DE  1767.  11 

cony^aient  suffirait  pour  hâter  la  décadence  de 
Tart,  surtout  lorsque  Ton  considère  que  Tachar- 
oement  de  ces  amateurs  contre  les  grands  artistes^ 
▼a  quelquefois  jusqu'à  procurer  aux  artistes  mé- 
diocres f  le  profit  et  l'honneur  des  ouyrages  pu- 
lilics.  Mais  comment  voulez-Tous  que  le  talent 
résiste  et  que  l'art  se  conserve  y  si  tous  joignez  à 
cette  épidémie  vermineuse  la  multitude  de  sujets 
perdus  pour  les  lettres  et  pour  les  arts^  par  la 
juste  répugnance  des  parents  à  abandonner  leurs 
enfants  à  un  état  qui  les  menace  d'indigaice?  L'art 
demande  une  certaine  éducation  ;  et  il  n'y  a  que 
les  citoyens  qui  sont  pauvres ,  qui  n'ont  presque 
^aucune  ressomice ,  qui  manquent  de  toute  pers- 
pective y  qui  permettent  à  leurs  en&nts  de  pren- 
dre le  crayon.  Nos  plus  grands  artistes  sont  sortis 
des  plus  basses  conditions.  U  faut  entendre  les 
cris  d'une  famille  honnête  ^  lorsqu'un  enfant  y  en- 
trainé  par  son  goût  y  se  met  à^  dessiner  ou  à  faire 
des  Ters#  Demandez  à  un  père  y  dont  le  fils  donne 
4lans  l'un  ou  l'autre  de  ces  travers  ^  que  fait  votre 
fils  ?  Ce  qu'il  fait  ?  il  est  perdu  ;  il  dessine  y  il  fait 
des  vers.  N'oublies  pas  parmi  les  obstacles  à  la 
perfection  et  à  la  durée  des  beaux  arts  y  je  ne  dis 
pas  la  richesse  d'un  peuple  y  mais  ce  luxe  qui  dé- 
grade les  grands  talents  y  on  les  assujétissant  à 
de  petits  ouvrages  y  et  les  grands  sujets  en  les  ré- 
duisant à  la  bambochade  ;  et  pour  vous  en  con- 
vaincre y  voyez  la  Vérité ,  la  Vertu ,  la  Justice ,  la 


"  SALON  HE  1767. 

Religion  ajustées  par  La  Grénée ,  pour  le  boudoir 
d'un  financier.  Ajoutez  à  ces  causes  la  déprava- 
tion des  moeurs ,  ce  goût  effréné  de  galanterie 
universelle ,  qui  ne  peut  supporter  quç  les  ou- 
vrages du  vice ,  et  qui  condamnerait  un  artiste 
moderne  à  la  mendicité^  au  milieu  de  cent  chefs- 
d'œuvre  dont  les  sujets  auraient  été  empruntés 
de  l'histoire  grecque  ou  romaine.  On  lui  dira  : 
oui  ;  cela  est  beau^  mais  cela  est  triste  ;  un  homme 
qui  tient  sa  main  sur  un  brasier  ardent ,  des 
chairs  qui  se  consument ,  du  sang  qui  dégoutte  : 
ah  fi  !  cela  fait  horreur  ;  qui  voulez-vous  qui  re- 
garde cela  ?.  Cependant  on  n'en  parle  pas  moins 
-chez  ce  peuple  de  l'imitation  de  la  belle  nature; 
et  ces  gens  qui  parlent  sans  cesse  de  Fimitation 
de  la  belle  nature ,  croient  de  bonne  foi  qu'il  y  a 
une  belle  nature  subsistante  ,  qu'elle  est ,  qu'on 
la  voit  quand  on  veut ,  et  qu'il  n'y  a  qu'à  la  co- 
pier. Si  vous  leur  disiez  que  c'est  un  être  tout-à- 
£siit  idéal ,  ils  ouvriraient  de  grande  yeux ,  ou  ils 
vous  riraient  au  nez  ;  et  ces  derniers  seraient  peut- 
être  des  artistes  plus  imbéciles  que  les  premiers, 
en  ce  qu'ils  n'entendraient  pas  davantage  qu^eux , 
et  qu'ils  feraient  les  entendus.  Dussiez-vous^  mon 
ami  ^  me  comparer  à  ces  chiens  de  chasse  mal 
disciplinés ,  qui  courent  indistinctement  t^ut  le 
gibier  qui  se  lève  devant  eux;  puisque  le  propos 
en  est  jeté,  il  faut  que  je  le  suive  et  que  je  me 
mette  aux  prises  avec  un  de  nos  artistes  les  plus 


I 

i 


SALOIf  DE   1567-  x5 

éclairés.  Que  cet  artiste  ironique  hoche  du  nez 
quand  je  me  mêlerai  du  technique  dé  son  métier^ 
à  la:  bonne  heure  ;  niais  s'il  me  contredit  y  quand 
il  s'agira  de  l'idéal  de  son  art  ^  il  pourrait  bien 
me  donner  ma  revanche.  Je  demanderai  donc  à 
cet  artiste  :  si  tous  aviez  choisi  pour  modèle  la 
plu6  belle  femme  que  vous  connussiez  ^  et  que 
vous  eussiez  rendu  avec  le  plus  grand  scrupule 
tous  les  charmes  de  son  visage^  croiriez  -  vous 
avoir  représenté  la  beauté  ?  Si  vous  me  répondez 
que  oui  \  le  dernier  de  vos  élèves  vous  démentira, 
et  vous  dira  que  vous  avez  fait  un  portrait.  Mais 
s'il  y  a  un  portrait  du  visage ,  il  y  a  un  portrait 
de  Toeil ,  il  y  a  un  portrait  du  cou  ,  de  la  gorge, 
du  ventre ,  du  pied,  de  la  main,  de  Torteil,  de 
l'ongle  :  car ,  qu'est  -  ce  qu'un  portrait ,  sinon  la 
représentation  d'un  être  quelconque  individuel  ? 
Et  ^i  vous  ne  reconnaissez  pas  aussi  promptement, 
aussi  sûrement ,  à  des  caractères  aussi  certains , 
l'ongle  portrait  que  le  visage  portrait,  ce  n'est 
pas  que  la  chose,  ne  soit,  c'est  que  vous  l'avez 
moins  étudiée  j  c'est  qu'elle  offre  moins  d'étendue; 
c'est  que  ses  caractères  d'individualité  sont  plus 
petits,  plus  légers  et  plus  fugitifs.  Mais  vous  m'en 
imposez ,  vous  vous  en  imposez  à  vous-même ,  et 
vous  en  savez  plus  que  vous  ne  dites.  Vous  avez 
aenti  la  différence  de  l'idée  générale  et  de  la  chose 
individuelle  jusque  dans  les  moindres  parties , 
puisque  vous  n'oseriez  pas  m'assurer ,  depuis  le 


i4  SALON  DE   1767. 

moment  oh  tous  prîtes  le  pinceau  jusqu'à  ce  jour^ 
de  TOUS  être  assujëti  à  Timitation  rigoureuse 
d'un  chereu.  Vous  y  avez. ajouté^  vous  en  avez 
supprime  ;  sans  quoi  vous  n'eussiez  pas  fait  une 
image  première  ^  une  copie  de  la  Térité ,  mais  un 
portrait  ou  une  copie  de  copie,  (pa/laurfialoç ,  aux 
et}afieicLç,  le  fantôme  et  non  la  chose  ;  et  vous  n'au- 
riez ëtë  qu'au  troisième  rang,  puisqu'entre  la 
vëritë  et  Totre  ouvrage  ,  il  y  aurait  eu  la  vérité 
ou  le  prototype ,  son  fantôme  subsistant  qui  vous 
sert  de  modèle ,  et  la  copie  que  vous  faites  de 
cette  ombre  mal  terminée  de  ce  fantôme.  Votre 
ligne  n'eût  pas  été  la  véritable  ligne ,  la  ligne  de 
beauté,  la  ligne  idéale ,  mais  une  ligne  quelcon- 
que altérée  ,  déformée ,  portraitique  ,  indivi- 
duelle ;  et  Phidias  aurait  dit  de  vous  rpiroç  i&li 
d^d  nniç  xoAîfe  ywdLOtoç  luù  d?^y0iiaç  ^  vous  n^êtes 
qu^au  troisième  rang  après  la  belle  femme  et  la 
beauté;  et  il  aurait  dit  vrai  :  il  y  a  entre  la  vé- 
rité et  son  image  ^  la  belle  femme  individuelle 
qu'il  a  choisie  pour  modèle.  Mais ,  me  dira  Far- 
ttste  qui  réfléchit  avant  que  de  contredire  ,  où 
est  donc  le  vrai  modèle  ,  s'il  n'existe  ni  en  tout  ni 
en  partie  dans  la  nature  ;  et  si  l'on  peut  dire  de 
la  plus  petite  et  du  meilleur  choix ,  (papicia'fietloç , 
(mdhBdaçl  A  cela ,  je  répliquerai  :  et  quand  je 
ne  pourrais  J>as  vous  l'apprendre ,  en  aurîez-vous 
moins  senti  la  vérité  de  ce  que  je  vous  ai  dit  ? 
En  serait-il  moins  vrai  que  pour  un  œil  micros- 


SALON   DE   1767.  i5 

copiqne ,  Fîmitatioii  rigoureuse  d'uH  ongle ,  d'un 
cheveu  ^  ne  Ait  un  portrait  ?  Mais  je  vais  tous 
montrer  que  tous  avez  cet  œil^  et  que  tous  tous 
en  serrée  sans  cesse.  Ne  couTenezs-TOus  pas  que 
tout  être ,  surtout  animé ,  a  ses  fonctions^  ses  pas- 
sions déterminées  dans  la  Tie  ;  et  qu'aTec  l'exer* 
cice  et  le  temps ,  ces  fonctions  ont  dû  répandre 
sur  toute  son  organisation  une  altération  si  mar- 
quée quelquefois  ^  qu'elle  ferait  dcTiner  la  fonc- 
tion? Ne  couTenez-Tous  pas  que  cette  altération 
n'affecte  pas  seulement  la  masse  générale;  mais 
qu'il  est  impossible  qu'elle  affecte  la  masse  gé- 
nérale y  sans  affecter  chaque  partie  prise  séparé-  ~ 
ment  ?  Ne  conTenez-TOus  pas  que ,  quand  tous 
aTez  rendu  fidèlement ,  et  l'aftération  propre  à  la 
masse  y  et  l'altération  conséquente  de  chacune  de 
ses  parties ,  tous  aTez  fait  le  portrait  ?  Il  y  a  donc 
une  chose  qui  n'est  pas  celle  que  tous  aTez  peinte> 
et  une  chose  que  tous  ATez  peinte  qui  est  entre 
le  modèle  premier  et  Totre  copie? — Mais  du  est 
le  nuxièle  premier  ? — Un  moment ,  de  grâce,  et 
nous  y  Tiendrons  peut^tre.  Ne  couTcnez  -  tous 
pas  encore  que  les  parties  molles  intérieures  de 
l'animal  ^  les  premières  déTcIoppées ,  disposent 
de  la  forme  des  parties  dures?  Ne  conTCnez-Tôus 
pas  que  cette  infli^ence  est  générale  sur  tout  le 
système  ?  Ne  conTcnez-Tous  pas  qu'indépendam- 
ment des  fonctioais  journalières  et  habituelles  qui 
anrïiient  bientôt  gâté  ce  que  Nature  aifrait  supé- 


l6  SALON   DE    1767. 

rieurement  fait ,  il  est  impossible  d'imaginer  , 
entre  tant  de  causes  qui  agissent  et  réagissent  dans 
la  formation ,  le  développemept ,  l'accroissement 
d'une  machine  aussi  compliquée  ^  un  équilibre 
si  rigoureux  et  si  continu  ^  que  rien  n'eût  péché 
d'aucun  côté  ,  ni  par  excès,  ni  par  défaut?  Con- 
venez que ,  si  vous  n'êtes  pas  frappé  de  ces  obser- 
vations ^  c'est  que  vous  n'avez  pas  la  première 
teinture  d'anatomie  ^  de  physiologie ,  la  première 
notion  de  la  nature.  Convenez  du  moins  que ,  sur 
cette  multitude  de  têtes  dont  les  allées  de  nos  jar- 
dins fourmillent  un  beau  jour ,  vous  n'en  trouve- 
rez pas  une  dont  un  des  profils  ressemble  à  l'autre 
profil;  pas  une  dont  un  des  côtés  de  la  bouche 
ne  diffère  sensiblenlent  de  l'autre  côté  ;  pas  une 
qui 9  vue  dans  un  miroir  concave,  ait  un  seul 
point  pareil  à  un  autre  point.  Convenez  qu'il 
parlait  en  grand  artiste  et  en  homme  de  sens  ,  ce 
Vernet ,  lorsqu'il  disait  aux  élèves  de  l'école  oc- 
cupés de  la  caricature  '  :  oui,  ces  plis  sont  grands^ 
larges  et  beaux;  mais  songez  que  vous  ne  les  re- 
verrez plus.  Convenez  donc  qu'il  n'y  a  et  qu'il  ne 
peut  y  avoir  ni  un  animal  entier  subsistant ,  ni 
aucune  partie  de  l'animal  subsistant  que  vous 
puissiez  prendre  à  la  rigueur  pour  modèle  pre- 

'  Â  Vécole ,  une  fois  la  semaine ,  les  élèves  s'assemblent.  Un 
d'çux  sert  de  modèle.  Son  camarade  le  pose  et  Tenveloppe  ensuite 
d'une  pièce  d'étoffe  blanche ,  la  drapant  le  mieux  qu'il  peut  ;  et 
c'est  là  ce  qu»on  appelle  faire  la  caricature. 


SALON  DE  1767.  ï? 

mier.  Convenez  donc  que  ce  modèle  est  purement 
ide'al ,  et  qu'il,  n'est  emprunté  directement  d'au- 
cune image  individuelle  de  Nature ,  dont  la  copie 
scrupuleuse  vous  soit  restée  dans  l'imagination  y 
et  que  vous  puissiez  appeler  derechef,  arrêter 
sous  vos  yeux  et  recopier  servilement ,  à  moins 
que  vous  ne  veuillez  vous  faire  portraitiste*  Con- 
venez donc  que ,  quand  vous  faites  beau ,  vous 
ne  faites  rien  de  ce  qui  est ,  rien  même  de  ce  qui 
peut  être.  Convenez  donc  que  la  différence  du 
portraitiste  et  de  vous ,  homme  de  génie ,  consis- 
tant essentiellement  en  ce  que  le  portraitiste  rend 
fidèlement  Nature  comme  elle  est ,  et  se  fixe  par 
goût  au  troisième  rang  ;  et  que  vous  qui  cherchez 
la  vérité  y  le  premier  modèle ,  votre  effort  continu 
est  de  vous  élever  au  second.— Vous  m'embar- 
rassez :  mais  tout  cela  n'est  que  de  la  métaphysi- 
que,—Eh  !  grosse  bête ,  est-ce  que  ton  art  n'a  pas 
sa  métaphysique?  Est-ce  que  cette  métaphysique, 
qui  à  pour  objet  la  nature  ,  la  belle  nature  ,  la 
vérité  y  le  premier  modèle  auquel  tu  te  conformes 
sous  peine  de  n'être  qu'un  portraitiste ,  n'est  pas 
la  plus  sublime  métaphysique?  Laisse -là  ce  re- 
proche que  les  sots  y  qui  ne  pensent  point  y  font 
aux  hommes  profonds  qui  pensent, — Tenez,  sans 
m'alambiquer  tant  l'esprit ,  quand  j^  veux  faire 
une  statue  de  belle  femme  ,  j'en  fais  déshabiller 
un  griand  nombre  ;  toutes  m'offrent  de  belles  par- 
ties et  des  parties  difformes;  je  prends  de  chacune 

SalOMS.   tome   II.  .2 


î8  SALON  DE   1767. 

ce  qu'elles  oht  de  beau.— ^ Eh!  à  quoi  le  recon- 
nais-tu?-—Mais  à  Irf  conformité  avec  l'antique  , 
que  j'ai  beaucoup  étudie'. — Et  si  l'antique  n'était 
pas  y  comment  t'y  prendrais-tu  ?  Tu  ne  me  ré- 
ponds pas.  Ecoute-moi  donc  y  car  je  vais  tâcher 
de  t'expliquer  comment  les  Anciens^  qui  n'avaient 
pas  d'antiques ,  s'y  sont  pris  ,•  comment  tu  es  de- 
venu ce  que  tu  es ,  et  la  raison  d'une  routine 
bonne  ou  mauvaise  que  tu  suis  sans  en  avoir  ja- 
mais recherché  l'origine.  Si  ce  que  je  te  disais, 
tout  à  l'heure  est  vrai ,  le  modèle  le  plus  beau , 
le  plus  parfait  d'un  homme  ou  d'une  femme ,  se- 
rait un  homme  ou  une  femme  supérieurement 
propre  à  toutes  les  fonctions  de  la  vie ,  et  parvenu 
à  Tâge  du  plus  entier  développement^  sans  en 
avoir  exercé  aucune.  Mais  comme  la  nature  né 
nous  montre  nulle  part  ce  modèle  y  ni  total  ni 
partiel  ;  comme  elle  produit  tous  ces  ouvrages 
viciés;  comme  les  plus  parfaits  qui  sortent  de 
son  atelier  ont  été  assujétis  à  des  conditions  y  des 
fonctions ,  des  besoins  qui  les  ont  encore  défor- 
mésj  comme  par  la  seule  nécessité  sauvage  de  se 
conserver  et  de  se  reproduire ,  ils  se  sont  éloignés 
de  plus  en  plus  de  la  vérité ,  du  modèle  premier, 
de  l'image  intellectuelle,  en  sorte  qu'il  n'y  a  point, 
qu'il  n'y  eut  jamais ,  et  qu'il  ne  peut  jamais  y 
avoir  ni  un  tout,  ni  par  conséquent  une  seule 
partie  d'un  tout  qui  n'ait  souffert  j  sais-tu ,  mon 
ami,  ce  que  tes  plus  anciens  prédécesseurs  ont 


SALON  DE    1767.  19 

fait  ?  Par  une  longue  observation  ,  par  une  expé- 
rience consommée  ^  par  la  comparaison  des  or- 
ganes a^ec  leurs  fonctions  naturelles ,  par  un  tact 
exquis ,  par  un  goùt^  un  instinct  ^  une  sorte  d'ins- 
piratiqp  donnée  à  quelques  rares  génies,  peut-être 
par  un  projet  naturel  à  un  idolâtre,  d'élever 
l'homme  au-dessus  de  sa  condition ,  et  de  lui  im- 
primer un  caractère  divin ,  un  caractère  exclusif 
de  toutes  les  servitudes  de  notre  vie  chétive  , 
pauvre  >  mesquine  et  misérable,  ils  ont  commencé 
par  sentir  les  grandes  altérations,  les  difformités 
les  plus  grossières,  les  grandes  souffrances.  Voilà 
le  premier  pas  qui  n'a  proprement  réformé  que 
la  masse  générale  du  système  animal ,  ou  quel- 
ques unes  de  ses  portions  principales.  Avec  le 
temps ,  par  une  marche  lente  et  pusillanime,  par 
un  long  et  pénible  tâtonnement ,  pat*  une  notion 
sourde ,  secrète  d'analogie ,  le  résultat  d'une  in- 
finité d'observations  successives  dont  la  mémoire 
s'éteint  et  dont  Feffet  reste ,  la  réforme  s'est  éten- 
due à  de  moindres  parties,  de  celles-ci  à  de  moin- 
dres encore ,  et  de  ces  dernières  avix  plus  pe- 
tites ,  à  l'ongle ,  à  la  paupière ,  aux  cils ,  aux  che- 
veux ,  effaçant  sans  relâche  et  avec  une  circons- 
pection étonnante  les  altérations  et  difformités 
de  Nature  viciée ,  ou  dans  son  origine ,  ou  par  les 
nécessités  de  àa  condition,  s'éloignant  sans  cesse 
du  portrait ,  de  la  ligne  fausse  ,  pour  s'élever  au 
vrai  modèle  idéal  de  la  beauté ,  à  la  ligne  vraie  ; 

2. 


30  SALON  DE    1767. 

ligne  vraie^  modèle  idéal  de  la  beauté^  qui  n'exista 
nulle  part  que  dans  la  tête  des  Agasias  y  des  Ra- 
phaël^ des  Poussin^  des  Pujet,  des  Pigal,  des  Fal- 
connet  ;  modèle  idéal  de  la  beauté  y  ligne  vraie  y 
dont  les  artistes  subalternes  ne  puisent  des  notions 
incorrectes  y  plus  ou  moins  approchées  y  que  dans 

-  l'antique  ou  dans  les  ouvrages  incorrects  de  la 
nature;  modèle  idéal  de  la  beauté^  ligne  vraie ^ 
que  ces  grands  maîtres  ne  peuvent  inspirer  à  leurs 
élèves  aussi  rigoureusement  qu'ils  la  conçoivent  ; 
modèle  idéal  de  la  beauté  y  ligne  vraie  y  au-dessus 
de  laquelle  ils  peuvent  s'élancer  en  se  jouant  y 
pour  produire  le  chimérique  y  le  Sphinx^  le  Cen- 
taure y  THippogryphe  y  le  Faune  y  et  toutes  les  na- 
tures mêlées  y  au-dessous  de  laquelle  ils  peuvent 
descendre  pour  produire  les  différents  portraits 
de  la  vie,  la  charge,  le  monstre,  le  grotesque, 
selon  la  dose  de  mensonge  qu'exige  leur  composi- 
tion et  l'effet  qu'ils  ont  à  produire  ;  en  sorte  que 
c'est  presque  une  question  vide  de  sens,  que  de 
chercher  jusquoîi  il  faut  se  tenir  approché  ou 
éloigné  du  modèle  idéal  de  la  beauté ,  de  la  ligne 
vraie;  modèle  idéal  de  la  beauté,  ligne  vraie 
non  traditionnelle,  qui  s'évanouit  presque  avec 
l'homme  de  génie  j  qui  forme  pendant  im  temps 

•l'esprit,  le  caractère,  le  goût  des  ouvrages  d'un 
peuple,  d'un  siècle ,  d'une  école;  modèle  idéal  de 
la  beauté  y  ligne  vraie ,  dont  l'homme  de  génie 
aura  la  notion  plus  ou  moins  rigoureuse,  selon 


^ 


SALON  DE    1767.  ^i 

le  climat  y  le  gouyernement ,  les  l'ois  5  les  cif  cons- 
tances qui  l'auront  tu  naître  ;  modèle  idéal  de  là 
beauté^  ligne  vraie ,  qui  se  corrompt^  qui  se  perd 
et  qui  ne  se  retrouyerait  peut-être  parfaitement 
chez  un  peuple ,  que  par  le  retour  à  Fétat  de  bar- 
barie ;  car  c'est  la  seule  condition  où  les  hommes^ 
convaincus  de  leur  ignorance ,  puissent  se  résou-; 
dre  à  la  lenteur  du  tâtonnement  ;  les  autres  res- 
tent médiocres^  précisément  parce  qu'ils  naissent^ 
pour  ainsi  dire ,  savants.  Serviles  et  presque  stu- 
pides  imitateurs  de  ceux  qui  les  ont  précédés , 
ils  étudient  la  nature  comme  parfaite^  et  non 
comme  perfectible;  ils  vont  la  chercher,  non 
pour  approcher  du  modèle  idéal  et  de  la  ligne 
vraie  9  mais  pour .  approcher  de  plus  près  de  la 
copie  de  ceux  qui  l'ont  possédée.  C'est  du  plu^ 
habile  d'entre  eux ,  que  le  Poussin  a  dit  qu'il  était 
un  ange  en  comparaison  des  modernes ,  et  un  àiie 
en  comparaison  des  Anciens.  Les  imitateurs  scru- 
puleux de  l'antique  ont  sans  cesse  les  yeux  atta- 
chés sur  le  phénomène  ;  mais  aucun  d'eux  n'en  a 
la  raison.  Us  restent  d'abord  un  peu  au-dessous 
de  leur  modèle  ;  peu  à  peu  ils  s'en  écartent  davan- 
tage ,  du  quatrième  degré  de  portraitiste ,  de  co- 
piste, ils  se  ravalent  au  èentième.  Mais  ,  me 
dirœ-vous ,  il  est  donc  impossible  à  nos  artistes 
d'égaler  jamais  les  Anciens?  Je  le  pense  ,  du 
moins  en  suivant  la  route  qu'ils  tiennent ,  en  n'é- 
tudiant la  nature  ,  en  ne  la  recherchant,  en  ne 


V 


rv-> 


sr 


33  SALON  DE   1767. 

la  trouvant  belle  que  d'après  des  copies  antiques  ^ 
quelques  sublimes  qu'elles  soient  5  et  quelque  fi- 
dèle que  puisse  être  l'image  qu'ils  en  ont.  Ré- 
former la  nature  siir  l'antique,  c'est  suivre  la 
route  inverse  des  Anciens  qui  n'en  avaient  point  ; 
c'est  toujours  travailler  d'après  une  copie.  Et 
puis,  mon  ami ,  croyez- vous  qu'il  n'y  ait  aucune 
différence  entre  être  de  l'école  primitive  et  du 
secret ,  partager  l'esprit  national ,  être  animé  de 
la  chaleur,  et  pénétré  des  vues, -des  procédés, 
des  moyens  de  ceux  qui  ont  fait  la  chose ,  et  voir 
simplement  la  chose  faite  ?  croyez-vous  qu'il  n'y 
ait  aucune  différence  entre  Pigal  et  Falconnet  à 
Paris ,  devant  le  gladiateur ,  et  Pigal  et  Falconnet 
dans  Athènes ,  et  devant  Agasias?  C'est  un  vieux 
conte ,  mon  ami ,  que  pour  former  cette  statue 
vraie  ou  imaginaire  que  les  Anciens  appelaient 
la  règle ,  et  que  j'appelle  le  modèle  idéal  ou  la 
'  ligne  vraie ,  ils  aient  parcouru  la  nature ,  em- 
pruntant d'elle  dans  une  infinité  d'individus  les 
plus  belles  parties  dont  ils  composèrent  un  tout. 
Comment  est-ce  qu'ils  auraient  reconnu  la  beauté 
de  ces  parties?  De  celles  surtout  qui,  rarement 
exposées  à  nos  yeux ,  telles  que  le  ventre ,  le  haut 
des  reins ,  l'articulation  des  cuisses  ou  des  bras , 
où  le  poco  più  et  le  pocç  mena  sont  sentis  par  un 
si  petit  nombre  d'artistes ,  ne  tiennent  pas  le  nom 
de  belles  de  l'opiiiion  populaire,  que  l'artiste 
trouve  établie  en  naissant,  et  qui  décide  son  ju- 


^ 


SALON  DE   17Ô7.  ^5 

gement*  Entre  la  beauté  d'une  forme  et  sa  diffor- 
mité ^  il  n'y  a  que  l'épaisseur  d'un  cheyeu  ;  com- 
ment aTaient--ils  acquis  ce  tact  qu'il  faut  avoir  ^ 
ayant  que  de  rechercher  les  formes  les  plus  belles 
éparses^  pour  en  composer  un  tout?  Voilà  ce 
dont  il  s'agit.  Et  quand  ils  eurent  rencontré  ces 
formes  9  par  quel  moyen  incompréhensible  les 
réunirent-ils  ?  Qu'est-ce  qui  leur  inspira  la  véri- 
table échelle  à  laquelle  il  fallait  les  réduire  ? 
Avancer  un  pareil  paradoxe^  n'est-ce  pas  pré- 
tendre que  ces  artistes  avaient  la  connaissance 
la  plus  profonde  de  la  beauté  ^  étaient  remontés 
à  son  vrai  modèle  idéal  ^  à  la  ligne  de  foi ,  avant 
que  d'avoir  fait  une  seule  belle  chose?  Je  vous 
déclare  donc  que  cette  marche  est  impossible  y 
absurde.  Je  vous  déclare  que  ^  s'ils  avaient  pos*- 
sédé  le  modèle  idéal  ^  la  ligne  vraie ,  dans,  leur 
imagination  ^  ils  n'auraient  trouvé  aucune  partie 
qui  les  eût  contentés  à  la  rigueur.  Je  vous  déclare 
qu'ils  n'auraient  été  que  portraitistes  de  celle 
qu'ils  auraient  servilement  copiée.  Je  vous  dé-» 
clare  que  ce  n'est  point  à  l'aide  d'une  infinité  de 
petits  portraits  isolés^  qu'on  s'élève  au  modèle 
original  et  premier  ^  ni  de  la  partie  ni  de  l'ensem- 
ble et  du  tout  ;  qu'ils  ont  suivi  une  autre  voie^  et 
que  celle  que  je  viens  de  presciire  est  celle  de 
Fesprit  humain  dans  toutes  ses  recherches.  Je  ne 
dis  pas  qu'une  nature  grossièrement  viciée  ne  leur 
^it  inspiré  la  première  pensée  de  réforme,  et 


ir 


H  SALON  DE   1767. 

qu'ils  n'aient  long^-temps  pris  pour  parfaites  des 
natures  dont  ils  n'étaient  pas  en  état  de  sentir  le 
vice  léger,  à  moins  qu'un  génie  rare  et  yiolent 
ne  se  soit  élancé  tout  à  coup  du  troisième  rang , 
où  il  tâtonnait  avec  la  foule ,  au  second.  Mais 
je  prétends  que  ce  génie  s'est  fait  attendre,  et 
qu'il  n'a  pu  faire  lui  seul  ce  qui  est  l'ouvrage  du 
temps  et  d'une  nation  entière.  Je  prétends  que 
c'est  dans  cet  intervalle  du  troisième  rang,  du 
rang  de  portraitiste  de  la  plus  belle  nature  sub- 
sistante ,  soit  en  tout ,  soit  en  partie ,  que  sont 
renfermées  toutes  les  manières  possibles  défaire^ 
avec  éloge  et  succès ,  toutes  les  nuances  impercep- 
tibles du  bien,  du  mieux  et  de  l'excellent.  Je 
prétends  que  tout  ce  qui  est  au-dessus  est  chi- 
mérique f  et  que  tout  ce  qui  est  au  -  dessous  est 
pauvre ,  mesquin ,  vicieux.  Je  prétends  que^  sans 
recourir  aux  notions  que  je  viens  d'établir ,  on 
prononcera  éternellement  les  mots  d'exagération, 
de  pauvre  nature ,  de  nature  mesquine  ,  sans  en 
avoir  d'idées  nettes.^  Je  prétends  que  la  raison 
principale  pour  laquelle  les  arts  n'ont  pu ,  dans 
aucun  siècle ,  chez  aucune  nation ,  atteindre  au 
degré  de  perfection  qu'ils  ont  eu  chez  les  Grecs , 
c'est  que  c'est  le  seul  endroit  connu  de  la  terre  où 
ils  ont  été  soumis  au  tâtonnement  ;  c'est  que,  grâce 
aux  modèles  qu'ils  nous  ont  laissés,  nous  n'avons 
jamais  pu^  comme  eux,  arriver  successivement 
et  lentement  à  la  beauté  de  ces  modèles  ;  c'est 


J 


SALON  DE  1767.  aS 

que  nous  nous  en  sommes  rendus  plus  ou  moins 
servilement  imitateurs  y  portraitistes  y  et  que  nous 
n'ayons  jamais  eu  que  d'emprunt^  sourdement^ 
obscurément  le  modèle  idéal  ^  la  ligne  vraie  ; 
c'est  que  ^  si  ces  modèles  avaient  été  anéantis ,  il 
y  a  tout  à  présumer  qu'obligés  comme  eux  à  nous 
traîner  d'après  une  nature  difforme ,  imparfaite, 
viciée  ,  nous  serionis  arrivés  comme  eux  à  un  mo- 
dèle original  et  premier,  à  une  ligne  vraie  qui 
aurait  été  bien  plus  nôtre ,  qu'elle  ne  l'est  et  ne 
peut  l'être  ;  et ,  pour  tramAer  le  mot ,  c'est  que 
les  chefs-d'œuvre  des  Anciens  me  semblent  faits 
pour  attester  à  jamais  la  sublimité  des  artistes 
passés,  et  perpétuer  à  toute  éternité  la  médiocrité 
des  artistes  à  venir.  J'en  suis  fâché  ;  mais  il  faut 
que  les  lois  inviolables  de  Nature  s'elécutent; 
c'est  que  Nature  ne  fait  rien  par  saut ,  et  que  cela 
n'est  pas  moins  vrai  dans  les  arts  que  dans  l'uni- 
vers. Quelques  conséquences  que  vous  tirerez 
bien  de  là  sans  que  je  m'en  mêle,  c'est  l'impos- 
sibilité confirmée  par  l'expérience  de  tous  les 
temps  et  de  tous  les  peuples ,  que  les  beaux-arts 
aient,  chez  un  même  peuple,  plusieurs  beaux 
siècles  ;  c'est  que  ces  principes  s'étendent  égale- 
ment à  l'éloquence ,  à  la  poésie ,  et  peut-être  aux 
langues.  Le  célèbre  Garrick  disait  au  chevalier 
de  Chastelux  :  quelque  sensible  que  Nature  ait  pu 
vous  former ,  si  vous  ne  jouez  que  d'après  vous- 
même  ,  ou  la  nature  subsistante  la  plus  parfaite 


^6  SALON  DE    1767. 

que  TOUS  connaissiez^  tous  ne  serez  que  mé- 
diocre. —  Médiocre  !  et  pourquoi  cela  ?  —  C'est 
qu'il  y  a  pour,  vous ,  pour  moi ,  pour  le  specta- 
teur ,  tel  homme  idéal  possible  qui  ^  dans  la  po- 
sition donnée  ^  serait  bien  autrement  affecté  que 
TOUS.  Voilà  Têtre  imaginait^  que  vous  devez 
prendre  pour  modèle.  Plus  fortement  vous  l'aurez 
conçu  f  plus  vous  serez  grand  ^  rare  ^  merveilleux 
et  sublime. — Vous  n'êtes  donc  jamais  vous  ? — Je 
m'en  garde  bien.  Ni^oi ,  monsieur  le  chevalier, 
ni  rien  que  je  connl||lise  précisément  autour  de 
moi.  Lorsque  je  m'arrache  les  entrailles  ^  lorsque 
je  pousse  des  cris  inhumains  ^  ce  ne  sont  pas  mes 
entrailles  ^  ce  ne  sont  pas  mes  cris ,  ce  sont  les 
entrailles  5  ce  sont  les  cris  d'un  auti^e  ^  que  j'ai 
conçu  9  et  qui  n'existe  pas.  Or  ^  il  n'y  a  ^  mon  ami^ 
aucune  espèce  de  poète  à  qui  la  leçon  de  Garrick 
ne  convienne.  Son  propos  bien  réfléchi  ^  bien  ap- 
profondi y  contient  le  secundua  a  naturâ  et  le  ter^ 
tiua  ah  idea  de  Platon  >  le  germe  et  la  preuve  de 
tout  ce  que  j'ai  dit.  C'est  que  les  modèles ,  les 
grands  modèles ,  si  utiles  aux  hommes  médiocres, 
nuisent  beaucoup  aux  hommes  de  génie.  Après 
cette  excursion ,  à  laquelle ,  vraie  ou  fausse  5  peu 
d'autres  que  vous  seront  tentés  de  donner  toute 
l'attention  qu'elle  mérite^  parce  que  peu  saisiront 
la  différence  d'une  nation  qu'on  fait  ou  qui  se  fait 
d'elle-même  y  je  passe  au  Salon  ou  aux  différentes 
productions  que  nos  artistes  y  ont  exposées  cette 


SALON  DE    1767.  ^7 

année.  Je  vous  ai  prëvenu  sur  ma  stérilité  ^  où 
plutôt  sur  l'état  d'épuisement  où  les,  Salons  pré- 
cédents m'ont  réduit  ;  mais  ce  que  vous  perdrez 
du  côté  des  écarts  ^  des  vues ,  des  principes  y  des 
réflexions^  je  tâcherai  de  tous  le  rendre  par  l'exac- 
titude des  descriptions ,  et  l'équité  des  jugements. 
Entrons  donc  dans  ce  sanctuaire.  Regardons ,  re- 
gardons long-temps  ;  sentons  et  jugeons.  Surtout  ^ 
mon  ami ,  comme  il  faut  que  je  me  taise  ou  que  je 
parle  selon  la  franchise  de  mon  caractère  ^  M.  le 
maître  de  la  boutique  du  Houx  toujouwa  vert  (i)^ 
obtenez  de  vos  pratiques  le  serment  solennel  de 
la  réticence.  Je  ne  veux  contrister  personne  ^  ni 
l'être  à  mon  tour.  Je  ne  veux  pas  ajouter  à  la 
nuée  de  mes  ennemis  une  nuée  de  surnuméraires. 
Dites  que  les  artistes  s'irritent  facilement^ 

Genus  irritabile  vatum  {p). 


Dites  que  y  dans  leur  colère ,  ils  sont  plus  violents 
et  plus  dangereux  que  les  guêpes.  Dites  que  je  ne 
yeux  pas  être  exposé  aux  guêpes.  Dites  que  je 
manquerais  à  l'amitié  et  à  la  confiance  de  la  plu- 
part d'entre  eux'.  Dites  que  ces  papiers  me  donne- 
raient un  air  de  méchanceté^  de  fausseté^  de 
noirceur  et  d'ingratitude.  Dites  que  les  préjugés 
nationaux  n'étant  pas  plus  respectés  dans  mes 

(i)  Voyez  y  pour  Texplication  de  ces  mots ,  la  note  du  tome  viir , 
page  86.  Êdit'. 
(a)  HoKAT.  Epistol.  lib.  n.  EpisL  11.  Edit*. 


^8  SALON  DE   1767. 

lignes^  que  les  mauvaises  manières  de  peindre; 
les  yices  des  grands^  que  les  défauts  dés  artistes; 
les  extravagances  de  la  société^  que  celles  de  TA- 
cadémie^  il  y  a  de  quoi  perdre  cent  hommes  mieux 
ëtayés  que  moi.  Dites  que,  s'il  arrivait  qu'un 
petit  service,  qui  vous  est  rendu  par  Famitié, 
devint  pour  moi  la  source  de  quelque  grand  cha- 
grin, vous  ne  vous  en  consoleriez  jamais.  Dites 
que,  tout  inconvénient  à  part,  il  faut  être  fidèle 
au  pacte  qu'on  a  consenti.  Présentez -mon  trçs- 
humble  respect  à  madame  la  princesse  de  Nassau- 
Saar-Bruck,  et  envoyez-lui  toujours  des  papiers 
qui  l'amusent.  La  première  fois,  mon  ami,  nous 
ëpouste|*ons  Michel  Yan-Loo. 


r 


SALON  DE   1767.  39 


Sine  ira  et  studio  quorum  caussas  procul  habeo  *, 

Voici  mes  critiques  et  mes  éloges.  Je  loue  y  je 
blâme  y  d'après  ma  sensation  particulière  y  qui  ne 
fait  pas  loi.  Dieu  ne  demanderait  de  nous  que  la 
sincérité  avec  nous-mêmes.  Les  artistes  voudront 
bien  n'être  pas  plus  exigeants.  On  a  bientôt  dit  : 
cela  est  beau;  cela  est  mauvais;  mais  la  raison 
du  plaisir  ou  du  dégoût  se  fait  quelquefois  atten- 
dre; et  je  suis  commandé  par  un  diable  d'homme^ 
qui  ne  lui  donne  pas  le  temps  de  venir.  Priez  Dieu 
pour  la  conversion  de  cet  homme-là  ;  et  le  front 
incliné  devant  la  porte  du  Salon  y  faites  amende 
honorable  à  l'Académie  des  jugements  inconsi- 
dérés que  je  vais  porter. 

MICHEL  VAN-LOO. 

Deux  tableaux  oyales  de  trois  pieds  huit  pouces  de  large ,  sur  trois  pieds 

un  pouce  de  large. 

Ce  n'est  pas  Carie,  c'est  Michel.  Carie  est  mort. 
Il  y  a  de  Michel  deux  ovales  représentant ,  l'un  la 
Peinture  y  l'autre  la  Sculpture^ 

*La  Sculpture  est  assise.  On  la  voit  de  face  y  la 
tête  coiffée  à  la  romaine,  le  regard  assuré,  le  bras 
droit  retourné ,  et  le  dos  de  la  main  appuyé  sur  la 

*  Tàcit.  Annal»  Hb.  i ,  cap.  i.  £dit'. 


3o  SALON  DE    1767. 

hanche  ;  l'autre  bras  posé  sur  la  selle  à  modeler^ 
Fëbauchoir  à  la  main.  Il  y  a  sur  la  selle  un  buste 
commencé. 

Pourquoi  ce  caractère  de  majesté?  Pourquoi 
ce  bras  sur  la  hanche?  Cette  attitude  d'atelier 
cadre -t- elle  bien  avec  Tair  de  noblesse?  Sup- 
primez la  selle  y  l'ébauchoir  et  le  buste  ;  et  tous 
prendrez  la  figure  symbolique  d'un  art  pour  une 
impératrice.  ' 

Mais  elle  impose.  — D'accord.  —  Mais  ce  bras 
retourné  et  ce  poignet  appuyé  sur  la  hanche  donne 
de  la  noblesse^  et  marque  le  repos.  —  Donne  de 
la  noblesse^  si  vous  voulez.  Marque  le  repos ^ 
certainement.  —  Mais^  cent  fois  le  jour^  l'artiste 
prend  cette  position^  soit  que  la  lassitude  sus- 
pende son  travail ,  soit  qu'il  s'en  éloigne  pour  en 
juger  l'effet.  —  Ce  que  vous  dites  ^  je  l'ai  vu.  Que 
s'ensuit- il?  en  est-il  moins  vrai  que  tout  symbole 
doit  avoir  un  caractère  propre  et  distinctif  ?  que 
si  vous  approuvez  cette  Sculpture  impératrice^ 
vous  blâmerez  du  moins  cette  Peinture  bour- 
geoise^ qui  lui  fait  pendant?  —  Cette  première 
est  de  bonne  couleur*  •—  Peut  -  être  un  peu  sale. 
—  Très-bien  drapée^  d'une  grande  correction  de 
dessin ,  d'un  assez  bon  effet»  -—  Passons  ^  passon»; 
mais  n'oublions  pas  que  l'artiste  qui  traite  ces 
sortes  de  sujets  s'en  tient  à  l'imitation  de  Nature 
ou  se  jette  dans  l'emblème  y  et  que  ce  dernier  parti 
lui  impose  la  nécessité  de  trouver  une  expression 


r 


SALON  DE    1767.  5i 

de  génie ^ Une  physionomie  unique^  originale  et 
d'ëtat,  l'image  énergique  et  forte  d'une  qualité 
individuelle.  Voyez  cette  foule  d'esprits  incoerci- 
bles et  véloces  sortis  de  la  tête  de  Bouchardon  ^ 
et  accourant  à  la  voix  d' Ulysse  qui  évoque  V ombre 
de  Tirésias^  voyez  ces  Naïades  abandonnées^ 
molles  et  fluantes  de  Jean  Goujon.  Les  eaux  de  la 
fontaine  des  Innocents  ne  coulent  pas  mieux.  Les 
symboles  serpentent  comme  elles.  Voyez  un  cer- 
tain amour  de  Van-Dick.  C'est  un  enfant  ;  mais 
quel  enfant!  c'est  le  maître  des  hommes;  c'est  le 
maître  des  dieux.  On  dirait  qu'il  brave  le  ciel  et 
qu'il  menace  la  terre.  C'est  le  quos  ego  du  poète, 
rendu  pour  la  première  fois. 

Et  puis ,  je  vous  le  demande ,  n'aimeriez-vous 
pas  mieux  cette  tête  coiffée  d'humeur,  sa  draperie 
lâche  et  moins  arrangée ,  et  son  regard  attaché 
sur  le  buste  ? 

La  Peinture  de  Michel  est  assise  devant  son 
chevalet;  on  la  voit  de  profil.  Elle  a  la  palette  et 
le  pinceau  à  la  main.  Elle  travaille;  elle  est  com- 
mune d'expression.  Rien  de  cette  chaleur  du  génie 
qui  crée.  Elle  est  grise  ;  elle  est  fade;  la  touche  en 
est  molle ,  molle ,  molle. 

Après  ces  deux  morceaux  viennent  des  portraits 
sans  nombre,  à  les  compter  tous;  quelques  por- 
traits ,  à  ne  compter  que  les  bons. 

Celui  du  cardinal  de  Choiseul  est  sage,  res- 
semblant, "bien  assis,  bien  de  chair;  on  ne  sau-^ 


.  I 


32  SALON  DE    1767. 

rait  mieux  posé  ni  mieux  habillé;  c'est  la  nature 
et  la  vérité  même.  Ce  sont  ces  vétements-là  qui 
n'ont  pas  été  mannequinés.  Plus  on  a  de  goût  et  de 
vrai  goût  y  plus  on  regarde  ce  cardinal.  Il  rappelle 
ces  cardinaux  et  ces  papes  de  Jules -Romain ,  de 
Raphaël  et  de  Van-Dick,  qu'on  voit  dans  les  pre- 
mières pièces  du  Palais-Royal  (  i  ).  Sa  fourrure  n'est 
pas  autrement  chez  le  fourreur. 


l'abbé  de  breteuil. 


L^abbé  de  Breteuil  tout  aussi  ressemblant^  plus 
éclatant  de  couleur  :  mais  moins  vigoureux,  n^oins 
sage,  moins  harmonieux.  Du  reste,  l'air  facile  et 
dégagé  d'un  abbé  grand  seigneur  et  paillard. 


M.  DIDEROT. 


Moi.  J'aime  Michel;  mais  j'aime  encore  mieux 
la  vérité.  Assez  ressemblant  ;  il  peut  dire  à  ceux 
qui  ne  le  reconnaissent  pas,  comme  le  jardinier  de 
Fopéra-comique  :  c'est  qu'il  ne  m'a  jamais  vu  sans 
perruque.  Très- vivant,  c'est  sa  douceur,  avec  sa 
vivacité!  mais  trop  jeune,  tête  trop  petite,  joli 
comme  une  femme,  lorgnant,  souriant,  mignard, 
faisant  le  petit  bec ,  la  bouche  en  cœur  ;  rien  de 
la  sagesse  de  couleur  d^  cardinal  de  Choiseul; 
et  puis  un  luxe  de  vêtement  à  ruiner  le  pauvre  lit- 
térateur ,  si  le  receveur  de  la  capitation  vient  à 
ï'imposer  sur  sa  robe-de-chambre.  L'écritoire, 

(i)  Se  voient  aujourd'hui  au  ilfu5^.  Edit'. 


SALON  DE    1767.  55 

\es  livres^  les  accessoires  aussi  bien  qu^il  est  pos- 
sible y  quand  on  a  youIu  la  couleur  brillante  et 
quW  Teut  être  harmonieux.  Pétillant  de. près ^ 
rigoureux  de  loin  y  surtout  les  chairs.  Du  reste^  de 
bellesmains  bien  modelées^  excepté  la  gauche  qui 
n'est  pas  dessinée.  On  le  voit  de  face;  il  a  la  tête 
nue;  son  toupet  gris>  arec  sa  mignardise^  lui  donne 
l'air  d'une  vieille  coquette  qui  £ait  encore  l'ainaa- 
ble  ;  la  position  d'un  secrétaire  d'État  et  non  d'un 
philosophe.  La  fausseté  du  premier  moment  a 
influé  sur  tout  le  reste.  C'est  cette  folle  de  ma- 
dame Van-Loo  qui  venait  jaser  avec  lui^  tandis 
qu'on  le  peignait^  qui  lui  a  donné  cet  air-là^  et 
qui  a  tout  gâté.  Si  elle  s'était  mise  à  son  clavecin^ 
et  qu'elle  eût  préludé  ^ou  chanté  , 
«  •  . 

Non  ha  ragione ,  ingrato , 
Un  ùore  abbemdonato , 

OU  quelque  autre  morceau  du  même  genre  ^  le 
philosophe  sensiblilf  eût  pris  un  tout  autre  carac- 
tère ;  et  le  portrait  s'en  serait  ressenti.  Ou  mieux 
encore  ^  il  fallait  le  laisser  seul  ^  et  l'abandonner 
à  sa  rêverie.  Alors  sa  bouche  se  serait  entr'ou- 
verte ,  ses  regards  distraits  se  seraient  portés  au 
loin ,  le  travail  de  sa  tête ,  fortement  occupée^  se 
serait  peint  sur  son  yisage;  et  Michel  eût  fait  une 
belle  chose.  Mon  joli  philosophe^  vous  me  serez  à 
jamais  un  témoignage  précieux  de  l'amitié  d'un 
artiste^  excellent  artiste^  plus  excellent  homme. 


34  SALON  DE   1767. 

Mais  que  diront  mes  petits^nfants^  lorsqu'ils  Tiair 
dront  à  comparer  mes  tristes  ouyrages  avec  ce 
riant ^  mignon^  efTéminé^  vieux  coquet-là?  Mes 
enfants  ^  je  vous  préTiens  que  ce  n'est  pas  moi» 
J'avais  ea  une  journée  cent  physionomies  diverses^ 
mIou  la  chose  dont  j'étais  affecté.  J'étais  serein  > 
triste  y  reTeur  ^  tendre ,  violent  ^  passionné  >  en- 
thousiaste ;  mais  je  ne  fus  jamais  tel  que  vous  me 
V0}/te2  là.  J'avais  un  gi^and  fronts  des  yeux  très-vi&9 
d'assea  grands  traits  y  la  tête  tout-à-fait  du  carac* 
tère   d'un  ancien   orateur^  une  bonhomie  qui 
touchait  de  bien  près  à  la  bêtise^  à  la  rusticité  des 
anciens  temps.  Sans  l'exagération  de  toii3  les  traits 
dans  la  gravure  qu'on  a  faite  d'après  le  craycm  de 
Greuze  ^  je  serais  infiniment  mieux.  J'ai  un  mas-« 
que  qui  trompe  l'artiste  ;  soit  qu'il  y  ait  trop  de 
choses  fondues  ensemble  ;  soit  que ,  les  impres- 
sions de  mon  ame  se  succédant  très-rapidement  et 
aie  peignant  toutes  sur  mon  visage^  l'œil  du  peintre 
ne  me  retrouvant  pas  le  même  d'un  instant  à  Tau-* 
tre/sa  tâche  devienne  beaucoup  plus  difficile  qu'il 
ne  la  croyait.  Je  n'ai  jamais  été  bien  fiiit  que  par 
un  pauvre  diable  appelé  Garant,  qui  m'attrapa, 
comme  il  arrive  à  un  sot  qui  dit  un  bon  mot.  Ce- 
lui qui  voit  faiito  portrait  par  Garant ,  me  voit. 
JEcco  il  pero  Polichinetlo.  M.  Grimm  l'a  feit  gra- 
ver,«  mais  il  ne  l<e  communique  pas.  Il  attend  tou* 
jours  une  inscription  qu'il  n'aura  que  quand 
j'aurai  produit  quelque  chose  qui  m'immtortalise. 


— El  quand  l'a«ira«-t-il  ?  —  Quand  ?  demain  peut- 
^tre;  et  q«î  sait  ce  que  je  puis?  Je  n'ai  pas  la 
conscience  d'avoir  encore  employé  la  moitié  de 
mes  forces.  Jusqu'à  présent  je  n'ai  que  bague^^ 
aaudé.  J'oubliais  parmi  lep  boUs  portraits  de  moi^ 
le  buste  de  mademoiselle  Collet^  surtout  le  der- 
nier,  qui  aj^rtient  à  M.  Grimm^  mon  ami.  H 
est  bieo^  il  est  tràs^bten  ;  il  a  pris  ckez  lut  la  place 
d'un  autre^  que  sou  maître  M*  Falconet  avait  fait, 
et  qui  n'était  pas  bkjs.  Lorsque  Falconet  eut  tu 
le  buste  de  son  élève  ^  il  prit  un  marteau  ^  et  cassa 
le  sien  devant  elle.  Cela  est  franc  et  courageux* 
Ce  buste  ^  en  tombant  en  morceaux  sous  le  coup 
de  l'artiste ,  mit  à  découvert  deux  belles  oreilles 
qui  s'étaient  conservées  entières  sous  une  indigne 
perruque  dont  maiiam^jkfiritt  m^avait  fkit  af- 
fiibWr  après  ixMip.  M.  (SntLiB  n'avait  jamais  pu 
{)«irdooQ6r  eette  perruque  k  madame  GeoSrin. 
Dieu  merci ,  lés  voilà  réconciliés;  et  ce  Faleooeti 

4 

<:et  artiste  si  peu  jaloux  de  la  réputation  dans  l'a- 
venir ^  ce  contempteur  si  déterminé  de  l'immer-^ 
talité  y  cet  homme  si  éUêrêspeétuêUX  dé  la  postée 
rite  9  délivré  du  souci  de  lui  transmettre  un 
mauvais  busfe.  Je  dirai  cependant  de  ce  mauvais 
buste ,  qu'on  y  voyait  les  traces  d'une  peine  d'ame 
secrète  dont  j'étais  dévoré  ^  lorsque  l'artiste  le  fit. 
Coœment  se  fiiit-il  que  l'artiste  manque  les  ti^aits 
^«asiers  d'uoe  physionomie  qu'il  a  sous  les  yeuXj 
et  fiasse  passer  sur  sa  toile  ou  sipr  sa  terfre^glaise 

3. 


36  SALON  DE  !')&]. 

les  sentiments  secrets ,  les  impressions  cachées  au 
fond  d'une  ame  qu'il  ignore.  La  Tour  ayait  fait 
le  portrait; d'un  ami.  On  dit  à.  cet  ami  qu'on  lui 
jiyait  donné  un  teint  brun  qu'il  n'avait  pas.  L'ou- 
vrage est  rapporté  dans  l'atelier  de  l'artiste ,  et 
le  jour  pris  pour  le  retoucher.  L'ami  arrive  à 
l'heure  marquée.  L'artiste  prend  ses  crayons.  Il 
travaille^  il  gâte  tout;  il  s'écrie  :  J'ai  tout  gâté. 
Vous  avez  l'air  d'un  homme  qui  lutte,  contre  le 
sommeil;  et  c'était  en  effet  l'action  de  son  modèle^ 
qui  avait  passé  la  nuit  à  côté  d'une  parente  in* 
disposée. 

MADAME  LA  PRINCESSE  DE   GHIMAI^    M.    LE  CHEVALIER  DE 

FITZ- JAMES,    SON    FRÈRE. 

•  >         ^  .... 

Vqus  êtes  mauvais,  |É|^aitement  mauvais  ;  vous 
êtes  plats,  mais  par^Rement  plats;  au  garde- 
meuble;  point  de  nuances,  point  de  passages , 
nulles  teintes  danis les  chairs.  Princesse,  dites^ 
moi.,  ne  sentez-vous  .pas  combien  ce  rideau  que 
vous  tirez  est  lourd  ?  Il  est  difficile  de  dire  lequel 
du  fr(^re  et  de  la  sœur  est  le  plus  raide  et  le  plus 
,  froid. 

'  NOTRE  AMI  COCHIN. 

Il  est  vu  :de  profil.  Si  la  figure  était  achevée-, 
les  jambes  .s'en  iraient-  sur  le  fpnd.  Il  a  le  bras 
p93aé  sur  .le  dos  d'une  chaise  de  paille;  l'attitude 
esti)ien  pittoresque  ;  il  est  ressemblant;  il  est  fin; 


r 


SALON  DE   1767:  37 

il  Ta  dire  une  ordure  ou  une  malice.  Si  Ton  com- 
pare ce  portrait  de  Van-Loo,  avec  les  portraits  que 
Cochin  a  faits  de  lui-même ,  on  connaîtra  la  phy-' 
sionomie  qu'on  a^  et  celle  qu'on  Tondrait  avoir. 
Du  reste ,  celui-ci  est  assez  bien  peint  y  mais  il 
n'approche  de  près  ni  de  loin  du  cardinal  de  Choi-^ 
seuL 

Les  autres  portraits  de  Michel  sont  si  médio- 
cres^ qu  on  ne  les  croirait  pas  du  même  maître. 
D'où  Tient  cette  inégalité  qui  ^  dans  un  interTalle 
de  temps  assez  court;  touche  les  deux  extrêmes  du 
bon  et  du  mauvais?  Le  talent  serait-il  si  journa- 
lier? y  aurait-il  des  figures  ingrates?  je  l'ignore. 
Ce  que  je  sais,  ce  que  je  Tois,  c'est  qu'il  n'y  à 
gnères  de  physionomies  plus  déplaisantes,  plus 
hideuses  que  celle  de  l'oculiste  Demours,  et  que 
La  Tour  n'a  pas  fait  un  plus  beau  portrait;  c'est  à 
fiiire  détourber  la  tête  à  une  femme  grosse ,  et  à 
faire  dire  à  une  élégante  :  Ab  l'horreur  !  Je  crois 
que  la  santé  y  entre  pour  beaucoup. 

Le  petit  jeune  homme  en  pied^  habillé  à  l'an- 
cienne mode  d'Angleterre ,  est  très-beau  de  dra- 
perie, de  position  naturelle  et  aisée;  charmant  pair 
sa  simplicité ,  son  ingénuité  ;  d'une  belle  palette  ; 
satin  et  bottes  à  raTir;  étoffes  qui  ne  sont  pas  plus 
vraies  dans  le  inagasin  de  soierie.  Très-beau  mor- 
ceau; tout-à-fait  à  la  manière  de  Van-Dîck.  Il  est 
de  quatre  pieds  sept  pouces  de  haut,  sur  deux 
pieds  trois  pouces  de  large. 


S9  $AtaN  DE  X7tf7. 

M icbel  Vau«Loo  est  Traîmeat  un  artiste  ;  il  cnr 
twd  la  grande  machine;  témdin  quelcpes  tableaux 
de  famiUe^  oȈ  les  figures  sont  grandes  eomme  na- 
ture^ et  louables  par  toutes  les  parties  de  la  pein- 
ture. Celui-^i  est  bien  rinverse  de  La  Grénée.  Son 
talent  a'étend  ^n  raison  de  la  grandeur  de  son 
cadre.  Conyenons  toutefois  qu'il  ne  sait  pas  ren- 
dre la  finesse  de  la  peau  des  fianmes  ;  que  pour 
toute  cette  Tariété  de  teintes  que  nous  j  Toycma  ^ 
il  n'a  que  du  blanc,  du  rouge  et  du  gris 5  et  qu'il 
réussit  mieux  aux  portraits  d'hommes.  Je  l'aime, 
parce  qu'il  est  simple  et  honnête ,  parce  que  c'est 
la  douceur  et  la  bien&isance  personnifiées.  Per*- 
sonne  n'a  plus  que  lui  la  physionomie  de  son  ame» 
Il  aTait  un  ami  en  Espagne*  Il  prit  envie  à  cet  ami 
d'éqniper  un  vaisseau.  Michel  lui  confia  toute  sa 
fortune.  Le  vaisseau  fiiit  naufrage  ;  la  fortune  con- 
fiée fut  perdue  >  et  l'ami  noyé»  Michel  apprend  ce 
désastre,  et  le  premier  mot  qui  lui  vient  à  la 
bouche ,  c'est  :  J*ai  perdu  un  bon  ami.  Cela  vaut 
bien  un  bon  tableau.    . 

Mais  laissona^là  la  peinture,  mon  ami;  et  fai- 
sons un  peu  de  morale.  Pourquoi  le  récit  de  ces 
actions  nous  saisit-il  Tame  subitement ,  de  la 
manière  la  plus  forte  et  la  moins  réfléchie;  et 
pourquoi  laissons'^  n<^us  apercevoir  aux  autres 
toute  Timpression  que  nous  en  recevons?  Croire 
avec  Hutcheson,  Smith  et  d'autres*  que  nous 
ayons  un  sens  moral  propre  à  discerner  le  bon  et 


r 


$A.LON  DE   1767.  S9 

le  beau ^  c'est  uii6  viston  doat  la  poésie  peut  sac-* 
oommoder>  itiaîs  qae  la'  philosophie  rejette»  Tout 
est.  expérimental  en  nous.  L'enfi&Dt  Yoit  de  boantf 
heure  que  la  politesse  le  read  agréable  aux  autres; 
^t  il  se  plie  à  ses  singeries.  Dans  un  âge  plus  avan- 
cé^ il  saura  que  ces  démonstrations  extérieures 
promettent  de  la  bienfaisance  et  de  l'humanité.  Au 
récit  d'une  grande  action^  notre  ame  s'embarrasse:^ 
notre  cœur  s'émeut^  la  voix  nous  manque^  nos 
larmes  coulent.  Quelle  éloquence  !  quel  éloge  !  on 
a  excité  notre  admiration.  On  a  mis  en  jeu  notre 
sensibilité;  nous  montrons  cette  sensibilité;  c'est 
une  si  belle  qualité  !  Nous  invitons  fortement  les 
autres  à  être  grands;  nous  y  avons  tant  d'intérêt! 
Nous  aimons  mieux  encore  réciter  une  belle  action 
que  la  lire  seul.  Les  larmes  qu'elle  arrache  de  nos 
yeux^  tombent  sur  les  feuillets  froids  d'un  livre; 
elles  n'exhortent  personne;  elles  ne  nous  recom- 
mandent à  personne;  il  nous  faut  des  témoins 
vivants.  Combien  de  motifs  secrets  et  compliqués 
dans  notre  blâme  et  nos  éloges  !  Le  pauvre  >  qui 
ramasse  iip  louis  ^  me  voit  pas  tout  à  coup  tcms 
les  avantages  de  sa  trouvaille  ;  il  n'en  est  pas  moins 
vivement  affecté.  Nos  habitudes  sont  prises  de  si 
bonne  heure  ^  qu'on  les  appelle  naturelles  >  In- 
lëes  ;  mais  il  n'y  a  rien  â»  naturel^  rien  d'inné  que 
des  fibres  plus  flexibles^  plus  raides^  pltt6  ou  moins 
-mobiles  y  plas  ou  moins  disposées  à  osciller.  Est- 
ee  un  bonheur?  est^^e  un  malheur^  que  de  sentir 


4o  SALO'N  DE   1767. 

Tivement?  Y  a-t-il  plus  de  biens,  que  de  maux 
dans  la  vie?  Sommes-nous  plus  malheureux  par 
le  mal^  qu'heureux  par  le  bien? Toutes  questions 
qui  ne  diffèrent  que  dans  les  termes. 

HALLE. 

Il  règne  ici  une  secte  de  faiseurs  de  pointes  y 
dont  M.  le  chevalier  de  Chastelux  est  im  des  pre- 
miers apôtres  ;  elles  sont  si  mauvaises  j  que  c'est 
jpresque  un  des  caractères  d'un  bon  esprit  que  de 
ne  pas  les  entendre.  Un  jour,  Wilks  disait  au  che- 
valier :  u  Chevalier,  6  quantum  est  in  rébus  inane; 
i<  le  rébus  est  une  chose  bien  vide.  »  Le  fils  de 
Vernet  est  un  des  pointus  le^  plus  redoutables  ;  il 
entre  au  Salon  ;  il  voit  deux  tableaux  :  il  demande 
de  qui  ils  sont:  on  lui  répond,  de  Halle;  et  il 
ajoute,  vous-en*  Allez-vous-en  :  cela  est  aussi 
bien  jugé  que  mal  dit.  Je  vous  le  répète  sans 
jpointe ,  M.  Halle ,  si  vous  n'en  savez  pas  faire  da- 
vantage ,  allez-vous-en  • 

MINERVE  CONnmSANT  LA  PAIX  A  L'HOTEL-nE- VILLE. 

Tableau  de  qnatorse  pieds  de  large,  sur  dix  pieds  de  haut. 

Énorme  composition,  énorme  sottise.  Imaginez 
au  milieu  d'une  grande  salle  une  table  carrée.  Sur 
cette  table ,  une  petite  écritoire  de.  cabinet ,  et 
un  petit  porte-feuille  d'académie.  Autour,  le  Pré- 
vôt des  marchands,  ou  une  monstrueuse  femme 


r 


SALON  DE  1767.  4< 

grosse  déguisée ,  tout  Técheyinage ,  tout  le  gou- 
Temement  de  la  Tille  ^  une  multitude  de  longs  ra- 
bats^ de  perruques  effrayantes  5  de  yolumiaeuses 
robes  rouges  et  noires  ^  tous  ces  gens  debout  y 
parce  qu'ils  sont  honnêtes ,  et  tous  les  yeux  tour- 
nés vers  l'angle  supérieur  droit  de  la  scène  y  où 
Minerve  descend  accompagnée  d'une  petite  Faix^ 
que  l'immensité  du  lieu  et  des  autres  personnages 
achèyent  de  rapetisser.  Cette  rapetissée  et  petite 
Paix  laisse  tomber^  d'une  corne  d'abondance  ^  des 
fleurs  sur  quelques  génies  des  sciences  et  des 
arts^  et  sur  leurs  attributs. 

Pour  yaincre  la  platitude  de  tous  ces  person- 
nages y  il  aurait  fallu  l'idéal  le  plus  étonnant  ^  le 
faire  le  plus^nerveilleux  ;  et  M.  Halle  n'a  ni  l'un 
ni  l'autre.  Aussi  sa  composition  est -elle  aussi 
maussade  qu'elle  pouvait  l'être  :  c'est  une  vérita- 
ble charge  ;  c'est  encore  uïie  esquisse  tristement 
coloriée  ;  c'est  un  tableau  à  moitié  peint ,  sur  le- 
quel on  a  passé  un  glacis.  Toutes  ces  figures  vapo- 
reuses^  vagues^  soufflées^  ressemblent  à  celles  que 
le  hasard  ou  notre  imagination  ébauche  dans  les 
nuées.  Il  n'y.  a  pas  jusqu'à  la  salle  et  à  son  archi-? 
tecture  grisâtre  et  nébuleuse ,  qui  ne  puisse  se 
prendre  pour  un  château  en  l'air.  Ces  échevins  ne 
sont  que  des  sacs  de  laine  ^  ou  des  colosses  ridi- 
cules de  crème  fouettée;  ou^  si  vous  l'aimez  mieux^ 
c'est  comme  si  l'artiste  avait  laissé^  une  nuit  d'hi- 
ver, sa  toile  exposée  dans  sa  cour^  et  qu'il  eût 


43  frÂLON  DE   1767. 

neigé  dessus  toute  cette  compoi^tion*  Cela  se  fou-' 
dra  au  pi^emier  rayon  du  soleil  ;  ceU  se  bnmiUera 
au  premier  coup  de  veut  ;  cela  va  se  dissiper  par 
pièces^  comme  la  robe  du  commissaire  de  la 
Soirée  des  Boulevards. 

On  dirait  que  M.  le  Prévôt  des  Marckanda 
invite  Minerve  et  la  Paix  à  prendre  du  chocolat. 
Toutes  leg  têtes  de  la  mênie  touche^  et  coulées 
dans  le  même  creux  ;  les  robes  rouges  bien  symé^ 
triquement  distribuées  entre  les  robes  noires; 
Minerve  crue  de  ton;  Génies  d'un  vert  jaunâtre. 
Même  couleur  aux  fleurs  ;  elles  sont  lourdement 
touchées^  et  sans  finesse.  Monotonie  si  générale 
du  reste  5  si  insupportable  >  qu'on  ne  saurait  y  te- 
nir un  peu  de  temps  y  sans  avoir  envie  de  bAiller • 
Autour  de  la  Minerve  ^  ce  n'est  pas  un  nuage  ^ 
c'est  une  petite  fumée  ou  vapeur  gris-de-Un  ;  et 
les  figuras  qu'elle  soutient  sont  tournées^  contour- 
nées^ mesquines 9  maniérées^  sans  noblesse.  Ces 
fleurettes  jetées  devant  ces  gros  et  lourds  ventres 
de  personnages  ^  rappellent  y  malgré  qu'on  en  a^it^ 
lé  proverbe,  mnrgaritas  anteporMs.  Et^es  mar^ 
mots  à  physionomie  commune ,  mal  groupés , 
mal  dessinés ,  vous  les  appelez  des  Génies  ?  Ah  { 
M.  Halle ,  vous  n'en  avez  jamais  vu.  Les  attributs 
dispersés  sur  le  tapis  sont  dans  intelligence  et  sans 
goût. 

Dans  ce  mauvais  tableau ,  il  y  a  pourtant  de  la 
perspective,  et  les  figures  fuient  bien  du  côté  de 


^ 


SA](iON  D£   1767.  4? 

la  porte  du  fond.  11  y  a  un  autre  mérite^  que  peu 
d'artistes  auraient  eu  ^  et  que  beaucoup  nioiiis  de 
spectateurs  auraient  «enti  ;  c'est  dans  une  multi- 
tude de  figures^  toutes  debout^  toutes  vêtues  de 
même^  toutes  rangées  autour  d'une  table  car- 
T^  y  toutes  les  yeux  attaches  vers  le  même  point 
de  la  toile 5  des  positions  naturelles^  des  mouye- 
saents  de  bras>  de  jambes  ^  de  téte^  de  corps  ^ 
si' variés^  si  simples^  si  imperceptibles >  que  tout 
y  contraste  ;  mais  de  ce  contraste ,  inspiré  par 
l'organisation  particulière  de  chaque  individu  > 
par  sa  place  ^  par  son  ensemble  ;  de  ce  contraste 
non  étudié  y  non  académique  ;  de  ce  contraste  de 
oatore  :  ces  vilaines  figures  ont  je  ne  sais  quoi 
de  coulant^de  fluant^  depuis  la  tête  aux  pteds,  qui 
àehève  par  sa  vérité  de  faire  sortir  le  ridicule  des 
grosses  têtes  ^  des  grosses  perruques  et  des  gros 
ventres.  C'est  le  cérémonial  et  l'étiquette  y  qui 
fagotent  ces  gens**là  comme  vous  les  voyez.  Une 
Ugne  d'exagération  de  plus  y  et  vous  auriez  eu 
ane  assemblée  de  figures  à  Calot  ^  qui  vous  au*- 
ittient  &it  tenir  les  cê>tés  de  rire,  ftien  ne  serait 
plus  aisé^  avec  un  peu  de  verve  ^  que  d'en  faire 
ime  excellente  chose  en  ce  genre  :  tout  s'y  prête. 


44  SALON  DE   1765. 


LA  FORGE  DE  L  UNION  ,  OU  LA  FLECHE  ROMPUï:  PAR  LES  PLUS 
JEUNE  DES  EI^FANT  DE  SCILURUS;  ET  LE  FAISCEAU  DE. 
FLÈCHES  RÉSISTANT  A  l'^FORT  DES  AÎNÉS  RÉUNIS. 

j 
Tableau  de  neuf  pieds  deux  pouces  de  haut^  sur  quatre  pieds  huit 
pouces  de  large,  appartenant  au  ro'i  de  Pologne. 

Belle  leçon  du  roi  des  Scythes  expirant!  Ja- 
mais plus  belle  leçon  ne  fût  donnée;  jamais  plus 
mauvais  tableau  ne  fut  fait.  J'en  suis  fâche  pour 
le  roi  de  Pologne.  Le  meilleur  des  trois  tableaux 
qu'il  a  demandes  à  nos  artistes  est  médiocre.  Ve- 
nons à  celui  de  Halle. 

Mais 9  dites- moi,  je  vous  prie,  qui  est  cet 
homme  maigre ,  ignoble  y.  sans  expression ,  sans 
caractère  •  couché  sous  cette  tenté?  —  C'est  le  roi 
Scilurua*  —  Cela,  c'est  un  roi ,  c'est  un  roi  scythe.; 
Où  est  la  fierté,  le  sens,  le  jugement,  la  raison  in- 
disciplinée de  l'homme  sauvage?  C'est  un  gueux. 
Et  ces  trois  maussades,  hideuses,  plates  figures 
emmaillotées  dans  leurs  draperies  jusqu'au  bout 
du  nez ,  pourriez-vous  m'apprendrè  si  ce  sont  des 
personnages  réels  de  la  scène ,  ou  de  mauvaises 
estampes  enluminées ,  comme  noiis  en  voyons  sur 
nos  quais,  dont  ce  pauvre  diable  a  décoré  le  de- 
dans de  sa  tente?  Et  vous  appellerez  cela  la  femme, 
les  filles  de  Scilurus?  Et  ces^  trois  autres  figures 
nues,  assises  en  dehors,  à  droite,  en  face  de  l'hom- 
me couché,  sont-ce  trois  galériens,  trois  roués, 


\ 


SALON  DE    1767.  45 

trois  brigands  échappes  de  la  conciergerie  ?  Us 
sont  affreux.  Us  font  horreur.  Quelles  contorsions 
de  corps  !  quelles  griibaces  de  visages  !  Us  sont  à 
la  rame.  Qu'on  couvre  le  faisceau  de  flèches,  et  je 
défie  qu'cm  en  juge  autrement.  Tableau  détestable 
de  tout  point,  de  dessin,  de  couleur,  d'effet,  de 
composition,  pauvre,  sale,  mou  de  touche,  pa- 
pier barbouillé  sous  la  presse  de  Gautier;  ce  n'est 
que  du  jaune  et  du  gris.  Aucune  différence  entre 
la  couverture  du  lit  et  les  chairs  des  enfants  ;  les 
jambes  des  rameurs  grêles  à  faire  peur,  à  effacer 
avec  la  langue.  Dans  nos  campagnes  les  mieux  ra- 
vagées par  l'intendance  et  la  ferme ,  dans  la  plus 
misérable  de  nos  provinces,  la  Champagne  pouil- 
leuse ;  là ,  où  Fimpôt  et  la  corvée  ont  exercé  toute 
leur  rage  ,•  là ,  où  le  pasteur,  réduit  à  la  portion 
congrue,  n'a  pas  un  liat*d  à  donner  à  ses  pauvres, 
à  la  porte  de  l'église  ou  du  presbytère;  sous  la 
chaumière  où  le  malheureux  manque  de  pain  pour 
vivre,  et  de  paille  pour  se  coucher,  l'artiste  au- 
rait trouvé  de  meilleurs  modèles. 

Et  vous  croyez  qu'on  aura  le  front  d'envoyer 
cela  à  un  roi?  Je  vous  jure  que  si  j'étais ,  je  ne 
vous  dis  pas  le  ministre ,  je  ne  vous  dis  pas  le  di- 
recteur de  l'académie ,  mais  pur  et  simple  agréé, 
je  protesterais  pour  l'honneur  de  mon  corps  et  de 
ma  nation;  et  je  protesterais  si  fortement,  que 
M.  Halle  garderait  ce  tableau  pour  faire  peur  à 
ses  petits-enfants,  s'il  en  'a ,  et  qu'il  en  exécuterait 


46  SALOK  DE    1767. 

un  autre  qui  répondit  mieuT  au  boo  goût^  aux  in*- 
teotions  de  sa  ifuajestë  Paloûaise. 

Son  mauvais  tableau  de  la  Paix  est  excusable 
par  Fingratitade  du  sujet;  mais  que  dire  pour 
eicuser  le  Scllurus  qui  prête  à  Tart^  et  qui  est 
intintment  plus  mauvais?  Mon  ami^  ee  pauvre 
Halle  s'en  va  tant  qu'il  peut. 

VIEN. 

SAIKT  DmiS  PRÊCHANT  Ll  FOI  BU  ^ilAfCS. 

Tiiblciiu  aintséy  de  vingt-nm  pieds  trois  potiess  ds  baot ,  snr  dease 
pieds  ({ttstre  pouces  de  large*  Ç^est  pour  une  des  xibapelles  de  SaiBif 
Koch. 

Le  public  a  été  partagé  entre  ce  tableau  de 
Vien  et  ^^elui  de  Poyen  >  sur  V épidémie  des  Ar^ 
dents ^  destiné  pour  la  même  église;  et  il  est  cer- 
tain que  ce  sont  deux  beaux  tableaux,  deux  grandes 
machines.  Je  vais  décrire  le  premier;  on  trouvera 
la  description  de  l'autre  à  son  rang. 

A  droite ,  c'est  une  fabrique  d'architecture  j  la 
façade  d'un  temple  ancien  y  avec  sa  plate-forme 
au-devant.  Au-dessus  de  quelques  marches  qui 
conduisent  à  cette  plate-forme ,  vers  l'entrée  du 
temple^  on  voit  l'apôtre  des  Gaules  préchant.  De- 
bout f  derrière  lui  >  quelques-uns  de  ses  disciples 
ou  prosélytes;  à  ses  pieds  ^  en  tournant  de  la 
droite  de  l'apôtre^  vers  la  gauche  du  tableau >  um 
peu  sur  le  fond^  quatre  femngtes  agenouillées^ 
assises  ^  accrou^es^  dont  l'une  pleure  ^  la  seconde 


j 


SALON  DE   1767.  47 

ëcottte^  la  troisième  médite^  la  quatrième  regarde 
arec  jim  :  celle-ci  retient  devant  ell$  son  enfant 
qu'elle  embrasse  du  bras  droit.  Derrière  ces  fem^ 
mes  y  debout ,  tout-à-iait  sur  le  fond  ^  trois  yieil- 
lards ,  dont  deux  cooTersent  ^  et  semblent  n'être 
pas  d'accotd.  Continuant  de  tourner  dans  lé  même 
sens  ^  une  £>ule  d'auditeurs  ^  hommes  ^  femmes , 
enfants,  assis,  debout,  prosternes,  accroupis, 
agenouillés,  faisant  passer  la  même  eipression 
par  toutes  ses  différentes  nuances ,  depuis  l'incer-- 
titude  qui  hésite,  j jusqu'à  la  pei^uasion  qui  ad-- 
mire  ;  depuis  l'attention  qui  pèse ,  jusqu'à  l'ëton- 
nement  qui  se  trouble;  depuis  la  componction 
qui  s'attendrit,  jusqu'au  repentir  qui  s'afflige. 

Pour  TOUS  faire  une  idée  de  cette  foiite  qui 
occupe  le  coté  gauche  du  tableau ,  imaginez ,  vue 
par  le  dos ,  accroupie  sur  les  dernières  marches, 
une  femme  en  admiration ,  les  deux  bras  tendus 
vers  le  Saint.  Derrière  elle ,  sur  une  marche  plus 
basse ,  et  un  peu  plus  sur  le  feod,  un  homme  age- 
nouillé, écoutant,  incliné  et  acquiesçant  de  la 
tête,  des  bras,  des  épaules  et  du  dos.  Tout*à-fait 
à  gauche ,  deux  grandes  femmes  debout.  Celle  qui 
est  sur  le  devant  est  attentive  ;  l'autre  est  grou-r 
pée  avec  elle  par  son  bras  droit  posé  sur  l'épaule 
gauche  de  la  première;. elle  regarde,  file  montre 
du  doigt  un  de  ses  frèves  apparemment ,  parmi 
ce  groupe  de  disciples  ou  de  prosélytes  plaeés 
debout  derrtfr^leSaitit*  Sur^ un  plan,  entre  elles 


/ 


48  SALON   DE    1767. 

et  les  deux  figures  qui  occupent  le  devant^  et 
qu'on  Yoit  par  le  dos  y  la  tête  et  les  épaulés  d'un 
vieillard  étonné^  prosterné ^  admirant.  Le  reste 
du  corps  de  ce  personnage  est  dérobé  par  un  en-^ 
faut  y  y u  par  le  dos  ^  et  appartenant  à  Tune  dés 
deux  grandes  femmes  qui  sont  debout.  Derrière 
ces  femmes  j  le  reste  des  auditeurs  dont  on  n'a- 
perçoit que  les  têtes.  Au  centre  du  tableau^  sur 
le  fond,  dans  le  lointain  y  une  fabrique  de  pierre 
fort  élevée,  avec  différents  personnages ,  hommes 
et  femmes,  appuyés  sur  le  parapet,  et  regardant 
ce  qui  se  passe  sur  le  devant.  Au  haut,  vers  le 
ciel ,  sur  des  nuages,  la  Religion  assise,  un  voile 
ramené  sur  son  visage,  tenant  un  calice  à  la  main. 
Au-dessou3  d'elle ,  les  ailes  déployées ,  un  grand 
auge  qui  descend  avec  une  couronne  qu'il  se  pro* 

pose  de  placer  sur  la  tête  de  Denis. 

.  Voici  donc  le  chemin  de  cette  composition.  La 
Religion,  l'ange,  \à  saint,  les  femmes  qui  sont  à 
ses  pieds,,  les  auditeurs  qui  sont  sur  le  fond ,  les 
deux  grandes  figures  de  femmes  qui  sont  debout^ 
le  vieillard  incliné  à  leurs  pieds,  et  les  deux  fi- 
gures, l'une  d'homme ,  l'autre  de  femme,  vues 
par  le  dos  et  placées  tout-à-fait  sur  le  devant;  ce 
chemin  descendant  mollement  et  serpentant  lar- 
gement depuis  la  Religion  jusqu'au  fond  de' la 
composition  à  gauche ,  où  il  se  replie  pour  former 
circulairement  et  à  distance ,  autour  du  Saint , 
une  espèce  d'enceinte  qui  s'iiiterrompt  à  la  femme 


SALON  DE   1767.  49 

placée  sur  le  devant,  l«s  bras  dirigés  vers  le  Saint, 
et  découvre  toute  l'étendue  intérieure  de  la  scène  : 
ligne  de  liaison  allant  clairement,  nettement,  fa- 
cilement, chercher  les  objets  principaux  de  la 
composition,  dont  elle  ne  néglige  que  les  fabri- 
ques de  la  droite  et  du  fond,  et  les  vieillards  in- 
discrets interrompant  le  Saint ,  conversant  entre 
eux  et  disputant  à  l'écart. 

Reprenons  cette  coniposition.  L'apotre  est  bien 
posé;  il  a  le  bras  droit  étendu,  la  tête  un  peu 
portée  en  avant;  il  parle.  Cette  tête  est  ferme, 
tranquille ,  simple ,  noble ,  douce ,  d'un  caractère 
un  peu  rustique  et  vraiment  apostolique.  Voilà 
pour  l'expression.  Quant  au  faire ,  elle  est  bien 
peinte,  bien  empâtée  ;  la  barbe  large  et  touchée 
d'humeur.  La  draperie  ou  grande  aube  blanche 
qui  tombe  en  plis  parallèles  et  droits ,  est  très- 
belle.  Si  elle  njiontre  moins  le  nu  qu'on  ne  dési- 
rerait ,  c'est  qu'il  y  a  vêtement  sur  vêtement.  La 
figure  entière  ramasse  sur  elle  toute  la  force, 
tout  l'éclat  de  la  lumière ,  et  appelle  la  première 
attention.  Le  ton  général  en  est  peut--être  un  peu 
gris  et  trop  égal. 

Le  jeune  homme,  qui  est  derrière  le  Saint,  sur 
le  devant ,  est  bien  dessiné ,  bien  peint  ;  c'est  une 
figure  de  Raphaël  pour  la  pureté ,  qui  est  mer-^ 
veilleuse  pour  la  noblesse  et  pour  le  caractère  de 
tête  qui  est  divin.  Il  est  tr.ès-fortement  colorié. 
On  prétend  que  sa  draperie  est  un  peu  lourde  : 

Salons,  tome  ii.  4 


4o  SALO'N  DE   1767. 

Tivement?  Y  a-t-il  plus  de  biens,  que  de  maux 
dans  la  vie?  Sommes-nous  plus  malheureux  par 
le  mal^  qu'heureux  par  le  bien? Toutes  questions 
qui  ne  diffèrent  que  dans  les  termes. 

HALLE. 

Il  règne  ici  une  secte  de  faiseurs  de  pointes  ^ 
dont  M.  le  cheyalier  de  Chastelux  est  im  des  pre- 
miers apôtres  ;  elles  sont  si  mauvaises  y  que  c'est 
presque  un  des  caractères  d'un  bon  esprit  que  de 
ne  pas  les  entendre.  Un  jour,  Wilks  disait  au  che- 
valier :  «  Chevalier,  ô  quantum  est  in  rébus  inane^ 
i<  le  rébus  est  une  chose  bien  vide.  »  Le  fils  de 
Vernet  est  un  des  pointus  le^  plus  redoutables  ;  il 
entre  au  Salon;  il  voit  deux  tableaux:  il  demande 
de  qui  ils  sont:  on  lui  répond,  de  Halle;  et  il 
ajoute,  vous -en*  Allez -vous -en  :  cela  est  aussi 
bien  jugé  que  mal  dit.  Je  vous  le  répète  sans 
jpointe ,  M.  Halle ,  si  vous  n'en  savez  pas  faire  da- 
vantage, allez-vous-en. 

MINERVE  CONnmSANT  LA  PAIX  A  l'hÔTEL-UE- VILLE. 

Tableau  de  qnatorce  pieds  de  large,  sur  dix  pieds  de  haut. 

Énorme  composition,  énorme  sottise.  Imaginez 
au  milieu  d'une  grande  salle  une  table  carrée.  Sur 
cette  table ,  une  petite  écritoire  de.  cabinet ,  et 
un  petit  porte-feuille  d'académie.  Autour,  le  Pré- 
vôt des  marchands,  ou  une  monstrueuse  femme 


r 


SALON  DE   1767.  41 

grosse  déguisée,  tout  Tëcheyinage^  tout  le.gou- 
yernement  de  la  Tille ^  une  multitude  de. longs  ra- 
bats y  de  perruques  effrayantes  y  de  yolumineuses 
robes  rouges  et  noires ,  tous  ces  gens  debout , 
parce  qu'ils  sont  honnêtes ,  et  tous  les  yeux  tour- 
nés yers  l'angle  supérieur  droit  de  la  scène ,  oii 
Minerve  descend  accompagnée  d'une  petite  Faix^ 
que  l'immensité  du  lieu  et  des  autres  personnages 
achèvent  de  rapetisser.  Cette  rapetissée  et  petite 
Paix  laisse  tomber,  d'une  corne  d'abondance,  des 
fleurs  sur  quelques  génies  des  sciences  et  des 
arts  9  et  sur  leurs  attributs. 

Pour  vaincre  la  platitude  de  tous  ces  person- 
nages ,  il  aurait  fallu  l'idéal  le  plus  étonnant ,  le 
faire  le  plus^nerveilteux  ;  et  M.  Halle  n'a  ni  l'un 
ni  l'autre.  Aussi  sa  composition  ^^  est -elle  aussi 
maussade  qu'elle  pouvait  l'être  :  c'est  une  vérita- 
ble charge;  c'est  encore  uïie  esquisse  tristement 
coloriée  ;  c'est  un  tableau  à  moitié  peint ,  sur  le- 
quel on  a  passé  un  glacis*  Toutes  ces  figures  vapo- 
reuses, vagues,  soufflées,  ressemblent  à  celles  que 
le  hasard  ou  notre  imagination  ébauche  dans  les 
nuées.  Il  n'y.  a  pas  jusqu'à  la  salle  et  à  son  archi-^ 
tecture  grisâtre  et  nébuleuse ,  qui  ne  puisse  se 
prendre  pour  un  château  en  l'air.  Ces  échevins  ne 
sont  que  des  sacs  de  laine ,  ou  des  colosses  ridi- 
cules de  crème  fouettée;  ou,  si  vous  l'aimez  mieux, 
c'est  comme  si  l'artiste  avait  laissé,  une  nuit  d'hi- 
ver, sa  toile  exposée  dans  sa  cour^  et  qu'il  eût 


43  ftALON  DE  1767. 

neigé  dessus  toute  cette  compoiûtion.  Cela  se  fou-* 
dra  au  pi^emier  rayon  du  soleil  ;  cela  se  brouiltem 
au  premier  coup  de  veut  ;  cela  va  se  dissiper  par 
pièces^  comme  la  robe  du  commissaire  de  la 
Soirée  des  Boulevards* 

On  dirait  que  M*  le  Prëvôt  des  Marckanda 
invite  Minerve  et  la  Paix  à  prendre  du  ckoco^lat. 
Toutes  IcB  têtes  de  la  mênie  touche^  et  coulées 
dans  le  même  creux  ;  les  robes  rouges  bien  symé^ 
triquement  distribuées  entre  les  robes  noires  ; 
Minerve  crue  de  ton  ;  Génies  d'un  vert  jaunâtre* 
Même  couleur  aux  fleurs  ;  elles  sont  lourdement 
touchées^  et  sans  finesse.  Monotonie  si  générale 
du  reste  5  si  insupportable  >  qu'on  ne  saurait  y  te- 
nir un  peu  de  temps  ^  sans  avoir  envie  de  bAiller* 
Autour  de  la  Minerve  ^  ce  n'est  pas  un  nuage  ^ 
c'est  une  petite  fumée  ou  vapeur  gris-de-lin  ;  et 
les  figures  qu'elle  soutient  sont  tournées^  contour- 
nées^ mesquines 9  maniérées^  sans  noblesse.  Ces 
fleurettes  jetées  devant  ces  gros  et  lourds  ventres 
de  personnages  ^  rappellent  ^  malgré  qu'on  en  ait^ 
le  proverbe,  marg^ritas  ante poreos.  Et  ces  mai^ 
mots  à  phyjsionomie  commune ,  mal  groupés, 
fiial  dessinés,  vous  les  appelez  des  Génies?  Ah ( 
M.  Halle ,  vous  n'en  avez  jamais  vu.  Les  attributs 
dispersés  sur  le  tapis  sont  dans  intelligence  et  sans 
goût. 

Dans  ce  mauvais  tableau ,  il  y  a  pourtant  dé  la 
perspective,  et  les  figures  fuient  bien  du  côté  de 


SA](iON  DE   1767.  4^ 

la  porte  du  fond.  U  y  a  un  autre  mérite^  que  peu 
d'artistes  auraient  eu  y  et  que  beaucoup  moins  de 
spectateurs  auraient  «enti  ;  c'est  dans  une  multi- 
tude de  figures^  toutes  debout^  toutes  vêtues  de 
méme^  toutes  range'es  autour  d'une  table  car- 
rée y  toutes  les  yeux  attachés  vers  le  même  point 
de  la  toile  ^  des  positions  naturelles^  des  mouye- 
mcnts  de  bras>  de  jambes  9  de  tête  9  de  corps , 
si'Yariës^si  simples  ^  si  imperceptiblet^  que  tout 
y  contraste  ;  mais  de  ce  contraste  ^  inspiré  par 
Forganisation  particulière  de  chaque  individu-, 
par  sa  place ^  par  son  ensemble;  de  ce  contraste 
non  étudié  9  non  académique  ;  de  ce  contraste  de 
nature  :  ces  vilaines  figures  ont  je  ne  sais  quoi 
de  coulant^de  fiLuant^  depuis  la  tête  aux  p^ds,  qui 
aehève  par  sa  vérité  de  faire  sortir  le  ridicule  des 
grosses  têtes  ^  des  grosses  perruques  et  des  gros 
▼entres.  C'est  le  cérémonial  et  l'étiquette ,  qui 
fioigotent  ces  gais**là  comme  vous  les  voyez.  Une 
ligne  d'exagération  de  plus  9  et  vous  auriez  eu 
Une  assemblée  de  figures  à  Calot  9  qui  vous  au** 
nient  ùàt  tenir  les  c6tés  de  rire.  Kien  ne  serait 
plus  aise  9  avec  un  peu  de  verve  9  que  d'en  fair^ 
une  excellente  chose  en  ce  genre  :  tout  s'y  prête. 


44  SALON  DE    1769. 

LA  FORGE  DE  L^UNIOIi  ,  OU  LA  FLÈCHE  BOMPUE  PAR  LES  PLUS 
JEUNE   DES  EI^FAITT  DE  SCILURUS;  ET  LE  FAISCEAU  DE. 

FLÈCHES  RÉSISTANT  A  l'^FORT  DES  AÎNES  RÉUNIS. 

» 

Tableau  de  neuf  pieds  deux  pouces  de  haut^  sur  quatre  pieds  huit 
pouces  de  large,  appartenant  au  rc^  de  Pologne. 

Belle  leçon  du  roi  des  Scythes  expirant!  Ja- 
mais plus  belle  leçon  ne  fiit  donnée;  jamais  plus 
mauvais  tableau  ne  fut  fait.  J'en  suis  fâche  pour 
le  roi  de  Pologne.  Le  meilleur  des  tréis  tableaux 
qu'il  a  demandes  à  nos  artistes  est  médiocre.  Ve- 
nons à  celui  de  Halle. 

Mais 5  dites- moi,  je  vous  prie,  qui  est  cet 
homme  maigre ,  ignoble  ^  sans  expression ,  sans 
caractère  •  couché  sous  cette  tente?  —  C'est  le  roi 
Scilurus.  —  Cela ,  c'est  un  roi ,  c'est  un  roi  scy the.; 
Où  est  la  fierté ,  le  $ens ,  le  j  ugement ,  la  raison  in- 
disciplinée de  l'homme  sauvage?  C'est  un  gueux. 
Et  ces  trois  maussades,  hideuses,  plates  figures 
emmaillotées  dans  leurs  draperies  jusqu'au  bout 
du  nez ,  pourriez-vous  m'apprendrë  si  ce  sont  des 
personnages  réels  de  la  scène,  ou  de  mauvaises 
estampes  enluminées ,  comme  nous  en  voyons  sur 
nos  quais ,  dont  ce  pauvre  diable  a  décoré  le  de- 
dans de  sa  tente?  Et  vous  appellerez  cela  la  femme, 
les  filles  de  Scilurus?  Et  ces*  trois  autres  figures 
nues,  assises  en  dehors,  à  droite,  en  face  de  l'hom- 
me couché,  sont-ce  trois  galériens,  trois  roués. 


X 


SALON  DE    1767.  45 

trois  brigands  échappes  de  la  conciergerie  ?  Ils 
sont  affreux.  Us  font  horreur.  Quelles  contorsions 
de  corps  !  quelles  griibaces  de  visages  !  Us  sont  à 
la  rame.  Qu'on  couvre  le  faisceau  de  flèches  ^  et  je 
défie  qu'on  en  juge  autrement.  Tableau  détestable 
de  tout  point 9  de  dessin  ^  de  couleur,  d'effet,  de 
composition,  pauvre,  sale,  mou  de  touche,  pa- 
pier barbouillé  sous  la  presse  de  Gautier;  ce  n'est 
que  du  jaune  et  du  gris.  Aucune  différence  entre 
la  couverture  du  lit  et  les  chairs  des  enfants;  les 
jambes  des  rameurs  grêles  à  faire  peur,  à  efface 
avec  la  langue.  Dans  nos  campagnes  les  mieux  ra« 
vagées  par  l'intendance  et  la  ferme ,  dans  la  plus 
misérable  de  nos  provinces,  la  Champagne  pouil- 
leuse; là ,  où  l'impôt  et  la  corvée  ont  exercé  toute 
leur  rage;  là,  où  le  pasteur,  réduit  à  la  portion 
congrue,  n'a  pas  un  liard  à  donner  à  ses  pauvres, 
à  la  porte  de  l'église  ou  du  presbytère;  sous  la 
chaumière  où  le  malheureux  manque  de  pain  pour 
vivre,  et  de  paille  pour  se  coucher,  Tartiste  au- 
rait trouvé  de  meilleurs  modèles. 

Et  vous  croyez  qu'on  aura  le  front  d'envoyer 
cela  à  un  roi?  Je  vous  jure  que  si  j'étais ,  je  ne 
vous  dis  pas  le  ministre ,  je  ne  vous  dis  pas  le  di- 
recteur de  l'académie ,  mais  pur  et  simple  agréé, 
je  protesterais  pour  l'honneur  de  mon  corps  et  de 
ma  nation;  et  je  protesterais  si  fortement,  que 
M.  Halle  garderait  ce  tableau  pour  faire  peur  à 
ses  petits-enfants,  s'il  en 'a,  et  qu'il  en  exécuterait 


46  SALOIR  DE   1767. 

un  autre  qui  répondit  mteu^  au  boa  goùt^  aux  ii>- 
teutions  de  sa  imajeslë  Polouaise. 

Son  mauvais  tableau  de  la  IPaix  est  excusable 
par  l'ingratitude  du  sujet;  mais  que  dire  pour 
eiM:user  le  Scilurus  qui  prête  à  Fart  ^  et  qui  est 
infiniment  plus  mauvais?  Mon  ami^  ee  pauvre 
Halle  s'en  va  tant  qu'il  peut. 

VIEN. 

SAINT  DENIS  PRÂGHANT  Là.  FOI  BV  VaAfCS, 

Tubtcau  ceintré,  de  vingt-tm  pied*  trcû»  poueti  d«  IiMit ,  snr  dosée 
pîç4s  quatre  pauces  de  large.  C'est  pour  une  des  ^^p^lles  de  Saiut»* 
Koch. 

Le  public  a  été  partagé  entre  ce  tableau  de 
Vien  et  >pelui  de  ï)ayen  >  sur  Vépidétnie  des  Ar^ 
dents j  destiné  pour  la  même  église;  et  il  est  cer- 
tain que  ce  sont  deux  beaux  tableaux,  deux  grandes 
machines.  Je  vais  décrire  le  premier;  on  trouvera 
la  description  de  l'autre  à  son  rang. 

A  droite,  c'est  une  fabrique  d'architecture,  la 
fa.çade  d'un  temple  ancien  y  avec  sa  plate-forme 
au-devant.  Au-dessus  de  quelques  marches  qui 
conduisent  à  cette  plate-forme ,  vers  l'entrée  du 
temple,  on  voit  l'apôtre  des  Gaules  prêchant.  De- 
bout y  derrière  lui  >  quelques-uns  de  ses  disciples 
ou  prosélytes  ;  à  ses  pieds ,  eh  taornajpt  de  la 
droite  de  l'apôtre >  vers  la  gauche  du  tableau,  ua 
peu  sur  le  fond,  quatre  femngies  agenouillées, 
assises ,  accroupies ,  dont  l'une  pleure  >  la  seconde 


SALON  DE   1767.  47 

écoute^  la  troisième  médite^  la  quatrième  regarde 
arec  joie  :  celle-ci  retient  devant  ellç  son  enfant 
qu'elle  embrasse  du  bras  droit.  Derrière  ces  fem- 
mes ,  debout ,  tout-4Hfait  sur  le  fond  ^  trois  vieil- 
lards ,  dont  deux  conversent  ^  et  semblent  n'être 
pas  d'accottl.  €ontinuant  de  tourner  dans  le  même 
sens^  une  foule  d'auditeurs ^  hommes ,  femmes, 
enfants,  assis,  debout,  prosternes,  accroupis, 
agenouillés,  faisant  passer  la  même  expression 
par  toutes  ses  différentes  nwances ,  depuis  l'incer- 
titude qui  késite,  jusqu'à  la  persuasion  qui  ad- 
mire; depuis  l'attention  qui  pèse,  jusqu'à  l'éton- 
nement  qui  se  trouble;  depuis  la  componction 
qui  s'attendrit,  jusqu'au  rep^atir  qui  s'afflige. 

Pour  vous  faire  une  idée  de  cette  foule  qui 
occupe  le  cote  gauche  du  tableau ,  imaginez ,  vue 
par  le  dos ,  accroupie  sur  les  dernières  marches^ 
une  femme  en  admiration ,  les  deux  bras  tendus 
vers  le  Saint.  Berrière  elle  >  sur  une  marche  plus 
basse ,  et  un  peu  plus  sur  le  fend,  un  homme  age- 
nouillé, écoutant,  incliné  et  acquiesçant  de  la 
tête,  des  bras,  des  épaules  et  du  dos.  Tout^à-fait 
à  gauche,  deux  grandes  femmes  debout.  Celle  qui 
est  sur  le  devant  est  attentive  ;  l'autre  est  grou- 
pée avec  elle  par  son  bras  droit  posé  sur  l'épaule 
gauche  de  la  première;  elle  regarde,  file  montre 
du  doigt  un  de  aès  frères  apparemment ,  peranii 
ce  groupe  de  disciples  ou  de  prosélytes  plaeés 
debout  derrîf  ne  le-  Saint  «  Sur  un  plan ,  entre  elles 


/ 


48  SALON   DE    1767. 

et  les  deu2C  figures  qui  occupent  le  devant^  et 
qu'on  voit  par  le  dos^  la  tête  et  les  épaulés  d'un 
vieillard  étonne^  prosterne ^  admirant.  Le  reste 
du  corps  de  ce  personnage  est  dérobe  par  un  en-^ 
faut  9  vu  par  le  dos  y  et  appartenant  à  l'une  dés 
deux  grandes  femmes  qui  sont  debout.  Derrière 
ces  femmes  y  le  reste  des  auditeurs  dont  on  n'a- 
perçoit que  les  têtes.  Au  centre  du  tableau  ^  sur 
le  fond^  dans  le  lointain ,  une  fabrique  de  pierre 
fort  élevée 9  avec  différents' personnages^  hommes 
et  femmes  9  appuyés  sur  le  parapet  ^  et  regardant 
ce  qui  se  passe  sur  le  devant.  Au  haut^  vers  le 
ciel  9  sur  des  nuages^  la  Religion  assise^  im  voile 
ramené  sur  son  visage^  tenant  un  calice  à  la  main. 
Au-dessous  d'elle ,  les  ailes  déployées  ^  un  grand 
auge  qui  descend  avec  une  couronne  qu'il  se  pro- 
pose de  placer  sur  la  tête  de  Denis. 

.  Voici  donc  le  chemin  de  cette  composition.  La 
Religion,  l'ange ,  le  saint,  les  femmes  qui  sont  à 
ses  pieds.,  les  auditeurs  qui  sont  sur  le  fond ,  les 
deux  grandes  figures  de  femmes  qui  sont  debout, 
le  vieillard  incliné  à  leurs  pieds,  et  les  deux  fi- 
gures ,  l'une  d'homme ,  l'autre  de  femme ,  vues 
par  le  dos  et  placées  tout-à-fait  sur  le  devant;  ce 
chemin  descendant  mollement  et  serpentant  lar- 
gement depuis  la  Religion  jusqu'au  fond  de  la 
composition  à  gauche ,  où  il  se  replie  pour  former 
cirçulairement  et  à  distance ,  autour  du  Saint , 
une  espèce  d'enceinte  qui  s'interrompt  à  la  femme 


SALON  DE   1767.  49 

placée  sur  le  devant,  les  bras  dirigés  vers  le  Saint, 
et  découvre  toute  Fétendue  intérieure  de  la  scène  : 
ligne  de  liaison  allant  clairement,  nettement,  fa- 
cilement, chercher  les  objets  principaux  de.  la 
composition,  dont  elle  ne  néglige  que  les. fabri- 
ques de  la  droite  et  du  fond,  et  les  vieillards  in- 
discrets interrompant  le  Saint ,  conversant  entre 
eux  et  disputant  à  l'écart. 

Reprenons  cette  composition.  L'apôtre  est  bien 
posé;  il  a  le  bras  droit  étendu,  la  tête  un  peu 
portée  en  avant;  il  parle.  Cette  tête  est  ferme, 
tranquille,  simple,  noble,  douce,  d'un  caractère 
un  peu  rustique  et  vraiment  apostolique.  Voilà 
pour  l'expression.  Quant  au  faire ,  elle  est  bien 
peinte,  bien  empâtée;  la  barbe  large  et  touchée 
d'humeur.  La  draperie  ou  grande  aube  blanche 
qui  tombe  en  plis  parallèles  et  droits ,  est  très- 
belle.  Si  elle  njontre  moips  le  nu  qu'on  ne  dési- 
rerait ,  c'est  qu'il  y  a  vêtement  sur  vêtement.  La 
figure  entière  ramasse  sur  elle  toute  la  force, 
tout  l'éclat  de  la  lumière ,  et  appelle  la  première 
attention.  Le  ton  général  en  est  peut-être  un  peu 
gris  et  trop  égal. 

Le  jeune  homme,  qui  est  derrière  le  Saint,  sur 
le  devant,  est  bien  dessiné,  bien  peint;  c'est  une 
figure  de  Raphaël  pour  la  pureté  ,  qui  est  mer- 
veilleuse pour  la  noblesse  et  pour  le  caractère  de 
tête  qui  est  divin.  Il  est  très-fortement  colorié. 
On  prétend  que. sa  draperie  est  un  peu  lourde  : 

Salons,  tome  ii.  4 


r 


m 

60  SALON  DE    1767. 

Les  expressions ,  les  passions ,  les  actions  ^  et 
par  conséquent  les  mouvements  sont  en  raison 
inverse  de  Fexpërience ,  et  en  raison  directe  de  la 
faiblesse.  Donc  une  scène  où  toutes  les  figures  sont 
arëopagitiques  (i)  ne  saurait  être  troublée  jusqu'à 
im  certain  point.  Or ,  telles  sont  la  plupart  des 
figures  de  Raphaël.  Telles  sont  aussi  les  figures 
du  statuaire.  Le  module  du  statuaire  est  commu- 
nëment  grand;  la  nature  du  choix  de  cet  art  est 
exagërëe.  Aussi  sa  composition  comporte-t-elle 
moins  de  mouvement.  La  mobilitë  convient  à  Ta- 
tome^  et  le  repos  au  monde.  L'assemblëe  des  dieux 
ne  sera  pas  tumultueuse  comme  celle  des  hommes, 
ni  celle  des  hommes  faits  comme  celle  des  enfants- 

Un  grand  personnage  sëmillant  est  ridicule;  un 
petit  personnage  grave  ne  Test  pas  moins. 

On  voit,  parmi  des  ruines  antiques ,  au-dessus 
des  colonnes  d'un  temple ,  une  suite  des  travaux 
d'Hercule ,  représentes  en  bas-reliefs.  L'-exëcution 
du  /oiseau  et  le  dessin  en  sont  d'une  pureté  mer- 
veilleuse ;  mais  les  figures  sont  sans  mouvemient, 
sans  action,  sans  expression.  L'Hercule  de  ces 
bas-reliefs  n'est  point  un  luteur  furieux  quiëtreint 
fortement  et  étouffe  Antée  ;  c'est  un  homme  vi- 
goureux qui  écrase  la  poitrine  à  un  autre ,  comme 
vous  embrasseriez  votre  ami.  Ce  n'est  point  un 
chasseur  intrépide  ,  qui  s'est  précipité  sur  un 
lion  et  qui  le  dépèce;  c'est  un  homme  tranquille 

(1)  On  lit  dans  toutes  les  éditions  aéropagitiques.  Edit». 


SALON  DE   1767.,  6f 

qui  tient  un  lion  entre  ses  jambes^  comme  un 
pâtre  y  tiendrait  le  gardien  de  son  troupeau.  On 
prétend  que  les  arts  ayant  passé  de  iTgypte  en 
Grèce,  ce  froid  symbolique  est  un  reste  du  goût 
de  rhiéroglyphe.  Cest  ce  qui  me  paraît  difficile  à 
croire;  car,  à  juger  des  progrès  de  Fart  par  la 
perfection  de  ces  figures ,  il  avait  été  poussé  fort 
loin;  et  Ton  a  de  Fexpression  long-temps  avant  que 
dWoir  de  l'exécution  et  du  dessin.  En  peinture , 
en  sculpture ,  en  littérature ,  la  pureté  de  style , 
la  correction  et  Fharmonie  sont  les  dernières  cho- 
ses qu'on  obtient.  Ce  n'est  qu'un  long  temps,  une 
longue  pratique ,  un  travail  opiniâtre ,  le  con- 
cours d'un  grand  nombre  d'hommes  successive^ 
ment  appliqués,,  qui  amènen^pes  qualités  qui  ne 
sont  pas  du  génie  ,  qui  l'enchament  au  contraire^ , 
et  qui  tendent  plutôt  à  tempérer  et  éteindre  qu'à 
irriter  et  allumer  la  verve.  D'ailleurs ,  cette  con- 
jecture est  réfutée  par  les  mêmes  sujets  tout  au- 
trement exécutés  par  des  artistes  antérieurs  au 
même  contemporains.  Serait-ce  que  cette  tran- 
quillité du  dieu ,  cette  facilité  à  faire  de  grandes 
choses,  en  caractériseraient  mieux  la  puissance? 
ou ,  ce  que  j'incline  davantage  à  croire ,  ces  mor- 
ceaux n'étaient-ils  qlje  purement  commémoratifs, 
un  catéchisme  d'autant  plus  utile  aux  peuples , 
qu'on  n'avait  guères  que  ce  moyen  de  tenir  pré- 
sentes à  leur  esprit  et  à  leurs  yeux ,  et  de  graver 
dans  leur  mémoire  les  actions  des  dieux,  la  théo- 


N 


62  SALON  DE    1767. 

logîe  du  temps?  Au  fronton  d'un  temple  ^  il  ne 
s'agissait  pas  de  montrer  comment  l'aigle  avait 
enleTe  Ganymède  ^  ni  comment  Hercule  avait 
déchiré  le  lion  ou  étouffé  Antée;  mais  de  rappeler 
au  peuple  ^  par  un  bas-relief  agiograpfae  (1)9  et 
de  lui  conserver  le  souvenir  de  ces  faits*  Si  vous 
me  dites  que  cette  froideur  d'imitatkm  était  une 
i^oanière  de  ces  siècles  ^  je  vous  demanderai  pour- 
quoi cette  manière  n'était  pas  générale ,  pourquoi 
la  figure  qu'on  adorait  au  dedans  du  temple  avait 
de  l'expression  ^  de  la  |»ission  ^  du  mouvement  ; 
et  pourquoi  celle  qu'on  exécutait  en  bas^relief  au 
dehors  en  était  privée  ;  pourquoi  ces  statues  qui 
peuplaient  le  Portique  >  le  Céramique  ^  les  jar- 
dins et  autres  end||its  publics  ^  ne  se  recomman- 
daient pas  seulement  par  la  correction  et  la  pu-^ 
relé  du  dessin;  et  pourquoi  elles  se  faisaient 
encore  admirer  par  leur  expresisLon.  Voyez^  adop- 
tez quelques  unes  de  ces  opinions  ;  ou  ^  si  toutes 
vous  déplaisent  y  mettez  quelque  chose  de  mieux 
à  l^ur  place. 

S'il  était  perâiis  d'appliquer  ici  l'idée  de  l'abbé 
Galiani ,  que  l'histoire  moderne  n'est  que  l'his- 
toire ancienne  sous  d'autres  noms  y  je  vous  dirais 
que  ces  bas-reliefs  si  purs  ^  si  corrects ,  n'étaient 
que  des  copies  de  mauvais  bas-reli«fs  anciens  y 
dont  on  avait  gardé  toute  la  platitude  y  pour  leur 

(1)  Agiographe ,  qui  écnt  sur  les  sabits  ;  de  iyttr  y  saint  ;  et  de 
y^ii^ ,  j'écris.  Edit*. 


SALON  DE   1767.  65 

conserver  la  yënëration  des  peuples.  Chez  nous ,  ce 
n'est  pas  la  belle  vierge  des  Carmes-Dëchaux  qui 
fait  des  miracles  (i);  c'est  cet  informe  morceau 
de  pierre  noire  qui  est  enferme  dans  une  boite 
près  du  Petit-Pont,  Cest  devant  cet  indigne  fé- 
tiche y  que  des  cierges  allumés  brillent  sans  cesse. 
Adieu  toute  la  vénération ,  toute  la  confiance  de 
la  populace  y  si  l'on  substitue  à  cette  figure  go-^ 
thique  un  chef-d'œuvre  de  Figal  ou  de  Falconnet. 
Le  prêtre  n'aura  qu'un  moyen  de  perpétuer  une 
portion  de  la  superstition  lucrative  y  c'est  d'exiger 
du  statuaire  d'approcher  son  image  le  plus  près 
qu'il  pourra  de  l'image  ancienne.  C'est  une  chose 
bien  singulière  y  que  le  dieu  qui  fait  des  prodiges 
n'est  jamais  une  belle  chose  ni  l'ouvrage  d'un  ha- 
bile homme  y  mais  toujours  quelque  mégot  ^  tel 
qu'on  en  adore  sur  la  côte  du  Malabar  y  ou  sous 
la  feuillée  du  Caraïbe.  Les  hommes  courent  après 
les  vieilles  idoles  y  et  après  les  opinions  nouvelles. 
Je  vous  ai  dit  que  le  public  avait  été  partagé 
sur  la  supériorité  des  tableaux  de  Doyen  et  de 
Vien  ;  mais  comme  presque  tout  le  monde  se  con-> 
naît  en  poésie  ,  et  que  très-peu  de  personnes  se 
connaissent  en  peinture,  il  m'a  semblé  que  Doyen 
avait  plus  d'admirateurs  que  Vien.  Le  mouvement 
frappe  plus  que  le  repos.  Il  faut  du  mouvement 

(1)  Cette  vierge  a  passé  de  Téglise  des  Carmes-Déchaussés  au 
Musée  des  monuments  français ,  et  de  là  k  Notre-Dame  où  on  la 
Toit  aujourd*faiii.  KDIT^ 


\ 


64  SALON  DE    1767. 

aux  eofatits  ;  et  il  y  a  beaucoup  d'enfants.  On  sent 
mieux  un  forcené  qui  se  déchire  le  flanc  fie  ses 
propres  mains  ^  que  la  simplicité^  la  noblesse^ 
la  .vérité ,  la  grâce  d'une  grande  figure  qui  écoute 
en  silence.  Cependant  celle-ci  est  peut-être  plus 
difficile  à  imaginer;  et  imaginée^  plus  difficile  à 
rendre.  Ce  ne  sont  pas  les  morceaux  de  passion 
violente ,  qui  marquent ,  dans  l'acteur  qui  dé- 
clame ,  le  talent  supérieur^  ni  le  goût  exquis  dans 
le  spectateur  qui  frappe  des  mains. 

Dans  un  de  nos  entretiens  nocturnes ,  le  con- 
traste de  ces  deux  tableaux  nous  donna  ^  à  M.  le 
prince  de  Galitzin  et  à  moi  ^  occasion  d'agiter 
quelques  questions  relatives  à  Fart ,  l'une  des- 
quelles eut  pour  objet  les  groupes  et  les  massés. 

J'observai  d'abord  qu'on  confondait  à. tout  mo*- 
mentces  deux  expressions^  grouper  et  faire  masse^ 
quoiqu'à  mon  avis  il  y  eût  quelque  difFérepce. 

De  quelque^  manière  que  des  objets  inanimés 
soient  ordonnés ,  je  ne  dirai  jamais  qu'ils  grou- 
pent, niais  je  dirai  qu'ils  font  masse. 

De  quelque^  manière  que  des  objets  animés 
soient  combinés  j,  avec  des  objets  inanimés ,  je  ne 
dirai  jamais  qu'ils  groupent,  mais^  qu'ils  font 
masse. 

De  quelque  manière  que  des  objets  animés 
soient  disposés  les  uns  à  côté  des  autres,  je  ne 
dirai  qu'ils  groupent ,  que  quand  ils  seront  liés 
ensemble  par  quelque  fonction  commune. 


SALON  DE   1767.  65 

Exemple.  Dans  le  tableau  de  La  Manne  (i)  du 
Poussm^  les  trois  figures  qu'on  voit  à  gauche^  dont 
l'une  ramasse  de  la  maniie^  la  seconde  en  ramasse 
aussi  y  et  la  troisième  debout  en  goûte  j  toutes 
trois  occupées  à  des  actions  diverses,  isolées  les 
unes  des  autres ,  n'ayant  qu'une  proximité  locale, 
ne  groupent  point  pour  moi.  Mais  cette  jeune 
femme  assise  à  terre ,  qui  donne  sa  mamelle  à 
téter  à  sa  vieille  mère ,  et  qui  console  d'une  main 
son  enfant  qui  pleure  debout  devant  elle  de  la 
privation  d'une  nourriture  que  la  nature  lui  a 
destinée ,  et  que  la  tendresse  filiale ,  plus  forte 
que  la  tendresse  maternelle,  détourne;  cette  jeune 
femme  groupe  avec  son  fils  et  sa  mère ,  parce 
qu'il  y  a  une  action  commune ,  qui  lie  cette  figure 
avec  les  deux  autres ,  et  celles-ci  avec  elles. 

Un  groupe  fait  toujours  masse;  mais  une  masse 
ne  fait  pas  toujours  groupe. 

Dans  le  même  tableau  du  Poussin,  cet  Israélite, 
qui  ramasse  d'une  main  et  qui  en  repousse  un  .au- 
tre qui  en  veut  au  même  tas  de  manne ,  groupe 
avec  lui. 

Je  remarquai  que,  dans  la  composition  de 
Doyen ,  où  il  n'y  avait  que  quatorze  figures  prin- 
cipales ,  il  y  avait  trois  groupes ,  et  que  dans  celle 
de  Vien ,  oii  il  y  en  avait  trente-trois  et  peut-être 
davantage ,  toutes  étaient  distribuées  par  masse , 

(i)  Ce  tableau  fait  partie  de  la  collection  du  Musée  au  IjOu- 
▼re.  Edit*. 

Saloks.  tome  II.  ^ 


66  SALON  DE    1767. 

et  qu'il  n'y  ayait  proprement  pas  un  groupe  ;  que 
daqs  le  tableaii  de  La  Manne  du  Poussin  il  y 
avait  plus  de  cent  figures  ^  et  à  peine  .quatre  grou^ 
pes ,  chacun  de  ces  groupes  de  deux  ou  trois  fi- 
gures seulement  ;  que  dans  le  Jugement  de  Sa-- 
lomon  (;) ,  du  i^ême  artiste  y  tout  était  par  masse  ; 
et  qu'à  l'exception  du  soldat  qui  tient  l'enfant  et 
qui  ie  menace  de  son  glaive^  il  n'y  avait  p^s  un 
groupe. 

J'observai  qup ,  dans  I9  plaine  des  Sablons  y  un 
jour  de  revue  qi;e  la  curiosjité  badaude  y  ras* 
semble  cinquante  mille  honimes ,  le  nombre  des 
masses  y  serait  infini  eu  comparaison  des  groupes  ; 
qu'il  en  seraitde  mên^e à  l'église^  le  jpur  de  Pâques; 
^  la  promenade  ^  une  belle  soirée  d'été  ;  au  spec- 
tacle^ un  JQur  de  première  représenfiation  ;  dans 
les  rues ,  un  jour  d^  réjouissance  publique /  même 
au  bal  de  l'Opéra^  un  jour  de  lundi-gras  ;  et  qu^^ 
pour  faire  naître  des  groupes  dans  ces  nombreuses 
£|^$embl^es  ^  il  fallait  sfippqser  quelque  événe- 
ment subit  qui  les  mienaçàt*  Si ,  aii  milieu  d'ube 
représentation  ^  par  exemple  y  le  feu  prend,  à  la 
sitlie  y  alors  chacun  so93geant  à  son  salut  9  le  pré* 
fér£^nt  ou  Ip  sacrifiant  au  salut  d'un  autre  y  toutes 
ces  figures  >  un  moment  auparavant  attentives  y 
isolées  et  tranquilles  y  s'agiteront^  ^  précipite- 
ront les  un^s  sur  le^  autres;  ;  des  femmes  s'éva- 
nouiront entre  les  brs^s  de  leurs  amants  ou  de 

(i)  Ce  tableau  se  yoit  aussi  au  Musée,  Éoit*. 


\ 


SALON  DE   1767.  67 

leurs  époux  ;  de$  fiUes  recourront  leurs  mère^  ou 
seront  secourues  par  leurs  pères  ;  d'autres  se  pré- 
cipiterout  des  loges  dans  le  parterre  >  où  je  vois 
des  bras  tendus  pour  les  recevoir;  il  y  aura  des 
hommes  tués,  étouffés >  foulés  aux  pieds ^  une 
infinité  d'incident^  et  de  groupes  divers. 

Tout  étant  ég^l  d'ailleurs ,  c'est  le  mouvement  ^ 
le  tumulte  qui  engendre  les  groupes. 

Tout  étant  égal  d'ailleurs ,  les  natures  exagé- 
rées prennent  moins  aisément  le  mouvement^  que 
les  natures  faible  et  communes. 

Tout  étant  égal  d'ailleurs ^  il  y  aura  moins  de 
mouvement  et  moins  de  groupes  dans  les  compo- 
sitions QÙ  les  natures  seront  exagérées. 

D'où  je  conclus  que  le  véritable  imitateur  de  la 
nature  y  l'artiste  sage  était  économe  de  groupes  ; 
et  que  celui  qui ,  sans  égard  au  mouvement  et 
au  sujet ,  sans  égard  au  module  et  à  sa  nature  , 
cherchait  à  les  multiplier  dans  s^  composition  ^ 
ressemblait  à  un  écolier  de  rhétorique  ^  qui  met 
t<5ut  soipi  discours  en  apostrophes  et  en  figures  ;  que 
l'art  de  groupeic  était  de  la  peinture  perfectionnée  ; 
que  la  fureur  de  grouper  était  de  la  peinture  en 
décadence ,  des  temps  non  de  la  véritable  élo- 
quence j  mais  des  temps  de  la  déclamation  ^  qui 
succèdent  toujours  aux  premiers  ;  qu'à  l'origine 
de  l'art  le  groupe  devait  être  rare  dans  les  com- 
posi^ons;  et  que  je  n'étais  pas  éloigné  de  croire 
que  les  sculpteurs  >  .qui  groupent  presque  nécesrr 

5. 


68  SALON  DE   17(57. 

w 

sairement^  en  ayaient  peut-être  donné  la  pre- 
mière idée  aux  peintres. 

Si  mes  pensées  sont  justes^  tous  les  fortifierez 
de  raisons  qui  ne  me  viennent  pas  ;  et  de  conjec- 
turales qu'elles  sont ,  vous  les  rendrez  évidentes 
et  démontrées.  Si  elles  sont  fausseï^ ,  vous  les  dé- 
truirez. Vraies  ou  fausses^  le  lecteur  y  gagnera 
toujours  quelque  chose. 

césar  ^  débarquant  a  cadix  ^  trouve  dans  le  l'emple 
d'hercule  la  statue  d'Alexandre^  et  gémit  d'être 

INCONNU   A  l'âge  OU  CE  HÉROS  s'ÉTAIT  DÉJÀ  COUVERT 
DE  GLOIRE. 

Tableau  ceintrë,  de  huit  pieds  neuf  pouces  de  haut  sur  quatorze  pieds 
neuf  pouces  de  large ,  appartenant  au  roi  de  Pologne. 

Il  était  écrit  au  livre  du  destin  ^  chapitre  des 
peintres  et  des  rois  ^  que  trois  bons  peintres  fe- 
raient un  jour  trois  mauvais  tableaux  pour  un  bon 
roi  ;  et  au  chapitre  suivant  des  Miscellanées  fa- 
tales ,  qu'un  littérateur  pusillanime  épargnerait 
à  ce  roi  la  critique  de  ces  tableaux;  qu'un  philo- 
sophe s'en  offenserait ,  et  lui  dirait  :  Quoi  !  vous 
n'av€z  pas  de  honte  d'envoyer  aux  souverains  la 
satire  de  l'évidence  ;  et  vous  n'osez  leur  envoyer 
la  satire  d'un-  mauvais  tableau?  Vous  aurez  le 
fi:*ont  de  leur  suggérer  que  les  passions  et  l'intérêt 
particulier  mènent  ce  monde  ;  que  les  philoso- 
phes s'occupent  en  vain  à  démontrer  la  vérité  et 


SALON  DE   1767.  69 

à  démasquer  Terreur;  que  ce  ne  sont  que  desba- 
yards  inutiles  et  importuns  ;  et  que.  le  métier  des 
Montesquieu  est  au^essous  du  métier  de  cor- 
donnier ;  et  TOUS  n'oserez  pas  leur  dire  :  On  vous 
a  fait  un  sot. tableau?  Mais  laissons  cela  ;  et  venons 
au  César  de  Vien. 

Au  milieu  d'une  colonnade  à  gauche ,  on  voit 
sur  un  piédestal  un  Alexandre  de  bronze.  Cette 
statue  imite  bien'  le  bronze;  mais  elle  est  plate. 
Oii  est  la  noblesse?  où  est  la  fierté?  c'est  un  enfant. 
C'était  la  nature  de  Vjipollon  du  Belpédèrè  qu'il 
fallait  choisir;  et  je  ne  sais  quelle  nature  on  a 
prise.  Fermez  les  yeux  sur  le  re$te  de  la  composi- 
tion; et  dites-moi  si  vous  reconnaissez  là  l'homme 
destiné  à  être  le  vainqueur  et  le  maître  du  monde. 
César  à  droite  est  debout.  C'est  César  que^  cela  ? 
ah  l  parbleu  y  t'était  bien  un  autre  bougre  que 
celui-ci.  C'est  un  fesse-mathieu  ^  un  pisse-^froid  ^ 
un  morveux  dont  il  n'y  a  rien  à  attendre  de 
grand.  Ah  !  mon  ami^  qu'il  est  rare  de  trouver  un 
artiste  ^  qui  entre  profondément  dans  l'esprit  de 
son  sujet;  et  conséquemment  nul  enthousiasme  ^ 
nulle  idée  ^  nulle  convenance ,  nul  effet  ;  ils  ont 
des  règles  qui  les  tuent  ;  il  faut  que  le  tout  pyra- 
mide; il  faut  une  niasse  de  lumière  au  centre; 
il  faut  de  grandes  masses  d'ombres  sur  les  côtés  ; 
il  faut  des  demi-teintes  sourdes  ^  fugitives ,  pas 
noires  ;  il  faut  des  figures  qui  contrastent  ;  il  faut 
dans  chaque  figure  de  la  cadence  dans  les  mem- 


70  SALOIR  DE   1767. 

bres  ;  il  faut  s'aller  faire  foutre ,  quand  ou  ne  sait 
que  cela.  Cësàr  a  le  bras  diroit  étendu ,  Tautre 
tombant ,  les  regards  attendris  et  tournés  Vers  le 
tîel.  Il  fne  Semble ,  maître  Vien  ,  qu'appuyé  con- 
tre le  piédestal ,  les  yeux  attachés  sur  Alexandre, 
et  pleins  d'admiration  et  de  regrets  ;  ou ,  si  tous 
l'aimiez  mieux,  la  tête  penchée ,  humiliée ,  pen- 
sive ,  et  les  bras  admiratifs  /  il  eût  mieux  dit  ce 
qa  il  avait  à  dire.  La  tête  de  Céçar  est  donnée  par 
mille  antiques;  pourquoi  ènWoir  fait  une  d'ima- 
gination qui  n'est  pas  si  belle ,  et  qui ,  sans  Fins- 
tription ,  rendrait  le  sujet  inintelligible  ?  Plus  sur 
la  droite  et  sur  le  detant ,  on  voit  un  vieillard , 
la  main  droite ^oséé  sur  le  bras  de  César;  Tautre, 
dans  l'action  d'un  homme  qui  parlé.  Que  fait  là 
cette  espèce  de  Cicérone?  Qui  est-il?  que  dit-il? 
iliaîtrè  Vien ,  est-ce  que  vous  n'auriez  pas  dû 
sentir  que  le  César  devait  être  isolé ,  et  qUe  ce 
bavard  épisodique  détruit  tout  le  sublime  du  mo- 
ment? Sur  le  fond,  derrière  ces  deux  figures, 
quelques  soldats.  Plus  encore  vers  la  droite,  dans 
le  lointain,  autres  soldats  à  terre  vus  par  le  doS, 
avec  un  vaisseau  en  rade  et  voiles  déployées.  Ces 
voiles  déployées  font  bien ,  d'accord  ;  mais  s'il 
vient  un  coup  de  vent  de  la  mer ,  au  diable  le 
vaisseau.  A  gauche ,  au  pied  de  la  statue ,  deux 
femmes  accroupies.  La  plus  avancée  sur  le  devant, 
vue  par  le  dos ,  et  le  visage  de  profil  ;  l'autre , 
vue^  de  profil ,  et  attentive  à  la  scène.  Elle  a  sur 


SALON  DE   1767.  il 

ses  g6nomx  uû  p^it  énfanf  qui  tient  une  rosé  ;  là 
première  parait  lui  iÈÊip^srér  silence.  Que  fbnt  là 
ces  femmes  ?  qtté  dgûifie  cet  épisode  du  petit  en- 
fant à  la  rose  ?  Quelle  stérilité  !  quelle  pauvreté  ! 
et  puis  cet  enfant  eët  trdp  tn  ignaîil ,  trop  ^âit  y 
tr6p  joli,  trop  pWit  ;  c'est  Un  Enfatit-Jésu^.  Tout- 
à-fait  à  gauche ,  sur  le  foud  ,  en  tournant  autour 
du  piédestal  >  encore  deâ  sN>ldàts.  Atîtres  défauts  : 
cru  je  me  trmipe  fort ,  où  la  mdîn  droîié  de  César 
est  trop  petite ,  \t  pied  de  la  femme  acéroupie  sur 
le  devant  y  informe  ,  surtout  aux  orteils  ,  vilain 
pied  de  modèle  1  le  vêtement  dcfs  cuissds  de  César, 
mince  et  sec  comme  du  papier  bleu.  Composition 
de  tout  poiiift  insignifiauté.  Sujet  dVxpressioti , 
sujet  grand  ,  où  tout  ^^  froid  et  petit  ;  tableau 
sans  atK^uti  mérite  que  le  technique. ^-^Stfais  n'est- 
il  pas  hanfflôttieUi  et  d^Un  pinceau  spirituel  ?— Je 
le  veux  ;  plus  harmô^ui^Ux  même  et  plus  vigou- 
reux c[d!t\t  Saint-Dènisi  Après? — ^N'es<-Ce  pas 
une  jolie  figuré,  que  César ?-^ Eh!  oui,  bour- 
reau; et  c'est  ce  dont  je  me  plains. — ^Cet  ajustenïent 
n'est-il  pas  riche  et  bien  touché?  cette  broderie 
ne  fait-elle  pas  bien  l'or  ?  ce  vieillard  n'est-ii  pas 
bien  drapé?  sa  tête  n'est-élle  pas  belle?  celles  des 
soldats  interposés ,  mieux  encore?  celle  surtout 
qmî  est  calquée ,  d'un  esprit  infini  pour  là  forme 
et  la  touche?  ce  piédestal,  de  bonne  forme?  cette 
architecture  grande  ?  ces  leiïimes  sur  lé  devant , 
bien  coloriées? — Bien  coloriées  !  mais  ne  faudrait- 


7^  SALON  DE   1767. 

il  pas  qu'elles  fussent  coloriées  plus  fièrement  y 
puisqu'elles  sont  au  premier  rang?  *—  Voilà  les 
,  propos  des  artistes  :  intarissables  sur  le  technique 
qu'on  trouve  partout ,  muets  sur  Fidéal  qu'on  ne 
trouve  nulle  part*  Ils  font  cas  de  la  chose  qu'ils 
ont  ;  ils  dédaignent  celle  qui  leur  manque  ;  cela 
est  dans  l'ordre.  Eh  bien  I  gens  de  l'académie  y  c'est 
donc  pour  vous  une  belle  chose  que  ce  tableau? 
— Très-bellç  ;  et  pour  vous  ? — Pour  moi ,  ce  n'est 
rien  ;  c'est  un  morceau  d'enfant ,  le  prix  d'un  éco- 
lier qui  veut  aller  à  Rome  y  et  qui  le  mérite. 

V  La  tète  de  Pompée  présentée  à  César  ^  César 
aux  pieds  de  la  statue  d^Alexcmdre  ;  la  leçon  de 
Scilurus  à  ses  enfants  j  trois  tableaux  à  cogner  le 
nez  contre  à  ces  maudits  amateurs  qui  mettent 
le-  génie  des  artistes  en  brassières.  On  avait  de- 
mandé à  Boucher  la  continence  de  Scipion^  mais 
on  y  voulait  ceci  ^  on  y  voulait  cela  y  et  cela  en- 
core; on  emmaillotait  si  bien  mon  homme  ^  qu'il 
a  refusé  de  travailler.  U  est  excellent  à  entendre 
là-dessus.  \ 

SAINT-GRÉGOIRE  9    PAPE. 

Tableau  (Tenviron  neuf  piecU  de  haut  sur  cinq  pieds  de  large,  pou^r  la 
sacristie  de  IVglise  Saint-Louis,  à  Versailles. 

Supposez  5  mon  ami  9  devant  ce  tableau ,  un 
artiste  et  un  homme  de  goût.  Le  beau  tableau  ^ 
dira  le  peintre  !  La  pauvre  chose  y  dira  l'homme 
de  lettres!  et  ils  auront  raison  tous  les  deux. 


SALON  DE   1767.  75 

Le  Saint'-Grégeire  est  l'unique  figure.  11  est 
assis  dans  son  fauteuil  p  vêtu  des  habits  pontifi- 
caux >  la  tiare  sur  la  tét:e ,  la  chasuble  sur  le  sur- 
plis. Il  a  devant. lui  un  bureau  soutenu  par.  un 
ange  de  bronze.  Il  y  a  sur  cette  table  ^  plume  ^ 
encre  y  papier  y  livres.  On  voit  le  Saint  de  profiL' 
Il  a  le  visage  tranquille  et  tourné  vers  une  gloire^ 
qui  éclaire  l'angle  supérieur  gaucjie  de  la  toile.' 
U  y  a  dans  cette  gloire  y  dont  la  lumière  tombe  sur 
le  Saint  y  quelques  têtes  de  chérubins. 

Il  est  certain  que  la  figure  est  on  ne  peut  plus 
naturelle  et  simple  de  position  et  d'expression  y 
quoique  un  peu  fade  ;  qu'il  règne  dans  cette  com- 
position un  calme  qui  plaît;  que  cette  main  droite 
est  bien  dessinée ,  bien  de  chair^  du  ton  de  cou- 
leur le  plus  vrai  y  et  sort  du  tableau  ;  et  que  sans 
cette  chape  qui  est  lourde  y  sans  ce  linge  qui  n'i- 
mite pas  le  linge  y  sous  lequel  le  vent  s'enfourne- 
rait inutilement  pour  le  séparer  du  corps;  qui  n'a 
aucuns  tons  transparents  y  qui  n'est  pas  soufflé 
comme  il  devrait  l'être^  et  qu'on  prendrait  faci- 
lement pour  une  étofie  blanche  épaisse  ;  san»tout 
ce  vêtement  qui  sent  un  peu  le  mannequin  y  celui 
qui  s'en  tient  au  technique  y  et  qui  ne  s'interroge 
pas  sur  le  reste  y  peut  être  content.  Belle  tête  y 
belle  pâte  y  beau  dessin  y  bureau  soutenu  par  un 
ange  de  bronze  bien  imité  et  de^bon  goût.  Tout 
le  tableau  bien  colorié. — Oui^  aussi  bien  qu'un 
artiste  qui  ne  connaît  pas  l'art  des  glacis  peut 


74  SALON  DE    1767. 

faire.  Une  figure  ^'acquiert  de  la  vigueur  qu'au- 
tant qu'on  la  ré|^reiid ,  cherchant  coàtiilûtnenf  à 
l'approcher  de  fe  nature ,  comme  fàht  GreuÉé  et 
Chardin .  — ^Màîs  c'éislt  un  tràtail  long;  et  un  dessinat- 
teur  s'y  rëdOut  difficilement ,  pat  ce  <jtte  ce  techfii- 
que  nuit  à  la  sëvërité  du  dessiil  i  raisoil  pont  la- 
quelle le  desrsin ,  la  couleur  et  le  clair-obâcur  vont 
rarement  ensemble.  Doyen  est  ôoloriàte  ;  mais  il 
ignore  les  grands  effets  de  lurnière  :  si  Son  moineau 
avait  ce  mérite^  ce  serait  un  cheM'œuvite.— ^Mon- 
sieur l'artiste^  laissons  là  Doyen  ;  nous  en  parlerons 
à  son  tour.  Venons  à  te  Sàint-Of-égoire  qui  né  vous 
extasie  qtie  pârf^cè  ^Ue  vous  n'atez  pas  vu  un  cer- 
tain Sairit-BruHa^é  Rubens>  qui  appartient  à 
Mk  Wttlelel  Mais  ittoi ,  je  l'ai  vu ,  et  je  ih'en  sou- 
viens ;  fct,  lôrsique  je  regarde  cette  gloire ,  dont  là 
lumière  ëclàiré  votre  8ùifit'Grégoif*e ,  lie  puis^je 
pas  vous  demander  que  fait  cette  figure?  quel  est 
sur  dette  tête  l'èfffet  dé  la  prësencé  ditinc  ?  Nul. 
Nft  ipegaicde-t^elle  pas  l'Espt*it-Saint  aussi  froide- 
ment qu'une  araignée  suspendue  à  l'angle  de  son 
oratoire?  Ott  est  la  chaleur  d'aiiié^  l'élan^  lé 
transport ,  l'ivreôsé ,  que  l'esprit  vitîflaht  doit 
produire?-^Un  autre  qtîe  jfnoi  ajoutera  i  pourquoi 
ces  habits  pontificaux?  le  Saint-père  est  chez  lui  y 
dans  son  oratoire^  tout  me  l'annoncé  :  il  me  sem- 
ble que  la  convenance  dethandait  un  vêtement 
domestique  ;  q«Éé  la  tiare  /  là  érossé  et  ]a  ci'ôil 
fhssent  jetées  dans  tm  coin^  à  la  bonne  hetiré. 


SALON  DE   1767.  7^ 

Carie  Van-Loo  s'est  bien  garde  de  commettre  cette 
ikate  danâ  l'esqulssè  t)ii  le  mime  Saint  dicté  ses 
homélies  à  son  ëetrètaire  (i).  Mais,  dît  Fartiste, 
le  tableau  est  pour  une  sacristie.  Mais,  rëpottd 
Fhomme  de  goût,  lorsqu'on  portera  le  tableau 
dans  la  sacristie ,  est-ce  que  le  Saint  entrera  tout 
seul?  est-te  que  son  oratoire  restera  à  la  porte? 
L'bomme  de  lettres  aura  donc  raison  de  dire  :  la 
pauvre  chôsie  ;  et  Tartiste  :  la  belle  chose  que  ce 
tableau  f  Ils  auront  liaison  tous  les  deul. 

Le  livret  annonce  plusieurs  autres  tableaux  de 
Vîen  sous  Un  même  numéro.  Cependant  il  n'y  en 
à  point,  à  moins  qu'on  ne  comprenne  parmi  lès 
ouvrages  du  mari  ceux  de  sa  femme. 

LA  GRÉNÊE. 

A'iÈiiuin  né  crede  eolorf. 

Il  me  prend  envie ,  mon  ami ,  de  vous  démon- 
trer, que ,  sans  mentir,  il  estcependant  bien  rare 
que  nous  disions  la  vérité.  Pour  cet  effet ,  je 
prends  l'objet  le  pluç  simple,  un  beau  buste 
antique  de  Socrate ,  d'Aristide ,  de  Marc-Aurèle 
ou  de  Trajan ,  et  je  place  devant  ce  buste  l'abbé 
Morellet,  Marmontel  et  Naigeon  ,  trois  corres- 
pondants qui  doivent  le  lendemain  vous  en  écrire 
leur  pensée  :  vous  aurez  trois  éloges  très-diffé- 

(i)  Salon  de  i']65,  tôm.  y  m ,  pàg.  100  et  suiv.  Êdit', 


7^  SALON  DE    1767. 

rents  ;  auquel  vous  en  tiendrez-vous  ?  Sera-ce 
au  mot  froid  de  l'abbé  ^  ou  à  la  sentence  ëpi- 
grammatique  ^  à  la  phrase  ingénieuse  de  Ta- 
cadémicien  ^  ou  à  la  ligne  brûlante  du  jeune 
homme?  Autant  d'hommes  ^  autant  de  jugements. 
Nous  sommes  tous  diversement  organisés.  Nous 
n'avons  aucun  la  même  dose  de  sensibilité. 
Nous  nous  servons  tous  à  notre  manière  d'un 
instrument  vicieux  en  lui-même ,  l'idiome  qui 
rend  toujours  trop  ou  trop  peu;  et  nous  adres- 
sons les  sons  de  cet  instrument  à  cent  auditeurs 
qui  écoutent ,  entendent ,  pensent  et  sentent  di- 
versement. La  nature  nous  départit  à  tous  ^  par 
l'entremise  des  sens  ^  une  multitude  de  petits 
cartons  sur  lesquels  elle  a  tracé  le  profil  de  la 
vérité.  La  découpure  belle ,  rigoureuse  et  juate^ 
serait  celle  qui  suivrait  le  trait  délié  dans  tous 
ses  points  ^  et  qui  le  diviserait  en  deux.  La  dé- 
coupure de  l'homme  d'un  grand  sens  et  d'un 
grand  goût  en  approche  le  plus.  Celle  de  l'en- 
thousiaste ,  de  l'homme  sensible ,  de  l'esprit 
chaud 5  prompt^  violent,  malintentionné  ^  jaloux^ 
blesse  le  trait.  Son  ciseau  ,  conduit  par  l'igno- 
rance ou  la  passion  ,  vacille  et  se  porte  tantôt 
trop  en  dedans  ,  tantôt  trop  en  dehors.  Celui  de 
l'envie  taille  en  dedans  du  profil  une  image  qui 
ne  ressemble  à   rien. 

Or^  il  ne  s'agit  pas  ici ,  mon  ami ,  d'un  buste^ 
d'une  figure^  mais  d'une  scène  où  il  y  a  quel- 


SALON  DE   1767.  77 

quefois  quatre  y  cinq  ^  huit ,  dix  ,  vingt  figui^es  : 
et  TOUS  croyez  que  mon  ciseau  suivra  rigoureu- 
sement le  contour  délie  de  toutes  ces  figures*?  A 
d'autres  ^  cela  ne  se  peut.  Dans  un  moment^  l'œil 
est  louche j  dans  un  autre  ^  les  lames  du  ciseau 
sont  ëmoussées ,  ou  la  main  n'est  pas  sûre  ;  et 
puis  jugez  d'après  cela  de  la  confiance  que  tous 
devez  à  mes  découpures  :  et^  que  cela  soit  dit  en 
passant  ^  pour  l'acquit  de  ma  conscience  et  la 
consolation  de  M.  La  Grénée. 

Commençons  par  ses  quatre  tableaux  de  même 
gfl^deur^  représentant  les  quatre  états  ,  le  Peu^ 
pie  y  le  Clergé ,  la  Robe  et  l^Épée. 

l'ÉPÉE^    ou    BELLONE  PRÉSENTANT  A  MARS    LES  RENES  DE 

SES  CHEVAUX. 

Tableau  de  ^atre  pieds  de  haut,  sur  deux  et  demi  de  large. 

•  Qu'est-ce  que  cela  signifie  ?Rien^  ou  pas  grand'- 
chose.  On  voit  à 'gauche  un  petit  Mars  de  quinze 
ans  y  dont  le  casque  rabattu  fort  à  propos  dérobe 
la  physionomie  mesquine.  Il  est  renversé  en  ar- 
rière, comme  s'il  avait  peur  de  Bellône  ou  de  ses 
chevaux.  Il  a  le  bras  droit  appuyé  sur  son  bou- 
clier, et  l'autre  porté  en  avant,  vers  les  rênes  qui 
lui  sont  présentées.  A  gauche ,  une  grosse ,  lourde, 
massive,  ignoble  palfrenière  de  Bellone  se  ren- 
verse en  sens  contraire  de  Mars  ,  en  sorte  que  les 
pieds  de  ces  deux  figures  prolongées  venant  à  se 


78  SALON  DE   1767. 

rencontrer^  elles  formeraient  un  grand  V  CQn^ 
sonne.  JBell^  manière  de  grouper  !  N'ei^t41  p^  été 
mii^ox  de  laisser  le  Mars  fièrement  debout ,  et  dç 
montrer  la  déesse  violente  s'élançant  vers  lui  >  et 
lui  présentant  les  rênes  ?  Derrière  Bellone ,  sur  le 
fond ,  deux  chevaux  de  bois  qui  voudraient  hen- 
nir s  écumer  de  la  bouche  j  vivre  des  naseaux  ^ 
lU^is  qui  ne  le  peuvent  ^  parce  qu'ils  sont  d'un 
bois  bien  dur^  bien  poli ,  bien  raide  et  bien  lissé* 
liC  morceau  ,  du  reste ,  surtout  le  Mars ,  est  très- 
vigoureux  j»  et  le  tout  d'une  touche  plus  décidée  que 
de  coutume.  Mais  où  est  le  caractère  du  dieu^M 
batailles?  où  est  celui  de  Bellqne?  où  est  la  verve? 
Comment  reconnaître  dans  ce  morceau  le  dieu 
dont  le  cri  est  comme  celui  de  dix  mille  hommes  f 
Comparez  ce  tableau  avec  celui  du  poète  qui  dit  : 
Sa  tête  sortait  d'entre  les  nuées ,  ses  yeux  étaient 
ardents  9  sa  bouche  était  entr'ouverte ,  ses  chevaux 
soufflaient  le  feu  de  leurs  narines  ^  et  le  fer  da 
sa  lance  perçait  la  nue*  Et  cette  Bellone ,  est-ce 
la  déesse  jiorrible  qui  ne  respire  que  le  sang  et 
le  carnage^  dont  les  dieux  retiennent  les  bras 
retournés  sur  son  dos ,  et  chargés*  de  chaînes  ^ 
qu'elle  secoue  sans  cesse ,  et  qui  ne  tombent  que 
quand  il  plaît  au  ciel  irrité  de  cbâtier  la  terre  ? 
Rien  n'est  plus  {(iQlcile  k  imaginer  que  ces  $^rtes 
de  ligures  ;  il  faut  qu'elles  soient  de  graud  ca-* 
r^et^e  ;  il  faut  qu'elle^  ^ient  belles  ^  et  ce- 
pendant qu'elles  inspirent  l'effroi.  Peintres  mo- 


SALON  DE   1767^  79 

dwMS  y  abandonnez  ces  symboles  à  la  fureur  et 
9U  pinceau  de  lli^b^ns.  Il  n'y  a  que  la  force  de 
sop  expression  et  de  sa  couleur  qui  puisse  les  faire 
supporter. 

Li   ROBE  ^  OU  LA   JUSTICE  y  QUE    L'iNHOCprCE  D^RV^  y 
ET    A    QUI   LA    PRUDENCE    APPLAUPIT. 

M4me  dimension  que  le  prëcédent. 

Était-il  possible  d'imaginer  rien  de  plus  pau- 
vre y  de  plus  froid  y  de  plus  plat?  et  si  Ton  n'écrit 
pas  une  légende  au-dessous  du  tableau ,  qui  est-ce 
qui  en  entendra  le  sujet?  Au  centre ,  la  Justice  y 
si  TOUS  youlez  y  M.  La  Grenée  ;  car  tous  ferez  de 
cette  tête  jeune  et  gracieuse  tout  ce  qu'il  tous 
plaira  y  une  vierge  y  la  patronne  de  N^terre  y 
une  nymphe  y  une  bergère  >  puisqu'il  ne  s'agit  que 
de  donner  des  noms.  On  la  voit  de  £)ce.  Elle 
tient  de  sa  main  gauche  une  baUnce  suspendue  y 
dont  les  plats  de  niveau  sont  également  charges 
de  lauriers.  Un  petit  génie  placé  sur  la  droite  y 
debout  ^t  sur  le  devant  proche  d'elle  y  lui  ôte  son 
glaive  des  mains.  A  gauche^  derrière  la  Justice , 
la  Prudence  éteudue  k  terre ,  le  corps  appuyé 
sur  le  coude  y  SQn  n^iroir  à  U  main ,  coiisidère  les 
deux  autr^  figura  a^eç  satisfaction  ;  et  j'y  con- 
sens y  si  ell^  se  connaît  en  peinture  ;  c|ir  tout  y 
est  du  plus  beau  faire  ;  mais  peu  de  caractère  y 
mesquin^  sau^  jugenptfut^  sans  idée.  Cela  parle 


8o  SALON  DE   1767. 

aux  yeux;  mais  cela  ne  dit  pas  le  mot  à  l'esprit 
ni  au  cœur.  Si  l'on  pense  y  si  l'on  rêve  à  quelque 
chose  9  c'est  à  la  beauté  de  la  touche  ^  aux  drape- 
ries ,  aux  têtes  y  aux  pieds  ^  aux  mains  et  à  la  froi- 
deur^ à  l'obscurité  ^  à  l'ineptie  de  la  composition. 
Je  veux  que  le  diable  m'emporte  >  si  je  comprends 
rien  à  ce  génie ,  à  ces  lauriers  ^  à  cette  épée.  Mau- 
dit maitre  à  écrire  ^  n'écriras-tu  jamais  une  ligne 
qui  réponde  à  la  beauté  de  ton  écriture. 

LE   CLERGÉ^    OU    LA    REU6I0N   QUI   CONVERSE     4YEG    LA 

YÉRITÉ. 

Même  dimension  que  le  précëdeut. 

C'est  pis  que  jamais.  Autre  logogryphe  plus 
froid ,  plus  impertinent  ^  plus  obscur  encore  que 
les  précédents.  Ces  deux  figures  rappellent  la 
scène  dePanurgeet  de  l'Anglais  qui  arguaient  par 
signes  en^^Sorbonne. 

A  droite ,  une  petite  Religionette  de  treize  à 
quatorze  ans  ,  accroupie  à  terre  ,  voilée ,  le  bras 
gauche  posé  sur  un  livre  ouvert  et  plus  grand 
qu'elle  ;  l'autre  bras  pendant  ^  et  là  main  suf* 
le  genoux  ;  l'index  de  cette  main ,  je  croîs  ^  di- 
rigé vers  le  livre.  Devant  elle  une  Vérité ,  son 
aînée  de  quelques  années  ^  toute  nue  ^  sèche^  bla^ 
farde  ^  sans  tétons;  le  corps  hommasse,  le  bras 
et  l'index  de  la  main  droite  dirigés  Ters  le  ciel  ; 
et  ce  bras  dont  le  raccourci  n'est  pas  assez  senti  ^ 


SALON  DE    1767.  8ï 

de  trois  ou  quatre  ans  plus  jeune  cpie  le  reste  de 
la  figure  ;  derrière  cette  Vérité ,  un  petit  génie 
renversé  sur  un  nuage.  Eh  bien  !  mon  ami ,  y 
a\ez-vous  jamais  rien  compris?  Çà,  mettez 
votre  esprit  à  la  torture ,  et  dites-moi  le  sens 
qu'il  y  a  là-dedans.  Je  gage  que  La  Grénée  n'en 
sait  pas  là-dessus  plus  que  nous.  Et  puis^  qui  s'est 
jamais  avisé  de  montrer  la  Religion  y  la  Vérité^  la 
Justice  ,  les  êtres  les  plus  vénérables ,  les  êtres 
du  monde  les  plus  anciens ,  sous  des  symboles 
aussi  puérils?  De  bonne  foi  ^  sont-ce  là  leur  ca- 
ractère y  leur  expression  ?  M.  La  Grénée ,  si  un 
élève  de  l'école  de  Raphaël  ou  des  Çarraches  en 
avait  fait  autant^  n'en  aurait*il  pas  eu  les  oreilles 
tirées  d'un  demi-pied;  et  le  maître  ne  lui  aurait- 
il  pas  dit  :  Petit  bélître ,  à  qui  donneras-tu  donc 
de  la  grandeur^  de  la  solennité  ,  de  la  majesté , 
si  tu  n'en  donnes  pas  à  la  Religion^  à  la  Justice  ,  à 
la  Vérité?  Mais ,  me  répond  l'artiste  ,  vous  ne  sa- 
vez donc  pas  que  ces  vertus  sont  des  dessus  de 
porte  pour  un  receveur-généi*al  des  finances.  Je 
hausse  les  épaules^  et  je  me  tais^  après  avoir  dit 
à  M.  de  La  Grénée  un  petit  mot  sur  le  genre  al- 
légorique. 

Une  bonne  fois  pour  toutes  y  sachez  ^  M.  de  La 
Grénée ,  qu'en  général  le  symbole  est  froid ,  et 
qu'on  ne  peut  lui  ôter  ce  froid  insipide ,  mortel , 
que  par  la  simplicité  y  la  force ,  la  sublimité  de 
ridée. 

Salons,  tomc  ii.  .  6 


K 


8q  salon  de  1767. 

Sachez  qu'en  général  le  symbole  est  obscur,  et 
cpi'il  n'y  a  sorte  de  précaution  qu'il  ne  faille 
prendre  pour  être  clair. 

Voulez-vous  quelques  exemples  du  genre  al- 
légorique ,  qui  soient  ingénieux  et  piquants  ?  je 
les  prendrai  dans  le  style  satirique  et  plaisant  ^ 
parce  que  je  m'ennuie  d'être  triste. 

Imaginez  un  enfant  qui  vient  de  souf&er  une 
grosse  bulle.  La  bulle  vole  ;  l'enfant  qui  l'a  souf- 
flée tremble ,  baisse  la  tête  ;  il  craint  que  la  buUé 
ne  l'écrase  en  tonibant  ènr  lui.  Cela  parle^,  cela 
s'entend ,  c'est  l'emblème  du  superstitieux. 

Imaginez  un  autre  enfant  qui  s'enfuit  devant 
un  essaim  d'abeilles  dont  il  a  frappé  la  ruche  du 
pied ,  et  qui  le  poursuivent.  Cela  parle ,  et  cela 
s'entend  ;  c'est  l'emblème  du  méchant. 

Imaginez  un  atelier  de  sculpteur  en  bois  ;  il  a 
le  ciseau  à  la  main ,  il  est  devant  son  atelier ,  il  a 
ébauché  un  ibis  dont  on  commence  à  discerner  le 
bec  et  les  pâtes.  Sa  femme  est  prosternée  devant 
l'oiseau  informe  ,  et  contraint  son  enfant  à  fléchir 

> 

le  genou  comme  elle.  Cela  parle  encore ,  et  cela 
s'entend  sans  dire  lé  mot. 

Imaginez  un  aigle  qui  cherche  à  s'élever  dans 
les  airs  ,  et  qui  est  arrêté  dans  son  essor  par  un 
soliveau  ;  ou ,  si  vous  l'aimez  mieux ,  imaginez 
dans  un  pays  où  il  y  aurait  une  loi  absurde  qui 
défendrait  d'écrire  sur  la  finance ,  au  bout  d'un 
pont,  un  charlatan  ayant  derrière  lui  <,  au  haut 


SALON  DE   1767.  85 

d'une  perche ,  une  pancarte  oii  on  lirait  :  De 
par  le  roi  et  M.  le  contrôleur'général ,  et  derant 
lai  une  petite  table  avec  des  gobelets  entre  deux 
flambeaux.  Tandis  qu'un  grand  nombre  de  spec- 
tateurs s'amusent  à  lui  voir  faire  ses  tours  ^  il 
souffle  les  bougies  ;  et  au  même  instant  tous  les 
spectateurs  mettent  leurs  mains  sur  leurs  poches. 
M.  de  La  Grénëe  ,  sachez  qu'une  allégorie  com- 
mune f  <juoique  neuve  ^  est  mauvaise  ;  et  qu'une 
allégorie  sublime  n'est  bonne  qu'une  fois.  Cest 
un  bon  mot  usé ,  dès  qu'il  est  redit. 

• 

LE  TI£BS-*ÉT1T^    OU     l'aOBICULTURB    ET    LE   COilIlEaGS 

QUI   AMÉIfEHT   L'âBOKDANCE. 

Même  dimension  que  le  précédent. 

Au  centre  ^  sur  le  fond ,  Mercure ,  le  bras 
gauche  jeté  sur  les  épaules  de  l'Abondance , 
l'autre  bras  tourné  vers  la  même  figure ,  dans  la 
position  et  l'action  d'un  protecteur  qui  la  pré- 
sente à  l'Agriculture.  Mercure  tient  son  caducée 
de  la  main  gauche  ;  il  a  aux  deux  côtés  de  sa  tête 
deux  ailes  éployées  y  d'assez  mauvais  goût.  L'A- 
bondance f  sa  corne  sous  son  bras  gauche^  s'avance 
vers  l'Agriculture.  Il  tombe  de  cette  corne  tous 
les  signes  de  la  richesse.  A  gauche  du  tableau , 
l'Agriculture  ,  la  tête  couronnée  d'épis ,  offre  ses 
bras  ouverts  à  Mercure  et  à  sa  compagne.  Der- 
rière l'Agriculture  ,  c'eist  un  enfant  vu  par  le 

6. 


\ 


84  SALON   DE    1767. 

dos,  et  charge  d^une  gerbe  qu'il  emporte.  Tra- 
duisons cette  composition.  Voilà  le  Commerce 
qui  présente  l'Abondance  à  l'Agriculture.  Quel 
galimatias!  Ce  même  galimatias  pourrait  tout 
aussi  bien  être  rendu  par  l'Abondance  qui  pré- 
senterait le  Commerce  à  l'Agriculture  9  ou  par 
l'Agriculture  9  qui  présenterait  le  Commerce  à 
l!Abondance  ;  en  un  mot  y  en  autant  de  façons 
qu'il  y  a  de  manières  de  combiner  trois  figures. 
Quelle  pauvreté  I  quelle  misère  !  Attendez-vous  , 
mon  ami ,  à  la  répétition  fréquente  de  cette  ex- 
clamation. Du  reste  y  tableau  peint  à  merveille. 
L'Agriculture  est  une  figure  charmante,  mais 
tout-à-fait  charmante ,  et  parla  grâce  de  son 
contour ,  et  par  l'effet  de  la  demi-teinte.  Tout  le 
monde  accourt  :  on  admire  ;  mais  personne  ne 
se  demande  qu'est-ce  que  cela  signifie  ?  Ces  quatre 
morceaux  sont  d'un  pinceau  moelleux.  Celui  de 
la  Religion  et  de  la  Vérité  est  seulement ,  je  ne 

puis  pas  dire  sale ,  mais  bien  un  peu  gris. 

\ 

LE    CHASTE    JOSEPH. 
Petit  Tableau. 

On  voit  à  gauche  la  femme  adultère  ,  toute 
nue  ^  assise  sur  le  bord  de  sa  couche;  elle  est 
belle  ji  très-belle  de  visage  et  de  toute  sa  personne; 
belles  formes  9  belle  peau  9  belles  cuisses  ^  belle 
gorge  9  belles  chairs  9  beaux  bras  9  beaux  pieds  > 
belles  mains ^  de  la  jeunesse^  de  la  fraîcheur^ 


SALON  DE    ij6j.  .85 

de  la  noblesse.  Je  ne  sais  y  pour  moi  ^  ce  qaHl 
fallait  au  fils  de  Jacob;  je  n'en  aurais  pas  de- 
mandé davantage  ;  et  je  me  suis  quelquefois  con- 
tente de  moins.  Il  est  vrai  que  je  n'ai  pas  Thon-* 
neur  d'être  fils  d'un  patriarche.  Joseph  se  sauve  ; 
il  détourne  ses  regards  des  charmes  qu'on  lui 
offre  !  non ,  c'est  l'expression  qu'il  devrait  avoir , 
et  qu'il  n'a  point.  Il  a  horreur  du  crime  qu'on 
lui  propose  !  non ,  on  ne  sait  ce  qu'il  sent  ;  il  ne 
sent  rien.  La  femme  le  retient  par  le  haut  de  son 
vêtement.  L'effort  a  déshabillé  ce  côté  de  la  poi- 
trine ;  et  le  dos  de  la  main  de  la  femme  touche  à 
son  sein.  Cela  est  bien  cela  ;  c'est  une  idée  volup-t 
tueuse.  M.  de  La  Grénée  ^  qui  vous  l'a  suggérée  ? 
Rien  à  dire^  ni  pour  la  couleur^  ni  pour  lé  dessin, 
ni  pour  le  faire.  Seulement  la  tête  de  cette  femme 
est  un  peu  découpée ,  l'œil  droit  va  tomber  de^ 
son  orbite  ;  la  partie  qui  attache  en  devant  son 
bras  gauche  au  tronc  ou  la  distance  de  la  clavi- 
cule au-dessus  de  l'aisselle ,  prend  trop  d'espace; 
le  bras  ne  se  sépare  pas  assez  là .  Malgré  ces  pe- 
tits défauts^  cela  est  beau ^  très-beau.  Mais  lé 
Joseph  est  un  sot  ;   mais  la  femme  est  froide  y 
sans  passion  ,  sans  chaleur  d'ame  ,  sans  feu  dans 
ses  regards  ^  sans  désir  sur  ses  lèvres;  c'est  un 
guet-à-pens  qu'elle  va  commettre.  Mon  ami ,  tu 
es  plein  de  grâce ,  tu  peins ,  tu  dessinesl  à  mer- 
veille ^  mais  tu  n'as  ni  imagination^  ni  esprit; 
tu  sais  étudier  la  nature,  mais  tu  ignores  le  coeur 


86  .  SALON  DE   1767. 

humain.  Sans  l'eicellence  de  ton  faire ,  tu  serais 
au  dernier  rang.  Encore  y  aurait-il  bien  à  dire 
sur  ce  faire.  Il  est  gras  ^  empâte ,  séduisant  ; 
mais  en  sortira-t-il  jamais  une  Yëriié  forte  ^  un 
effet  qui  reponde  à  celui  du  pinceau  de  Rubens  y 
de  Van-Dick?  Fait-on  de  la  chair  vivante  ^  animée^ 
sans  glacis  et  sans  transparents  ?  je  l'ignore  et  je 
le  demande. 

LA    CHASTE   SUSAUNE. 
Petit  tableau ,  pendant  du  précédent.  . 

Je  ne  sais  9  mon  ami ,  si  je  ne  vais  pas  me  ré- 
péter^ et  si  ce  qui  suit  ne  se  trouve  pas  déjà  dans 
un  de  mes  Salons  précédents  (i). 

Un  peintre  italien  avait  imaginé  ce  sujet  d'une 
manière  très-^ingénieuse  ;  il  avait  placé  les  deux 
vieillards  à  droite  sur  le  fond.  La  Susanne  était 
^  debout  sur  le  devant  ;  pour  se  dérober  aux  re- 
gards des  vieillards  ,  elle  avait  porté  toute  sa 
draperie  de  leur  côté^  et  restait  exposée  toute 
nue  aux  yeux  du  spectateur  du  tableau.  Cette  ac- 
tion de  la  Susanne  était  si  naturelle  y  qu'on  ne 
s'apercevait  que  de  réflexion  ^  de  l'intention  du 
peiiitre  et  de  l'indécence  de  la  figure  ^  si  toute- 
fois il  y  avait  indécence.  Une  scène  représentée 
sur  la  toile ,  ou  sur  les  planches ,  ne  suppose  point 
de  témoins.  Une  femme  nue  n'est  point  indécente  ; 

^f)  A  propos  de  la  Chaste  Sus€tnne  de  Carie  Vaii*Loo,  exposée 
«tt  Sdkm  de  1765;  voyez  tom.  tiii,  pag.  ^4  «^  su>v>  Ëdit«. 


SALON  DE   1767.  87 

c'est  une  tmamt  troussée  qui  l'est.  Supposez  de- 
vant TOUS  la  VénuB  de  Midicis,  et  dites^moi  si 
sa  nudité  tous  offensera*  Mais  chaussez  les  pieds 
de  cette  Vénus  de  deux  petites  mules  brodées  ; 
attachez  sur  son  genou  ^  avec  des  jarretières  cou- 
leur de  rose  y  un  bas  blanc  bien  tiré  ;  ajustez  sur 
sa  tête  un  bout  de  cornette  ;  et  vous  sentirez  for- 
tement la  différence  du  décent  et  de  Tindécent  ; 
c'est  la  différence  d'une  femme  qu'on  voit^  et 
d'une  femme  qui  se  montre.  Je  crois  vous  avoir 
déjà  dit  tout  cela  ;  mais  n'importe. 

Dans  la  composition  de  La  Grénée>  les  vieillards 
sont  à  gauche  debout^  bien  beaux  y  bien  coloriés  y 
bien  drapés  y  bien  froids. 

Tout  le  monde  connaît  ici  cette  l>elle  comtesse 
de  Sabran  ^  qui  a  captivé  si  long--temps  Philippe 
d'Orléans  y  régent.  Elle  avait  dissipé  une  fortune 
immense  ;  et  il  y  eut  un  temps  oii  elle  n'avait 
plus  rien  et  devait  à  toute  la  terre  y  à  son  bouchei^ 
à  son  boulanger^  à  ses  femmes  y  à  ses  valets  y  à  sa 
couturière  y  à  son  cordonnier.  Celui^i  vint  un 
jour  essayer  d'en  tirer  quelque  chose.  Mon  en- 
îsxlX.  y  dit  la  comtesse  ^  il  y  a  long-temps  que  je; 
te  dois  y  je  le  sais.  Mais  comnient  veux-tu  que  je 
fasse?  Je  suis  sans  le  sou  :  je  suis  toute  nue^  et  si 
pauvre  qu'on  me  voit  le  cul  ;  et  tout  en  pirlant 
ainsi  y  elle  troussait  ses  cotillons  y  et  montrait  son 
derrière  à  son  cordonnier  >  qui^  touché^  attendri^ 
disait  en  s'en  allant  :  Ma  foi  y  cela  est  vrai.  Le 


\ 


88  SALON  DE   1767. 

cordonnier  pleurait  d'un  côté  ;  les  femmes  de  la 
comtesse  riaient  de  l'autre  ;  c'est  que  la  comtesse, 
indécente  pour  ses  femmes ,  était  décente  ,  inté- 
ressante y  pathétique  même  pour  son  cordonnier. 
Mais  ce  n'est  pas  là  ce  que  je  voulais  dire. — 
Et  que  vouliez-vous  donc  dire  ?  —  Une  autre  sot- 
tise :  on  en  dit  tant ,  sans  le  savoir,  qu'il  faut  bien 
avoir  quelquefois  la  conscience  de  quelques  unes. 
Je  voulais  dire  que  dans  un  âge  avancé  la  comtes^ 
était  forcée  d'accepter  le  souper  qu'on  lui  offrait; 
elle  fut  invitée  par  le  commissaire  Le  Comte  ; 
elle  se  rendit  à  l'heure.  Le  commissaire ,  qui  était 
poli ,  descendit  pour  recevoir  la  belle  ,  pauvre  et 
vieille  comtesse  ;  elle  était  accompagnée  d'un  ca- 
valier qui  lui  donnait  la  main.  Us  montent.  Le 
commissaire  les  suit.  La  comtesse  lui  exposait,  en 
montant ,  une  jolie  jambe ,  et  au-dessus  de  cette 
jambe,  une  croupe  si  rebondie,  si  bien  dessinée  par 
ses  jupons  ,  si  intéressante,  que  le  commissaire, 
succombant  à  la  tentation ,  glisse  doucement  une 
main  et  l'applique  sur  cette  croupe.  La.comtesse, 
grande  logicienne  ,  se  retourne  sans  s'émouvoir, 
porte  la  main  sulr  le  commissaire ,  à  l'endroit  où 
elle  espérait  reconnaître  la  cause  de  son  inso- 
lence ,  et  son  excuse  ;  mais  ne  l'y  trouvant  point , 
elle  lui  détache  un  bon  soufflet.  Eh.  bien  !  mon 
ami ,  voilà  comment  la  Susanne  de  La  Grénée  en 
aurait  usé  avec  les  vieillards ,  si  elle  avait  eu  la 
même  dialectique.  Je  ne  sais  ce  qu'ils  lui  disent; 


SALON  DE   1767.  8g 

mais  je  suis  sûr  qu'elle  les  aurait  fort  embar- 
rasses y  si  elle  leur  eût  adressé  les  propos  d'une 
de  nos  femmes  à  un  homme  qui  la  reconduisait 
dans  sov  équipage  ^  et  qui  lui  tenait  y  chemin  fai- 
sant y  un  discours  dont  le  ton  ne  lui  paraisisait 
pas  proportionné  à  la  chose,  n  Monsieur^  prenez-y 
garde  ;  je  vais  me  rendre.  »  Les  vieillards  sont 
donc  froids  et  mauvais.  Pour  la  Susanne  ^  elle  est 
belle  et  très-belle;  elle  ne  manque  pas  d'expres- 
sion ;  elle  se  couvre  ;  elle  a  les  regards  tournés 
vers  le  ciel  ;  elle  l'appelle  à  son  secours*  Mais  sa 
douleur  et  son  effroi  contrastent  si  bizarrement 
avec  la  tranquillité  des  vieillards  y  que  y  si  le 
sujet  n'était  pas  connu  y  on  aurait  peine  à  le  de- 
viner. On  prendrait  tout  au  plus  ces  deux  per- 
sonnages pour  deux  parents  de  cette  femme  à  qui 
ils  sont  venus  indiscrètement  annoncer  une  fâ- 
cheuse nouvelle.  Du  reste  ,  toujours  le  plus  beau 
£aire ,  et  toujours  mal  employé.  C'est  une  belle 
main  qui  trace  des  choses  insignifiantes  y  dans 
les  plus  beaux  caractères  ;  un  bel  exemple  de 
Rossignol  ou  de  Royllet  (i). 

Vous  voyez  y  mon  ami  y  que  je  deviens  ordu- 
rier^  comme  tous  les  vieillards.  Il  vient  un  temps 
où  la  liberté  du  ton  ne  pouvant  plus  rendre  les 
moeurs  suspectes  y  nous  ne  balançons  pas  à  pré- 
férer l'expression  cynique  qui  est  toujours  la  plus 

(i)  Fameux  maîtres  d'écriture.  L'article  écriture  de  VEney- 
c/o^^«  e»t  du  premier.  Èoit'. 


go  SALON  DE   1767. 

simple  /  c'est  du  moins  la  raison  que  je  rendais 
à  des  femmes^  de  la  grossièreté  prétendue  avec 
laquelle  elles  accusaient  les  premiers  chapitres 
de  la  Défense  de  mon  Oncle  d'être  écrits  (i). 
Une  d'entre  elles  ^  que  vous  connaissez  bien  ^ 
satisfaite  ou  non  de  ma  raison  ^  me  dit  :  Mon- 
sieur^ n'inisistez  pas  là-<[essus  davantage  ;  car  vous 
me  feriez  croire  que  j'ai  toujours  été  vieille.  C'est 
celle  qui  Êtit  to^^is  les  matins  son  oraison  dans 
Montaigne  y  et  qui  a  appris  de  lui ,  bien  ou  mal  à 
propos^  à  voir  plus 'de  malhonnêteté  dans  les 
choses  que  dans  les  mots. 

l'ahouh  rémouleur. 

Tableau  de  quatorze  pouces  de  large ,  sur  onse  pouces  de  haut. 

Composition  qui  demandait  de  la  finesse^  de 
l'esprit^  de  la  grâce  ^  de  la  gentillesse,  en  un  mot^ 
tout  ce  qui  peut  faire  valoir  ces  bagatelles.  Eh 
bien!  elle  est  lourde  et  maussade.  La  scène  se 
passe  au-devant  d'un  paysage.  Ah!  quel  paysage! 
il  est  pesant  ^  les  arbres  comme  on  les  voit  au- 
dessus  des  portes  du  pont  Notre-Dame  ;  nul  air 
entre  leurs  troncs  et  leurs  branches  ;  nulle  légè- 

(1)  Brochure  que  Y<dtaii*e  publia  en  1767  en  réponse  à  la  cri- 
tique de  sa  Philosophie  de  P Histoire ,  que  Larcher ,  répétiteur  au 
collège  Mazarin ,  venait  de  faire  paraître  sous  le  titre ,  Supplément 
à  la  philosophie  de  F  Histoire* 

La  Défense  de  mon  Oncle  se  trouve  dans  le  tome  xxiv ,  page  246 
des  QBuvAKS  de  Voltaire,  édit.  Renouard ;  Paris  18 19.  finir*. 


SALON  DE    1767.  91 

reté;  nulle  touche  aux  feuilles;  elles  sont  si  for- 
tement collées  les  unes  aux  autres  j  que  le  plus 
liolent  ouragan  n'en  enlèverait  pas  une.  A  droite^ 
un  Amour  accroupi  devant  la  meule ,  et  Tarro- 
sant  avec  de  l'eau  qu'il  puise  avec  le  creux  de  sa 
main^  dans  une  terrine  placée  devant  lui.  Ensuite, 
sur  le  même  plan,  V  Amour  rémouleur  couché  sur 
le  ventre ,  sur  ce  bâtis  de  bois  que  les  ouvriers 
appellent  la  planche,  et  aiguisant  une  de  ses  flè^ 
ches.  A  côté,  au-dessous  de  lui,  sur  le  devant, 
un  troisième  Amour  tourneur  de  roue ,  les  mains 
appliquées  à  la  manivelle.  ^ 

Cela  est  infiniment  moins  vrai ,  moins  intéres- 
sant y  moins  en  mouvement  que  la  même  scène , 
si  elle  se  passait  dans  la  boutique  d'un  coutelier., 
par  ses  bambins,  un  jour  de  dimanche,  dans  l'ab- 
sence du  père  et  de  la  mère.  Je  verrais  la  bou- 
tique, la  forge,  les  soufflets,  les  meules,  les  poulies 
suspendues,  les  marteaux,  les  tenailles,  les  limes, 
avec  tous  les  autres  outils.  Je  verrais  un  des 
enfants  qui  ferait  le  guet  à  la  porte.  J'en  verrais 
un  autre  monté  sur  une  escabelle,  qui  aurait 
mis  le  feu  à  la  forge  et  qui  martellerait  sur  l'en- 
clume ;  d'autres  qui  limeraient  à  l'étau ,  et  tous 
ces  petits  bélîtres  ébouriffés,  guenilleux,  me 
plairaient  infiniment  plus  que  ces  gros  Amours 
froids,  plats,  jouflus  et  nus.  Mais  celui  qui  a  fait 
le  premier  de  ces  tableaux  n'aurait  jamais  fait  le 
second  ;  il  faut  un  tout  autre  talent.  Ma  compo- 


9^  SALON  DE   1767. 

sition  serait  pleine  de  vie  ^  de  yariétë  y  et  de  c« 
que  les  artistes  appellent  ragoût.  La  sienne  n'en 
a  pas  une  miette  ;  mauvais  tableau  ;  et  voilà  l'ef- 
fet de  tous  ces  sujets  allégoriques  empruntes  de 
la  mythologie  païenne.  Les  peintres  se  jettent 
dans  cette  mythologie;  ils  perdent  le  goût  des 
événements  naturels  de  la  vie  ;  et  il  ne  sort  plus 
de  leurs  pinceaux  que  des  scènes  indécentes  ^  fol- 
les ,  extravagantes  y  idéales  ^  ou  tout  au  moins 
vides  d'intérêt;  car^  que  m'importe  toutes  les 
aventures  malhonnêtes  de  Jupiter^  de  Vénus ^ 
d'Hercule  ^  d'Hébé  y  de  Ganimède^  et  des  autres 
divinités  de  la  fable?  Est-ce  qu'un  trait  comique 
pris  dans  nos  moeurs  ;  est-ce  qu'un  trait  pathé- 
tique pris  dans  notre  histoire  ne  m'attachera  pas 
autrement?....  J'en  conviens,  dites-vous;  pour- 
quoi donc,  ajoutez-vous,  l'art  se  tourne-t-il  si 
rarement  de  ce  côté? Il  y  en  a  bien  des  rai- 
sons, mon  ami.  La  première,  c'est  que  les  sujets 
réels  sont  infiniment  plus  difficiles  à  traiter ,  et 
qu'ils  exigent  un  goût  étonnant  de  vérité.  La 
seconde,  c'est  que  les  jeunes  élèves  préfèrent  et 
doivent  préférer  les  scènes  où  ils  peuvent  trans- 
porter les  figures  d'après  lesquelles  ils  ont  fait 
leurs  premières  études.  La  troisième ,  c'est  que 
le  nu  est  si  beau  dans  la  peinture  et  dans  la  sculp- 
ture, et  que  le  nu  n'est  pas  dans  notre  costume. 
La  quatrième,  c'est  que  rien  n'est  si  mesquin, 
si  pauvre,  si  maussade,  si  ingrat  que  nos  vête- 


SALON  DE   1767.  95 

thents»  La  cinquième  ^  c'est  que  ces  natures  my- 
tàologiques^  fabuleuses^  sont  plus  grandes  et  plus 
belles^  ou^  pour  mieux  dire^  plus  voisines  des 
règles  conventionnelles  du  dessin.  Mais  une  chose 
qui  me  surprendrait ,  si  nous  n'étions  pas  des  pe- 
lotons de  contradictions ,  c'est  qu'on  accorde  aux 
peintres  une  licence  qu'on  refuse  aux  poètes. 
Greuze  exposera  demain  sur  la  toile  la  mort  de 
Henri  iv;  il  montrera  le  jacobin  qui  enfonce  le 
couteau  dans  le  ventre  de  Henri  m  ;  et  cela ,  sans 
qu'on  s'en  formalise  ;  et  qu'on  ne  permettra  pas 
au  poète  de  rien  mettre  de  semblable  en  scène. 

JUPITER   £T    JXJNON^    $UR   LE    MONT    IDA^    ENDORMIS   PAR 

MORPHÉE. 

Tableau  de  trois  pieds  neuf  ponces  de  haut,  sur  trois  pieds  de  large. 

A  droite ,  c'est  un  Morphée  très-agrëablement 
pose  sur  des  nuées;  il  déploie  deux  grandes  ailes 
de  chauve-souris  à  désespérer  notre  ami  M.  Le 
Romain^  qui  a  pris  les  ailes  en  aversion.  Jupiter 
est  assis;  Morphée  lé  touche  de  ses  pavots;  et  sa 
tète  tombe  en  devant.  Mais  qu'est-ce  que  ces 
nuées  lanugineuses  qui  le  ceignent?  Sa  chair  est 
d'un  jeune  homme^  et  son  caractère  d'un  vieillard. 
Sa  tête  est  d'un  Silène^  petite,  courte,  enluminée  ; 
les  artistes  diront  bien  peinte ,  maia-  laissez-les 
dire.  La  couronne  chancelle  sur  cette  tête.  Junon, 
sur  le  devant,  à  droite,  cPla  main  droite  posée  sur 


94  SALON  DE   t 

celle  de  Japiter  assoupi  ;  le  bras  ganciie  éteodn 
sur  ses  propres  cuisses,  et  la  tète  appayée  contre 
la  poitrine  de  son  ëponx.  Le  bras  ganche  de  Ju- 
piter est  passé  sur  les  reins  de  sa  femme,  et  son 
bras  droit  est  porté  sor  des  nuées  Traiment  asses 
solides  pour  le  soutenir.  Quoi  !  c'est  là  cette  tête 
majestueuse,  cette  fière  Junon?  Vous  tous  mo- 
quez, M.  de  La  Grénée.  Je  la  connais;  je  Fai  Tue 
cent  fois  chez  le  vieux  poète.  La  TÔtre  ,  c'est  une 
Hébé,  c'est  une  Vestale ,  c'est  une  Iphigénie ,  c'est 
tout  ce  qu'il  tous  plaira.  Mais  dites-moi  s'il  y  a 
du  sens  à  l'ayoir  yétue,  et  si  modestement- Têtue. 
Vous  ne  savez  donc  pas  ce  qu'elle  est  venue  faire 
là? Elle  devait  être  nue,  toute  nue,  vous  dis-je; 
sans  autre  ornement  que  la  ceinture  de  Vénus 
qu'elle  emprunta  ce  jour  qu'elle  avait  le  dessein 
intéressé  de  plaire  à  son  époux.  (Bonne  leçon  pour 
vous  9  époux  de  Paris ,  époux  de  tous  les  lieux  du 
monde.  Méfiez-vous  de  vos  femmes  lorsqu'elles 
prendront  la  peine  de  se  parer  pour  vous;  gare  la 
requête  qui  suivra*)  Et  vous  appelez  cela  la  jouis- 
sance du  souverain  des  dieux  et  de  la  première 
des  déesses  I  Et  ce  Jupiter -là,  c'est  celui  qui 
ébranle  l'Olympe  du  mouvement  de  ses  noirs 
sourcils?  Est-ce  que  Morphée  rie  pouvait  être 
mieux  désigné  que  par  ses  ailes  de  nuit?  Et  le 
lieu  de  la  scène ,  où  est  le  merveilleux  et  le  sau- 
vage? Où  sont  ces  fleurs  qui  sortirent  subitement 
du  sein  de  la  terre,  pour  former  un  lit  à  la 


SALON  DE   1767.  g5 

déesse^  un  lit  voluptueux  au  milieu  des  frimais^ 
de  la  glace  et  des  torrents?  Où  est  ce  nuage  d'or 
d'où  tombaient  des  gouttes  argentées ,  qui  descen-- 
dit  sur  eux>  et  qui  les  enveloppa?  Vous  allez  me 
faire  relire  Fendroit  d'Homère  ;  et  vous  n'y  ga- 
gnerez pas. 

t<  Le  dieu  qui  rassemble  les  nuages  dit  à  son 
«  épotise  :  Rassurez-vous  ;  un  nuage  d'or  va  vous 
«  envelopper ,  et  le  rayon  le  plus  perçant  de  l'as- 
«[  tre  du  jour  ne  vous  atteindra  pas.  A  l'instant 
«  il  jeta  ses  bras  sacrés  autour  d'elle.  La  terre 
<i  s'entr'ouvrit,  et  se  hâta  de  produire  des  fleurs. 
(t  On  vit  descendre  au-dessus  de  leurs  têtes  le 
((  nuage  d'or^  d'où  s'échappaient  des  gouttes  d'une 
«  rosée  étincelante.  Le  père  des  hommes  et  des 
((  dieux  y  enchaîné  par  l'Amour  et  vaincu  par  le 
((  Sommeil^  s'endormait  ainsi  sur  la  cime  es- 
«  carpée  de  l'Ida  ;  et  Morphée  s'en  allait  à  tire- 
ce  d'aile  vers  les  vaisseaux  des  Grecs ,  annoncer 
tf  à  Neptune,  qui  ceint  la  terre,  que  Jupiter 
«  sommeillait.  » 

Le  moment  que  l'artiste  a  choisi  est  donc  celui 
où  l'Amour  et  le  Sommeil  ont  disposé  de  Jupiter  ; 
et  je  demande  si  l'on  aperçoit  dans  toute  sa  com- 
position le  moindre  vestige  de  cet  instant  d'ivresse 
et  de  volupté.  0  Vénus  I  c'est  en  vain  que  tu  as 
prêté  ta  ceinture  à  Junon.  Cet  artiste  la  lui  a  bien 
arrachée.  Je  vois  une  jouissance  dans  le  poète.  Je 
ne  vois  ici  qu'une  jeune  fille ,  qui  repose  ou  qui 


9^  SALON  DE   1767. 

fait  semblant  de  reposer  sur  le  sein  de  son  père.' 
£t  le  faire?  Oh!  toujours  très-beau;  les  étoffes 
ici  sont  même  plus  rompues ,  moins  entières  que 
dans  ses  autres  compositions.  Et  cette  tête  de 
Jupiter  dont  j'ai  très-mal  parle?  Vraiment  bien 
peinte  ;  c'est  un  Jupiter  bien  colorié ,  bien  vigou- 
reux^ bien  chaud,  barbe  bien  faite,  oh!  pour 
cela  bien  empâtée  !  Mais  son  grand  front  ;  mais 
ces  cheyeux  qui  se  mirent  une  fois  à  flotter  sur  la 
tête  du  dieu?  mais  ces  os  saillants  et  larges  de 
l'orbite ,  qui  renfermaient  ses  grandes  paupières 
et  ses  grands  yeux  noirs  ?  mais  ses  joues  larges  et 
tranquilles  ;  mais  l'ensemble  majestueux  et  impo- 
sant de  son  visage ,  ou  est-il?  Dans  le  poète. 

MERCURE,  HERSÉ,  ET   AGLAURE  JALOUSE  DE  SA  SOEUR. 

Tableau  de  deux  pieds  deux  pouces  de  large,  sur  un  pied  neuf  pouces 

de  haut.  __ 

Hersé,  à  gauche,  est  assise.  Elle  a  la  jambe 
droite  étendue  et  posée  sur  le^ genou  gauche  de 
Mercure.  On  la  voit  de  profil.  Mercure,  vu  de 
face,  est  assis  devant  elle  un  peu  plus  bas  et  un 
peu  plus  sur  le  fond.  Tout-à-fait  sur  la  droite  , 
Aglaure,  écartant  un  rideau,  regarde  d'un  œil 
de  colère  et  jaloux  le  bonheur  de  sa  sœur.  Les 
artistes  vous  diront  peut-être  que  les  figures 
principales  sont  lourdes  de  dessin  et  de  couleur , 
et  sans  passageé  de  teintes.  Je  ne  sais  s'ils  ont  rai- 
son ;  mais ,  après  m'étre  rappelé  la  nature ,  je  me 


SALON  DE   1767.  97 

suis  écrié  y  en  dépit  d'^ttx  et  de  leur  jugement  :  0 
les  belles  chairs ,  les  beaui  pieds  ^  les  beaux  bras , 
les  belles  mains  ^  la  belle  peau  !  la  yie  y  le  sang 
et  son  incarnat  transpirent  à  travers;  je  suis^  sous 
cette  enyeloppe  délicate  et  sensible  ^  le  cours  im-^ 
perceptible  et  bleuâtre  des  Teines  et  des  artères. 
Je  parle  dUersé  et  de  Mercure.  Les  chairs  de 
l'art  luttent  contre  les  chairs  de  Nature.  Appro^ 
chez  votre  main  de  la  toile  ;  et  vous  verrez  que 
l'imitation  est  aussi  forte  que  la  réalité^  et  qu'elle 
l'emporte  sur  elle  par  la  beauté  des  formes.  On 
ne  se' lasse  pas  de  parcourir  le  cou^  les  bras>  la 
gorge  y  les  pieds  9  les  mains  y  la  tête  dUersé.  J'y 
porte  mes  lèvres,  et  je  couvre  de  baisers  tous 
ces  charmes.  0  Mercure!  que  fais -tu?  qu'at- 
tends-tu? Tu  laisses  reposer  cette  cuisse  sur  la 
tienne ,  et  tu  ne  t'en  saisis  pas,  et  tu  ne  la  dévores 
pas?  et  tu  ne  vois  pas  l'ivresse  d'amour  qui 
s'empare  de  cette  jeune  innocente;  et  tu  n'ajoutes 
pas  au  désordre  de  son  ame  et  de  ses  sens,  le 
désordre  de  ses  vêtements  ?.  et  tu  ne  t'élances  pas 
sur  elle,  dieu  des  filoux  !..«.  Aux  traits ^de  la  pas- 
sion, se  joignent,  sur  le  visay  d'Hersé,  la  can- 
deur ,  l'ingénuité,  la  douceur  et  la  simplicité.  La 
tête  de  Mercure  est  passionnée ,  attentive ,  fine , 
avec  des  vestiges  bien  marqués  du  caractère  per- 
fide et  libertin  du  dieu.  La  chaleur  perce  à  tra- 
vers le^  pores  de  ces  deux  figures.  Oui ,  messieurs 
de  l'Académie,  je  peirsiste;  c'est,  à  mon  sens  et 

SaLOKS.   tome  II.  7 


98  SALON  0E   1767. 

au  sentiment  de  Le  Moyne^  le  plus  beau  faire 
imaginable.  Je  sentais  toutes  ces  choses^  et  j'en 
ëtaîs  transporté;  lor^ue ,  m'ëtant  un  peu  éloigné 
du  tableau  ^  je  poussai  un  cri  de  douleur ,  comme 
si  j'avais  été  heurté  d'un  coup  violent.  C'était  une 
inporrection  9  mais  une  si  eru^e  incorrection  de 
d?s$in ,  que  j'éprouvai  une  peine  mortelle  de  voir 
une  des  meilleures  compositions  du  Salon  gâtée 
par  uq  défaut  énorme.  Cette  jambe  d'Hersé  y  à 
Tei^trémité  de  laquelle  il  y  a  un  si  beau  pied  ;  cette 
jambe  étendue  et  posée  sur  le  genou  ^  sur  ce  si 
beau  f  si  précieux  genou  de  Mercure^  est  d^  qua- 
ti^  grands  doigts  trop  longue  ;  en  sorte  que  y  lais- 
sant ce  beau  pied  à  sa  place  ^  et  raccourcissant 
cette  jambe  de  son  excès  y  il  s'en  manquerait  beau- 
coup^ mais  beaucoup 9  qu'elle  ne  tint  au  corps; 
défaut  qui  en  a  entraîné  un  autre  y  c'est  qu'en  la 
suivant  sous  la  draperie  y  on  ne  sait  où  la  rap- 
porter. Certainement  ^  si  Mercure  n'a  besoin  que 
4Vne  cuisse  y  il  peut  emporter  celle-ci  sous  son 
bras  y  sans  qu'Hersé  puisse  s'en  douter.  Le  Min- 
eure est  trèi^savant  des  bras  y  du  cou ,  de  la  poi- 
trine y  des  flancs  ;^ais  on  s&at  qu'il  a  été  dessiné 
d'après  la  statue  de  Pigal.  Le  peintre  lui  a  planté 
encore  ici  deux  ailes  à  la  téte^  qui  ne  font  pas 
mieui  qu'ailleurs.  J'ai  pensé  ne  vous  rien  dire 
d'Agl^ure;  c'est  qu'elle  est  froide  ^  plate  ^  meg- 
qujine ,  raide  de  position  y  faible  de  couleur^  nulle 
d'expression.  $i  vous  pouvez  pardonner  à  cet  ou- 


SALON  DE   1767.  99 

Trage  ce  petit  nombre  de  défauts  ^Icouvrez-le  d'or 
sur  la  parok  de  Le  Moyne.  La  draperie  d'Aglaitre 
«st  large  y  simple  et  juste.  Elle  dérobe  en  partie 
des  jambes  et  des  cuisses  qu'<m  aurait  grand  pla»* 
sir  à  voir.  Le  rideau  du  fend  >  si  je  m'en  souviens 
bien ,  feit  assez  mal ,  et  n'imite  pas  trop  l'étoffe 
de  soie*  Je  ne  sais  oili  Fartiste  a  pris  l'expressiêti 
niaise  dUerse;  elle  n'est  point  du  tout  commune; 
mais  il  la  répétera  tant  dans  ses  compositions  fii«^ 
tares  9  qu'elle  le  deriendra. 

PEASÉ£ ,  APBÈS  AVOIR  DÉUVRÉ  AimaCMÈDE. 

A  droite ,  dans  des  nuages ,  le  cheval  Pégase 
qui  s'«n  retourne. 

Ces  nuages ,  qui  partait  de  l'angle  supérieur 
droit  de  la  scène  et  du  fond>  s'étendent  en  ser- 
pentant y  et  descenc^nt  jusqu'à  l'angle  inférieur 
gauche  y  où  ils  se  boursouffl^nt  à  terre  en  s'épais^ 
sissant.  Qu^est-ce  que  cela  signifie?  A  quel  propos 
cette  longue  et  lourde  traînée  nébuleuse  ?  est-oe 
Pégase  qui  l'a  laissée  après  lui?  Tout-à-fait  à 
droite  y  et  sur  le  devant  au  milieu  des  eaux  y  Iti 
rocher  auquel  Andromède  était  attachée.  Au  pied 
de  ce  rocher ,  en  allant  vers  la  gauche  y  un  plat 
monstre  d'un  vert  sale ,  fait  et  peint  à  la  manu^ 
facture  de  Nevers  y  la  gueule  béante  y  la  tête  re*- 
tournée  y  et  regardant  £roidement  la  proie  qui  lui 
est  ravie  ;  puis  un  espace  de  mer  ou  d'eaux  ternes> 
mates  y  compactes  y  qui  s'étendent  autour  du  ro* 


lOO  SALON  DE   1767. 

cher.  Vers  le  fond  et  sur  la  gauche^  aunlessus  de- 
ces,  eaux  ^  au-dessous  àt  Pégase  ^  là  traînée  nébu- 
leuse 9  un  petit  amour  tenant  le  bout  d'une  guir- 
lande de  fleurs  ;  fort  au-^ssous  de  cet  amour^  plus 
sur  le  devant  et  vers  la  gauche  >  Persée  un  pied  sur 
le.  riyage  ^  l'autre  dans  l'eau  ^  emportant  entre  ses 
bras  Audromède^  et  l'emportant  sans  passion^  sans 
chaleur,  sans  effort ^  quoiqu'il  soit  ou  doive  être 
amoureux;  et  qu'Andromède  y  bien  potelée  y  bien 
grasse ,  bien  nourrie  ^  n'ayant  rien  perdu  ni  de  ses 
chairs  ni  de  son  embonpoint  dans  sa  chaîne  et  sur 
son  rocher ,  soit  très-lourde  et  très-pesante.  Nul 
désordre  qui  marque  la  conquête,  pas  le  moindre 
trait  de  conformité  avec  un  rapt  après  un  combat. 
C'est  un  homme  vigoureux ,  qui  aide  une  femme  à 
traverser  uii  ruisseau.  Cette  Andromède  nue  est 
blanche  et  froide  comme  le  marbre.  A  son  ex- 
pression et  à  sa  longue  chevelure  blonde,  lisse  et 
séparée  sur  le  milieu  du  front ,  c'est  une  Magde- 
leine  qu'il  en  fera  quand  il  voudra.  Ce  peintre 
n'a  que  deux  ou  trois  têtes  qui  roulent  dans  la 
sienne ,  et  qu'il  fourre  partout.  Sur  le  rivage ,  à 
quelque  distance  du  groupe  d'Andromède  et  de 
Persée  ,  un  second  amour  tient  l'autre  extrémité 
de  la  guirlande  de  fleurs  qui  va  serpentant  par 
derrière  les  deux  amants  ;  en  sorte  qu'il  semble 
que  le  projet  des  deux  amours  soit  de  les  enlacer. 
Quand  je  me  représente  ce  monstre  de  faïence ,  et 
cette  grosse  épaisse  fumée  qui  coupe  la  scène  en 


SALON  DE   1767.  101 

diagonale^  et  qui  s'arrondit  à  terre  en  ballons 
sous  les  pieds  d'Andromède  ^  je  ne  saurais  m'em* 
pécher  d'en  rire.  Enttè  cet  amour  et  le  groupe 
d'Andromède  et  de  Persée  ,  tout-à-*fait  sur  le  de- 
Tant  9  il  y  a  un  petit  amour  couche  à,  terre '^  ap- 
puyé  contre  le  casque  et  l'cpëe  de  Persée ,  et  re- 
gardant tranquillement  l'enlèvementl  Tout-^-fait 
à  gauche  et  sur  le  devant ,  la  scène  se  termine 
par  des  arbres.  Persée  a  encore  un  pied  dans  l'eau  ; 
à  peine  est-il  vainqueur  du  monstre ,  pourquoi 
donc  son  épée  et  son  casque  sont-ils  à  terre?  est-ce 
ce  petit  amour  qui  l'en  a  débarrassé?  rien  né  le. 
dit;  et  c'est  une  idée  bien  tirée  par  les  cheveux  ; 
il  faudrait  que  cela  fût  évident  pour  n'être  pas 
absurde  ^  ridicule.  J'ai  vraiment  l'ame  chagrine 
de  voir  un  si  beau  faire  ^  un  moyen  aussi  rare  , 
aussi  précieux ,  si  propre  à  de  grands  effets  ,  ré- 
duit à  rien.  Le  meilleur  emploi  que  cet  homme 
pourrait  faire  de  son  tàlen^  ce  serait  de  pèindi^ 
des  têtes  en  petit  nombre  ^  beaucoup  de  bras  y  des 
pieds  et  des  mains ,  pour  servir  d'étude  aux  élèves. 

RETOUà    D'uLtSSE    ET    DE    TÉLÉMAQUE    AUPRÈS 

DE     PÉNÉLOPE. 

Tabkau  de  deux  pieds  trois  .pouces  de  large ,  sur  un  pied  dix  poncés 

de  haut.  .^ 

Si  j'entreprends  jamais  le  traité  de  l'art  de 
ramper  en  peinture^  le  herexemjîle  d'insipidité 
et  de  (*ontre-sens  ! 


10.2  SALON  DE   1767. 

A  droite  .sur  le  fond  9  porté  sur  des  niiées  et 
reaversë  en  arrière  y  rvax  bout  de  Mercure.  Ulysse 
tout  nu  y  sur  le  devant  y  se  présentant  à  Pëaâope 
assise  au-dessus  d'une  estrade  à  laquelle  on  monte 
par  quelques  degrés  j  il  tend  la  main  à  Fénétope^ 
et  il  reçoit  la  sienne.  Sur  le  fond  Télémaque  à 
deux  genoux  devant  sa  mère. 

De  cet  Ulysse  si  fin  y  si  rusé  y  d'un  caractère  si 
connu  y  et  dans  un  instant  dont  Texpresaicm  est  si 
déterminée 5  savea-vous  ce  qu'U  en  a  fait?  un 
rustine  ignoUe  y  set  et  niais.  JMtettez-lui  une  co- 
«quille  à  la  n^tain  y  et  jetez-lui  une  peau  de  mouton 
sur  les  épaules.;  et  vous  aurez, un  Saint-Jean  prêt 
à  baptiser  I^  Christ  ;  et  pourquoi  ce  personnage 
est-il  nu?  Je  ne  sais  ce  que  Pénélope  lui  tracasse 
dans,lamain. 

Ce  Télémaque  n'a  pas  quatre  ans  dé  moin^  que 
sa  mère  ;  et  puis  il  ^s<t  froid  y  plat  y  sans  caractère^ 
sans  expression^  sans  grâce ,  sans  noblesse ^  sans 
aucun,  mouvement  :  et  cela  ^  c'est  u|i  fils  qui  revoit 
sa  mère  !  c'est  un  enfant  de  boia;  il  ignwe  le  sen- 
timent de  la  nature  ;  il  n'a  ni  ame  ni  entrailles. 

Pénélope^  vue  de  profil  y  regarde  au  loin  et  mon- 
tre du  doigt  quelque  chose  ;  elle  ne  voit  ni  son  fils  ni 
son  époux;  et  voilà  ce  qu'on  appelle  l'entrevue  de 
trois  personnes  liées  par  les  rapports  les  plus 
4ou$  9  le.$  pl};ç  yioljçqts  y  }es  plus  sacrés  de  la  vie. 
C^est  là  \\^  père  I  c'e&t  1^  un  fils  !  c'est  là  une  mère  ! 
un  fils  qui  a  couru  les  plus  grands  périls  pour 


SALON  DE   1767.  loS 

retrouver  scm  père  !  un  père  qui ,  apf es  arvoir  ex- 
pose cent  Md  fta  vie  pendant  la  duréèf  â*ixiït 
guerre  longue  et  cruelle  ,  a  ëtë  potirsuivî  sur  les 
mers  et  sur  les  terres^  par  là  colère  des  dieux  gttî 
s'étaient  plu  à  mettre  sa  constance  à  toutels  les 
épreuves  possibles!  une  mère^  uÈte  épouse  ^i 
croyait  avoir  perdtt  son  fiU  et  Son  ëpoux ,  cft  qili 
avait  souffei^  pendant  son  absence  toiiteà  les  iji- 
solence^  d'ta&e  multitude  de  prîhceà  voisttts  !  Est- 
ce  que  celle  femme  ne  devait  pas  s^  troiilver  mal 
entre  les  bràs^  dé  son  fils  et  dfe  son  épou-i  ?  Est-^ce 
que  cet  ^pèttx  la  ^outènaht  ne  devait  pas  me  mon- 
trer la  feiid^eâ^ ,  l'intérêt,  la  joie  dans  toute  leur 
énei^ié?  Est-ce  que  cet  ènlairt  iié  detàit  pas  tériîr 
une  des  n^l^ins desH  inèt*e ,  la dévoret* et  l'arfô^r 
de  larmes?  Êé  tableau,  mon  arâî ,.  est  lé  àôéa^. 
de  là  bêtise  de  La  Gi*ënée ,  sceau  (pie  rîéfn'  ne 
rompra  jamais.  Trompé  par  le  chdrtne  clé  stifr 
pinceau  >  et  pax^  son  â^ccèâ  dài^s  des  petite^  s^ëts 
tranquilles  ,  où  rimagii^ation  est  séeoui?ù^  par 
cent  modèles  supérieurs,  j'avais  dit  de  lui  (i): 
Magnœ  spes  altéra  Ronue.  Je  me  réti'acte.  Que 
les  artistes  se  prosternent  tant  qu'ils  voudront  de- 
vant soti  ehevalet;  pour  nous,  qui  exigeons qpa'une 
scèiMS  aikssF  intéi^ssantoi  s'adresse  k  notre  oeeur  y 
qu'elle  ndust  émeulve  ,  qu'elle  fasse  coul)éf  iros 
larmeè»,  nous  :  ci'acherons  sur  la  toile.  •— Quov  ! 
s«r  eettd  Pënéiope  ?  sur  cette  fi^re  la  plis  beltby 

(i)  SM«n  èë  1^65  ,  tome  VIII ,  pa^.  i4o.  Ëmt«.  * 


io4  SALOM  DE  1767. 

peai-étre  ^  qa'ily  aitauSalon?  Voyes  donc  ce  beaa 
caractère  de  téte^  de  noblesse^  cette  belle  dra- 
perie^ ces  beaux  plis^  voyez  donc —  Je  vois 

qu'en  effaçant  ces  deux  plates  figures  qui  sont  à 
c6té  d'elle^  l'asseyant  sur  un  trépied ,  j'aurai  d'ex- 
pression^ d'attitude  ^  d'action ,  d'ajustement^  une 
sublime  pythonisse.  Je  vois  qu'en  laissant  à  côté 
d'elle  ces  deux  figures  ^  mais  leur  donnant  l'atten- 
tion et  le  caractère  qui  conviennent  au  moment^ 
vous  en  ferez  une  sibylle  qu'ils  auront  interrogée, 
et  qui  leur  montre  du  doigt  dans  le  lointain  les 
bonnes  ou  mauvaises  aventures  qui  les  attendrît» 
J'aimerais  encore  mieux  ce  sujet  travesti  en  ridi- 
cule, à  la  manière  flamande;  Ulysse,  vieux  bon- 
homme ,  de  retour  de  la  campagne  ,  en  chapeau 
pointu  sur  la  tête ,  l'épée  pendue  à  sa  boutonnière, 
et  l'escopette  accrochée  sur  l'épaule;  Téléma^que 
avec  le  tablier  de  garçon  brasseur ,  et  Pénélope 
dans  une  taverne  à  bière,  que  cette. froide,  imper- 
tinente et  absurde  dignité. 

RENAUD  ET  ARMIÛE. 
Petit  tableau. 

A  gauche  du  tableau,  ou  à  droite  du  spectateur, 
un  bout  de  paysage ,  des  arbres  bien,  verts,  d'un 
vert  bien  égal ,  bien  lourd ,  bien  épais  :  on  ne 
saurait  plus  mal  touché.  Au  pied  de  ces  vilains 
arbres ,  Un  bout  de  roche.  Sur  ce  bout  de  roche 
un  riche  coussin  ,  sur  ce  riche  coussin  Àrm  ide 


é 

SALON  DE   1767.  io5 

assise;  elle  est  triste  et  pensîye;  elle  a  pressenti 
l'inconstance  de  Renaud.  Un  de  ses  bras  tombe 
mollement  sur  le  coussin  ;  Fautre  est  jeté  sur  les 
épaules  de  Renaud  y  sa  tête  est  penchée  sur  celle 
du  guerrier  volage  :  on  ne  la  yoit  que  de  profil. 
Renaud  est  à  ses  genoux  :  on  le  voit  de  face.  Sa 
main  gauche  ya  chercher  celle  d'Armide  ;  sa  main 
droite  ^  s'approchant  de  sa  poitrine  ^  est  dans  la 
position  d'un  homme  qui  fait  un  serment.  Ses 
ye.ux  sont  attachés  sur  les  yeux  d'Armide.  La  terre 
autour  d'eux  est  jonchée  de  roses  ^  de  jonquilles  % 
de  fleurs  qui  naissent  et  qui  s'épanouissent.  J'au- 
rais  mieux  aimé  qu'elles  fussent  inclinées  sur  leur 
tige  y  et  commençassent  à  se  faner  ;  Greuze  n'y 
aurait  pas  manqué.  On  yoit  aux  pieds  de  Renaud^ 
plus  yers  la  gauche  y  un  jeune  amour  debout^  son 
carquois  sur  le  dos  *^  ses  ailes  déployées  5  son  ban- 
deau releyé^  montrant  à  un  de  ses  û'ères  étendu 
à  terre  et  désolé ,  la  passion  de  Renaud  pour  Ar- 
mide.  Tout-à-;fait  à  gauche  sur  le  fond.^  deux  au- 
tres amours  occupés^  l'un  debout ^  à  soutenir  le 
bouclier  de  Renaud^  l'autre  juché  sur. un  arbre ^ 
à  le  suspendre  à  des  branches  :  puis  un  autre  hoMt 
de  paysage^  des. arbres  aussi  monotones^  aussi 
lourds.,  aussi  compa^^tes  que  ceux  de  la  droite. 
Au-delà  de  ces  arbres^  un  peu  dans  le  lointain^ 
une  portion  du  palais  d'Armide.  J.'enr^ge,  mon 
ami ,  je  crois  que  si  ce  maudit  La  Grénée  était  là  , 
je  le  battrais.  Eh  !  chienne  de  bête,  si  tu  n'as  j>as 


tOÔ  SALON  DE   1767. 

d'idées^  que  û'cn  vas-tu  chetcker  chez  ceux  qui  en 
ont,  qui  t'aiment,  qui  estiment  ton  talent ,  et  qui 
t'en  souffleraient.  Je  sais  bien  qu'en  peinture  ainsi 
qu'en  littérature ,  on  ne  tire  pas  grand  parti  d'une 
idëe  d'emprunt  ;  mais  cela  vaut  encore  mieux  que 
rien.  Froide,  mauvaise,  insignifiante  composi- 
tion. Renaud,  gros  valet,  joufflu,  rebondi^  sans 
grâce,  sans  finesse  ,  sans  autre  expression  que 
celle  de  ces  drôles ,  de  ces  gros  réjouis,  qui  rient 
par  éclats ,  qui  font  tenir  à  nos  fillettes  les  côtés 
de  rire ,  et  qui  les  croquent  tout  en  riant  :  Ar- 
mide ,  à  l'avenant.  Terrasse  froide  et  dure ,  d'un 
vert  tranchant  qui  blesse  la  vue  j  arbres  et  paysa- 
ges détestables  ;  scène  insipide  d''opérà  ;  c'est  Pîlot 
et  mademoiselle  Dubois  (i);  ni  esptit,  ili dignité, 
ni  passion  ,  ni  poésie,  ni  mensonge ,  ni  vérité.  Ça, 
maître  La  Grénée ,  car  je  ne  t'àppcîlléraî  jamais 
autremfent ,  place-toi  devant  ton  propre  ouvrage; 
et  dis-ilioi  ce  que  tu  ett  pemes.  Est-ce  làtcé  fier, 
ce  terrible  Renaud ,  cet  Achille  de  l'armée  de 
Godèfrbi ,  ce  charmant  et  vdlage  guerrier  du 
Tasse  ?  Eàt-ce  là  cette  enchanteresse  qui,  traver- 
sant le  camp  desf  chrétiens  ,  y  sème  l'amôttr  et  la 
jalousie ,  et  divise  toute  une  armée?  flmnitie  de 
glace ,  artiste  dé  marbre ,  c'est  entre  tes  mahis 
que  la  magicienne  a  bien  perdu  sa  baguette. 
Comme  elle  est  sage  !  comme  elle  e^  modeste  F 
comme  eMe  est  bien  enveloppée!  Maître  La  Gré- 

(i)  Acteurs  de  repéra.  Édit'. 


I 
I 

I 

i     • 


SALON  DE   1767.  107 

née  y  mais  rons  n'àrez  (k»c  pM  la  moitidre  ivlée 
de  la  coquetterie  ^  des  artifices  d'uûe  femme  per- 
fide qui  cherche  a  tromper,  à  séduire ,  à  retenir, 
à  rechaufier  tm  amant?  vous  n'avez  donc  jamais 
m  couler  ces  larrmes  de  crocodile^ ...  Eh  !  rt  t>ien , 
moi  !  CombieB  de  fois  '  une  de  ces  larmes  arra- 
chées de  Foevl  à  force  de  le  frotter ,  m'en  ont  fait 
répandre  de  vraies ,  et  éteignirent  les  transports 
de  la  colère  la  mieur  méritée ,  et  me  renchatnè* 
rent  sous  des  liens  que  je  détestais  I  Que  tous 
peignez  mal ,  M«  La  Gréuée;  mais  qtEie  vous  êtes 
heureux  d'ignorer  tout  cela  !  Mon  ami ,  faites  des 
petits  Saint*- Jean  ^  des  Ënfaot-Jésas  et  des  Vier- 
ges ;  mais  ^  croyeS'^moi ,  laissez  lit  les  Renaud  , 
les  Armide ,  les  Mrfdor ,  les  AngiSique  et  kfs  Ro- 
land. 

LA  POÉSIE  ET   LA  PHILOSOPHIE. 

I  ... 

Denx  petits  tabkinx. 

Ces  deux  petits  tableftox  m'appsfrtietitieM  ;  et 
f  on  prétend  c|u'its  sont  très^j<)lis.  C'est  aussi  mon 
avis. 

L'un  montre  auefemfme  cotironnée  de  lauriers,' 
la  tête  et  les  regards  tournés  vers  le  eiel  y  éam 
jBOÊk  accès  de  verve.  A  sa  droite  est  tm  bout  d«  che- 
val Pégase  assez  mal  touché. 

'  Diderot  imite  ici ,  et  traduit  même  à  sa  manière ,  c^est-a-dire 
assez  Bbrement ,  un  beau  passage  de  la  première  scène  de  VEunu'^ 
^ece  de  Térence.  N. 


io8  SALON  DE  17Ô7. 

.  L'autre  représente  une  femme  sérieuse  >  pea-^ 
sive,  en  méditation  ^  le  coude  posé  sur  un  l)iu*eau^ 
et  la  tète  appuyée  sur  sa  main.  Puisqu'il  n'y  a 
qu'un  jugement  sur  ces  deux  morceaux ,  et  qu'il» 
sont  à  moi  5  il  serait  dans  l'ordre  que  j'en  ifgno- 
rasse  ou  que  j'en  celasse  les  défauts  ;  mais  dans 
les  arts  ^  comme  en  amour,  un  bonheur  qui  n'est 
fondé  que  sur  l'illusion  ne  saurait  duï^r.  Mes 
amis,  faites  comme  moi,  voyez  votre  maîtresse 
telle  qu'elle  est.  Voyez  vos  statues ,  vos  tableaux, 
vos  amis  tels  qu'ils  sont;  et  s'ils  vous  ont  enchanté 
le  premier  jour ,  le  charme  durera.  Je  me  sou- 
viens qu'une  femme ,  qui  doutait  un  peu  de  la 
bonté  de  mes  yeux ,  me  demanda  son  portrait  que 
j'entamai  sur-le*champ  /  et  qu'elle  n'eut  pas  le 
courage  de  me  laisser  finir;  elle  me  ferma  la 
bouche  avec  une  de  ses  mains  ;  cependant  je  l'ai- 
mais bien.  Mes  deux  petits  tableaux  sont  bien 
coloriés ,  surtout  la  Philosophie;  ils  ne  manquent 
pas  d'expression  ,  surtout  la  Philosophie  dont  les 
accessoires ,  les  livres ,  le  bureau  et  le  reste  sont 
encore  précieusement  finis.  Mais  le  bras  droit  de 
la  Poésie ,  dont  la  maiu  gauche  est  très-belle. — 
Eh  bien  !  ce  bras  droit? — ^A quelque  incorrection 
^ui  me  blesse  ;  et  ceUx  de  la  Philosophie  sont 
d'une  servante  ;  et  puis  les  deux  figures ,  surtout 
celle-ci ,  ont  un  caractère  domestique  et  commun 
qui  ne  convient  guère  à  des  natures  idéales ,  abs- 
traites ,  symboliques ,  qui  devraient  être  grandes, 


SALON  DE   1767.  109 

exagérées  et  d'un  autre  monde.....  Une  femme 
qui  compose  y  i^est  pas  la  Poésie  fvme  femme  qui 
médite ,  n'est  pas  la  Philosophie.  Outre  l'action 
propre  à  l'état^  il  y  a  la  physionomie. — Et  ils  vous 
plairont  toujours  ces  petits  tableaux? — Je  le  crois. 
— Et  cette  amie  qui  vous  ferma  la  bouche ,  vous 
plaît-elle  encore  ? — ^Plus  que  jamais. 

UNE    BAIGNEUSE. 
Petit  tablean. 

Sur  le  fond 9  un  froide  lourd  et  vilain. paysage 
collé.  Les  enlumineuses  du  bas  de  la  rue  Saint- 
Jacques  f  à  six  liards  la  feuille  ^  ne  font  ni  mieux 
ni  plus  mal.  A  droite  >  sur  Le  fond^  un  amour 
monotone  9  non  aveugle  ^  mais  les  yeux  pochés  y 
plats  y  de  bois  découpé.  Â  gauche  ^  la  Baigneuse 
assise  ;  elle  est  sortie  de  l'eau;  elle  s'essuie.  Com- 
ment-une semblable  figure  peut-elle  intéresser? 
Par  la  beauté  des  formes,  par  la  volupté  de  la 
position  y  par  les  charmes  de  toute  la  personne  ; 
et  c'est  une  grosse,  grasse  créature,  sans  élégance, 
sans  attraits ,  lourde ,  épaisse  f  et  puis  sur  ses 
épaules ,  la  répétition  de  la  tête  de  la  Susanne  et 
de  la  Magdeleine  du  dernier  Salon  (i);.  elle  est 
ceinte  d'un  gros  linge ,  elle  a.  les  jambes  croisées, 
et  au  bout  de  ces  jambes ,  deux  pieds  rouges  : 
paiivre,  très-pauvre  chose;   Baigneuse  à  fuir. 

(1)  Salon  de  1765,  OEuvresde  Diderot,  tome  Viïi,  page  i53. 

Édit». 


IIO  SALON  DE   1767. 

Les  eaux  du  bain  sont  sur  le  dtYant  ^  et  ces  eaut 
peintes  comme  à  Fordinaire. 

LA    TÊTE   DE    POMPÉE    PRESENTEE    A    CÉSAR. 

Talilfaii  cciauc,  de  nevf  pimlt  trois  povce»  de  hmtf  tor  qipltê  pîcd» 

onze  pouces  de  large.  Pour  sa  majesté  le  rpi  de  PolQgne. 

Je  ne  sais  quel  pape  demanda  à  soft  camërier 
quel  temps  il  faisait.  Beau  ,  lui  répondit  le  ca- 
mërier^ quoiqu'il  plût  à  yerse.  Mon  ami  y  je  ne 
yeux  pas  y  si  je  yais  jamais  à  Varsoyie ,  que  sa 
majesté  le  roi  de  Pologne  me  prenne  par  une 
oreille ,  et  me  conduisant  devant  ce  tableau  ^  me 
dise ,  comme  le  Saint-Père  dit  à  son  camérier  y  en 
le  menant  à  la  fenêtre ,  pedi  coglione*  Que  les  sou* 
yeraîns  sont  à  plaindre  !  on  n'ose  pas  seulement 
leur  dire  qu'il  pleut  ^  quand  ils  veulent  du  beau 
temps- 
La  forme  de  ce  tableau  est  ingrate  ;  il  faut  en 
convenir.  La  scène  se  passe  sur  deux  barques^  aux 
environs  du  phare  d'Alexandrie.  On  voit  ce  phare 
à  gauche.  Plus  sur  le  fond  ^  du  même  côté  y  une 
pyramide.  C'est  à  quelque  distance  du  premier 
de  ces  deux  édifices  que  les  barques  se  sont  ren- 
contrées. Vers  le  milieu  de  celle  qui  est  à  gauche^ 
sur  le  devant  y  un  esclave  basané  et  presque  nu  y 
tient  d'une  main  la  tête  par  les  cheveux  et  le 
linge  qui  l'enveloppait  ;  de  l'autre  y  il  la  porte  en 
devant.  Le  linge  est  ensanglanté.  L'envoyé^. placé 
un  peu  plus  sur  le  fond ,  et  vers  la  pointe  de  la 


SALON  DE  1767.  m 

ht^Vifo^,  la  tête  penchée  ^  uoe  màia  rapprochée  de 
la  poitrine  >  et  l'autre  disposée  à  recouvrir  la  tète 
de  son  yoile.  Je  ne  sais  si  ^  depuis  que  j'ai  tu 
cette  composition^  l'attiste  n'a  rien  cbaogé  à 
l'action  de  cette  figure.  César  est  debout  sur 
l'autre  harque.  Sou  expression  est  mêlée  de  dou* 
leur  et  d'indignation.  Une  larme  yraie  ou  fausse 
lui  tombe  de  l'œil  :  il  interposa  sa  niain  droite 
entre  ses  regards  et  la  tête  de  Pompée.  La  raideur 
de  son  autre  bras ,  et  son  poing  fermé  ^  répon* 
dent  fort  bien  à  l'expression  du  reste  de  la  figure. 
U  y  a  derrière  César  un  beau  jjeune  chevalier  ro^ 
main  assis;  il  a  les  yeux  attachés  sur  la  tête.  De-^ 
bput ,  derrière  Cé^ar  et  ce  chevalier,  tout-à*iait 
adroite ,  un  vieux  chef  de  légion  regarde  le  mém^ 
objet  avec  une  attention  et  une  surprise  mêlées 
de  douleur.  Dans  l'autre  barque  ,  autour  de  l'es-r 
clave  ,  l'artiste  a  placé  des  vases  précieux  et 
d'autres  présents.  Tout-à-fait  à  gauche ,  sur  l'ex- 
trémité de  la  toile ,  dans  la  demi-teinte ,  un  com- 
pa^M>n  de  Menodote  :  il  est  debout ,  il  écoute. 

L'artiste  a  tant  consulté  ,  si  changé ,  si  tour-^ 
mente  sa  composition ,  que  je  ne  sais  plus  ce  qu'il 
en  reste.  Je  la  jugerai  donc  telle  qu'elle  était , 
puisque  j'ignore  ce,  qu'elle  est. 

Le  faire  est  de  La  Grénée ,  c'est-*à-dire ,  qu'en 
général  il  est  beau  et  très->beau.  Cette  Tête  de 
Pompée  y  qui  devait  être  si  grande ,  si  intéres-^ 
santé ,  si  pathétique  par  son  caractère ,  est  petite 


112  SALON  DE   1767. 

et  mesquiae.  Je  ne  lui  youdrais  pas  la  bouche 
béante  ^  ce  qui  serait  hideux  ;  mais  je  ne  ia  lui 
Toudrais  pas  fermée ,  parce  que  les  muscles  s'é- 
tant  relâchés  ^  elle  a  dû  s'entr'ouyrir. 

Lorsque  j'objectais  à  La  Grénée  la  petiteàse  et 
le  mesquin  de  cette  tête ,  il  me  répondit  qu'elle 
était  plus  grande  que  nature.  Que  youIcz-tous 
obtenir  d'un  artiste  qui  croit  qu'une  tête  grande  y 
c'est  une  grosse  tête  ;  et  qui  vous  répond  du  to-^ 
lume  >  quand  vous  lui  parlez  du  caractère  ? 
.  L'esclave  qui  la  présente  est  excellent  de  des-* 
sin  et  d'expression.  Il  a  les  regards  attachés  sur 
César^  dont  l'indignation  pénètre  d'effroi. 

Il  y  a  bien  quelque  embarras ,  quelque  per- 
plexité y  mais  trop  peu  marqués^  pour  le  mauvais 
accueil  qu'on  lui  fait  ^  sur  le  visage  dé  l'envoyé 
qui  présente  la  tête.  Il  regarde  Gésar;  ce  qu'il 
ne  devrait  pas.  U  me  semble  que  celui  qui  entend 
ces  mots  :  «  Qui  est  votre  maître  i  pour  avoir  osé 
((  un  pareil  attentat  ?  »  doit  avoir  les  yeux  baissés. 
Je  lui  trouve  l'air  hypocrite  et  faux.  Du  reste ,  il 
esttrèsrbien  drapé  et  trè^-bien  peint;  on  ne  peut 
pas  mieux  « 

,  Je  n'ai  rien  à  dire  de  César;  et  c'est  peut-être 
en  dire  bien  du  mal.  U  me  semble  un  peu  guindé 
et  raide.  La  larme  qui  coule  sur  sa  joue  est  fausse. 
L'indignation  ne  pleure  pas;  et  d'ailleurs  la  sienne 
est  un  peu  grimacière. 
.  11  y  a  certainement  des  beautés  dans  ce  mor- 


\ 


SALON  DE    1767.  ilS 

eeàviy  mais  de  techniques  ,  et  par  coiisë<(uent  peu 
faites  pour  être  senties  ,  au  lieu  que  les  défauts 
sont  frappants. 

Premièrement,  rien  n'y  répond  à  l'imiportance 
de  la  scène.  Il  n'y  a  nul  intérêt.  Tout  est  d'un  ca- 
ractère petit  et  commun.  Cela  est  muet  et  froid. 

Secondement ,  et  ce  vice  est  surtout  sensible , 
au  côté  droit  de  la  composition ,  le  César  est  isolé; 
le  jeune  chevalier  assis  est  isolé  ;  le  vieux  chef  de 
légion  est  isolé.  Rien  ne  fait  groupe  ou  masse ,  ce 
qui  rend,  cette  partie  de  la  scène  pauvre ,  vide  et 
maigre. 

Troisièmement ,  toutes  ces  natures  sont  trop 
petites  9  trop  ordinaires;  il  me  les  fallait  plus 
exagérées ,  moins  comparables  à  moi.  Ce  sont  de 
petits  pei^onnages  d'aujourd'hui. 

Quatrièmement,  on  ne  pouvait  mettre  trop  de 
simplicité,  de  silence  et  de  repos  dans  cette  scène. 
Autre  raison  pour  en  exagérer  davantage  les  ca- 
ractères. Point  de  milieu,  ou  de  grandes  figures, 
et  jpeu  d'action  ;  ou  beaucoup  d'action ,  et  des 
figures  de  proportion  commune  ;  et  puis ,  il  fallait 
penser  que  le  simple  est  sublime  ou  plat. 

Une  observation  assez  générale  sur  La  Grénée, 
c'est  que  son  talent  diminue  en  raison  de  l'éten- 
due de  sa  toile.  On  a  tout  mis  en  oeuvre  pour  l'é- 
chauffer, lui  agrandir  la  tête ,  lui  inspirer  quel- 
ques concepts  Hauts.  Peines  perdues.  Je  disais  à 
madame  Geoffrin ,  qu'un  jour  Roland  prit  un  ca- 

SaI.OII8>    TOMl  II.  8 


Il4  SALON  D£  1^67. 

jmciD  par  la  barbe  >  et  qu'après  l'avoir  bien  fait 
tourner^  il  le  jeta  à  deux  milles  de  là  ^  où  il  ne 
tomba  qu'un  capucin. 

Si  La  Grenée  ayait  pense  à  choisir  des  natures 
moins  communes  ;  s'il  avait  pensé  à  donner  plus 
de  profondeur  à  sa  scène  ;  s'il  avait  eu  plus  de 
3pectateur8 ,  plus  d'incidents  >  plus  de  variétés  y 
quelques  groupes  ou  masses  3  tout  aurait  été 
mieux*  Mais  l'étendue  de  la  toile  le  permettait*^ 
elle  ?  On  le  verra  à  l'article  de  S.  François  de 
Saiea  agonisant  ^  peint  par  Du  Rameau* 

le  dauphin  mouraiit^  environné  dç  sa  famille.  le 
duc  de  bourgogne  lui  présente  la  couronne  de 
l'immortauté. 

Tableau  de  «juatre  pieds  de  haut^  sur  tfoîs  pieds  de  lacge,  coiuposé  et 
commandé  par  M.  le  duc  de  La  Vauguyon. 

Ab  !  mon  ami^  combien  de  beaux  pieds  ^  de 
belles  mains  y  de  belles  chairs^,  de  belles  dra- 
peries ^  de  talent  perdu!  Qu'on  me  porte  cela 
sous  les  charniers  des  Innocents  ;  ce  sera  le  plus 
bel  ex  poto  qu'on,  y  ait  jamais  suspendu. 

Un  grand  rideau  s'est  levé ,  et  l'on  a  vu  le  Daw- 
phin  moribond  y  étendu  sur  son  lit  y  le  corps  à 
demi*nu« 

Cette  idée  du  dauphin  derrière  le  rideau  a  fait 
fortune.  Le  dauphin  a  passé  toute  sa  vie  derrière 
un  rideau,  et  un  rideau  bien  épais  :  c'est  Thomas 
qui  l'a  dit  en  prose  ;  c'est  moi  qui  l'ai  dit  en  vers  ; 


SALON  DE   1767.  îi5 

cW  Cockin  qui  Ta  dit  en  gravure;  c^est  La  Gré- 
née  qui  it  dit  et  peinture  9  d'après  M.  de  La  Yau- 
guyon  y  qui  lai  aVait  appris,  à  se  tenir  là. 

Sa  femme  est  assise  à  côte  de  lui ,  dans  un  fau- 
teuil. 

La  France ,  triste  et  pensive ,  est  debout  à  son 
chevet. 

Un  des  enfants ,  avec  le  cordon  bleu  ,  a  la  tête 
penchée  dans  le  giron  de  sa  mère. 

Un  second ,  avec  le  cordon  bleu ,  est  debout  au 
pied  du  lit. 

Un  troisième ,  avec  le  cordon  bleu ,  est  penche 
sur  le  pied  du  lit. 

Le  petit  duc  de  Bourgogne ,  tout  nu ,  mais  avec 
le  cordon  bleu ,  suspendu  dans  les  airs  au  centre 
de  la  toile ,  environné  de  lumière ,  présente  la 
couronne  éternelle  à  son  père. 

Il  n'y  a  certainement  que  son  père  qui  Taper- 
çoive ,  car  sott  apparition  ne  fait  pas  la  moindre 
sensation  sur  les  autres. 

Cette  merveilleuse  composition  a  été  imaginée 
et  commandée  par  M.  le  duc  de  La  Vauguyon  ; 

f  Rare  et  sublime  effort  d'une  imaginative ,' 

Qui  ne  le  cède  en  rien  à  personne  qui  vive  (i)  ! 

•  •  • 

On  s'était  d'abord  adressé  à  Greuze^  Cel%ii-€i 
répondit  que  ce  projet  de  tableau  était  fort  beau  , 
mais  qu'il  ne  se  sentait  pdsle  talent  d'eu  faire  quel^ 

(i)  MoLiiHE,  ^^towr^s?!,  acte  m;  sèène  V.  Éftjt». 

8. 


li6  SALON  DE   1767. 

que  chose.  La  Gréoée^  plus  avide  d'argent  que 
Greuze^  et  c'est  beaucoup  dire^  et  moios  jaloux 
de  gloire  ^  s'en  est  chargé.  Je  m'cD:  réjouis  pour 
Greuze.  Je  vois  que  l'argent  n'est  pourtant  pas  la 
chose  qu'il  estime  le  plus. 

Revenons  au  tableau  que  M.  de  La  Vauguyon 
se  propose  de  consacrer  à  la  mémoire  d'un  prince 
qui  lui  fut  cher,  et  qui  lui  permet  ^  en  dépit  de 
son  père  y  d'empoisonner  le  cœur  et  l'esprit  de 
ses  enfants  de  bigoterie  ^  de  jésuitisme  >  de  fana- 
tisme et  d'intolérance.  A  la  bonne  heure.  Mais  de 
quoi  s'avise  cette  tête  d'oison-là  y  d'imaginer  upe 
composition ,  et  de  vouloir  commander  à  up  art 
qu'il  n'entend  pas  mieux  que  celui  d'instituer  un 
prince?  Hue  se  doute  donc  pas  que  rien  n'est  si  diffi- 
cile que  d'ordonner  une  composition  en  général  ^ 
et  que  la  difficulté  redouble  lorsqu'il  s'agit  d'une 
scène  de  moeurs  l  d'une  scène  de  famille  ^  d'une 
dernière  scène  de  la  vie ,  d'une  scène  pathétique. 
Il  a  vu  tous  ses  personnages  sur  la  toile  aussi 
plats^  qu'il  les  aurait  vus  sur  le  théâtre  du  nionde, 
si  bonne  nature  et  si  bonne  fortune  ne  s'y  fussent 
opposées;  et  La  Grénée  l'a  bien  secondé.  Mon- 
sieur le  duc ,  vous  avez  promis  à  l'artiste  ,  com- 
bien ?  mille  écus  ?  Donnez-en  deux  mille  ,•  et  cou- 
rez vous  cacher  tous  deux. 

Il  y  a  peu  d'hommes  ,  même  parmi  les  gens  de 
lettres^  qui  sachent  ordonner  un  tableau.  De- 
mandez à  Le  Prince,  chargé  par  M.  de  Saint-Lam- 


SALON  DE   t7«7.  I17 

bert  y  homme  d'esprit ,  certes  s'il  en  fut^  4e  la 
composition  des  figures  qui  doivent  dëcorer  son 
poème  harmonieux ,  monotone  et  froid  des  Sai-- 
êons.  C'est  une  foule  de  petites  idées  fines  qui  ne 
peuvent  se  rendre ,  ou  qui  j  rendues  y  seraient  sans 
effet.  Ce  sont  des  demandes  9  ou  folles ,  ou  ridi- 
cules,  ou  incompatibles  avec  la  beauté  du  tech- 
nique. Cela  sera  passable ,  écrit;  détestable , 
peint  :  et  c'est  ce  que  mes  confrères  ne  sentent  pas. 
Us  ont  dans  la  tête  ^ 

Ut  pictura ,  -  pœsis  erit  (  i)  ; 

et  ils  ne  se  doutent  pas  qu'il  est  encore  plus  vrai 
que  ut  poesis  pictura  non  erit.  Ce  qui  fait  bien  en 
peinturé  "*  fait  toujours  bien  en  poésie;  mais  cela 
n'est  pas  réciproque.  J'en  reviens  toujours  au 
Neptune  de  Virgile , 

:  .   .  .  Summa  placidum  caput  extulit  unda  (3). 

Que  le  plus  habile  artiste  ^  s'arrêtant  strictement 
à  l'image  du  poète  ^  nous  montre  cette  tête  si 
belle  y  si  noble  y  si  sublime  dans  l'Enéide;  et  vous 
verrez  son  effet  sur  la  toile.  Il  n'y  a  sur  le  papier 
ni  imité  de  temps ,  ni  unité  de  lieu  ,  ni  unité  d'ac- 
\  tion.  Il  n'y  a  ni  groupes  déterminés  ^  ni  repos 
marqués^  ni  clair-obscur^  ni  magie  de  lumière , 

(i)  HoKÀT.  de  ArL  PoeL  T.  2B9.  iÉoiT*. 

'  Gonfërex  ici  ce  que  Diderot  a  dit  sur  le  même  sujet  dans  la 
Lettre  sur  les  Sourds  et  Muets,  pag.  ao8*et  ïmv,  de  la  première 
ëdition.  N. 
'  (3)  VuoiL.  JEneid\  lib.  i,  y-  i3i.  Èdit". 


y\^  SALON  DE   1767. 

Qi  iiiteUîgeMe  cl'om]»^es  ^  m  teintes.^  ni  demi- 
%em^  >  ni  pedrspectiye  >  ni  plans*  Uimaginatitm 
p^S9e  rapidement  d^imaige  en  image  ;  son.  ϔl  em-' 
^j^afise  touit  à  la  Ibis.  Si  elle  discerne  des  plans  , 
«lier  np  les  gradue  ni  ne.  les  établit;  elle  s'enfbn- 
cet^a  tout  à  coup  à  des  distaaces  immenses;  tout 
à  coup  elle^  r^i^dra  sm  eUe-^mème  avec  la 
ni^me  rapidité  ^  et  pressera  sur  ^ous  les  objets. 
Elle  ne  sait  ce  que  c'est  qu'harmonie  ^  cadence  ^ 
balance;  elle  entasse^  elle  confond 5  elle  meut^ 
elle  àpph)che ,  elle  éloigne  ,  elle  mêle  ^  elle  co- 
lore comme  il  lui  plaît.  Il  n'y  a  dans  ses  compo* 
çitiojps  ni  i;ipM)notonie ,  ni  cacophonie ,  ni  y  ides,  du 
ipoins  à  la  manière  dont  la  peinture  l'entend*  U 
n'en  est  pas  ainsi  d'un  art  où  le  moindre  inter^ 
valle  mal  ménage  fait  un  trou  ;  où  une  figure  trop 
éloignée  ou  trop  rapprochée  de  deux  autres,  al- 
lourdit  ou  rompt  une  masse  ;  où  un  bout  de  linge 
chiffonné  papillote;  où  un  faux  pli  casse  un  bras 
ou  une  jambe  ;  où  un  bout  de  draperi^  mal  co- 
lorié désaccorde  ;  où  il  ne  s'agit  pas  de  dire  :  Sa 
bouche  était  ouverte,  ses  cheveux  se  dressaient 
sur  son  front ,  les  yeux  lui  sortaient  de  la  tête  ,. 
ses  muscles  se  gonflaient  sur  ses  joues ,  c'était  la 
fureur;  mais ,  où  il  faut  rendre. toutes  ces  choses  ; 
où  il  ne  s'agit  pas  de  dire^  mais  où  il  faut  &ire  ce 
que  le  poète  dit  ;  9Ù  tout  doit  être  pressenti,  pré- 
paré f  sauvé  y  montré ,  annoncé  ,  et  cela  dans  la 
composition  la  plus  nombreuse  et  la  plus  eom-* 


r 


SALON  DE  1767.  119 

pliquëe  y  la  scène  là  plus  variée  et  la  plus  tuaml-» 
tneuse  ^  au  siilieu  du  plus  grand  désordre  ^  daos 
une  tempête  9  daus  le  tamalte  d'un  incendie^  d«B8 
1^  horreurs  d^une  bataille.  L^étendue  et  la  teinte 
de  la  nue  5  Tétendûe  et  la  teinte  de  la  pous^ère 
eu  la  fumée  j  sont  déterminées. 

Chardin  ^  La  Grénée  ^  Greuze  ^  et  d'autres  5 
m'ont  assuré  (  et  les  artistes  ne  flattent  point  les 
littérateurs  )  que  j'étais  presque  le  seul  d'entre 
ceux-Kïi  dont  les  images  pouvaient  passer  sur  la 
toile  5  presque  C(Hixme  elles  étaient  ordonnées 
dans  ma  tête. 

La  Grén^  liie  dit  :  Donmes&^moi  un  sujet  pour 
la  Paix  5  et  je  lui  répondis  :  Montres^^moi  Mars 
couvert  de  sa  cuirassé  ^  les  reins  eeints  de  son 
épée^  aa  tête  belle>  noble, itère ^  échevelée.  Pla- 
çai debout  à  son  côté  Vénus  ^  mais  Vénus  nue  ^ 
grande  ^  divine,  voluptueuse  \  jetez  mollement  un 
de  ses  bras  autour  des  épaules  de  son  amamt^  et> 
qu'eu  lui  s(»unant  d'un  souris  enchanteur  j  eUe 
lui  montre  la  seule  pièce  de  aon  armure  qui  lui 
manque ,  son  casque ,  dans  lequel  ses  pigeoos  ont 
fait  leur  nid*  J'entends  ,  dit  le  peintre  ;  on  verra 
quelques  brins  de  paille  sortir  de  dessous  la  £3-^ 
mdle  ^  le  mâle ,  posé  sur  la  visiène ,  fera  seBtv»- 
nelle  ;  «t  mon  tableau  sera  £dt. 

Grreuze  me  dit  :  Je  voudrais  bien  peindre  une 
femme  toute  nue ,  sans  blesser  la  pudeur  ;  et  je 
lui  réponds  :  Faites  le  modèle  honnête*  Assegrez 


Î20  SALON  DE   1707. 

devant  vous  une  jeixiie  fille  toute  nue;  que  sa 
pauvre  dépouille  soit  à  terre  à  côte  d'elle^  et  in- 
dique la  misère  ;  qu'elle  ait  la .  tête  appuyée  sur 
une  de  ses  mains;  que  de. ses  yeux  baissés  deux 
larmes  coulent  le  long  de  ses  belles  joueS:;  que 
son  expression  soit  celle  de  Tinnoçence^  de  la  pu- 
deur et  de  la  modestie  ;  que  sa  mère  soit  à  côté 
d'elle  ;  que  de  ses-  mains  et  d'une  des  mains  de  sa 
fille ,  elle  se  couvre  le  TÎsage ,  ou  qu'elle  se  cache 
le  visage  de  ses  mains  ^  et  que  celle  de  sa  fille 
soit  posée  sur  son  épaule;  que  le  vêtement  de  cette 
mère  annonce  aussi  l'extrême  indigence;  et  que 
l'artiste  y  témoin  de  cette  scène ,  attendri ,  touché^ 
laisse  tomber  sa  palette  ou  son  crayon.  Et  Greuze 
dit  :  Je  vois  mon  tableau. 

Cela  vient  apparemment  de  ce  que  mon  ima- 
gination s'€|st  assujétie  de  longue  main  aux  vé- 
ritables règles  de  l'art,. à  force  d'eii  regarder  les 
productions;  que  j'ai  pris  l'habitude  d'arranger 
mes  figures  dans  ma  tête,  comme  si  elles  étaient 
sur  la  toile;  que  peut-être  je  les  y  transporte, 
et  que  c'est  sur  un  grand  mur  que  je^  regarde , 
quand  j'écris.  Qu'il  y  a  long-temps  que ,  pour 
juger  si  une  femme  qui  passe  est  bien  ou  mal 
ajustée,  je  l'imagine  peinte;  et  que.  peu  à  peu 
j'ai  vu  des  attitudes ,  des  groupes ,  des  passions , 
A&&  expressions ,  du  mouvement ,  de  la  profon- 
deur ,  de  la  perspective ,  des  plans  dont  l'art  peut 
s'aecommoder,  en  un  mot ,  que  la  définition  d'une 


SALON  DE   1767.  ^3T 

imagination  réglée  devrait  se  tirer  de  la  facilité 
dont  le  peintre  peut  faire  un  beau  tableau  de  la 
chose  que  le  littérateur  a  conçue. 

Un  troisième  artiste  me  dit:  Donnez-moi^ un 
sujet  d'histoire;  et  je  lui  réponds:  Peignez  la 
mort  de  Turenne  ;  consacrez  à  la  postérité,  le 
patriotisme  de  M.  de  Saint-HUaire.  Placez.au 
fond  de  votre  tableau  les  dehors  d'une  place  as- 
siégée ;.  que.  la  partie  supérieure  de  la  fortificar 
tion  soit  couverte  d'une  grantle  vapeur  ou  fumée 
rougeâtre  et  épaisse  ;  que  cette  fumée  rougeâtre 
et  enflammée  commence  à  inspirer,  de.  la.  ter- 
reur :  que  je  voie  à  gauche ,  un  groupe  de  quatre 
figures;  le  maréchal  morl^  et  prêt  à  être  .em-. 
porté  par  ses  aides-dé-camp ^  4ont  .l'un  passe 
son  bras  droit  sur  les  jambes  du  général ,  en 
détournant  la  tête  ;  l'autre  soutient  le  générai  par*, 
dessous. les  aisselles ,  et  montre  toute  sa  désola- 
lion;  le  troisième^  plus  ferme ^  est  à, son  action;, 
et  son  bras  gauche  va  chercher  le  bras  dji^it.de 
son  camarade;  que  le  maréchal  soit  à  demi  sou-' 
levé  9  que  ses  jambes  pendent ,  et  que  sa  tête, 
soit,  renversée  en  arrière ,  échevelée  :  qu^'on  voie 
à  droite  M.  de  Saint-Hilaire  et  son  filsf  M.  de 
Saint-Hilaire  sur  le  devant^  son  fils  sur  le  fond; 
que  celui-ci. tienne  le  bras  fracassé*de  son. père; 
que  ce  bras  soit  enveloppé  de  la  manche.déchirée 
du  vêtement  ;  qu'on  voie  à  cette  manche  des  traces 
de  sang  ;  qu'on  en  voie  des  gouttes  à  terre  ^  et 


n 


ta^fc  SALON  D£  17%. 

que  lé"  pè»  dise  à  son  fils^  en  lui  montrant  le 
maréchal  mort  :  Ce  n'est  pas  sur  moi  ^  mon  fils^ 
qu'il  faut  pleurer^  c'est  sur  la  perte  que  la  France 
fait  par  la  mort  de  cet  homme.  Que  le  fils  ait  les 
regards  attachés  sur  le  maréchal.  Ce  n'est  pas 
tout.  Arrangez,  par  derrière  ce  groupe,  un  écuyer 
qui  tient  la  bride  de  la  jument  pie  du  maréchal  ; 
qu'il  regarde  aussi  son  maître  mort;  et  qu'il 
tombe  de  grosses  krmes  de  ses  yeux.  C'est  fait , 
dît  l'artiste,-  qu'on  me  donne  un  crayon,  et  que 
je  jette  bien  Yîte  sur  du  papier  gris  l'esquisse  de 
mon  tableau. 

C'en  est  un  quatrième  qui  a  apparemment  de 
l'amitié  pour  mf  i ,  qui  partage  mon  bonheur  et 
ma  reconnaissance ,  et  qui  me  propose  d'éterniser 
les  marques  de  bonté  que  j'ai  reçues  de  la  grande 
souveraine  (i);  car  c'est  ainsi  (|u'on  l'appelle, 
comme  on  appelait ,  il  y  a  quelques  années ,  le 
roi  de  Prusse,  le  grand  roi;  et  je  lui  réponds  : 
Élerez  son  buste  ou  sa  statue  sur  un  piédestal  ;  en« 
trelacez  autour  de  ce  piédestal  la  corne  d'abon- 
dance; faites-en  sortir  tous  les  symboles^  de  la 
richesse.  Contre  ce  piâlestal,  appuyée  mon  épouse; 
qu'elle  Terse  des  larmes  de  joie;  qu'un  de  ses  brus 
posé  sur  l'épatde  de  son  enfant ,  elle  lui  montre 
de  l'autre  notre  bienfaitrice  commune;  que  ce- 
pendant, la  tête  et  la  poitrine  nues,  comme 
c'est  mon  usage ,  l'on  me  voie  portafnt  mes  mains 

(i)  L'impératriee  Gatheiine.  Ëdit*. 


5AL0N  BE  1767.  125 

Ters  une  vieille  lyre  saspendm  à  la  mamlie: 
et  Carliste  ami  dit  :  Je  vois  à  peu  près  mon  ta«- 
bleau. 

Et  cdltii  du  Dauphin  mourant?**. •  Encore  un 
moment  de  patienee;  et  vous  serez  satisfait.  11 
£ittt  auparavant  cfne  je  vous  montre  comment  un 
poète  ^  en  quatre  lignes  j  fait  succéder  fdusieurs 
instants  différents  ;  et  croyant  n'ordonner  qu'un 
seul  tableau  ^  il  en  accumule  plusieurs.  Lucrèce 
s'adresse  à  yënns>  et  la  prie  d'assoupir  entre  ses 
bras  le  dieu  des  batailles^  et  de  rendre  la  paix  aux 
Roonains^  le  loisir  à  Memmius;  et  voici  ses  vers  z 

Effice ,  ut  intereajera  mœnera  militiaï 
Per  maria  ac  terras  omnessopita  quiescant; 
Nam  tu  sola  potes  iranguilla  pacejûvare 
Mortides  ;  qmntambetUJeramcerieraMiWorâ 
Amùpotens  régit,  in  gremium  quisœpe  tuum  se 
Rejicity  œtemo  devinctus  volnere  ameris  : 
Atque  îta  suspiciens ,  tereti  cervice  reposta  , 
PascU  armure  mfidos  ,  imhians  in  la,  4ea,  visus  ; 
Eque  tuoi  pendet  resupùii  spiriius  ore* 
Hune  tu ,  diva,  tuo  recubantemeorpore  sanc(o , 
Circumfusa  super,  suaves  ex  ore  loquelas 
Funde{i). 

«  Fais  cependant ,  6  Vénus  !  que  les  fureurs  de 
la  guerre  cessent  sur  les  terres,  sur  les  mers, 
sur  Funivers  entier  ;  car  c'est  toi  seule  qui  peux 
donner  la  paix  aux  mortels;  car  c'est  sur  ton 
sein  qup  le  terrible  dieu  des  batailles  vient  respi- 

(i)  LvcMTftF»,  ûe  rerum  natura ,  lifc.  i  ^  v.5ô  cft ««f.  ÉinT». 


l^  SALON  DE   1767. 

rer  de  ses  travaux;  c'est  dans  tes  hras  qu'il  se 
rqette ,  et  qu'il  est^  t*etenu  par  la  blessure  d'un 
trait  éternel.  » 

..  .  «  Lorsqu'il  a  reposé  sa  tête  sur  tes  genoux^  ses 
yeux  avides  s'attachent  sur  les  tiens;  il  te  regarrde, 
il  s'enivre;  sa  boucha  est  entr'ouverte 9  et  son 
ame:  reste  comme  suspendue  à  tes  bras.  » 

cr  Dans  ce  moment  où  tes  .membres  sacrés  le 
soutiennent^  penche-^toi  teudrement  sur  lui^  et 
l'enveloppant  de. ton  céleste  corps ,  verse  dans 
son  cœur  la  douce  persuasion.  Parle^  ô  déesse  !  et 
que  les  Romains  te  doivent  la  paix  et  le  repos.  » 

Premier  instant^  premier  tableau^  celui  où 
Mars^  las  de  carnage  >  se  rejette  entre  les  bras  de 
Vénus. 

Second  instant^  second  tableau^  celui  où  la 
tête  du  dieu  repose  sur  les  genoux  de  la  déesse  ^  et 
où  il  puise  l'ivresse  dans  ses  regards. 

Troisième  instant^  et  troisième  tableau ^  celui 
où  la  déesse  9  penchée  tendrement  sur  lui  ^  et  l'en- 
veloppant de  son  céleste  corps,  lui  parle  et  lui 
demande  la  paix. 

Parlez ,  mon  ami ,  cela  n'est-il  pas  plus  inté- 
ressant que  de  m'enténdre  dire  :  Cette  composition 
de  La  Grénée  a  tout  l'air  et  toute  la  platitude 
d'un  ex  voto  ?  Draperies  dures  et  crues ,  pas  une 
belle  tête  ;  mettez  un  bonnet  de  laine  sur  la  tête 
ignoble  de  ce  dauphin ,  et  vous  aurez  un  malade 
de  l'Hotel'^Dieu;  et  tous  ces  bambins  avec  leur 


SALON  DE   1767.  "5 

cordon  bleu^  sans  en  excepter  le  revenant  de 
l'autre  monde  avec  son  cordon  bleu^  et  Tinad- 
vertance  de  la  mère  et  des  frères  pour  te  reve- 
naiit ,  et  le  parti  qu'on  pouvait  tirer  de  ce  reve- 
nant pour  donner  à  la  scène  un  peu  d'intérêt  et 
de  mouvement;  et  toute  cette  scène,  qui  n'en 
reste  pas  moins  immobile  et  muette ,  qu'en  dites- 
voîis?  Ne  voyez-vous  pas  que  la  douleur  de  cette 
femme  est  fausse,  hypocrite;  qu'elle  fait  tout  ce 
qu'elle  peut  pour  pleurer ,  et  qu'elle  ne  fait  que 
grifnacer;  que  ce  bout  de  draperie  bleue,  qui 
tombe  à  ses  pieds,  est  tout-à-fait  discordant,  et 
que  cette  sphère ,  sur  son  pied  >  au  milieu  de  ces 
porte-feuilles  et  de  ces  livres ,  occupe  trop  le  mi- 
lieu ,  et  déplaît  ? 

Laissons  cela;  et  pour  nous  soulager  de  la  pe- 
titesse de  cette  composition,  vraiment  digne,  et 
du  personnage  qui  l'a  commandée,  et  des  per- 
sonnages qui  la  composent,  prouvons,  par  un  der^ 
nier  exemple ,  que  le  plus  grand  tableau  de  poé- 
sie que  je  connaisse  serait  très-ingrat  pour  un 
peintre ,  même  de  plafond  ou  de  galerie.  Lucrèce 
a  dit  : 

Mneàdum  genetrix ,  hominum  divumque  voluptas  , 
Aima  Venus ,  cœli  subter  labenifa  signa , 
Qum  mare  navigerum,  quw  terras  Jrugiferèntes 
Concélébras  (i). 

H  Mère  des  Romains,  charme  des  hommes  et 

(i),LuGEiTius',  De  rerum  natura,  lib.  i,  ▼.  i  etseq.  Êwt«. 


126  SALON  DE  1767. 

des  dieux  ;  de  la  région  des  cieuz  y  oit  les  astres 
roulent  au-dessus  de  ta  tête  >  tu  Tois  sous  tes  pieds 
les  mers  qui  portent  les  nayires  >  les  terres  qui 
donnent  les  moissons;  et  tu  répands  la  fécondité 
tar  elles.  » 

H  fisiudrait  un  mur  y  un  édifice  de  cent  pieds 
de  haut  y  pour  ccrnserre/  à  ce  tableau  toute  son 
immensité  >  toute  sa  grandeur  y  que  j'ose  me  flat-^ 
ter  d^avoir  senti  le  premier.  Croyez-Tous  que  Tar^ 
tiste  puisse  rendre  ce  dais  y  cette  couronne  de 
globes  enflammés  qui  roident  autour  de  la  tête 
de  la  déesse?  Ces  globes  deyiendront  des  points 
lumineux  9  comme  ils  sont  jGiutour  de  la  tête  d'une 
vierge  dans  ime  assomption  ;  et  quelle  compa- 
raison entre  ces  globes  du  poète  y  et  ces  petites 
étoiles  du  peintre?  Comment  rendra-t-il  la  ma- 
jesté de  la  déesse?  Que  fera-t-il  de  ces  mers 
immenses  qui  portent  les  navires  y  et  de  ces  con- 
trées fécondes  qui  donnent  les  moissons  ?  £t  com- 
ment la  déesse  versera-t^elle  sur  cet  espace  infini 
la  fécondité  et  la  vie? 

Chaque  art  a  ses  avantages.  Lorsque  la  Pein- 
ture attaquera  la  Poésie  sur  son  pallier^  il  fau* 
dra  qu'elle  cède  ;  mais  elle  sera  sûrement  la 
plus  forte  y  si  la  Poésie  s'avise  de  l'attaquer  sur 
le  sien. 

Et  voilà  comment  un  mauvais  tableau  inspire 
quelquefois  une  bonne  page^  et  comment  une 
bonne  page  n'i^^spirera  quelquefois  qu'un  mauvais 


SALON  DE   1767.  127 

tableau  ;  et  comment  aœ  bonne  page  et  un  mau- 
yais  tables^u  tous  ruineront.  Du  reste ^  coupez^ 
taillez^  tranchez^  rognez^  et  ne  laissez  de  tout 
cela  que  ce  qui  vous  duira. 

Comptez  bien,  mon  ami  :  le  Dauphin  mourant; 
Jupiter  et  Junôn  sur  Vida;  la  tête  de  Pompée 
présentée  à  César;  les  Quatre  États;  Mercure  et 
Hersé;;  Renaud  et  Armide;  Persée  et  Andromède; 
le  retour  d*  Ulysse  et  de  J'éléviaqOe;  la  Baigneuse,; 
V Amour  rémouleur;  la  Susanne;  le  Jq^ph;  la 
Poésie  et  la  Philosophie;  dix-sept  tableaux  en 
denx  ans,  sans  compter  ceux  qui  n'ont  pas  été 
exposés;  tamlis  que  Greuzç  couve ^  pendant  des 
mois  entiers,  la  composition  d'un  seul^  et  met 
quelquefois  un  an  à  l'exécuter. 

J'étais  au  Salon  ;  je  parcourais  les  ouvrages  de 
cet  artiste,  lorsque  j'aperçus  Naigeon  qui  les 
examinait  de  son  coté.  Il  haussait  les  épaules,  ou 
il  détournait  la  tète^  ou  il  regardait  et  souriait 
ironiquement.  Vous  savae  que  Naigeon  a  dessiné 
plusieurs  années  à  l'Académie,  modelé  chez  JjC 
Moyne,  peint  chez  Van-Loo,  et  passé,  comme 
Socrate ,  de  l'atelier  des  beaux-arts  dans  l'école 
de  la  philosophie.  Bon ,  me  dis-je  à  moi-même. 
Je  cherchais'  une  occasion  de  vérifier  mes  ju- 
gements. La  voici.  Je  m'approche  donc  de  Nai- 
geon ;  et ,  lui  frappant  un  petit  coup  sur  l'é- 
pai;le  :  Eh  bien  I  lui  dis-je ,  que  pensez-vous  de 
tout  cela? 


.  I 


^ 


i?8  SALON  DE   1767. 

KAIGBON. 

Rien. 

DIDEROT. 

Comment ,  rien  ! 

NAIGEON. 

Non  y  rien  ;  rien  da  tout.  Est-^ce  que  cela  fiiit 
penser?  — 

Puis  il  allait ,  sans  mot  dire ,  d'une  des  com- 
positions de  La  Grënëe  à  une  autre.  Ce  n'était  pas 
mon  ç^pipte.  Pour  rompre  ce  silence ,  je  lui  jetai 
un  mot  sur  le  faire  de  l'artiste.  Voyez  comme  ce 
genou  dé  la  dauphine  est  bien  drapé  et  le  nu  bien 
annonce.  Le  bout  de  ce  lit>  sur  le  devant  y  n'est-il 
pas  meryeilleusement  ajuste  ? 

naigëgn. 

Je  me  soucie  bien  de  sou  genou ,  de  son  bout  de 
lit  et  de  son  faire ,  s'il  ne  m'émeut  point  ^  s'il  me 
laisse  froid  comme  un  terme.  Un  peintre ,  vous 
le  savez  mieux  que  moi  y  c'est  celui-là. seul. .. 

....  Meuni  qui  pectus  inaniter  angit , 
Trriiat,  mulcet ,  Jalsis  terroribus  implet , 

Ut  magus  ;  et  modo  me  Thebis ,  modo  ponit  Athenis  (  i  ) . 

\ 

<  : 

,  f 

Et  vous  croyez  que  cet  homme  produira  ces  effets 
terribles  ou  délicieux  ?  Jamais  ,  jamais.  Voyez  ce 
Joseph  et  cette  Putiphar  ;  point  d'ame  y  point  de 
goût^  point  de  vie.  Où  est  le  désordre  du  moment? 
où  est  la  lasciveté?  est-ce  que  je  ne  devrais  pas 

(1)  Ho&ÀT.  EpistoL  ltt>.  II ,  episU  i,  y,  211  etseq.  Édit'. 


SALON  DE   1767.  Ï29 

iire  dans  lefi  yeuï  de  cette  femme  le  dépit ,  la 
colère  ^  rindignation  ^  le  désir  augmente  par  le 
refus?  Vous  voulez  que  je  Yoie  à  Ârmide^  un 
caractère  de  vierge  ;  à  Andromède ,  une  tête  de 
M agdeleine ;  à  Renaud^  l'encolure  d'un  jeune 
porte-faix  ;  au  Dauphin  ^  l'ignoble  d'un  gueux  ;  à 
la  Dauphine  ^  la  grimace  d'une  hypocrite  ;  et  que 
je  n'entre  pas  en  fureur? 

DIDEROT. 

Je  veux ,  mon  cher  Naigeon ,  que  vous  réserviez 
votre  laûef  et  votre  fureur ,  pour  les  dieux ,  pour 
les  prêtres  y  pour  les  tyrans  y  pour  tous  les  in^pos- 
teurs  de  ce  monde. 

J'en  ai  provision;  et  je  ne  puis  me  dispenser 
d'en  répandre  une  portion  bien  méritée  ^  sur  des 
gens  ennemis  des  littérateurs  et  des  philosophes 
dont  il^  .dédaignent  les  jugements  y  et  dont  ils  se- 
raient long-temps  les  écoliers  dans  l'art  d'imiter 
la  nature.  J'en  appelle  à  vos  réflexions  même  sur 
la  peinture.  Je  veux  mourir  ,  s'il  y  a  dans  toutes 
ces  têtes*-là  le  premier  mot  de  la  métaphysique 
de  leur  art.  Ce  sont  presque  tous  des  manoeuvres  ; 
et  encore  quels  manœuvres  !  Demandez  à  ce  La 
Grénée  la  différence  d'une  riche  draperie  et 
d'une  étoffe  neuve  ;  et  vous  verrez  ce  qu'il  vous 
dira.  Voyez  ôe  César  ;  je  vous  jure  que  c'est  la  pre- 
mière fois  qu'il  a  mis- cet  i  habit.  Voyez  ce  vais- 
seau ^  il  vient  d'être  laneé  à  l'eàu.;  et  sa  proue 

Salons,  t'omi  ii.  9 


-l 


z3o  SALON  DE   1767. 

dorée  sort  de  chez  Guibert.  U  ne  sait  pas  que  ees 
draperies  chaudes  et  crues  jetées  sur  la  toile^  fraî- 
cbemeiit  tirées  de  la  chaudière ,  font  d'abord  un 
^lauvais  efiTêt^  ^u  peu  plus  mauraîs  avec  le  temps  ; 
il  ne  sait  pas  que  toute  composition  perd  arec  le 
temps  ;  et  que  ^  cas  draperies  dures  ne  perdant  pas 
propo^tioni^ellemeiikt>'les  chairs^  les  fonds  s'étei- 
gnent ;  et  qu'on  n'aperçoit  plus  dans  le  tabkau 
désaccordé  que  de  grandes  plaques  rouges  ^  vertes 
et  bleues.  On  dit  que  le  tempis  peint  les  beaux 
tableaux  ;  premièremen.t ,,  cela  ne  peut  s'eatendre 
que  des  tableaux  travaiUés  si  franchement  et  si 
harmonieusement^  que  l'effet  du  temps  se  réduise 
à  ôter  à  toutes  les  couleurs  leur  chaleur  trop 
écla,tante  et  trpp  clrue  ;  secondement  ^  cela  ne  doit 
s'^tenjdrê  que  d'un  œrtain  intervalle  de  temps , 
passé  lequel  toute  composition,  rongée  par  Facide 
de  l'air ,  s'ajBTaiblit  et  s'efface.  Il  serait  peut-être 
à  souhaiter  que  l'affaiblissement  fiât  proportionné 
sff^  t4f^^,  l'espace  coloi^é ,  et  que  du  moins  l'Iiar- 
moniç  sul^istàt  ;  mais  le  cas  le  plus  dâËsivorable 
est  celui  où  la  y igueur  des  drapi^ies  reste  au  mi- 
lieu du  dépérissement  général  ;  car  cette  vigueur 
des  drape<*ies  achève  de  tuer  le  touL  ïlarmonie 
perdue  ppur  harmonie  perdue,  j'aimerais  mieux 
qi^^  l'effet  le  plus  violent  du  temps  tombât  sur 
les  étoffes ,  et  que  leur  entière  destruction  fît 
valoû*  1^  chairs  et  tes  auJ;res  parties  essentielles  ^ 
qui  en  i:epFeod«raien2  par  comparaison  une  sorte 


< 


SALON  DE   1^67.  ^5i 

et  Vie.  Ainsi  >  comf^tez  qu'aux  oomp^sttioas  de  La 
Grénée  y  où  l€j5  effets  destructeurs  de  l'aiih  et  du 
temps  produiront  tout  le.  contraire ,  on  ne  retrou- 
vera plus  que  deif  étoffes^  •  , 

DiDSaOTv 

Fort  bien.  Voilà  que  tous  commencez  à  vous 
calmer ,  et  qu'il  y  a  plaisir  à  vous  entendre.  — 

Cependant  mon  homme^  incapable  d'une  mo* 
aération  qui  durât  quelque  temps  ^  marchait  à 
grands  pas ,  et  jetait  un  moi  ironique  en  passant 
sur  chacun  des  fableaux  qu'il  apercevait.  Ce  Re- 
naud^ ^îsaii-il  9  sort  des  maiiîs  de  son  perruquier 
et  de  son  tailleur......  Éegardez  leis  cheveux  de 

ï^ersee ,  comme  ils  sont  bien  frises Oh  !  oui , 

il  faut  en  convenir  ^  ce  tableau  du  Dauphin  est 
d'un  beau  faire  ;  mais  l'acce^oïré  est  devenu  lé 
principal  ;  et  le  principal ^  Taccessoiré  ;  c'est  une 
bagatelle» 

iDIBEfiOT^i 

Je  ne  vous  entends  pas. 

Je  veux  dire  que  la  vraie  scène ,  cMtaît  la  scène 
de  séparation  du  père ,  de  la  mère  et  des  enfants; 
scène  dé  désolation ,  au  milieu  de  laquelle  je  n'au-* 
rais  pas  désapprouvé^  que  ce  petit  revenant  des- 
cendit du  ciel  par  un  angle  de  la  toile ,  apportant 
la  couronne  immortelle  à  son  père. 

Vous  avez  raison Est-ce  qjue. vous  ii^ap>^ 

9- 


i3!2  SALON  DE    1767. 

prouvez  pa»  l'intention  de  cette  France  y  ou  Mi- 
nerve ? 

lïAiGSOlf. 

Et  cet  enfant  qui  attache  le  rideau  ? 

DIDEROT. 

J'avoue  qu'il  est  insoutenable. 

HAIGEON. 

0  le  Poussin  !  ô  Lesueur  !  quel  trophée  ces 
gens-là  TOUS  élèvent  !  Chaque  tableau  qu'ils  font 
est  un  laurier  qu'ils  placent  sur  vos  fronts ,  et  un 
regret  qu'ils  nous  arrachent.  Que  vous  êtes  grands^ 
éloquents  y  sublimes  !  et  comme  ils  me  le  disent  ! 
Mais  voyez  donc  tous  ces  bambins^  comme  ils 
sont  bien  peignés  y  bien  ajustés  !  Est-ce  à  la  der-7 
nière  heure  de  leur  père  qu'ils  assistent ,  ou  vont- 
ils  à' la  noce  d'une  de  leurs  sœurs?  Où  est  le  Tes-- 
tainent  d^Eudamidas  (i)?  Ou  est  cette  femme 
assise  sur  le  pied  du  lit  et  le  dos  tourné  à  son  mari 
moribond,  et  qui  me  désole?  Où  est  cette  fille 
étendue  à  terre  y  la  tête  penchée  dans  le  giron  de 
sa  mère  y  et  qui  me  désole  ?  Où  est  ce  bouclier  et 
cette  épée  suspendus,  qui  m'apprennent  que  ce 
moribond  est  un  soldat ,  un  citoyen  qui  a  exposé 
sa  vie  pour  la  patrie ,  et  répandu  son  sang  pour 
elle?  0  le  Poussin  !  ô  Lesueur  !  quelle  douleur 
que  celle  de  cette  Dauphine  ! 

Uberibus  semper  lacrymis,  sempenfue  pfiraiis 
(j)  Tableau  du  Poussin.  Édit». 


SALON  DK   1767.  xS5 

In  staiùme  sua,  tOque  expecianUbus  iUmm , 
Quo  jubeat  manare  modo  (  1  ). 

N'est-ce  pas  encore  une  belle  chose  que  cette 
Téie  de  Pompée  présentée  d  César  ?  Froid ,  com- 
passé^ nul  œstrum  poeticum  ^  discordance  de  cou- 
leur ^  bras  droit.de  César  cassé ,  sa  cuisse  droite 
allant  je  ne  sais  oii^  ou  plutôt  il  n'en  a  point; 
tête  sans  noblesse;  Africain  au  lieu  d'être  chaud 
et  rougeâtre ,  sale  ;  draperie  qui  pend  de  la  bar- 
que^  mal  jetée  ;  ornements  de  cette  barque^  lourds  ; 
vagues  de  la  mer ,  mal  touchées  ;  niignon  ^  pet;ite 
tête ,  gris  de  couleur  ;  cjiel  dur ,  qui  achève  de 
désaccorder;  et  toujours  de  la  couleur  dure  et  non 
rompue. .  Je  vous  dis  ^  mon  ami ,  son  faire  est 
trop  léché  pour  de  grandes  machines  ;  il  ne  con- 
vient qu'à  de  petites  choses  qu'on  regarde  de  près 
et  par  parties.  On^est  toujours  tenté  de  demander  : 
où  ce  peintre  prend-il  son  beau  rouge ,  un  ou- 
tremer aussi  brillant?  et  son  jaune  donc  ?  Vous 
m'avouerez  que  cette  Susanne  est  une  copie  de 
celle  de  Van-Loo  (2)  ?  Cette  figure  symbolique  de 
l'Âgricidture ,  est  tout-à-fait  intéressante  ;  le  linge 
qui  lui  couvre  une  partie  du  bras ,  merveilleux  ; 
tout  en  est  charmant ,  tout;  mais  feuilletez  le  por- 
tefeuille de  Piètre  de  Cortonne ,  et  vous  l'y  retrou- 
verez en  cinquante  endroits.  Mon  ami  ,  sortons 
d'ici  9  je  sens  que  l'ennui  et  l'humeur  me  gagnent. 

(i)  JuTBHÀL.  Sat,  Ti,  ▼.  lÀ'jZetseq.  Ëoit*. 
(a)  Sftton  de  1765 ,  tome  Tin ,  page  94.  Ëoitf 


i54  SALOW  0E  1767. 

Nous  sortîmes.  Chenaiii  fiôsunt  ^  il  parlait  tout 
Sjebl^  et  il  disait:  La  nature!  la  nature!  quelle 
diâerenice  entre  celui  qui  Fa  me  chee  elle ,  et 
cfiiui  qui  ne,  l'a  vue  qu'en  visite  ckez  son  voisin  ; 
et  voilà  pourquoi  Chardin ,  Yemet  et  La  Tour 
spnt  trois  honames  étonnants  poyr  moi  ;  et  voilà 
pourquoi  Loulherbourg >  eût-* il  un  faire  ausai 
beau^  aussi  spiritiiel^  aussi  ragoûtant  que  Vemet^ 
lui  serait  encore  fort  inférieur ,  parce  qu'il  n'a 
pas  vu  la  nature  chez  elle*  Tout  ce  qu'il  fait 
est  de  rén^iniscence  ;  il  copié  WoUvermans  et 
Berghem* 

DIDEROT*  X 

Loutherbourg  copie  Wouvermans  et  Berghem! 
Oui,  oui,  oui  '. 

'  J^.^pis  avouer  ici  qiie  cette  co^'?eI19ati<nPl  entr?  Didtrot  et  moi 
l^'est  point  suppo9i§e  :  elle  a  eu  lieu  en  effet  telle  qu*illa  rapport^  ; 
et  son. imagination  vive  et  forte ^  qui  se  représente  <^el<piefois  les 
phénomènes  les  plus  simples ,  non  pas  teb  qu^ils  sont  en  nature , 
Inaià  teb  qu^ils  se  passent  dans  sa  tête ,  n'a  rien  ajduté  ici  à  la  v^ 
rite  historique.  Critiques  justes  ou  injustes ,  sarcasmes.,  bonnef  ou 
mauyaises  ptaisçinteries  ;  tout  cela  a  été  fait  et  dit  avec  la  mémo 
liberté ,  la  même  confiance ,  la  même  étourderie ,  et  dans  les  mêmes 
termes.  Le  lieu  de  la  scène  n^est  pas  même  changé.  Mais ,  en  con- 
venant d*ailleurs  que,  sans  blesser  la  rérité,  sans  être  même  un 
juge  moins  sérère ,  j'aurais  pu  emplojer  des  éxpressicHis  phis  |iKh- 
dérées ,  moins  dédaigneuses ,  et  tempérant  a^eç  art  Tamerturoe  de 
mes  critiques  par  Péloge  du  talent  de  Tartiste  appliqué  à  d'autres 
,  sujets ,  porter  dans  son  «sprit  une  lumière  plus  douche ,  et  1 -éclairer 
sur  ses  défauts  sans  choquer  son  amour-propre  ;  en  eonvenant , 


SAISON  Di  1767.  lia 

Làniessuft  >  il  part  comitie  i1b  i^clair  ;  il  etifilè 
la  me  du  ChampFleari  ;  et  iftoi  je  tii'(eh  TttiÉ  dtbit 
à  la  synagogue  de  la  rue  Royale  (i)^  rêtàilt  à  pàH 
^oi  sur'  rimportAuee  que  flous  mettotiÉi  à  Aeé  ba- 
gatelles^ taudis  que.....  Ra$sure£-you8.  Jû  crttins 
la  Bastille  ^  et  je  tn'ârréterdi  là  tout  court.  Nou  > 
encore  un  mot  sur  La  Orënëé.  Pourriez^tous  tûé 
dire  pourquoi^  quftnd  on  a  tu  une  fois  les  ta- 
blçaux^de  La  Grénée^  dn  tie  désire  |>lus  de  leii 
reroir?  Quand  vous  aurez  tépondu  à  cette  ques-^ 
tien  y  TOUS  trouTewÉ  quWec  quelque  se'Terité 
que  Naigeon  et  moi  l'ayons  traité ,  nous  àrôûi 
été  justes.  * 

Mais  quoi^  me  dit^-vous^  dans  ce  grand  hbm- 
bre  de  tableaux  peints  par  La  Grenëe  il  n^  ^  & 
pas  un  beau?  Non  ^  mon  ami  ;  ils  sont  tous  agréa- 
Mes  pour  moi  ;  mais  ils  ne  sont  pas  beaux.  Il  n'y 

dis-je ,  dé  tous  ces  faits ,  je  prie  le  lecteur  d'obserter  que  j^étais 
jeune  alorss  et  qu^on  doit  aToir  quelque  iDdulgence  pour  les  fautes 
fiitk  âge  où ,  n^àyant  la  juste  mesure  Ae  rieii ,  on  la  passe  en  tout  ; 
0à  les  paéAiond  tés  filus  ôra^ètses  et  ^éi  j^ns  vi<^enteï ,  troaf acàt , 
|Kmr  ainsi  dire ,  toiitcii^  les  p0rtedr  de  notre  atne  atnrertes ,  la  livr«dt 
successiTement  à  toutes  les  sortes  d'illusions;  en  un  mot ,  oà  pour 
se  conduire  dans  le  sentier  obscur  et  épineux  de  la  vie ,  on  n*a  que 
là  lueur  faible  et  vacillante  d'une  raison  qui ,  même  dans  lliomme 
le  plus  heureuseiïifent  tié ,  lé  plus  téÛétM ,  né  êe  rectifié ,  né  s^étend 
et  ne  se  perfectionne  que  pap  rexpérience  et  le  malheur  ;  deux 
précepteurs  qui»  sans  doute». ne  manqueront  jamais  à  Tespece-. 
humaine ,  mais  dont  les  grandes  et  instructives  leçond  sont  plus 
6u  môiâs  tatdiVés  pour  chacun  de  nous.  ]V. 
(i)  Deméorédttbtfron  d'Holbach.  Ëdit*. 


en  a  pas  'un  où  il  n'y  ait  des  choses  de  métier 
supérieurement  faites  ;  pas^un  que  je  ne  voulusse 
ayoir  :  mais  s'il  fallait  ou  les  avoir  tous  ou  n'en 
avoir  aucun  ^  j'aimerais  mieux  n'en  avoir  auôun# 
Jugerons«-nous  de  l'art  comme  la  multitude  ?  En 
jugerons-nous  comme  d'un  métier,  comme  d'un 
talent  purement  mécanique?  L'appellerons-nous 
la  routine  de  bien  faire  des  pieds  et  des  mains , 
une  bouche,  un  nez,  un  visage,  une  figure  entière, 
même  de  faire  sortir  cette  figure  de  la  toile  ?  JPren- 
drons-nous  les  connaissances  préliminaires  de  l'i- 
mitation de  Nature ,  pour  la  véritable  imitation 
de  Nature?  ou  rapporterons-nous  les  productions 
du  peintre  à  leur  vrai  but ,  à  leur  vraie  raison? 
Y  a-t-il  pour  les  peintres  une  indulgence ,  qui 
n'est  ni  pour  les  poètes  ni  pour  les  mM^iciens?  En 
un  mot  y^  la  peinture  est-elle  l'art  de  parler  aux 
yeux  seulement  ?  ou  celui  de  s'adresser  au  cœur 
et  à  l'esprit ,  de  charmer  l'un ,  d'émouvoir  l'autre, 
par  l'entremise  des  yeux?  0  mon  ami!  la  plate 
chose  que  des  vers  bien  faits  !  la  plate  chose  que 
de  la  musique  bien  faite  !  la  plate  chose  qu'un 
morceau  de  peinture  bien  fait ,  bien  peint  !  Con- 
cluez   concluez  que  La  Grénée  n'est  pas  le 

peintre,  mais  bien  maitre  La. Grénée. 


DIDEROT. 


Est-ce  que  vous  n'êtes  pas  las  de  tourner  au- 
tour de  cet  immense  Salon  ?  Pour  moi ,  les  jambes 
me  rentrent  dans  le  corps  :  passons  sous  la  galerie 


\ 


SALON  DE   1767.  i57 

d'Apollon  y  oii  il  n'y  a  personne  y  nous  nous  repo- 
serons là  tout  à  notre  aise  >  et  je  vous  confierai 
quelques  idées  qui  me  sont  venues  sur  une  ques- 
tion assez  importante. 

GRIMM. 

•  Et  quelle  est  cette  importante  question  ? 

biDEROT. 

L'influence  du  luxe  sur  les  beaux-arts.  Vous 
conviendrez  qu'ils  ont  tous  merveilleusement  em- 
brouille cette  question. 

e  GRIMM. 

Merveilleusement. 

niDiBROT. 

Us  .  ont  vu  que  les  beaux-arts  devaient  leur 
naissance  à  la  richesse.  Ils  ont  vu  que  \A  même 
cause  qui  les  produisait  y  les  fortifiait  y  les  con- 
duisait à  la  perfection  y  finissait  par  les  dégrader^ 
les  .abâtardir  et  les  détruire  ;  et  ils  se  sont  divi- 
sés en  difFérents  partis.  Ceux-ci  nous  ont  étalé 
les  beaux-arts  engendrés  y  perfectionnés  y  surpre- 
n»its;  et  en  ont  fait  la  défense  du  luxe  y  que  ceux- 
là  ont  attaqué  par  les  beaux-arts  abâtardis ,  dé- 
gradés ,  apauvris ,  avilis. 

GRIMM. 

Tandis  que  d'antres  se  sont  servi  du  luxe  et  de 
ses  suites  y  pour  décrier  les  beaux-arts  ;  et  ce  ne 
sont  pas  les  moins  absurdes. 

DIDEROT. 

-  Et  dans  cette  nuit  où  ils  s'entrebattaient.... 


i38  SALQ»  DE   1767. 

aftiMM. 
Les  .agresseurs  et  l^s  défisnseurs  se  sùùt  porté 
des  coups  s  égauK  5  qu'on  ne  sait  de  quel  côte  l'a-* 
vantage  est  reste. 

C'est  qu'ils  n'ont  connu  qu'une  sorte  de  lûice. 

Ah  i  c'est  de  la  politique .  que  tous  roulez 
faire. 

DIDEBOT. 

Et  pourquoi  non  ?  Supposons  qu'un  prince  ait 
le  bon  esprit  de  sentir  que  tout  Tient  de  la  terre 
et  que  tout  y  retourne  y  qu'il  accorde  sa  faTeur 
à  l'agriculture ,  et  qu'il  cesse  d'être  le  père  et  le 
fauteur  des  grands  usuriers. 

aaiMM. 

J'entends  ;  qu'il  supprime  les  fermitrs-géile'*- 
raui  f  pour  aToir  des  peintres ,  des  poètes  ^  des 
sculpteurs  ^  des  musiciens.  Est-^ce  ceU  ? 

DIDEROT. 

Oui ,  monsieur  ,  et  pour  en  aTpir  de  bons  ^  et 
lesaToir  toujours  bons.  Si  l'agriculture  est  la  plus 
faTorisëe  des  conditions  y  les  hommes  seront  en*» 
traînés  où  leur  plus  grand  intérêt  les  poussera  ; 
et  il  n'y  aura  fSemtaisie  ^  passion ,  préjugés  y  opi- 
nions qui  tiéhnept.  La  terre  sera  U  mieux  cuLt^ 
Tée  qu'il  est  possible^  ses  prckluGtions dÎTersi'-* 
fiées ,  abondantes  ^  multipliées ,  amèneront  la  plus 
grande  richesse  >  et  la  plus  grande  richesse  en- 


SALOM  I^E  1767.  iSg 

gendrera  le  plus  grand  hod  :  car  si  Ton  ne  mange 
pas  For ,  à  quoi  servira-t-il ,  si  ce  n'est  à  multi- 
plier les  jouissances  >  ou  les  moyens  infinis  d'être 
heureux ,  la  poésie ,  la  peinture ,  la  sculpture  ^ 
la  musique ,  les  glaces  ,  les  tapisseries ,  les  do- 
rures^ les  porcelaines  et  les  magots?  Les  peintres , 
les  poètes ,  les  sculpteurs ,  les  oitisicieng  et  la 
foule  des  arts  adjacents  naissent  de  la  terre.  Ce 
sont  aussi  les  enfants  de  la  bonne  Cévèê  ;  et  je  vous 
réponds  que  partout  où  ils  tireront  leur  origine 
de  cette  sorte  de  luxe  ,  ils  fleuriront  et  fleuriront 
à  jamais. 

ORIMII* 

.   Vous  1q  çroye9(. 

niDsaoT. 

Je  fais  mieu^  ^  je  le  prouve  ;  mais  auparavant , 
permettez  que  je  fasse  une  petite  imprécation , 
et  que  je  dise  ici  du  fond  de  mon  cœur  :  Maudit 
soit  à  jamais  le  premier  qui  tendit  les  charges 
vénales. 

a  ai  Mil, 

Et  celui  qui  éleva  le  premier  l'industrie  sur  les 
mines  de  l'agriculture. 

DIDBÀOT. 

Amen. 

GRIMlf. 

Et  celui  qui  5  après  avoir  dégradé  l'agricul- 
ture 5  embarrassa  les  échanges  par  toutes  sortes 
d'entraves. 


ï4o  SALON  DE   t'fi^. 

DIDEROT. 

Amen. 

GKIMM. 

Et  celui  qui  créa  le  premier  les  grands  exac- 
teurs et  toute  leur  innombrable  famille. 

DIDEROT. 

Amen. 

^  G  R I M  M. 

Et  celui  qui  facilita  aux  souverains  insensés  et 
dissipateurs  les  emprunts  ruineux. 

DIDEROT. 

Amen. 

GRIMAf. 

Et  celui  qui  leur  suggéra  les  moyens  de  rompre 
les  liens  les  plus  sacrés  qui  les  unissent^  par  l'ap- 
pât irrésistible  de  doubler  j  tripler  y  décupler 
leurs  fortunes. 

DIDEROT. 

Amen.  Amen^.  Amen.  Au  même  moment  où  la 
nation  fut  frappée  de  ces  différents  fléaux  y  les 
mamelles  de  la  mère  commune  se  desséchèrent  ^ 
une  petite  portion  de  la  nation  regorgea  de  ri- 
chesses y  tandis  que  la  portion  nombreuse  languit 
dans  l'indigence. 

'      GRIMM. 

L'éducation  fut  sans  vue  ^  sans  aiguillon  ^  sans 
base  solide  ^  sans  but  général  et  public. 

DIDEROT. 

L'argent  avec  lequel  on  put  se  procurer  tout , 


SALON  DE   i^.  i4i 

devint  la  mesure  commune  de  tout.  Il  fallut  avoir 
de  l'argent  ;  et  quoi  encore  ?  de  l'argent.  Quand 
on  en  manqua  y  il  fallut  en  imposer  par  les  appa- 
r^ices  y  et  faire  croire  qu'on  en  avait. 

GRIMM. 

Et  il  naquit  une  ostentation  insultante  dans  les 
uns  y  et  une  espèce  d'hypocrisie  ëpidémique  de 
fortune  dans  les  autres. 

DIDEROT. 

C'est-àr^dire  une  autre  sorte  de  luxe  ;  et  c'est 
celui-là  qui  dégradé  et  anéantit  les  beaux-arts  y 
parce  que  les  beaux-arts  ^  leur  progrès  et  leur 
durée  demandent  une  opulence  réelle  y  et  que  ce 
Ittxe-ci  n'est  que  le  masque  fatal  d'une  misère 
presque  générale  y  qu'il  accélère  et  qu'il  aggrave. 
C'est  sous  la  tyrannie  de  ce  luxe  que  les  talents 
restent  enfouis^  ou  sont  égarés.  C'est  sous  une  pa- 
reille constitution  que  les  beaux-arts  n'ont  que  lé 
rebut  des  conditions  subalternes;  c'est  sous  un 
ordre  de  choses  aussi  extraordinaire  ,  aussi  p>er- 
Ters^  qu'ils  sont  ou  subordonnés  à  la  fantaisie  et 
aux  caprices  d'une  poignée  d'hommes  riches ,  en- 
nuyés ,  fastidieux^  dont  le  goût  est  aussi  corrompu 
que  les  mœurs  y  ou  abandonné  à  la  merci  de  la 
multitude  indigente ^  qui  s'efforce^  par  de  mau- 
vaises productions  en  tout  genre ,  de  se  donner  le 
crédit  et  le  relief  de  la  richesse.  C'est  dans  ce  siè- 
cle et  sous  ce  règne  que  la  nation  épuisée  ne  forme 
aucune  grande  entreprise^ ,  aucuns  *  grands  tra- 


i32i  SALON  DE    1767. 

prouvez  pa»  l'intention  de  cette  France  ,  pu  Mi- 
.  nerve  ? 

lïAiGSOir. 

Et  cet  enfant  qni  attache  le  rideau  ? 

DIDEROT. 

J'avoue  qu'il  est  insoutenable. 

HAIGEON, 

0  le  Poussin  !  ô  Lesueur  !  quel  trophée  ces 
gehs-là  vous  élèvent  !  Chaque  tableau  qu'ils  font 
est  un  laurier  qu'ils  placent  sur  vos  fronts ,  et  un 
regret  qu'ils  nous  arrachent.  Que  vous  êtes  grands^ 
éloquents  9  sublimes  !  et  comme  ils  me  le  disent  ! 
Mais  voyez  donc  tous  ces  bambins^  comme  ils 
sont  bien  peignes  ,  bieiï  ajustés  !  Est-ce  à  la  der- 
nière heure  de  leur  père  qu'ils  assistent ,  ou  vont- 
ils  à'  la  noce  d'une  de  leurs  sœurs  ?  Où  est  le  Tes-- 
tainent  d^Eudamidas  (i)?  Ou  est  cette  femme 
assise  sur  le  pied  du  lit  et  le  dos  tourné  à  son  mari 
moribond,  et  qui  me  désole?  Où  est  cette  fille 
étendue  à  terre ,  la  tête  penchée  dans  le  giron  de 
sa  mère ,  et  qui  me  désole?  Où  est  ce  bouclier  et 
cette  épée  suspendus ,  qui  m'apprennent  que  ce 
moribond  est  un  soldat,  un  citoyen  qui  a  exposé 
sa  vie  pour  la  patrie ,  et  répandu  son  sang  pour 
elle?  0  le  Poussin  !  ô  Lesueur  !  quelle  douleur 
que  celle  de  cette  Dauphine  ! 

Vberibus  semper  lacrymis,  sempertfoe  pftratis 
(i)  Tableau  du  Poussin.  Édit». 


r 


3AL0N  DB   1767.  iî^5 

Jn  statione  sua,  iUque  expeciantibus  iUom  , 
Quofubeat  manare  modo  (1). 

N'est-ce  pas  encore  une  belle  chose  que  cette 
Tête  de  Pompée  présentée  à  César  ?  Froid ,  com- 
passé y  nul  œstrum  poeticum  ,  discordance  de  cou- 
leur ^  bras  droit.de  César  cassé  y  sa  cuisse  droite 
allant  je  ne  sais  où>  ou  plutôt  il  n'en  a  point; 
tête  sans  noblesse;  Africain  au  lieu  d'être  chaud 
et  rougeâtre  ^  sale  ;  draperie  qui  pend  de  la  bar- 
que^ mal  jetée  ;  ornements  de  cette  barque^  lourds  ; 
yagues  de  la  mer ,  mal  touchées  ;  mignon ,  petite 
tête  y  gris  de  couleur  ;  cjel  dur  ^  qui  achève  de 
désaccorder;  et  toujours  de  la  couleur  dure  et  non 
rompue.  Je  vous  dis^  mon  ami  ^  son  Faire  est 
trop  léché  pour  de  grandes  machines  ;  il  ne  con- 
vieut  qu'à  de  petites  choses  qu'on  regarde  de  près 
et  par  parties.  On^st  toujours  tenté  de  demander  : 
où  ce  peintre  prend-il  son  beau  rouge ,  un  ou- 
tremer aussi  brillant?  et  son  jaune  donc  ?  Vous 
m'avouerez  que  cette  Susanne  est  une  copie  de 
celle  de  Van-Loo  (2)?  Cette  figure  symbolique  de 
l'Agriculture  ^  est  tout-4-fait  intéressante  ;  lé  linge 
qui  lui  couvre  une  partie  du  bras ,  merveilleux  ; 
tout  en  est  charmant ,  tout;  mais  feuilletez  le  por- 
tefeuille de  Piètre  de  Cortonne ,  et  vous  l'y  retrou- 
verez en  cinquante  endroits.  Mon  ami  ,  sortons 
d'ici ,  je  sens  que  l'ennui  et  i'huméur  me  gagnent. 

(1)  JuTiHAL.  Sut,  Ti,  ▼.  ^j^etseq.  Ëoit*. 
(3)  Sftton  de  1765 ,  tome  ym ,  page  94.  Èoitf 


i54  SALOUr  DE  1767. 

Nous  sortîmes.  Chemiii  £BHSiiiit  ^  il  parlait  tout 
sieiil^  et  il  disait:  La  nature!  la  nature!  quelle 
difiermce  entre  celui  qui  Fa  yne  chee  elle^  et 
celui  qui  ne,  Ta  vue  qu'en  yisite  ckez  son  yeisin  ; 
et  Toilà  pourquoi  Chardin ,  Vemet  et  La  Tour 
sont  trois  homme»  étonnants  poyr  moi  ;  et  voilà 
pourquoi  Loulherbourg ,  eût<*  il  un  faire  aussi 
beau^  aussi  spiritiiel^  aussi  ragoûtant  que  Vemet^ 
lui  serait  encore  fort  inférieur  ^  parce  qu'il  n'a 
pas  Yu  la  nature  chez  elle.  Tout  ce  qu'il  fait 
est  de  réminiscence;  il  copie  WoUv^rmans  et 
Berghem* 

DIDEROT. 

Loutherbourg  copie  WouTermans  et  Berghem  ! 

NAIGEOIf^ 

Oui,  oui,  oui  *. 

'  J^  dpis  avou^  ici  que  cette  çon^&natàotk  entre  Dîckrol  el  mw 
n'est  point  sappo9ëe  :  elle  a  eu  lieu  en  effist  telle  qu'il  la  rapporte  ; 
et  son  imagination  vive  et  forte,  qui  se  représente  quelquefois  les 
phénomènes  les  plus  simples ,  non  pas  tels  qu'ils  sont  en  nature , 
mais  tels  qu'ils  se  passent  dans  sa  tête ,  n'a  rien  ajouté  ici  à  la  vé- 
rité historique.  Critiques  justes  ou  injustes ,  sarcasmes  »  boàmes  ou 
mauyaises  plab^nteries  ;  tout  cela  a  été  fait  et  dit  arec  la  même 
liberté ,  la  même  confiance ,  la  même  étourderie ,  et  dans  les  mêmes 
termes.  Le  lieu  de  la  scène  n'est  pas  même  changé.  Mais ,  en  con- 
venant d'ailleurs  que ,  sans  blesser  la  rérité ,  sans  être  même  un 
juge  moins  aéjèr^ ,  j'aurais  pu  employer  des  expressions  plus  ino^ 
dérées ,  moins  dédaigneuses ,  et  tempérant  avec  art  l'amertume  de 
mes  critiques  par  l'éloge  du  talent  de  l'artiste  appliqué  i  d'autres 
sujets ,  porter  dans  son  «sprit  une  lumière  plus  douce ,  et  l'édairer 
sur  ses  défauts  sans  choquer  son  amour-propre  ;  en  eonvenant , 


SAjiOlf  Dt   1767.  1^5 

Là-4es6Uft  y  il  part  comme  un  ëclair  ;  il  ebfilé 
la  rue  du  Champ-Fleuri  ;  et  moi  je  m'ieu  irAiil  drbit 
à  fa  synagogues  de  la  rue  Royale  (i)^  réVsLUt  à  pàH 
^oi  sur'  Timportàuee  que  uoud  mettoiië  à  deé  ba- 
gatelles,  taudis  que.....  Ra$$urez-T0ud.  Je  crains 
la  Bastille  ^  et  je  m'arrêterai  là  tout  court.  Non  3 
encore  un  mot  6ur  La  Gtéûéé.  Pdurriez^tous  mé 
dire  pourquoi^  quand  on  a  tu  une  fois  les  td* 
blçaux^  de  La  Grénëe  5  dn  ne  désire  )>lus  de  leil 
reroir?  Quand  vous  aurez  tépondu  à  cette  ques-- 
tîon ,  irons  trouTWesft  qu'arec  quelque  sévérité 
que  Naigeon  et  moi  l'ayons  traité  ^  noud  aVdn^ 
été  justes.  ♦ 

Mais  quoi^  me  dii^-vous>  dans  ce  grand  hbm- 
bre  de  tableaux  peint?  par  La  Grénée  il  n'y  eh  a 
pas  un  beau?  Non  ^  mon  ami  ;  ils  sont  tous  agréa- 
blés  pour  moi  ;  mais  iU  ne  sont  pas  beaux.  Il  n'y 

dis-je ,  dé  tous  ces  faits ,  je  prie  le  lecteur  d'observer  <|ue  j'étais 
jeune  alors,  et  qu'on  doit  ayoir  quelque  indulgence  pouf  les  fautes 
tuû  âge  où ,  n^ayânt  la  juste  mesure  Ae  rieii ,  on  la  passe  en  tout  ; 
dà  les  paMionà  té»  filus  ôra^ètises  et  ^éi  |dns  violenter ,  tf ontatrt , 
pour  ainsi  dircr ,  toutes  les  pûrtefr  de  notre  aome  ouvertes ,  la  Hvrttlt 
successirement  à  toutes  les  sortes  d'illusions }  en  un  mot ,  oà  pour 
se  conduire  daiïs  le  sentier  obscur  et  épineux  de  la  vie ,  on  n'a  que 
là  lueur  faîbîé  et  vàdllânté  d'une  raîsèn  qui ,  même  dans  rbiomnâe 
le  plus  heureuseififéiit  né ,  lé  plus  réfiédu ,  tié  êe  rectifié ,  né  s^étèikd 
et  ne  se  perfectionne  que  pvÊf  Texpërsence  et  le  malheur  ;  deux 
précepteurs  qui»  sans  doute», ne  manqueront  jamais  ^  l'espèce^ 
humaine ,  mais  dont  les  grandes  et  instructives  leçond  sont  plus 
6u  moins  tardives  pour  chacun  de  nous.  N. 
(i)  Demèurédubitron  d'Holbach.  Èdit'. 


n 


i56  SALOir  DE  »7Ô7' 
en  a  pas  un  où  il  n'y  ait  des  choses  de  métier 
supérieurement  faites  ;  pas  mi  que  je  ne  Toulusse 
ftToir;  mais  s'il  fallait  ou  les  avoir  tous  ou  n'en 
avoir  aucun  y  j'aimerais  mieux  n'en  avoir  auCun. 
Jugerons*-nous  de  l'art  comme  la  multitude?  En 
jugerons-nous  comme  d'un  métier,  y  comme  d'un 
talent  purement  mécanique?  L'appellerons-nous 
la  routine  de  bien  faii*e  des  pieds  et  des  mains  , 
ime  bouche^  un  nez^  un  visage^  une  figure  entière, 
même  de  faire  sortir  cette  figure  de  la  toile  ?  Fren* 
drons-nous  les  connaissances  préliminaires  de  l'i- 
mitation de  Nature, ^ur  la  véritable  imitation 
de  Nature?  ou  rapporterons-nous  les  productions 
du  peintre  à  leur  vrai  but ,  à  leur  vraie  raison  ? 
Y  a-t-il  pour  les  peintres  une  indulgence , .  qui 
n'est  ni  pour  les  poètes  ni  pour  les  m^u^iciens?  En 
un  mot  y  la  peinture  est-elle  l'art  de  parler  aux 
yeux  seulement  ?  ou  celui  de  s'adresser  au  cœur 
et  à  l'esprit ,  de  charmer  l'un ,  d'émouvoir  l'autre, 
par  l'entremise  des  yeux  ?  0  mon  ami  !  la  plate 
chose  que  des  vei^s  bien  faits  !  la  plate  chose  que 
de  la  musique  bien  faite  !  la  plate  chose  qu'un 
morceau  de  peinture  bien  fait ,  bien  peint  î  Con- 
cluez   concluez  que  La  Grénée  n'est  pas  le 

peintre ,  mais  bien  maître  La  Grénée. 

DIDEROT. 

Est-ce  que  vous  n'êtes  pas  las  de  tourner  au- 
tour de  cet  immense  Salon  ?  Pour  moi ,  les  jambes 
me  rentrent  dans  le  corps  :  passons  sous  la  galerie 


\ 


SALON  DÉ   1767.  137 

d'Apollon  9  oii  il  n'y  a  personne  ^  nous  nous  repo* 
serons  là  tout  à  notre  aise  y  et  je  tous  confierai 
quelques  idées  qui  me  sont  venues  sur  une  ques- 
tion assez  importante; 

-GRIMlf. 

*  Et  quelle  est  cette  importante  question  ? 

biDEROT. 

L'influence  du  luxe  sur  les  beaux-arts.  Vous 
conyiendrez  qu'ils  ont  tous  merveilleusement  em- 
brouillé cette  question. 

-  Merveilleusement. 

DIDEROT. 

Us  .  ont  vu  que  les  beaux-arts  devaient  leur 
naissance  à  la  richesse.  Us  ont  vu  que  Itf  même 
cause  qui  les  produisait  ^  les  fortifiait  ^  les  con- 
duisait à  la  perfection  y  finissait  par  les  dégrader, 
les  ^abâtardir  et  les  détruire  ;  et  ils  se  sont  divi- 
sés en  difiërents  partis.  Ceux-<i  nous  ont  étalé 
les  beaux-arts  engendrés ,  perfectionnés ,  surpre- 
nants; et  en  ont  fait  la  défense  du  luxe ,  que  ceux- 
là  ont  attaqué  par  les  beaux-arts  abâtardis ,  dé- 
gradés y  apauvris  y  avilis. 

GRIMM. 

Tandis  que  d'autres  se  sont  servi  du  luxe  et  de 
ses  suites  y  pour  décrier  les  beaux-arts  ;  et  ce  ne 
sont  pas  les  moins  absurdes. 

DIDEROT. 

-  Et  dans  cette  nuit  t>ii  ils  s'entrebattaient.... 


i58  SALQN  DE   1767. 

G&IMM. 

Les.agresMurs  et  l^s  dé&aseurs  se  sont  porté 
des  coups  si  égniix  ^  qu'on  ij^e  sait  de  quel  côté  l'a^ 
vantage  est  resté* 

C'est  qu'ils  n'ont  connu  qu'une  sorte  dxs  lUxe. 

s 

GtilMlf* 

4h  i  c'est  de  la  politique .  que  tous  rouler 
faire. 

£t  pourquoi  non  ?  Supposons  qu'un  prince  ait 
le  bon  esprit  de  sentir  que  tout  Tient  de  la  terre 
et  que  tout  y  retourne  j  qu'il  accorde  sa  faveur 
à  l'agriculture  >  et  qu'il  cesse  d'être  le  père  et  le 
fauteur  des  grands  usuriers. 

J'entends  ;  qu'il  supprima  les  fermi^rs-g^ét- 
raux  ^  pour  avoir  des  peintres ,  des  poèt^  ^  des 
sculpteurs  y  des  musiciens.  Estrce  c^U  ? 

^  DIDEROT. 

,  Oui ,  monsieur  ^  et  pour  en  avoir  de  bons  >  et 
les  avoir  toujours  bons.  Si  Tagriculfure  est  la  pluâ 
favorisée  des  conditions ,  les  hommes  sen)nt  en-» 
traînés  où  leur  plus  grand  intérêt  les  poussera  ; 
et  il  n'y  aura  fantaisie  ^  passion  ^  préjugés  >  opi- 
nions qui  tiehnept.  La  terre  sera  lu  mieux  cuU^ 
vée  qu'il  est  possible;  sf s  prdductiona  diversi-^ 
fiées ,  abondantes^  multipliées  ^  amèneront  la  plus 
grande  richesse  y  et  la  plus  grande  richesse  en- 


SAI.ON  I>E  1967.  iSg 

gendrera  le  plus  grand  liii:a  :  car  si  l'on  ne  mange 
pas  For  ^  à  quoi  servira-t-il ,  si  ce  n'est  à  multi- 
plier les  jouissances  ^  ou  les  moyens  infinis  d'être 
heureux ,  la  poésie ,  la  peinture  ^  la  sculpture  y 
la  musique  9  les  glaces  ^  les  tapiaseries ,  les  do- 
rures^ les  porcelaines  et  les  magots?  Les  peintres , 
les  poètes ,  les  sculpteurs  ^  les  musiciens  et  la 
foule  des  arts  adjacents  naissent  de  la  terre.  Ce 
sont  aussi  les  enfants  de  la  bonne  Cérès  ;  et  je  vous 
réponds  que  partout  oh  Us  tireront  leur  origine 
de  cette  sorte  de  luxe  9  ils  fleuriront  et  fleuriront 
à  jamais. 

GAIIftf* 

.   Vous  U  oroye». 

niDSROT. 

Je  fais  mieui;  y  je  le  prouve  ;  mais  auparavant , 
permettez  que  je  fasse  une  petite  imprécation  , 
et  que  je  dise  ici  du  fond  de  mon  cœur  :  Maudit 
soit  à  jamais  le  premier  qui  rendit  les  charges 
vénales. 

G  ai  MM, 

Et  celui  qui  éleva  le  premier  l'industrie  sur  les 
ruines  de  l'agriculture. 

DIDSkOTr 

Amen. 

GRIMM. 

Et  celui  qui,  après  avoir  dégradé  l'agricul- 
ture y  embarrassa  les  échanges  par  toutes  sortes 
d'entraves. 


ï4o  SALON  DE   t'fi^. 

DIDEROT. 

Amen. 

GKIMM. 

Et  celui  qui  créa  le  premier  les  grands  ezac- 
teurs  et  toute  leur  innombrable  famiUe. 

DIDEROT. 

Amen. 

^  G-RIMM. 

Et  celui  qui  facilita  aux  souverains  insensés  et 
dissipateurs  les  emprunts  ruineux. 

DIDEROT. 

Amen. 

GRIMM. 

Et  celui  qui  leur  suggéra  les  moyens  de  rompre 
les  liens  les  plus  sacrés  qui  les  unissent^  par  l'ap- 
pât irrésistible  de  doubler,  tripler^  décupler 
leurs  fortunes. 

DIDEROT. 

Amen.  Amen.  Amen.  Au  même  moment  où  la 
nation  fut  frappée  de  ces  différents  fléaux  y  les 
mamelles  de  la  mère  commune  se  desséchèrent  j 
une  petite  portion  de  la  nation  regorgea  de  ri- 
chesses y  tandis  que  la  portion  nombreuse  languit 
dans  Findigence. 

'      GRIMM. 

L'éducation  fut  sans  vue  y  sans  aiguillon  ,  sans 
base  solide  y  sans  but  général  et  public. 

DIDEROT. 

L'argent  avec  lequel  on  put  se  procurer  tout , 


SALON  DE   1^7.  141 

devint  la  mesure  commune  de  tout.  Il  fallut  avoir 
de  Fargent  ;  et  quoi  encore  7^  de  l'argent.  Quand 
on  en  manqua  y  il  fallut  en  imposer  par  les  appa- 
rences y  et  faire  croire  qu'on  en  avait. 

ORIMM. 

Et  il  naquit  une  ostentation  insultante  dans  les 
uns ,  et  une  espèce  d'hypocrisie  ëpidëmique  de 
fortune  dans  les  autres. 

DIDEROT. 

C'est-à-dire  une  autre  sorte  de  luxe  ;  et  c'est 
celui-là  qui  dégradé  et  anéantit  les  beaux-arts  , 
parce  que  les  beaux-arts,  leur  progrès  et  leur 
durée  demandent  une  opulence  réelle  y  et  que  ce 
luxe-ci  n'est  que  le  masque  fatal  d'une  misère 
presque  générale ,  qu'il  accélère  et  qu'il  aggrave. 
C'est  sous  la  tyrannie  de  ce  luxe  que  les  talents 
restent  enfouis  y  ou  sont  égarés.  C'est  sous  uùe  pa- 
reille constitution  que  les  beaux-arts  n'ont  que  le 
rebut  des  conditions  subalternes;  c'est  sous  un 
ordre  de  choses  aussi  extraordinaire  ,  aussi  per- 
vers, qu'ils  sont  ou  subordonnés  à  la  fantaisie  et 
aux  caprices  d'une  poignée  d'hommes  riches ,  en- 
nuyés y  fastidieux,  dont  le  goût  est  aussi  corrompu 
que  les  mœurs,  ou  abandonné  à  la  merci  de  la 
multitude  indigente,  qui  s'efforce,  par  de  mau- 
Taises  productions  en  tout  genre,  de  se  donner  le 
crédit  et  le  relief  de  la  richesse.  C'est  dans  ce  siè- 
cle et  sous  ce  règne  que  la  nation  épuisée  ne  forme 
aucune  grande  entreprise  ,<  aucuns  '  grands  tra- 


i53  SALON  DE   176^. 

prouvez  pas  l'intentiou  de  cette  France^  y  pu  Mi* 
nerve? 

VAlGEOir. 

Et  cet  enfant  qui  attache  le  rideau  ? 

DIDEROT. 

J'avoue  quHl  est  insoutenable. 

NAIGEON. 

0  le  Poussin  !  ô  Lesueur  !  quel  trophée  ces 
gehs-là  vous  élèvent  !  Chaque  tableau  qu'ils  font 
est  un  laurier  qu'ils  placent  sur  vos  fronts  ^  et  un 
regret  qu'ils  nous  arrachent.  Que  vous  êtes  grands^ 
éloquents  ^  sublimes  !  et  comme  ils  me  le  disent  ! 
Mais  voyez  donc  tous  ces  bambins^  comme  ils 
sont  bien  peignés  ,  bien  ajustés  !  Est-ce  à  la  derr 
nière  heure  de  leur  père  qu'ils  assistent^  ou  vont- 
ils  à' la  noce  d'une  de  leurs  soeurs?  Oîi  est  le  Tes- 
tament d^Eudamidas  {i)!  Ou  est  cette  femme 
assise  sur  le  pied  du  lit  et  le  dos  tourné  à  son  mari 
moribond,  et  qui  me  désole?  Où  est  cette  fille 
étendue  à  terre,  la  tête  penchée  dans  le  giron  de 
sa  mère ,  et  qui  me  désole  ?  Où  est  ce  bouclier  et 
cette  épée  suspendus ,  qui  m'apprennent  que  ce 
moribond  est  un  soldat  y  un  citoyen  qui  a  exposé 
sa  vie  pour  la  patrie ,  et  répandu  son  sang  pour 
elle  ?  0  le  Poussin  !  ô  Lesueur  !  quelle  douleur 
que  celle  de  cette  Dauphine  ! 

Ub^ribus  semper  l€u:rymis,  semperque  pftraiis 
(i)  Tableau  du  Poussin.  Édit*. 


SALON  DE  1767.  ïî^5 

In  stoÉùme  sua,  cUque  expeckattibus  iUom  , 
Quo/ubeatmanaremoda(^i), 

N'estH^e  pas  encore  une  belle  chose  que  cette 
Téie  de  Pompée  présentée  à  César  ?  Froid ,  com- 
passé^ nul  œatrumpoeticum,  discordance  de  cou- 
leur y  bras  droit  ^de  César  cassé  ^  sa  cuisse  droite 
allant  je  ne  sais  où>  ou  plutôt  il  n'en  a  point; 
tête  sans  noblesse;  Africain  au  lieu  d'être  chaud 
et  rougeâtre  ^  sale  ;  draperie  qui  pend  de  la  bar^ 
que^  mal  jetée  ;  ornements  de  cette  barque^  lourds  ; 
vagues  de  la  mer ,  mal  touchées  ;  mignon ,  petite 
tête  y  gris  de  couleur  ;  cjel  dur ,  qui  achève  de 
désaccorder;  et  toujours  de  la  couleur  dure  et  non 
rompue., Je  vous  dis^  mon  ami ^  son  Faire  est 
trop  léché  pour  de  grandes  machines;  il  ne  con- 
vient qu'à  de  petites  choses  qu'on  regarde  de  près 
et  par  parties.  On^st  toujours  tenté  de  demander  : 
où  ce  peintre  prend-il  son  beau  rouge,  un  ou* 
trem'er  aussi  brillant?  et  son  jaune  donc  ?  Vous 
m'avouerez  que  cette  Susanne  est  une  copie  de 
celle  de  Van-Loo  (2)?  Cette  figure  symbolique  de 
l'Agriculture  y  est  tout-à-fait  intéî*essante  ;  lé  linge 
qui  lui  couvre  une  partie  du  bras ,  merveilleux  ; 
tout  en  est  charmant,  tout;  mais  feuilletez  le  por- 
tefeuille de  Piètre  de  Cortonne ,  et  vous  l'y  rétrou- 
verez en  cinquante  endroits.  Mon  ami  ,  sortons 
d'ici ,  je  sens  que  l'ennui  et  l'humeur  me  gagnent. 

(1)  JUTIHAL.  iSa/.  TI,  ▼.  Q^Sé/ JCSÇ.    EOIT*. 

(3)  Sftlon  de  1765,,  tome  yrii ,  page  94.  ËDitf 


i54  SALON'  DE  1767. 

Nous  sortim^.  Chemin  £BHSiiiit  y  il  parlait  tout 
seul  9  et .  il  disait  :  La  nature  !  la  nature  !  quelle 
difierençe  «ntre  4:elui  qui  Fa  Tue  chee  elle  ^  et 
cel,ai  qui  ne,  Fa  vue  qu^en  visite  ckez  son  vèisin  ; 
et  Toilà  pourquoi  Chardin ,  Yemet  et  La  Tour 
sCMit  trois  hommes  étonnants  poyr  mot  ;  et  voilà 
pourquoi  Loulherbourg ,  eût-*îl  un  faire  aussi 
Beau^  aussi  spirituel^  aussi  ragoûtant  que  Vernet^ 
lui  serait  encore  fort  inférieur  ^  parce  quHl  n'a 
pas  vu  la  nature  chez  elle.  Tout  ce  qu'il  fait 
est  4e  réminiscence  ;  il  copié  WoUvermans  et 
Berghem. 

DIDEROT.  X 

Loutherbourg  copie  Wouvermans  et  Berghem! 

-  NAÎGEOIf^ 

Oui ,  oui ,  oui  ■ . 

\  •         - 

'  J^.dpîs  avouer  ic\  que  cette  coavenatiaa  entr«  Dicltrol  el  mw 
p'est  point  supposée  :  elle  a  eu  Ueu  en  effet  telle  qu'il  la  rapports  ; 
et  son. imagination  vive  et  forte,  qui  se  représente  quelquefois  les 
phénomènes  les  plus  simples ,  non  pas  tels  qu'ib  sont  en  nature , 
i&ais  tels  qu'ils  se  passent  dans  sa  tête ,  n'a  rien  ajouté  ici  à  la  vé- 
rité historique.  Critiques  justes  ou  injustes ,  sarcasmes.,  bcàuiei  ou 
m^uyaises  plaisanteries;  tout  cela  a  été  fait  et  dit  arec  la  même 
liberté ,  la  même  confiance ,  la  même  étourderie ,  et  dans  les  mêmes 
termes.  Le  lieu  de  la  scène  n^est  pas  même  changé.  Mais ,  en  con- 
Tenant  d'ailleurs  que ,  sans  blesser  la  rérité ,  sans  être  même  un 
juge  moins  séT^e ,  j'aurais  pu  em{>lojer  des  èxpressicnis  plus  ino^ 
dérées ,  moins  dédaigneuses ,  et  tempérant  fiveç  art  l'amertume  de 
mes  critiques  par  l'éloge  du  talent  de  l'artiste  appliqué  à  d'autres 
.  sigets ,  porter  dans  son  «sprit  une  lumière  plus  douce ,  et  l'édairer 
sur  ses  défauts  sans  choquer  ion  amour-propre  ;  en  conTenant , 


SAjiOlf  Dt   1767.  1^5 

Là-4es6Uft  >  il  part  comitie  un  éclair  ;  il  ebfile 
la  rue  du  Chatnp-Fleari  ;  et  moi  je  m'en  Tâi^  drait 
à  fa  synagogue  de  la  rue  Royale  (i)^  réTfttlt  à  }>aH 
^oi  sur*  rimportftace  que  tfoud  mettoUâ  à  deé  ba- 
gatelles, tandis  que.....  Ra$&urez-T0ud.  Je  crains 
la  Bastille  ^  et  je  m'drréterai  là  tout  court.  Non  3 
encore  uti  mot  6ur  La  Oréiiée.  Pôurriez-^tous  tué 
dire  pourquoi;  qutind  on  a  tu  une  fois  les  td* 
blçaux*  de  La  Grënëe  5  dn  tie  désire  )>lus  de  leil 
reroir?  Quftud  vous  aurez  tëpondu  à  cette  ques- 
tion y  TOUS  trourereK  qu'arec  quelque  sévérité 
que  Naigeon  et  moi  TayoUs  traité ,  noud  aydû^ 
été  justes.  ^  * 

Mais  quoi^  me  dit^ee-vous,  daûs  ce  grand  hbm- 
bre  de  tableaux  peints  par  La  Grénée  il  n'y  en  a 
pas  un  beau?  Non  ^  mon  ami  ;  ils  sont  tous  agréa- 
blés  pour  moi  ;  mais  ilâ  ne  soiit  pas  beaux.  Il  n'y 

dis-je ,  dé  tous  ces  faits ,  je  prie  le  lecteur  d'observer  <|ue  j^étais 
jeune  alors-,  et  qu'on  doit  ayoir  quelque  indiilgence  pour  les  fautes 
d'tfù  ^e  où ,  n^ayant  la  jtisté  mesure  de  rieii ,  on  la  passe  en  tout  ; 
M  les  paMionâ  té»  filus  orageuses  et  léi  |das  violentes ,  trouvant , 
povr  ainsi  dire ,  tovics  les  p4>rte»  de  notre  une  ouvertes ,  la  Hvrttit 
successivement  à  toutes  les  sortes  d'illusions  ;  en  un  mot ,  oà  pour 
se  conduire  dans  le  sentier  obscur  et  épineux  de  la  vie ,  on  n'a  que 
I&  lueur  faible  et  vadllante  d'une  raisèn  qui  ,  même  dans  l'homme 
le  plus  heureuseiàfétlt  âé ,  lé  plus  rëâéclii ,  né  le  rectifié ,  né  s^étend 
et  ne  se  perfectionne  que  par  Texpérience  et  le  malheur  ;  deux 
précepteurs  qui,  sans  doute,. ne  manqueront  jamais  à  l'espace, 
humaine ,  mais  dont  les  grandes  et  instructives  leçons  sont  plus 
6u  moins  tafdivés  pour  chacun  de  nous.  N. 
(i)  Demeure  du  baron  d'Holbach.  Ëdit'. 


i56  SALOir  DE  17*7' 
en  a  pas  un  ok  il  n'y  ait  d^s  choses  de  métier 
supérieurement  faites  ;  pasmi  que  je  ne  voulusse 
ayoir;  mais  s'il  fallait  ou  les^voir  tous  ou  n'en 
avoir  aucun  ^  j'aimerais  mieux  n'en  avoir  aucun. 
Jugerons*-nous  de  l'art  comme  la  multitude  ?  En 
jugerons-nous  comme  d'un  métier ,  comme  d'un 
talent  purement  mécanique  ?  L'appellerons-nous 
la  routine  de  bien  ÎRire  des  pieds  et  des  mains  , 
une  bouche^  un  nez^  un  visage^  une  figure  entière^ 
même  de  faire  sortir  cette  figure  de  la  toile  ?  Pren- 
drons-nous les  connaissances  préliminaires  de  l'i- 
mitation de  Nature  ^^ur  la  véritable  imitation 
de  Nature?  ou  rapporterons-nous  les  productions 
du  peintre  à  leur  vrai  but  ^  à  leur  vraie  raison  ? 
Y  a^-il  pour  les  peintres  une  indulgence  ^ .  qui 
n'est  ni  pour  les  poètes  ni  pour  les  m,usiciens?  En 
un  mot  ^  la  peinture  est-elle  l'art  de  parler  aux 
yeux  seulement  ?  ou  celui  de  s'adresser  au  cœur 
et  à  l'esprit ,  de  charmer  l'un ,  d^émouvoir  l'autre, 
par  l'entremise  des  yeux?  0  mon  ami!  la  plate 
chose  que  des  vei^s  bien  faits  !  la  plate  chose  que 
de  la  musique  bien  faite  !  la  plate  chose  qu'un 
morceau  de  peinture  bien  fait ,  bien  peint  f  Con- 
cluez   concluez  que  La  Grénée  n'est  pas  le 

peintre ,  mais  bien  maitre  La, Grénée. 


DIDEROT. 


Est-ce  que  vous  n'êtes  pas  las  de  tourner  au- 
tour de  cet  immense  Salon  ?  Pour  moi ,  les  jambes 
me  rentrent  dans  le  corps  :  passons  sous  la  galerie 


\ 


SALON  DÉ  1767.  i37 

d'Apollon  y  oh  il  n'y  a  personne ,  nous  nous  repo* 
serons  là  tout  à  notre  aise  y  et  je  vous  confierai 
quelques  idées  qui  me  sont  venues  sur  une  ques- 
tion assez  importante. 

GRIMM. 

>  Et  quelle  est  cette  importante  question  ? 

biDEROT. 

.  L'influence  du  luxe  sur  les^  beaux-arts.  Vous 
conviendrez  qu'ils  ont  tous  merveilleusement  em- 
brouillé cette  question. 

#  GRIMM. 

•    Merveilleusement. 

DIDEROT. 

Us  ;  ont  vu  que  les  beaux-arts  devaient  leur 
naissance  à  la  richesse.  Ils  ont  vu  que  là  même 
cause  qui  les  produisait ,  les  fortifiait ,  les  con- 
duisait à  la  perfection  ^  finissait  par  les  dégrader^ 
les  .abâtardir  et  les  détruire  ;  et  ils  se  sont  divi- 
sés ^n  différents  partis.  Céux-<i  nous  ont  étalé 
les  beaux-arts  engendrés  ^  perfectionnés  y  surpre- 
nants; et  en  ont  fait  la  défense  du  luxe  ^  que  ceux- 
là  ont  attaqué  par  les  beaux-arts  abâtardis ,  dé- 
gradés ,  apauvris  ^  avilis. 

GRIMM. 

Tandis  que  d'autres  se  sont  servi  du  luxe  et  de 
ses  suites  ^  pour  décrier  les  beaux-arts  ;  et  ce  ne 
sont  pas  les  moins  absurdes. 

DIDEROT. 

-  Et  dans  cette  nuit  où  ils  s'entrebattaient.... 


ï58  SALQN  DE   1767. 

GRIMlf. 

Les  .agresseurs  et  l^s  défenseurs  «e  soM  porté 
des  coups  si  égniiK ,  qu'oa  xie  sait  de  quel  côté  l'a* 
vantage  est  resté» 

C'est  qu'ils  n'ont  connu  qu'une  sorte  de  luxe. 

s 

^h  i  c'est  de  la  politique .  que  tous  roulez 
faire. 

DIDEROT.  ^ 

Et  pourquoi  non  ?  Supposons  qu'un  prince  aét 
le  bon  esprit  de  sentir  que  tout  yient  de  la  terre 
et  que  tout  y  retourne  i  qu'il  accorde  sa  faveur 
à  l'agricultute  /  et  qu'il  cesse  d'être  le  père  et  le 
fauteur  des  grands  usuriers. 

€^RIH|l« 

J'entends  ;  qu'il  supprime  les  fermi^rs-géhé^ 
raux  9  pour  avoir  des  peintres  >  des  poètes  >  des 
sculpteurs  ^  des  musicienSé  Estr-ce  c#U  ? 

^  DIDEROt. 

.  Oui ,  monsieur  ^  et  pour  en  avçiir  de  bons  >  et 
les  avoir  toujours  bons.  Si  l'agriculfure  est  la  plud 
favorisée  des  conditions  y  les  hommes  seront  &k^ 
traînés  où  leur  plus  grand  intérêt  les  poussera  ; 
et  il  n'y  aura  fi^ntaisie  ^  passiim ,  préjuges  y  opi- 
nions qui  tiennent.  La  terre  sera  la  mieux  cuUIh 
vée  qu'il  est  possible  ;  ses  prc^uclions  dîversi^ 
fiées  f  abondantes  ^  multipliées  ^  amèneront  la  plus 
grande  richesse  >  et  la  plus  grande  richesse  en- 


SALON  M   1767.  lîg 

gendrera  le  plus  grand  liue  :  car  si  Fon  ne  mange 
pas  For  y  à  quoi  servira-t-il  y  si  ce  n'est  à  multi- 
plier les  jouissances  y  ou  les  moyens  infinis  d'être 
heureux  5  la  poésie^  la  peinture  ^  la  sculpture  ^ 
la  musique  y  leg  glaces  y  les  tapisseries  y  les  do- 
rures^ les  porcelaines  et  les  magots?  Les  peintres  y 
les  poètes  y  les  sculpteurs  y  les  musiciens  et  la 
foule  des  arts  adjacents  naissent  de  la  terre.  Ce 
sont  aussi  les  enfants  de  la  bonne  Cérès  ;  ejt  je  vous 
réponds  que  partout  où  ils  tireront  leur  origine 
de  cette  sorte  de  luxe  9  ils  fleuriront  et  fleuriront 
à  jamais. 

GRIMIf. 

V 

.    Vous  II  çroyeîs. 

DIDEROT. 

Je  fais  mieux  9  je  le  prouve  ;  mais  auparayant  » 
permettez  que  je  fasse  une  petite  imprécation  y 
et  que  je  dise  ici  du  fond  de  mon  cœur  :  Maudit 
soit  à  jamais  le  premier  qui  tendit  les  charges 
vénales. 

Et  celui  qui  éleva  le  premier  l'industrie  sur  les 
ruines  de  l'agriculture. 

DIDEÀOT» 

Amen. 

GRIMll. 

Et  celui  qui  y  après  avoir  dégradé  l'agricul- 
ture y  embarrassa  les  échanges  par  toutes  sortes 
d'entraves. 


ï4o  SALON  DE   1767. 

DIDEROT. 

Âmen. 

GKIMM. 

Et  celui  qui  créa  le  premier  les  grands  ezac- 
leurs  et  toute  leur  innombrable  famille. 

'         DIDEROT. 

Amen. 

^  GRIMIC. 

Et  celui  qui  facilita  aux  souverains  insensés  et 
dissipateurs  les  emprunts  ruineux. 

DIDEROT. 

Amen. 

6RIMM. 

Et  celui  qui  leur  suggéra  les  moyens  de  rompre 
les  liens  les  plus  sacrés  qui  les  unissent^  par  l'ap- 
pât irrésistible  de  doubler ,  tripler  ^  décupler 
leurs  fortunes.  '  . 

DIDEROT. 

Amen.  Amen;  Amen.  Au  même  moment  oii  la 
nation  fut  frappée  de  ces  différents  fléaux  ^  les 
mamelles  de  la  mère  commune  se  desséchèrent , 
une  petite  portion  de  la  nation  regorgea  de  ri- 
chesses p  tandis  que  la  portion  nombreuse  languit 
dans  l'indigence. 

'    6RIMM. 

L'éducation  fut  sans  yue ,  sans  aiguillon  ^  sans 
base  solide^  sans  but  général  et  public. 

DIDEROT. 

L'argent  avec  lequel  on  put  se  procurer  tout  ^ 


SALON  DE   17O7.  141 

devint  la  mesure  commune  de  tout.  Il  fallut  avoir 
de  Fargent;  et  quoi  encore?- de  Fargent.  Quand 
on  en  manqua ,  il  fallut  en  imposer  par  les  appa- 
rences y  et  faire  croire  qu'on  en  avait. 

oaiHH. 

> 

Et  il  naquit  une  ostentation  insultante  dans  les 
uns ,  et  une  espèce  d'hypocrisie  épidémique  de 
fortune  dans  les  autres. 

DIDEKOT. 

C'est-àr^dire  ime  autre  sorte  de  luxe  ;  et  c'est 
celui-là  qui  dégrade  et  anéantit  les  beaux-arts  , 
parce  que  les  beaux-arts ,  leur  progrès  et  leur 
durée  demandent  une  opulence  réelle ,  et  que  ce 
luxe-ci  n'est  que  le  masque  fatal  d'une  misère 
presque  générale  9  qu'il  accélère  et  qu'il  aggrave. 
C'est  sous  la  tyrannie  de  ce  luxe  que  les  talents 
restent  enfouis^  ou  sont  égarés.  C'est  sous  une  pa- 
reille constitution  que  les  beaux-arts  n'ont  que  le 
rebut  des  conditions  subalternes;  c'est  sous  un 
ordre  de  choses  aussi  extraordinaire  ,  aussi  per- 
vers ^  qu'ils  sont  ou  subordonnés  à  la  fantaisie  et 
aux  caprices  d'une  poignée  d'hommes  riches ,  en- 
nuyés 9  fastidieux ,  dont  le  goût  est  aussi  corrompu 
que  les  moeurs  9  ou  abandonné  à  la  merci  de  la 
multitude  indigente  9  qui  s'efforce  ^  par  de  mau- 
vaises productions  en  tout  genre ,  de  se  donner  le 
crédit  et  le  relief  de  la  richesse.  C'est  dans  ce  siè- 
cle et  sous  ce  règne  que  la  nation  épuisée  ne  forme 
aucune  grande  entreprise  ^ .  aucuns  '  grands  tra- 


l4^  SALON  DE    1767. 

Taiix^  Tvexk  qui  sontieime  les  esprit»  et  éïète  ks 
aiMS.  Cest  alors  que  les  grands  artistes  ne  Ràis*- 
sent  point  ^  ou  sont  obligea  de  s'avitir  aow  peine 
de  mourir  de  faim.  C'est  alors  qu'il  y  a  cent  ta- 
bleaux de  chevalets  pour  une  grande  composition^ 
mfille  portr»its  pmir  un  mcureeau  d'bistoire ,  que 
les  artistes  médideres  puUuletity  et  q«e  la  natioh 
en  regorge. 

Que  les^  Selle  ^  les  Bellanger^  le»  Veiriot^  leâ 
Brenet^  sont  assis  à  «ôté  des  Chardin  y  des  Vien  et 
desVemet, 

N DIEU  or. 

El  que  leurs  plats  otnrrages  CMnrrent  les  murs 
d'un  Salon. 

GRlUMi 

Et  béttîs  soient  le»  Belle  ^  les  BeUangery  les 
Vôsriot ,  les  Brenet  ^  les  Bftawruis  poètes  y^  les  mau^ 
irais  peintres^  les  mabuvais  stataaircs^  les  brocan- 
teurs f  le»  bi^^otiers  et  les  filles  de  joie« 

DIDEROT. 

Fort  bioiry  imm  ami^  parce  que  ee  so|it  ces 
gens^-là  qui  npua  vatgent.  C'est  ht  -veramne  fjpaà 
ronge  et  détruit  nos  Tampires ,  e%  qui  boqs  re^ 
Tsrse  goutte  à  goutte  le  sang  d4»t  ils  nous  oiié 

puisés. 

eaiiffM». 
Et  honni  soit  lemânistreqm  s'aviserait  au  cen- 
tre d'un  sol,  immease  ek  fécond  de  créer  des  lois 


SALON  DB  1767.  '    145 

sômptaftires  ;  d'anéantir  le  luxe  subsistant  y  au 
lieu  d'en  susciter  un  autre  des  entrailles  de  la 
terre. 

Et  d'arrêter  aux  barrières  les  productions  des 
arts,  au  lieu  d*engendrer  des  artistes.  Ce  n'est 
pas  moi  qui  ai  marché,  c'est  vous  qui  m'avez  con- 
duit; et  s'il  y  a  un  peu  de  bonne  logique  dans  ce 
qui  précède,  il  s'en  suit,  comme  je  jte  disais  au  . 
commencement ,  qu'il  y  a  deux  sortes  de  hiie , 
Pan  qui  naît  de  la  richesse  et  de  l'aisance  géné- 
rale ,  Fautre  de  l'ostentation  et  de  la  misère ,  et 
que  le  premier  est<àussi  sûrement  favorable  à  la 
naissance  et  au  progrès  des  beaUx-arts ,  que  le  se- 
cond leur  est  nuisible  ;  et  là  dessus  rentrons  dans 
le  Salon  ;  et  revenons  à  nos  Belle ,  à  nos  Bellanger, 
à  nos  Brenet  et  à  nos  Voiriot. 

V 

SATIRE  CONTRE  LE  LUXE, 

A  la  manière  ds  Perse. 

Vous  jeté»  sur  les  diverses  sociétés  de  Pespèce 
hnmmne  un  regard  si  chagrin ,  que  je  ne  connais 
pl%is  guère  qu'kin  moyen  de  vous  contenter  ;  c'est 
de  ramener  Fâge  (For-. — Vous  vous  trompez.  Une 
vie  consumée  à  sfoupirer  aux  piedis  d^une  bergère 
n'est  point  du  tout  mon  fèit.  Je  veux  qtie  l'homme 
travjsiiHe.  Je  veux  qu'il  souffre.  Sous  un  état  de 
nature  qui  irait  au-devknt  dé  tous  ses  vœux ,  oùt 


î44  SALON  DE  1767. 

la  branche  se  courberait  pour  approcher  le  fruit 
de  sa  main^  il  serait  fainéant  ;  et  ^  n'en  déplaise 
aux  poètes  ^  qui  dit  fainéant  ^  dit  méchant.  Et 
puis ,  des  fleuves  de  miel  et  de  lait  !  Le  lait  ne 
ya  pas  aux  bilieux  comme  moi  ^  et  le  miel  m'af- 
fadit. —  Dépôuillez-Tous  donc  j  suives  le  conseil 
de  Jean-Jacques ,  et  faites-vous  sauvage.  —  Ce 
serait  bien  le  mieux.  Là  y  du  moins  ^  il  n'y  a  d'iné- 
galité que  celle  qu'il  a  plu  à  la  nature  de  mettre 
entre  ses  enfants  ;  et  les  forêts  ne  retentissent  pas 
de  cette  variété  de  plaintes  y  que  des  maux  sans 
nombre  arrachent  à  l'homme  dans  ce  bienheureux 
état  de  société. — Mais  quoi!  ces  ntœurs  si  van- 
tées de  Lacédémone  ne  trouveront  pas  grâce  au- 
près de  vous  ?  — Ne  me  parlez  pas  de  ces  moines 
armés.  — ^^Mais  là  cet  or,  ce  luxe  qui  vous  blesse^ 
ces  repas  somptueux  ^  ces  meubles  recherchés. .  » . 
—  Il  n'y  en  a  point ,  d'accord  ;  mais  ces  pauvres  , 
ces  malheureux  ilotes ,  n'en  avez-vous  "point  pi- 
tié? La  tyrannie  d'un  colon  d'Amérique  est  moins 
cruelle  ;  Ja  condition  du  nègre  moins  triste.  — 
Qu'objeçterez-vous  au  siècle  de  Rpme  pauvre  ^  à 
ce  siècle  où  des  hommes  à  jamais  célèbres  culti-^ 
vaient  la  terre  de  leurs  mains,  prirent  leiiirs  noms 
des  fruits ,  des  fonctions  agrestes  qu'ils  avaient 
exercées,  où  le  consul  pressait  le  boeuf  de  son 
aiguillon  ,  où  le  casque  et  la  lance,  étaient  dépo- 
sés sur  la  borne  du  champ ,  et  la  courpnne  du 
triomphateur  suspendue  à  la  corne  delà  charrue? 


4< 


SALON  DE   1767.  145 

0  le  beau  temps  !  que  celui  où  la  femtne  dégue- 
nillée du  dictateur  pressait  le  jpis  de  ses  chèyres, 
tandis  que  ses  robustes  enfants  ^  là  cognée  sur 
l'épaule  y  allaient  dans  la  forêt  voisine  couper  des 

fagots  pour  Thivér Vous  rieai;  mais^  à  votre 

avis  y  la  chaumière  de  QuiMus  n'est*«lle  pas  plus 
belle  aux  yeux  de  Fhonunè  qui  a  quelque  tact  de 
la  vertu  y  que  ces  immenses  galeries  où  l'infâme 
Verres  exposait  les  dépouilles  de  dix  provinces 
ravagées  ?  Allez  vous  enivrer  chez  LucuUus.  Ap*- 
plàudissez  aux  poèmes  diyins  de  Virgile  ;  prome- 
nez-vous dans  une  ville  immense  ^  où  les  chefs- 
d'oeuvre  de  la  peinture  ^  de  la  sculpture  et  de 
l'architecture  suspendront  à  chaque  pas  vos  re- 
gards d'admiration;  assistez  aux  jeux  du  Cirque  ; 
suivez  la  marche  des  triomphes  ;  voyez'  des  rois 
enchaînés  ;  jouissez  du  doux  spectacle  de  l'univers 
qui  gémit  sous  la  tyrannie  ^  et  ipàrtagez  tous  les 
crimes  Jetons  les  désordres  ^e  son  opulent  op- 
presseur. Ce  n-est  point  là  ma  demeure.  - — Je  ne 
sais  plus  en  quel  temps  9  sous  quel  siècle ,  en  quel 
coin  de  la  terre  vous  placer.  Mon  ami  y  aimons 
notre  patrie  ;.  aimons  nos  coùtemporains  ;  sou-^ 
mettons-nous  à  un  ordre  de  choses  qui  pourrait 
par  hasard  être  meilleur  ou  plus  mauvais  ;  jouis- 
sons dçs  avantageas  de  notre  condition.  Si  nous 
y  voyons  des  défauts  ^  et  il  y  en  a  sans  doute  > 
attendons-en  le  remède  de  rexpérience  et  de  la 
sagesse  dé  nos  maîtres;  et  i^esébhs  ici.  -- Rester 

SlIiOMS.   TOMS  n.  10 


I 

^4^  .      SALON  DE   1767. 

ici  l  moi  l  moi  1  y  reste  celui  qui  peut  voir  aree 
patience  un  peuple  qui  se  prétend  civilisé  y  et  I0 
plus  civilisé  de  la  terre ,  mettre  à  l'encan  Texer- 
cice  des  fonctions  civiles  ;  mon  cœur  se  gonfle  , 
et  un  jour  de  ma  vie ,  nèn  >  un  jour  de  ma  vie ,  je 
ne  le  passe  pas  saiis  charger  d'imprécations  celui 
i}ui  rendit  les  charges  vénales.  Car  ^'est  de  là  , 
tmi ,  c'est  de  là  et  de  la  création  des  grands  exac- 
teurs y  que  sont  découlés  tous  nos  maux.  Au  mo- 
ment où  Ton  put  arriver  à  tout  avec  de  Ter ,  oh 
Voulut  avoir  de  Tor;  et  le  mérite,  qui  ne  con- 
duisait à  rien  ^  ne  fut  rien,  il  n'y  eut  plus  aucune 
éteiulation  honnête.  L'éducation  resta  sans  aucune 
base  solide.  Une  mère ,  si  elle  l'osait  ^dirait  à  son 
fils  :  (cJVIon  fila  5  pourquoi  consumer  vos  yeux  sur 
«f  des  livres  ?  Pourquoi  votre  lampe  a<4-elle  brûlé 
V  toute  la  nuit  ?  Conserve-^oi  ^  mon  fils.  Eh  bien  f 
«  tu  veux  aussi  jremuer  un  jour  l'urne  qui  con- 
f<  tient  le  sort  de  tes  concitoyens  $  tu  la  remueras. 
«r  Cette  urne  est  en  argent  comptant  au  tcmd  du 
tt  coffre-fort  dé  ton  père,  n  Et  où  est  l'enfiint  qui 
l'ignore?  Au  moment  où  une  poignée  de  ooncus- 
siounaires  publics  regorgèrent  de^  richesses ,  ha* 
kitèrent  des  palais,  firent  parade  de  leur  hon- 
teuse opulence  ,  toutes  les  conditions  furent  con^ 
fondues  ;  il  s'éleva  une  émulation  foneste ,  une 
lutte  insensée  et  cruelle  entre  tous  les  ordres  de 
la  société.  L'éléphant  se  gonâa  pour  accroître  sa 
taille ,  le  bœuf  imita  l'éléphant  ;  la  grenouille 


SALON  DE   X7Ô7.  i47 

eut  W,  même  manie  ,  qui  rempata  4'eU#  à  Téle^ 
phaût;  et,  dan&  ce  mouveoi^ilt  récip^Qqiie»  les 
trois  animaux  périrent  :  triste  >  mais  image  réelle 
d'una  nation  abandapnée  k  uo  luxe ,  symbole  de 
4a  richesse  des  unjs,  ^t  ma3(iue.4e  la  B»i^ère  igér 
uérala  du  reste^  Si  vous  n'avez  pas  une  ame  de 
bronze  ,  dites  dpnc  av^ç  moi  ;  élevez  votre  voix  9 
dites  :  Maudit  soit  le  pren^ier  qui  rendit  les  fouet- 
tions publiques  vénales  ;  maudit  spit  celui  qui 
irendit  Tor  l'idole  de  la  nation  ;  maudit  soit  celui 
qui  créa  la  race  détestable  des  grande  eiacteurs; 
maudit  soit  celui  qui  engendra  ce  foyer  dVi!i  sor- 
tirent; cette  ostentation  insalento  de  richesse  daii|5 
les  ujis,  et  cette  hypçcpisie  épidémique  de  for^ 
tune  dans  les  autres  >  ms^idit  soi,t  celui  'qui  con*- 
.damna  par  coqtre-^coup  le  mérite  à  l'obscurité , 
^l  qui  dévoua  la  vertu  et  les  moeurs  au  méprià. 
D^  ce  jour,  voici  le  mot ,  le  mot  funeste  qui  re»- 
tentit  d'un  bout  à  l'autre  de  la  ^ciété  :  Sôyom, 
ou  paraissons  riches.  B^  c^  jour,  la  montre  d'or 
pendit  au  côté  de  l'ouvrière,  à^qUi^son  travail  suf- 
fisait à  peine  pour  avoir  du  pain,  Et  quel  f ut  ie 
prix  de  cette  montre  ?  quel  fut  lé  prix  de  ce  veto- 
ment  de  soie  qui  la  couvre ,  et  sous  lequel  je  la 
méconnais?  Sa  vertu  !  sa  vertu  !  ses  mœurs  1  Et 
il  en  fut  ainsi  de  toutes  les  autres  cooditiona.  OSn 
rampa ,  on  s'avilit ,  on  se  prostitua  dans  toutes 
les  conditions.  Il  n'y  içut  plus  de  distii^ction  entre 
les  moyens  d'^w^quérir,  Hoiiiinétes ,  malhomiétes , 


10. 


î48  SALON  DE   176^. 

tous  furent  bons.  Il  n'y  eut  plus  de  mesure  dans 
les  dépenses.  Le  financier  donna  le  tont^  que  le 
reste  suivit.  De  là  cette  foule  de  mésalliances 
que  je  ne  blâme  pas.  Il  était  justeque  des  hommes, 
ruinés  par  l'exemple  des  pères ,  allassent  réparer 
chez  eux  leurs  fortunes ,  et  se  venger  par  le  nié- 
pris  de  leurs  filles.  Mais  ces  femmes  méprisées  , 
quelle  fut  leur  conduite?  Et  ces.époux,  à  qui  por- 
tèrent-ils la  dot  de  leurs  femmes  ?  D'où  vient  cette 
fureur  générale  de  galanterie?  Dites,  dites  ,  où. 
a-t-elle  pris  sa  source  ?  Les  grands  se  sont  ruiàés 
par  l'émulation  du  faste  financier.  Le  reste  s'est 
perdu  de  débauche  par  l'imitation  et  l'influence 
du  libertinage  des  grands.  Le  luxe  ruine  le  riche, 
et  redouble  la  misère  des  pauvres.  De  là  la  Êius- 
seté  du  crédit  dans  tous  les  états.  Confiez  votre 
fortune  à  cet  homme  qui  se  fait  traîner  dans  un 
ehar  doré ,  demain  ses  terres  seront  ea  décret; 
demain  ^  cet  homme  si  brillant,  poursuivi  par  ses 
créanciers ,  ira  mettre  pied  à  terre  au  Fort-l'É- 
véque(i)^ — Mais  ne  vous  réjouissez-vous  pas  de 
vvoir  la  débauche^  la  dissipation,  le  faste,  écrou- 
ler ces  masses  énormes  d'oc?  C'eàt  par  ce  moyen 
qu^on  nous ^  restitue  goutte  à  goutte  ce  sang  dont 
nous  sommes  épuisés.  Il  nous  revient  par  une 
foule  de  mains  occupées.  Ce  liixe,  contre  lequel 
votis  vous  récriez  ^  n'est-ce  pas  lui  qui  soutient  le 
eisean  dans  la  main  du  statuaire^  la  palette  au 

(i)  Prison  destinée  aux  -détenus  pour  dettes.  Eort*.. 


SAhLON  DE   1767.  149 

pouce  du  peintre^  Ja  nayette  ?. . . .  —  Oui ,  beaucoup 
d'ouvrages ,  et  beaucoup  d'ouvrages  médiocres. 
Si  les  mœurs  sont  corrompues ,  croyez-vous  que  le 
goût  puisse  rester  pur?  Non ,  non  y  cela  ne  se  peut  : 
et  si  vous  le  croyez ,  c'est  que  vous  ignorez  l'effet 
de  la  vertu  sur  les  beaux-arts.  Et^  que  m'impor- 
tent vos  Praxitèle  et  vos  Phidias?  que  m'importent 
vos  Apelle?  que  m'importent  vos  poèmes  divins? 
que  m'importent  vos  riches  étoffes?  si  vous  êtes 
méchants^  si  vous  êtes  indigents^  si  vous  êtes 
jcorrompus.  0  richesse^  mesure  de  tout  mérite! 
ê  luxe  funeste^  enfant  de  la  richesse  !  tu  détruis 
tout ,  et  le  godt^  et  les  mœurs  ;  tu  arrêtes  la  pente 
la  plus  douce  de  la  nature.  Le  riche  craint  de 
multiplier  ses  enfants.  Le  pauvre  craint  de  mul- 
tiplier les  malheureux.  Les^  villes  se  dépeuplent. 
On  laiisse  languir  sa  fille  dans  le  célibat.  Il  fau- 
drait sacrifier  à  sa  dot  un  équipage  y  une  table 
somptueuse.  On  aliène  sa  fortune  ^  pour  doubler 
son  revenu  :  on  oublie  ses  proches.  A-t-on  crié 
dans  les  rues  un  édit  qui  promette  un  intérêt  dé- 
cuple à  un  capital  ;  l'enfant  de  la  maison  pâlit  ; 
l'héritier  frémit  ou  pleure  ;  ces  masses  d'or  qui 
lui  étaient  destinées  ^  vont  se  perdre  dans  le  fisc 
public  y  et  avec  elles  TespéranCe  d'une  opulence 
à  venir.  De  là  les  hommes  sont  étrangers  les  uns 
aux  autres  dans  la  même  £simille.  Eh  !  pourquoi 
des  enfants  aimeraient- ils  ^  respecteraient  -  ils 
pendant  leur  vie  ^  pleureraient-ils  quand  ils  sont 


i5o  SALON  DE   1767. 

ttiorts  y  des  pères  y  des  parents  >  des  frères  y  des 
proches,  des  amis  qui  ont  tout  fait  pour  leur 
bien-être  propre ,  rien  pour  le  leur  ?  C'est  bien 
dans  ce  moment  y  ô  mes  amis  y  qu^il  n'y  a  point 
d't^mis  ;  ô  pères  y  qu'il  n'y  a  plus  de  pères;  ô  frères 
et  soeurs,  qu'il  n'y  a  ni  frères  ni  soeurs  !  — Voilà  , 
«ins  doute ,  un  luxe  pernicieux ,  et  contre  lequel 
je  TOUS  permets  à  vous  et  à  nos  phiIosophe$  de  se 
récrier.  Mais  n'en  est-il  pas  un  autre  qui  se  con- 
cilierait avec  les  moeurs,  la  richesse,  l'aisance,  la 
splendeur  et  la  force  d'une  nation?  —  Peut-être. 
O  Cérès,  les  peintres,  les  poètes,  les  statuaires,  les 
tapisseries ,  les  porcelaines  ,  et  ces  magots  mênie^ 
goût  ridicule  ,  peuvent  s'ëlever  d'entré  tes  épis. 
Maîtres  des  nations ,  tendez  la  main  à  Cérès  ;  re- 
levez ses  autels.  Cérès  est  la  mère  commune  de 
tout.  Maîtres  des  nations,  faites  que  vos  campa* 
gnes  soient  fertiles;   soulagez  l'agriculteur  dn 
poids  qui  l'écrase.   Que  celui  qui  vous  nourrit 
puisse  vivre  ;  que  celui  qui  donne  du  lait  à  vois 
enfants  ait  du  pain  ;  que  celui  qui  vous  vêtit  îie 
soit  pas  nu.  L'agriculture  ,  voilà  le  fleuve  qui 
fertilisera  votre  Empire.  Faites  que  les  échanges 
se  multiplient  en  cent  manières  diverses.  Vous 
n'aurez  plus  une  poignée  de  sujets  riches ,  vous 
aurez  une  nation  riche. — Mais,  dites-moi,  à  quoi 
bon  la  richesse,  sinon  à  multiplier  nos  jouis- 
sances ?  et  ces  jouissances  multipliées  ne  donne- 
ront-elles pas  naissance  à  tous  les  arts  du  luxe  ? 


■i 


SALON  DE  1767.  l5i 

-^  Mais  ce  liixe  sera  le  signe  d'une  opulence  gé* 
nérale  9  et  non  le  masque  d'une  misère  commune. 
Maîtres  des  nations  ^  ôtez  à  l'or  son  caractère  re* 
présentatif  de  tout  mérite.  Abolissez  la  vënalité 
des  charges.  Que  celui  qui  a  de  l'or  puisse  avoir 
des  palais  ^  des  jardins ,  des  tableaux^  des  statu^^ 
des  Tins  délicieux ,  de  belles  femmes;  mais  qu'il 
ne  puisse  prétendre  sans  mérite  à  aucune  fonction 
honorable  dans  l'État;  et  vous  aurez  des  citoyena 
éclairés  y  des  sujets  vertueux.  Vous  avez  attaché 
des  peines  aux  crimes  ;  attachez  des  récompenses 
à  la  vertu  ;  et  ne  redoutiez ,  pour  la  durée  de  vos 
Empires  9  que  le  laps  des  temps^  Le  destin  qui 
règle  le  monde  ^  veut  que  tout  passe.  La  condition 
la  plus  heureuse  d'un  homme  5  d'un  État ,  a  son 
t|3rme.  Tout  porte  en  soi  un  germe  secret  de  des- 
truction. L'agric^l^ire  ^  cette  bienfaisante  agri* 
culture  j  engend^R  commerce  ^  l'industrie  et  la 
richesse.  La  richesse  engendre  /la  population  ; 
l'extrêuva  population  divise  les  fortunes;  les  for- 
tunes  divisées  restreignent  les  sciences  et  les  arts 
à  Futile.  Tout  ce  qui  o'e&t  pas  utile  est  dédaigné. 
L'emploi  du  temps  eat  trop  précieux  pour  le  per** 
dre  à  des  spéculations  oisives.  Partout  oii  vouf 
verrez  une  poigaée  de  terre  recueillie  dans  la 
plaine 9  portée  dans  un  panier  d'osier ^  aller  cou- 
vrir la  pointe  nue  d'un  rocher^  et  l'espérance  d'un 
épi ,  l'arrêter  là  par  une  claie  ^  soyez  sAr  que  vous 
verrez  peu  de  grands  édifices^  peu  de  statues, 


V 

i5:i  SALON  DE  1767. 


que  vous  trouverez  peu  d'Orphces ,  que  vous  en-* 
tendrez  peu  de  poèmes  divins. ...  Et  que  m'im- 
portent ces  monuments  fastueux  ?  Est-ce  là  le  bon- 
heur? La  vertu  ^  la  vertu ^  la  sagesse^  les  mœurs  , 
Famour  des  enfants  pour  les  pères  ^  l'amour  des 
pères  pour  les  enfants  ^  la  tendresse  du  souverain 
pour  ses  sujets^  celle  des  sujets  pour  le  souve- 
rain y  les  bonnes  lois ,  la  bonne  éducation  ^  l'ai- 
sance générale;  voilà  ,  voilà  ce  que  j'ambitionne- 
—  Enseignez-moi  la  contrée  où  l'on  jouit  de  ces 
avantages ,  et  j'y  vais ,  fiit-ce  la  Chine.  —  Mais 
là....  —  Je  vous  entends.  Astuce^  mauvaise  foi , 
nulle  grande  vertu  ,  nul  héroïsme  ^  une  foule  de 
petits  vices ,  enfants  de  l'esprit  économique  et  de 
la  vie  contentieuse.  Là^  le  ministère  sans  cesse 
occupé  à  prévenir  la  perfidie  des  saisons  ;  là  ^  le 
particulier  à  pourvoir  de  blfiMn  grenier.  Nulle 
chimère  de  point  d'honneur.  iFfàut  l'avouer.  — 
Où  irai-je  donc?  Où  trouverai^je  un  état  de  bon- 
heur constant  ?  Ici^  un  luxe  qui  manque  la^misère  f 
là^  un  luxe  qui  ^  né  de  l'abondance^  ne  produit 
qu'une  félicité  passagère.  Où  faut-il  que  je  naisse 
ou  que  je  vive  ?  Où  est  la  demeure  qui  me  pro- 
mette et  à  ma  postérité  un  bonheur  durable  ?  --* 
Allez  où  les  maux  portés  à  l'extrême  vont  jamener 
un  meilleur  ordre  de  choses.  Attendez  que  les 
choses  soient  bien  ^  et  jouissez  de  ce  moment.  — 
Et  ma  postérité  ?  —  Vous  êtes  im  insensé.  Vous 
voyez  trop  loin.  Qu'étîez-vous  il  y  a  quatre  siècles 


SALON  DE   1767.  i55 

pour  vos  aïeux.  Rien.  Regardez  ayec  le  même  œil 
des  êtres  à  Tenir  qui  sont  à  la  même  distance'de 
•vous.  Soyez  heureux.  Vos  arrière-neveux  devien- 
dront ce  qu'il  plaira  au  destin  ^  qui  dispose  de 
tout.  Dans  l'Empire^  le  ciel  suscite  un  maître 
qui  amende  ou  qui  détruit  ;  dans  le  siècle  des 
races  ^  un  descendant  qui  relève  ou  qui  renverse. 
Voilà  l'arrêt  immuable  de  la  nature.  Soumettez- 
vous-y. 

BELLE. 

36.  l'arghaivge  michel^  vainqueur  des  anges 

REBELLES. 
Ta-blean  de  neuf  pieds  de  haut  sur  six  pieds  de  large. 

Ce  tableau  n'y  était  pas  ^  et  tant  mieux  pour 
l'artiste  et  pour  nous.  L'artiste  Belle  n'était  pas 
bastant  pour  une  composition  de  cette  nature , 
qui  demande  de  la  verve ,  de  la  chaleur ,  de  l'i- 
magioation  y  de  la  poésie.  Belle  ^  peintre  de  batail- 
les célestes^  rival  de  Milton  !  Il  n'a  pas  dans  sa 
tête  ,1e  premier  trait  de  la  figure  de  rarchange  , 
ni  son  mouvement,  ni  le  caractère  àngélique, 
ni  l'indignation  fondue  avec  la  noblesse ,  ni  la 
grâce ,  l'élégance  et  la  force.  Il  y  a  long-temps 
qu'il  n'est  plus,  celui  qui  savait  réunir  toutes  ces 
choses.  C'est  Raphaël.  Et  Jes  anges  rebelles,  com- 
ment les  aurait-il  désignés?  surtout  s'il  n'avait 
pas  voulu  en  faire  ,  à  l'imitation  de  Rubens ,  des 


-  # 


/ 


ï54  SAL,ON  DE  1767. 

espèces  de  montres  y  moitié  •  hommes  ^  moitié 
serpents  ^  vilains^  absurdes  y  hideux  y  dtégoûtants* 
L'artiste  ou  le  comité  académique  y  e%  excluant 
d^  Salon  la  composition  de  Belle  ^  a  fait  sagement» 
Il  y  avait  déjà  un  assez  bon  nonibre  de  mauvais 
tableaux  sans  celui-là.  Ceux  qui  ont  été  assez 
bêtes  pour  aller  demander  à  Belloi  un  morceau 
de  cette  importance  y  seront  yraisemblablement 
assez  bétes  pour  admirer  sa  besogne.  Laissons- 
les  s'extasier  en  paix.  Ils  sont  heureux ,  peut-être 
plus  heureux  devant  le  barbouillage  de  Belle  y 
que  vous  et  moi  devant  le  chef-d'œuvre  du  Guide 
et  du  Titien.  C'est  un  mauvais  rôle  que  celai 
d'ouvrir  les  yeux  à  un  amant  sur  les  défauts  de 
sa  maîtresse.  Jouissons  plutôt  du  ridicule  de  son 
ivresse.  Le  comte,  de  Creutz^  nôtre  ami ^.^e  met 
tQUs  les  matins  à  genoux  devant  VAdoni»  de  Ta- 
ravél:^  et  Denis  Diderot^  votre  ami^  devant  une 
Cléopdtre  de  madame  Therbouche.  Il  faut  en 
rire.—  En  rire,  et  pourquoi?  Ma  Cléopatre  est 
vraiment  fort  belle  y  et  je  pense  bien  que  le  comte 
de  Creutz  en  dit  autant  de  son  Adonis;  tous  les 
deux  amusants  pour  vous  y  nous  le  sommes  en-*- 
core  y  le  comte  et  moi  y  l'un  pour  l'autre.  Si  nous 
pouvions  y  par  \m  tour  de,  tètç  original .,  voir  les 
hommes  en  scène  y  prendre  le  monde  pour  ce  qu'il 
est  9  un  théâtre  y  nous  nous  épargnerions  bien  des 
moments  d'humeur. 


SALON  DE   1767.  i55 

BACHELIER. 
57.  vncttÉ  txrûsvÉx  do  rochek  par  ias  zéPHtiu. 

Tableau  de  quatre  pieds  sur  troif . 

Ce  tableau  n'y  était  pas  non  plus  ;  et  je  repé- 
terai y  tant  mieux  pour  l'artiste  et  pour  nous. 

Voilà  un  assez  bon  artiste  perdu  sans  ressource. 
Il  a  dépose  le  titre  et  les  fonctions  d'académi- 
cien ,  pour  se  faire  maître  d'école  ;  il  a  préféré 
l'argent  à  l'honneur  ;  il  a  dédaigné  la  chose  pour 
laquelle  il  avait  du  talent ,  et  s'est  entêté  de  celle 
pour  laquelle  il  n'en  avait  point.  Ensuite  il  a  dit  : 
Je  Veux  boire ,  manger ,  dormir ,  avoir  d'excel- 
lents vins  f  des  vêtements  de  luxe  ^  de  jolies 
femmes;  je  méprise  la  considération  publique... 
Mais  y  M.  Bachelier  ^  le  sentiment  de  l'immortd- 
lité?  — Qu'est-ce  que  cela?  je  ne  vous  entends 
pas.  —  Le  respect  de  la  postérité  ?  -—  Le  res- 
pect de  ce  qui  n'est  pas  ?  je  ne  vous  entends  pas 
davantage.  —-M.  Bachelier,  vous  avçz  raison, 
c'est  moi  qui  suis  un  sot.  On  ne  donne  pas  ces 
idées  à  ceux  qui  ne  les  ont  pas.  C'est  une  manie 
qui  n'est  pas  trop  rai'e ,  que  celle  de  repousser 
la  gloire  qui  se  présente ,  pour  Courir  après  celle 
qui  nous  fuit.  Le  philosophe  veut  faire  des  vers , 
et  il  en  fait  de  mauvais.  Le  poète  veut  trancher 
du  philosophe  ,  et  il  fait  hausser  les  épaules  à 
tcelui-ci.  Le  géomètre  ambitîofine  la  réputation 


i56  SALON  DE  4767- 

de  littérateur,  et  il  reste  me'diocre.  L'homme 
de  lettres  s'occupe  de  la  quadrature  du  cercle  , 
et  il  sent  lui-même  son  ridicule.  Falconet  veut 
savoir  le  latin  comme  moi.  Je  veux  me  connaître 
en  peinture  comme  ]ui;  et  de  tous  côte's  on  ne 
voit  que  l'adage  asinus  ad  lyram  y  ou  des  Baclie- 
lier  à  l'histoire. 

CHARDIN. 

38.   DEUX  TABLEAUX  REPRÉSENT AI7T  DIVERS  INSTRUMElfTl) 

DE    MUSIQUE. 

Us  ont  eiiriron  ^atre  pieds  six  pouces  de  large,  sur  trois  pieds  d« 
haut.  Ils  sont  destines  pour  les  appartements  de  Bellevue. 

Commençons  par  dire  le  secret  de  celui-ci. 
Cette  indiscrétion  sera  sans  conséquence.  Il  place 
son  tableau  devant  la  Nature  y  et  il  le  juge  mau- 
vais y  tant  qu'il  n'en  soutient  pas  la  présence. 

Ces  deux  tableaux  sont  très-bien  composés.  Les 
instruments  y  sont  disposés  avec  goût.  Il  y  a  ^  dans 
ce^  désordre  qui  les  entasse  ,  une  sorte  de  verve^ 
Les  effets  de  Fart  y  sont  préparés  à  ravir.  Tout  y 
est ,  pour  la  forme  et  pour  la  couleur  ^  de  la  plus 
grande  vérité.  C'est  là  qu'on  apprend  comment 
on  peut  allier  la  vigueur  avec  l'harmonie.  Je  pré- 
fère celui  oii  l'on  voit  des  timbales  ;  soit  que  ces 
objets  y  forment  de  plus,  grandes  masses  ^  soit 
que  la  disposition  en  soit  plus  piquante.  L'autre 
passerait  pour  umchef-d'oeuvre  y  sans  son  pendant. 


SALON  DE   1767.  i57 

Je  sa»[ùr  que  9  lorsque  le  temps  aura  éteint 
Féclat^^  peu  dur  et  cru  des  couleurs  fraîches  9 
ceux  mil  pensent  que  Chardin  faisait  encore  mieux 
auwtbis ,  changeront  d'ayis.  Qu'ils  aillent  rcToir 
ce#ouTrages ,  lorsque  le  temps  les  aura  peints, 
dis  autant  de  Vernet ,  et  de  ceux  qui  préfèrent 
ts  premiers  tableaux  à  ceux  qui  sortent  de  dessus 
5a  palette,. 

Chardin  et  Vernet  voient  leurs  ouvrages  à 
I douze  ans  du  moment  où  ils  peignent  ;  et  ceux 
fqui  les  jugent  ont  aussi  peu  de  raison  que  ces  jeu- 
nes artistes ,  qui  s'en  vont  copier  servilement  à 
Rome  des  tableaux  faits  il  y  a  cent  cinquante  ans. 
Ne  soupçonnant  pas  l'altération  que  le  temps  a 
faite  à  la  couleur ,  ils  ne  soupçonnent  pas  davan- 
tage qu'ils  ne  verraient  pas  les  morceaux  des  Car- 
raches>  tels  qu'ils  les  ont  sous  les  yeux  ^  s'ils 
avaient  été  sur  le  chevalet  des  Carraches ,  tels 
qu'ils  les  voient.  Mais  qui  est-ce  qui  leur  appren- 
dra à  apprécier  les  eflPets  du  temps  ?  Qui  est-ce 
qui  les  garantira  de  la  tentation  de  faire  demain 
de  vieux  tableaux  9  de  la  peinture  du  siècie  passé»? 
Le  bon  sens  et  l'expérience.  r* 

Je  n^ignore  pas  que  les  modèles  de  Chardin  ^ 
les  natures  inanimées  qu'il  imite  ^  ne  changent  ni 
de  place  ,  ni  de  couleur ,  ni  de  formes  ;  et  qu'à 
perfection  égale  9  un  portrait  de  La  Tour  (i)  a 
pliis  de  mérite  qu'uç  morceau  du  genre  de  Char- 

(1)  Peintre  au  pastel.  Ëdit".  ' 


ê 


/ 


148    ^  SALON  DE   1767. 

tous  furent  bons.  Il  n'y  eut  plus  de  mesure  dans 
les  dépenses.  Le  financier  donna  le  tont^  que. le 
l'esté  suivit.  De  là  cette  foule  de  mésalliances 
quejene  blâme  pas.  Il  était  justçque  des  hommes, 
ruinés  par  l'exemple  des  pères ,  allassent  réparer 
chez  eux  leurs  fortunes  ,  et  se  venger  par  le  mé- 
pris de  leurs  filles.  Mais  ces  femmes  méprisées  , 
quelle  fut  leur  conduite?  Et  ces.époux,  à  qui  por- 
tèrent^ils  la  dot  de  leurs  femmes?  D'où  vient  cette 
fureur  générale  de  galanterie?  Dites ^  dites  ,  oh 
a-t-elle  pris  sa  source  ?  Les  grands  se  sont  ruinés 
par  l'émulation  du  faste  financier.  Le  reste  s'est 
perdu  de  débauche  par  l'imitation  et  l'influence 
du  libertinage  des  grands.  Le  luxe  ruine  le  riche, 
et  redouble  la  misère  des  pauvres.  De  là  la  faus- 
seté du  crédit  dans  tous  les  états.  Confiez  votre 
fortune  à  cet  homme  qui  se  fait  traîner  dans  un 
ehar  doré ,  demain  ses  terres  seront  en  décret  ; 
demtiin ,  cet  homme  si  brillant^  poiirsuivi  par  ses 
créanciers ,  ira  mettre  pied  à  terre  au  Fort-l'É- 
véque(i)^ — Mais  ne  vous  réjouissez-vous  pas  de 
voir  la  débauche,  la  dissipation >  le  faste,  écrou- 
ler ces  masses  énormes  d'or?  C'eàt  par  ce  moyen 
qu^onigious. restitue  goutte  à  goutte  ce  sang  dont 
nous  sommes  épuisés.  Il  nous  revient  par  une 
foxfcle  de  mains  occupées.  Ce  luxe,  contre  lequel 
vous  vous  récriez ,  n'est-ce  pas  lui  qui  soutient  le 
ciseau  dans  la  main  du  statuaire,  la  palette  au 

(i)  Prison  destinée  aux  "détenus  pour  dettes.  Eorr*.. 


SA4L0N  DE   1767.  ^49 

pouce  du  peintre^  )a  navette  ?. .  • .  —  Oui ,  beaucoup 
d'ouvrages ,  et  beaucoup,  d'ouvrages  médiocres. 
Si  les  moeurs  sont  corrompues ,  croyez-vous  que  le 
goût  puisse  rester  pur?  Non ,  non ,  cela  ne  se  peut  : 
et  si  vous  le  croyez,  c'est  que  vous  ijgnorez  l'effet 
de  la  vertu  sur  les  beaux-arts.  Et,  que  m'impor- 
tent vos  Praxitèle  et  vos  Phidias?  que  m'importent 
vos  Apelle?  que  m'importent  vos  poèmes  divins? 
que  m'inapoiiient  vos  riches  étoffes?  si  vous  êtes 
méchants ,  si  vous  êtes  indigents ,  si  vous  êtes 
jporrompus.  0  richesse,  mesure  de  tout  mérite! 
â  luxe  funeste ,  enfant  de  la  richesse  !  tu  détruis 
tout ,  et  le  goût,  et  les  moeurs;  tu  arrêtes  la  pente 
la  plus  douce  de  la  nature.  Le  riche  craint  de 
multiplier  ses  enfants.  Le  pauvre  craint  de  mul- 
tiplier les  malheureux.  Les'  villes  se  dépeuplent. 
On  laisse  languir  sa  fille  dans  le  célibat.  Il  fau- 
drait sacrifier  à  sa  dot  un  équipage ,  une  table 
somptueuse.  On  aliène  sa  fortune ,  pour  doubler 
son  revenu  :  on  oublie  ses  proches.  A-t-on  crié 
dans  les  rues  un  édit  <[ui  promette  un  intérêt  dé- 
cuple à  un  capital;  l'enfant  de  la  maison  pâlit; 
l'héritier  frémit  ou  pleure  ;  ces  masses  d'or  qui 
lui  étaient  destinées ,  vont  se  perdre  dans  le  fisc 
public ,  et  avec  elles  l'espérance  d'une  opulence 
à  venir.  De  là  les  hommes  sont  étrangers  les  uns 
aux  autres  dans  la  même  famille.  Eh  !  pourquoi 
des  enfants  aimeraient -ils,  respecteraient -ils 
pendant  leur  vie ,  pleureraient-ils  quand  ils  sont 


I 

i5o  SALON  DE   1767. 

fiOLorts ,  des  pères ,  des  parents  ,  des  frères  ,  des 
proches  9  des  amis  qui  ont  tout  fait  pour  leur 
bien-être  propre ,  rien  pour  le  leur  ?  C'est  bien 
dans  ce  moment ,  ô  mes  amis ,  quHl  n'y  a  point 
d'omis  ;  ô  pères ,  qu'il  n'y  a  plus  de  pères;  ô  frères 
et  soeurs,  qu'il  n'y  a  ni  frères  ni  sœurs  !  — Voilà , 
tons  doute ,  un  luxe  pernicieux ,  et  contre  lequel 
je  vous  permets  à  vous  et  à  nos  philosophe^  de  se 
récrier.  Mais  n'en  est-il  pas  un  autre  qui  se  con- 
cilierait avec  les  mœurs,  la  richesse,  l'aisance,  la 
splendeur  et  la  force  d'une  nation?  —  Peut-être. 
O  Cérès,  les  peintres,  les  poètes,  les  statuaires,  les 
tapisseries ,  les  porcelaines  ,  et  ces  magots  même, 
goût  ridicule  ,  peuvent  s'élever  d'entré  tes  épis. 
Maîtres  des  nations ,  tendez  la  main  à  Cérès  ;  re- 
levez ses  autels.  Cérès  est  la  mère  commune  de 
tout.  Maîtres  des  nations ,  faites  que  vos  campa- 
gnes soient  fertiles;   soulagez  l'agriculteur  du 
poids  qui  l'écrase.   Que  celui  qui  vous  nourrit 
puisse  vivre  ;  que  celui  qui  donne  du  lait  à  vos 
enfants  ait  du  pain  ;  que  celui  qui  vous  vêtit  ne 
soit  pas  nu.  L'agriculture  ,  voilà  le  fleuve  qui 
fertilisera  votre  Empire.  Faites  que  les  échanges 
se  multiplient  en  cent  manières  diverses.  Vous 
n'aurez  plus  une  poignée  de  sujets  riches ,  vous 
aurez  une  nation  riche. — Mais,  dites-moi,  à  quoi 
bon  la  richesse ,  sinon  à  multiplier  nos  jouis^ 
sances  ?  et  ces  jouissances  multipliées  ne  donne- 
ront-elles pas  naissance  à  tous  les  arts  du  luxe  ? 


SALOW  DE  1767.  l5i 

-^  Mais  ce  luxe  sera  le  signe  d'uoe  opulence  gé- 
nérale y  et  non  le  masque  d'une  Inisère  commune* 
Maîtres  des  nations ,  ôtez  à  Tor  son  caractère  re- 
présentatif de  tout  mérite.  Abolissez  la  vénalité 
des  charges.  Que  celui  qui  a  de  l'or  puisse  avoir 
des  palais ,  des  jardins  y  des  tableaux  >  des  statut, 
des  vins  délicieux  9  de  belles  femmes;  mais  qu'il 
ne  puisse  prétendre  sans  mérite  à  aucune  fonction 
honorable  dans  l'État^  et  vous  aurez  des  citoyens 
éclairés  y  des  sujets  vertueux.  Vous  avez  attaché 
des  peines  aux  crimes  ;  attachez  des  récompenses 
à  la  vertu;  et  ne  redoutiez,  pour  la  durée  de  vos 
Empires  9  que  le  laps  des  tiemps^  Le  destin  qui 
règle  le  monde  ^  veut  que  tout  passé.  La  condition 
la  plus  heureuse  d'un  homme  5  d'un  £tat^  a  son 
t^rme.  Tout  porte  en  soi  un  germe  secret  de  des- 
truction. L'agr ic^ltore ,  celte  bienfaisante  agri* 
culture  y  eugend^R  commerce  y  l'industrie  et  la 
richesse.  La  richesse  engendre  /la  population  ; 
l'extrên^  population  divise  les  fortunes  ;  les  for* 
tunes  divisées  restreignent  les  sciences  et  les  arts 
à  l'utile.  Tout  ce  qui  n'e&t  pas  utile  est  dédaigné* 
L'emploi  du  temps  est  trop  précieux  pour  le  per- 
dre à  des  spéculations  oisives.  Partout  oii  v6u« 
verrez  une  poigmée  de  terre  recueillie  dans  la 
plaine^  f>ortée  dans  un  panier  d'osier^  aller  cou- 
vrir la  pointe  nue  d'un  rocher,  et  l'espérance  d'un 
épi ,  l'arrêter  là  par  une  claie,  soyez  sur  que  vous 
verrez  peu  de  grands  édifices,  peu  de  statues, 


i5a  ^ALON  DE  1767. 


que  TOUS  trouverez  peu  d'Orphëes ,  que  tous  en-' 
tendrez  peu  de  poèmes  diTins....  Et  que  m'im— 
portent  ces  monuments  fastueux  ?  Est-ce  là  le  bon- 
heur?  La  Tcrtu ,  la  Tertu,  la  sagesse^  les  moeurs  , 
Famour  des  enfants  pour  les  pères  y  l'amour  des 
pères  pour  les  enfants  ^  la  tendresse  du  souTerain 
pour  ses  sujets  >  celle  des  sujets  pour  le  souve- 
rain ^  les  bonnes  lois  ^  la  bonne  éducation ,  l'ai- 
sance générale;  Toilà ,  Toilà  ce  que  j'ambitionne. 
—  Enseignez-moi  la  contrée  où  l'on  jouit  de  ces 
ftTantages ,  et  j'y  Tais ,  fût-ce  la  Chine.  — 'Mais 
là....  —  Je  TOUS  entends.  Astuce  ^  mauTaise  foi  ^ 
nulle  grande  Tortu  ,  nul  héroïsme  ,  une  foule  de 
petits  Tices ,  enfants  de  l'esprit  économique  et  de 
la  Tie  contentieuse.  Là^  le  ministère  sans  cesse 
occupé  à  préTepir  la  perfidie  des  saisons  ;  là  ^  le 
particulier  à  pourToir  de  bl|M|n  grenier.  Nulle 
chimère  de  point  d'honneur.  TTfàut  l'aTOuer.  — 
Où  irai-je  donc?  Où  trouTcrai-je  un  état  de  bon- 
heur constant?  Ici^  un  luxe  qui  majsque  la  misère; 
là  ^  un  luxe  qui ,  né  de  l'abondance  ^  ne  produit 
qu'une  félicité  passagère.  Où  faut-il  que  je  naisse 
ou  que  je  TiTO  ?  Où  est  la  demeure  qui  me  pro- 
mette et  à  ma  postérité  un  bonheur  durable  ?  — » 
Allez  où  les  maux  portés  à  l'extrême  Tont  jamener 
un  meilleur  ordre  de  choses.  Attendez  que  les 
choses  soient  bien  ^  et  jouissez  de  ce  moment.  — 
Et  ma  postérité  ?  —  Vous  êtes  un  insensé.  Vous 
Toyez  trop  loin.  Qu'étiez-Tous  il  y  a  quatre  siècles 


SALON  DE   1767.  i55 

pour  vos  aïeux.  Rien.  Regardez  ayec  le  même  œil 
des  êtres  à  venir  qui  sont  à  la  même  distance^de 
TOUS.  Soyez  heureux.  Vos  arrière-neveux  devien- 
dront ce  qu'il  plaira  au  destin  ^  qui  dispose  de 
tout.  Dans  l'Empire  ^  le  ciel  suscite  un  maître 
qui  amende  ou  qui  détruit  ;  dans  le  siècle  des 
races  ^  un  descendant  qui  relève  ou  qui  renverse. 
Voilà  l'arrêt  immuable  de  la  nature.  Soumettez- 
vous-y. 

BELLE. 

56.  l'archange  MICHEL^  VAINQUEUR  DES  ANGfiS 

REBELLES. 

Tableau  de  neuf  pieds  de  haut  sur  six  pieds  de  large. 

Ce  tableau  n'y  était  pas  y  et  tant  mieux  pour 
l'artiste  et  pour  nous.  L'artiste  Belle  n'était  pas 
bastant  pour  une  composition  de  cette  nature , 
qui  demande  de  la  verve ,  de  la  chaleur ,  de  l'i- 
magioation  ^  de  la  poésie.  Belle  ^  peintre  de  batail- 
les célestes  9  rival  de  Milton  !  Il  n'a  pas  dans  sa 
tête  ,1e  premier  trait  de  la  figure  dé  Farchange  , 
ni  son  mouvement  y  ni  le  caractère  àngélique , 
ni  l'indignation  fondue  avec  la  noblesse ,  ni  la 
grâce ,  l'élégance  et  la  force.  Il  y  a  long-temps 
qu'il  n'est  plus^  celui  qui  savait  réunir  toutes  ces 
choses.  C'est  Raphaël.  Eties  anges  rebelles^  com- 
mient  les  aurait-il  désignés?  surtout  s'il  n'avait 
pas  voulu  en  faire  ^  à  l'imitation  de  Rubens ,  des 


-  » 


t64  SALON  DE   176^. 

grand  peintre  que  lui;  mais>  si  Vek*net  vous  eût 
appris  à  mieux  Yoir  la  nature  ^  la  nature  ^  de  son 
côté>  Yous  eût  appris  à  bien  voir  Vernet.  — ^  Mais 
,Veniet  ne  sera  toujours  que  Vernet,  un  homme» 
-—  Ety  par  cette  raison,  d'autant  plus  étonnant, 
^t  son  ouvrage  d'autant  plus  digne  d'admiration  ; 
c':est  sans  contredit  une  grande  chose  que  cet  uni- 
vers; mais,  quand  je  le  compare  avec  l'ënei^ie 
de  la  cause  productrice,  si  j'avais  à  m'émerveiUer, 
c'est  que  son  œuvre  ne  âoit  pas  plus  belle  et  plus 
parfaite  encore.  C'est  tout  le  contraire,  lorsque  je 
pense  à  la  faiblesse  de  l'homme ,  à  ses  pauvres 
moyens ,  aux  embarras  et  à  la  courte  durée  de  sa 
vie ,  et  à  certaines  choses  qu'il  a  entrepriises  et 
exécutées.  *  L'abbé ,  pourrait-on  vous  faire  une 
question  ?  c'est  d'une  olontagne  dont  le  sommet 
parait  toucher  et  soutenir  le  ciel ,  et  d'une  pyra- 
mide seulement  de  quelques  lieues  de  base,  dont 
la  cime  finirait  dans  les  nues;  laquelle  vous  frap« 
perait  le  plus?  Vous  hésitez.  C'est  la  pyramide  « 
mon  cher  abbé  ;  et  la  raison ,  c'est  que  rien  n'é- 
tonne de  la  part  de  Dieu ,  auteur  de  la  montagne, 
^  et  que  la  pyramide  est  un  phénomène  incroyable 
de  la  part  de  l'homme. 

Toute  cette  conversation  se  faisait  d'une  .mà^ 
nière  £»rjt  interrompue.  iLa  beauté  du  site  nous 
tenait  alternativement  suspendus  d'admiration. 
Je  parlais  sans  trop  m'entendre;  j'étaiaécputé  avec 
la  !méme  distraction.  D'ailleurs,  les  jevnes  dis- 


SALON  DE   1767.  i65 

ciples  de  Fabbé  couraient  d0  droite  et  de  gauche^ 
graTÎssaient  suf  les  rochers ,  et  leur  instituteur 
craignait  toujours^  ou  qu'ils  ne  s'égarassent^  ou 
qu'ils  ne  se  précipitassent  ^  on  quHls  n'allassent  se 
noyer  dans  l'étang.  Son  avis  était  de  les  laisser«la 
prochaine  fois  à  la  maison  ;  mars  ce  n'était  pas  le 
mien. 

J'inclinais  à  demeurer  dans  cet  endroit ,  et  à  y 
passer  le  reste  de  la  journée  ;  mais  l'abbé  m'assu- 
rant  que  la  contrée  était  assez  riche  en  pareils 
sites^  pour  que  nous  pussions  mettre  un  peu  moins 
d'économie  dans  nos  plaisirs^  je  me  laissai  con- 
duire ailleurs  ;  mais  ce  ne  fut  pas  sans  retourner 
ta  tête  de  temps  en  temps. 

Les  enfants  précédaient  leur  instituteur^  et  moi 
je  fermais  la  marche.  Nous  allions  par  des  sentiers 
étroits  et  tortueux^  et  je  m'en  plaignais  un  peu  à 
l'abbé;  mais  lui,  se  retournant >  s'aï'rêtânt  subi- 
tement devant  moi  ^^et  me  regardant  en  face^  me 
dit  avec  exclamation  :  *  Monsieur ,  l'ouvrage  de 
l'homme  est  quelquefois  plus  admirable  que  l'ou- 
vrage d'un  Dieu?  —  Monsieur  l'abbé,  lui  répop- 
dîs-je,  avez-vous  vu  V Antinous^  la  f^énus  de 
Médicis^  la  Vénus  aux  Belles-fesses  ^  et  quelques 
autres  antiques?  —  Oui.  —  Avez-vous  jamais  ren- 
contré «dans  la  nature  des  figures  aussi  belles; 
aussi  parfaites  que  celles-là  ?—  Non  ,  je  l'avoué. 
—  Vos  petits  élèves  ne  vous  ont-ils  jamais  dit  un 
mot  qui  vous  ait  causé  plui9  d'admiration  et  dJB 


\ 


j66  SALOW  de  176?. 

plaisir  que  la  sentence  la  plus  profonde^e Tacite? 
-—  Cela  est  quelquefois  arrivé.  —  Et  pourquoi 
cela?  —  Cest  que  j'y  prends  un  grand  intérêt; 
c'est  qu'ils  m'annonçaient  par  ce  mot  une  grande 
seipsibilitë  d'ame^  une  sorte  de  pénétration ,  une 
justesse  d'esprit  au-dessus  de  leur  âge.  —  L'abbé^ 
à  l'application.  Sij^ayais  là  un  boisseau  de  déS , 
^ue  je  renversasse  ce  boisseau ,  et  qu'ils  se  tour- 
nassent tous  sur  le  même  points  ce  phénomène 
vous  étonnerait-il  beaucoup?  —  Beaucoup.  -^  Et 
si  tous,  ces  dés  étaient  pipés  ^  le  phénomène  vous 
étonnerait-il  encorç? — Non.— L'abbé,  à  l'appli^ 
cation.  Ce  monde  n'est  qu'un  amas  de  molécules 
pipées  en  une  infinité  de  manières  diverses.  Il  y  a 
une  loi  de  nécessité  qui  s'exécute  sans  dessein , 
sans  efibrt,  sans  intelligence >  sans  progrès^  sans 
résistance  dans  toutes  les  oeuvres  de  Nature.  Si 
l'on  inventait  une  machine  qui  produisît  des  ta- 
bleaux tels  que  ceux  de  Raphaël  p  ces.  tableaux 
continueraient-ils  d'être  beaux?  —  Non.  -—Et  la 
machine  ?  lorsqu'elle  serait  commune ,  elle  ne  se- 
rait pas  plus  Jbelle  que  les  tableaux.  —•  Mais,  d'à-, 
près  vos  principes ,  Raphaël  n'est-il  pas  lui-même 
cette  machine  à  tableaux....  —  Il  est  vrai.  Mais  la 
jnachine  Raphaël  n'a.  jamais  été  commune^  m^tis 
les  ouvrages  de  cette  machine  ne  sont  pas  aussi 
communs  que  les  feuilles  de  chêne  ;  mais  par  vune 
pente  naturelle  et  presque  invincible;,  nou^  sup- 
posons à  cette  machine  u^e  vnloDté^  une  iiitelU- 


SALON  DE  1767.  167 

gCBce,  ua  dessein ,  une  lUiertë.  Supposez  Raphaël 
éternel ,  immobile  devant  la  toile ,  peignant  né- 
eessairemmt  et  sans  cesse*  Multipliez  de  toutes 
parts  ées  machines  imitatives.  Faites  -naître  les 
tableaux  dans  la  nature  y  comme  les  plantes ,  les 
arbres  et  les  fruits  qui  leur  serviraient  de  mo-^ 
dèles  ;  et  dites-^moi  ce  que  deviendrait  votre  ad- 
miration. Ce  bel  ordre  qui  vous  enchante  dans 
l'univers  ne  peut  être  autre  qu'ikest.  Vous  n'en 
connaissez  qu'un  ^  et  c'est  celui  que  vous  habitez; 
vous  le  trouvez  alternativement  beau  ou  laid> 
selon  que  vous  coexistez  avec  lui  d'une  manière 
agréable  oi|  pénible.  Il  serait  tout  autre  ^  qu'il 
serait  également  beau  ou  laid  pour  ceux  qui 
coexisteraient  d'une  manière  agréable  pu  pénible 
aveo  lui^  Mn  habitant  de  Saturne ,  transporté  sur 
la  terre  9  sentirait  ses  poumons  déchirés^  et  pé-^ 
rirait  en  maudissant  la  nature.  Un  habitant  de 
la  terre  9  transporté  dans  Saturne  9  se  sentirait 
éioufie  y  suffoqué ,  et  périrait  en  maudissant  la 

Qtitare J'en  étais  là^  lorsqu'un  vent  d'ouest, 

balayant  la  campagne  ,  nous  enveloppa  d'un  épais 
tourbillon  de  poussière.  L'abbé  en  demeura  quel- 
que temps  aveuglé;  tandis  qu'il  se  frottait  les, 
paupières  y  j'ajoutai  :  Ce  tourbillon  qui  ne  vous 
semble  qu'un  chaos  de  molécules  dispersées  au 
hasard  ;  eh  bien  1  cher  abbé,  ce  tourbillon  est  tout 
ay«M  paj*£aiten^eiit  ordonné  que  le  monde;  et  j'al- 
lais l«len  donner  des  preuves  ^  qu'il  n'était  pas 


i68  SALON  DE   1767. 

trop  eu  état  de  goûter,  lorsqu'à  l'aspect  d'nnuou*^ 
Teau  site,  non  moins  admirable  que  le  premier, 
ma  voix  coupée ,  mes  idées  confondues,  je  restai 
stupéfait  et  muet. 

* 

Deuxième  site.  C'était,  à  droite,  des  montagnes 
couvertes  d'arbres  et  d'arbustes  sauvages ,  dans 
l'ombre,  comme  disent  les  voyageurs;  dans  la 
demi-teinte ,  c^mme  disent  les  artistes^  Au  pied 
de  ces  montagnes  ,  un  passant  que  nous  ne  voyions 
que  par  le  dos ,  son  bâton  sur  L'épaule ,  son  sac 
suspendu  à  son  bâton,  se  bâtait  vers,  la  route 
même  qui  nous  avait  conduits.  U  fallait  qu'il  t&t 
bien  pressé  d'arriver ,  car  la  beauté  du  lieu  ne 
l'arrêtait  pas.  On  avait  pratiqué  sur  la  rampe 
de  ces  montagnes  une  espèce  de  chemin   assez 
large.  Nous  ordonnâmes  à  nos  enfants  de  s'asseoir 
et  de  nous  attendre.  Le  plus  jeune  eut  pour  tâcbe 
deux  fables  de  Phèdre  à  apprendre  par  coeur,  et 
l'aîné  l'explication  du  premier  livre  des  Géorgi- 
ques  à  préparer.  Ensuite  nous  qous  mîmes  à  grin^ 
per  par  ce  chemin  difficile  ;  vers  le  sommet,  nous 
aperçûmes  un  paysan  avec  utte  voiture  couverte. 
Cette  voiture  était  attelée  de  bœufs.  U  descendait, 
et  ses  animaux  se  prêtaient,  de  crainte -que  la 
voiture  ne  s'accélérât  s^ir  eux.  Nous  les  laissâmes 
derrière  nous ,  pour  hciùs  enfoncer  dans  un  loin^ 
tain ,  fort  au-delà  des  montagnes  que  nous  avions 
grimpées  et  qui  nîbus  te  dérobaient.  Après  une 


SALON  DE   1767.  169 

marche  assez  langue  ^  nous  nous  trouvâmes  sui^ 
une  espèce  de  pont  ^  une  de  ces  fabriques  de  bois^, 
halrdies  y  et  telles  que  le  génie  y  l'intrepiditë  et  le 
besoin  des  hommes  en  ont  exécutées  dans  quel- 
ques^ pays  montagneux^  Arrêtés  là  y  je  promenai 
mes  regards  autour  de  moi ,  et  j'éprouvai  un  plai- 
sir accompagné  de  frémissement.  Comme  mon 
conducteur  aurait  joui  de  la  violencç  de  m6|i 
étoimement  y  .sans  la  douleur  d'un  de  ses  yeux 
qui  était  resté  roùge  et  larmoyant  !  Cependant 
il  me  dit  d'un  ton  ironique  :  <(  Et  Loutherbourg  9. 
et  Vernet,  et  Claude  Lorrain?  »  Devant  moi, 
conime  du  sommet  d'un  précipice  y  j'apercevais 
les  deux  côtés  y  le  milieu  y  toute  la  scène  impor 
santé  que  je  n'avais  qu'entrevue  du  bas  des  mon- 
tagnes. J'avais  à  dos  une  campagne  immense  qui 
ne  m'avait  été  annoncée  que  par  l'habitude  d'ap- 
précier les  distancés  entre  des  objets  interposés. 
Ces  arches  y  que  j'avais  en  face  il  n'y  a  qu'un  mo- 
ment ^  je  les  avais  sous  nies  pieds.  Sous  ces  arches 
descendait  à  grand  bruit  un  large  torrent;  ses 
eaux  intérrompu(es  y .  accélérées  y  se  hâtaient  vers 
la  plage  du  site  la  plus  profonde.  Je  ne  pouvais 
m'arracher  à  ce  spectacle  mêlé  de  plaisir  et  d'ef- 
froi. Cependant  je  traverse  cette  longue  fabrique^ 
et  me  voilà  sur  la  cime  d'uiie  chaîne  de  monta-r 
gnes  parallèles  aux  premières.  Si  j'ai  le  courage 
de  descendre  cellesrlà  y  elles  me  conduiront  au 
coté  gauche  de  ila  scèja^^  dont  j'aiirai  fait  tout  le 


I 


^"/O  SALON  DU   1767. 

tour.  Il  est  Trai  que  j'ai  peu  d^espace  à  traV^rscTy 
pour  éditer  l'ardeur  du  soleil  et  Toyager  dans 
l'ombre;  car  la  lumière  vient  d'au-delà  de  Im 
chaioe  de  montagnes  dont  j'occupe  le  sommet^  e€ 
^i  forment,  avec  celles  que  j'ai  quittées,  un  am- 
phithéâtre en  entonnoir,  dont  le  bord  le  plus  éloi- 
gné ,  rompu ,  brisé ,  est  remplacé  par  la  fabrique 
de  bois  qui  unit  les  cimes  des  deux  chaînes  de 
montagnes.  Je  vais,  je  descends,  et  après  un^ 
i^oute  longue  et  pénible  à  travers  des  ronces ,  des 
épines ,  des  plantes  et  des  arbustes  touffus  ^  me 
voilà  au  côté  gauche  de  la  scène.  Je  m'avance  le 
long  de  la  rive  du  lac  forme  par  les  eaux  du  tor- 
r^it,  jusqu'au  milieu  de  la  distance  qui  sépare 
les  deux  chaînes  ;  je  regarde ,  je  vojis  le  pont  de 
bois  à  une  hauteur  et  dans  un  éloignement  prodi- 
gieux. Je  vois  depuis  ce  pont,  les  eaul^  du  torrent 
arrêtées  dans  leur  coui'S  par  des  espèces  d,e  ter- 
rasses naturelles  ;  je  les  vois  tomber  en  autant  de 
nappes  qu'il  y  a  de  terrasses ,  et  former  une  mer- 
veilleuse cascade.  Je  les  vois  arriver  à  mes  pieds , 
s^étendrc  et  remplir  un  vaste  bassin.  Un  hrail 
éclatant  me  fait  regarder  à  ma  gauche,  c'est  ce- 
lui d'une  chute  d'eaux  qui  s'échappent  d'entre  des 
plantes  et  des^rbustes  qui  couvrent  le  haut  d'une 
roche  voisine ,  et  qui  se  mêlent ,  en  tombant ,  aux 
eaux  stagnantes  du  torrent.  Toutes  ces  muasses  de 
roches,  hérissées  de  plantes  vers  ietirs  sommets , 
sont  tapissées  i  leur  penchant  de  la  mousse  la  plus 


i 


SALON  OB   1767.  17* 

Inerte  et  la  plu9  doucet  Plas  près  de  moi ,  presque 
aa  pied  des  montagoes  de  la  gauche ,  s'ouTre  une 
large  caTerne  obscure;  Mon  imagination  ëchauf- 
£j^  pla<:e  à  l'entrée  de  cette  caverne  une  jeune  fille 
qui  en  sort^iTec  un  jeune  homme;  elle  a  couvert 
>8es  yeux  de  sa  main  libre ,  comme  si  elle  crai- 
gnait de  revoir  la  lumière  ^  et  de  rencontrer  les 
regards  du  jeune  homme*  Mais  si  ces  personnages 
n'y  étaient  pas ,  il  y  avait  proche  de  moi  ^  sur  la 
rive  du  grand  bassin^  une  femme  qui  se  reposait 
j  avec  son  chien  à  côté  d'elle  >  en  suivant  la  ménle 

1  rive ,  à  gauche^  sur  une  petite  plage  plus  élevée^ 

un  groupe  d'hommes  et  de  femmes ,  tel  qu'un 
peintre  intelligent  l^urait  imaginé  ;  plus  loin,  un 
paysan  debout.  Je  le  voyai^  de  face ,  et  il  me  pa^ 
raiasait  i^idiquer  de  la  main  la  route  à  quelque 
habitant  d'un  canton  éloigiié.  J'étais  immobile , 
mes  regards  erraient  sans  s'arrêter  sur  aucun 
objet  ;  me)S  bras  toinbaient  à  mes  côtés.  J'avais  la 
botiche  entr'ouverte.  Mon  conducteur  respectait 
mon  admiration  et  mon  silence.  Il  était  aussi 
heureux^  aussi  vainque  s'il  eût  été  le  propriétaire 
ou  m^me  le  créateur  de  ces  merveilles.  Je  ne  vous 
dirai  point  quelle  fut  la  durée  de  mon  enchanta 
ment.  L'im^mobilité  des  êtres ,  la  solitude  d'un 
lieu ,  son  silence  profond ,  suspendent  le  temps  ; 
il  n'y  en  a  plus»  Rien  ne  le. mesure;  l'homme  dci- 
Tient  comme  étemel.  Cependant  par  un  tour  de 
tête  bizarre  ^  comme  j'en  ai  quelquefois  y  transr* 


i?^  S4L0N  DE   1767. 

&rmant  tout  à  coup  Toeuvrc  de  Nature  en  une' 
production  de  Tart ,  je  m'e'crîai  :  que  cela  est  beau> 
grande  varie,  noble;  sage,  harmonieux,  vigou- 
reusement Colorié  !  Mille  beautés  éparses  dans 
l'univers  ont  été  rassemblées  sur  cette  toile,  sans 
cônfiision ,  sans  effort ,  et  liées  par  un  goût  ex- 
quis. C'est  une  vue  romanesque ,  dont  on  suppose 
la  réalité  quelque  part.  Si  l'on  imagine  un  plan 
vertical  élevé  sur  la  cime  de  ces  deux  chaînes  de 
montagnes ,  et  assis  sur  le  milieu  de  cette  fabri- 
que de  bois ,  on  aura  au-delà  de  ce  plan ,  vers  le 
fond  i  toute  la  partie  éclairée  de  la  composition  ; 
en  deçà,  vers  le  devant,  toute  sa  partie  obscure 
et  de  demi-teinte;  on  y  voit  les  objets  nets,  dis- 
tincts, bien  terminés  ;  ils  ne  sont  privés  que  de 
la  grande  lumière.  Rien  n'est  perdu  pour  moî> 
parce  qu'à  mesure  quîp  Ips  oinbreà  croissent ,  les 
pbjets  sont  plus  voisins  de  ma' vue.  Et  ces  nuages, 
interposés  entre  le  ciel  et  la  fabrique  dé  bois , 
quelle  profondeur  ne  donnent-ils  pas  à  la  scène  ! 
Il  est  inoui ,  l'espace  qu'on  imagine  au-delà  de 
ce  pont ,  l'objet  le  plus  éloigné  qu'on  voie.  Qu'il 
est  doux  de  goûter  ici  la  fraîcheur  de  ces  eaux, 
après  avoir  éprouvé  la  chaleur  qui  brûle  ce  loin- 
tain !  Que  ces  roches  sont  majestueuses  !  que  ces 
eaux  §ont  belles  et  vraies  !  comment  l'artiste  en 

a-t-il  obscurci  la  transparence  ! Jusque-là ,  lé 

cher  abbé  avait  eu  la  patience  de  me  laisser  dire  ; 
maïs  à  ce  mot-  d'artiste ,  me  tirant  par  la  man- 


SALON  DE   1767,  175 

ehe  :  -^  Ëstr-ce  que  tous  extrayaguez  ,  me  dit-il  ? 
—Non  pas  tout-à-*fait.*— Que  parlez-rbus  de  demi-» 
teinte^  de  plan^  de  vigueur ^  dé  eoloris? -^  Je 
substitue  l'art  à  la  nature^  pour  en  bien  juger* 
— Si  TOUS  Tous  exercez  souT^it  à  ces  substitutions^ 
vous  aurez  de  la  peine  à  trouTer  de  beaux  ta- 
bleaux .—-^Gela  se  peut;  mais  couTenez  qu'après 
cette  étude  ^  le  petit  nombre.de  ceux  que  j'admis 
lerai  en  Taudront  la  peine.  ^^  11  est  yrai. 

Tout  en  causant  ainsi ,  et  en  suiTant  la  rive  du 
lac  >  nousàrriTâmes  oit  nous  avions  laissé  nos  deux 
petits  disciples.  Le  jour  commençait  à  tomber  ; 
nous  ne  laissions  pas  que  d'avoir  du  chemin  à 
£siire  jusqu'au  château  ;  nous  gagnâmes  de  ce  côté> 
l'abbé  faisant  réciter  à  l'un  de  ses  élèves  ses  deux 
febles^  et  à  l'autre  son  explication  de  Virgile;  et 
moi^  me  rappelant  les  lieux  don^  je  m'éloignais , 
et  que  je  me  proposais  de  vous  décrire  à  mon 
retour •  Ma  tâche  fut  plus  tôt  expédiée  que  celle  de 
l'abbé^  A  ces  vers  : 

fere  novo ,  gelidus  canis  cummontibus  humor 
ÎÀqmtur ,  et  Zephyrp  putris  se  gteba  resohii  (i). 

je  rêvai  à  la  différence  des  charmes  de  la  pein- 
turé et  de  la  poésie  ;  à  la  difficulté  de  rendre  d'une 
langue  dans  une  autre  les  endroits  qu'on  entend, 
le  mieux.  Sur  cÇj  je  racontais  à  l'abbé  que  Ju- 
piter un  jour  fut  attaqué  d'un  grand  mal  de  tête. 

(i)  ViBGïL.  Georg.  lib.  i  ^  v.  4^ ,  44-  Édï*». 


174  SALON  DB  1767. 

Le  père  des  dienz  et  des  hommes  passait  les  jouH 
et  les  nuits  le  front  pencbë  sur  ses  deox  mains  , 
et  tirant  de  sa  vaste  poitrine  un  soupir  profond. 
Les  dieux  et  les  hommes  l'enTironnaienten  silence, 
lorsque  tout  à  coup  il  se  releva ,  poussa  un  grand 
cri  ;  et  Ton  vit  sortir  de  sa  tête  entr'ourerte  une 
déesse  toute  armée ,  toute  yétue.  C'était  Minerve. 
Tandis  que  les  dieux  dispersés  dans  l'Olympe  ce- 
lébrateot  la  délivrance  de  Jupiter  et  la  naissance 
de  Minerve^  les  hommies  s'occupaient  à  l'admirer. 
Tous  d'accord  sur  sa  beauté  y  chacun  trouvait  à 
redire  à  son  vêtement.  Le  sauvage  lui  arrachait 
son  casque  tx,  sa  cuirasse^  et  lui  ceignait  les  reins 
d'un  léger  cordon  de  verdure.  L'habitant  de  l'Ar- 
chipel la  voulait  tonte  nue  ;  celui  de  l'Ausonie , 
plus  décente  et  plus  couverte.  L'Asiatique  pré- 
tendait que  les  longs  plis  d'une  tunique  qui  moa*^ 
leraît  ses  membres  ,  en  descendant  mollement 
jusqu'à  ses  pieds  ^  aurai^it  infiniment  plus  de 
grâce.  Le  bon  ^  l'indulgent  Jupiter  fit  essayer  à 
sa  fille  ces  différents  vêtements  \  et  les  hommes 
reconnurent  qu'aucun  ne  lui  allait  aussi  bien  que 
celui  sous  lequel  elle  se  montra  au  sortir  de  la 
tête  de  son  père.  L'abbé  n'eut  pa§  grand  peine  à 
saisir  le  sens  de  ma  fable.  Quelques  endroits  de 
différents  poètes  anciens  nous  donnèrent  la  tor- 
ture à  l'un  et  à  l'autre  ;  et  nous  convînlnes ,  de  dé- 
pit y  que  la  traduction  de  Tacite  était  infiniment 
plus  aisée  que  celle  de  Virgile.  L'abbé^de  Ija  Ble- 


SALON  DE   1767.  175 

trie  oe  sera  pas  de  c€t  avis  ;  quai  qu'il  en  aoit ,  son 
Tacite  n'en  sera  pas  moins  mauTais ,  ni  le  Vit^ilt 
de  Desfbntaines  meilleiar. 

Nous  allions.  L'abbé^  son  œil  malade  cbUTert 
d'un  mouchoir,  et  l'ame  pleine  de  scandale  de  la 
témérité  avec  laquelle  j'avais  avancé  qu'un  tour* 
inllon  de  poussière,  que  le  vent  élève  et  qui  nous 
aveugle>  était  tout  aussi  parfaitement  ordonné 
que  l'univers.  Le  tourbillon  lui  paraissait  une 
image  passagère  du  chaos  ^suscitée  fortuitemaot 
au  milieu  <le  l'œuvre  merveilleux  de  la  création. 
C'est  ainsi  qu'il  s'^i  expliqua.  Mon  très-cher  abbé^ 
lui  dis-je^  oubliez  pour  un  moment  le  petit  gra** 
vier  qui  picote  votre  cornée^  et  écputez*moi. 
Pourquoi  Tunivers  vous  parait-il  si  Jbien  ordon- 
né? c'est  que  tout  y  est  enchaîné^  à  sa  place 9  ef 
qu'il  n'y  a  pas  un  seul  être  qui  n'ait  dans  sa  po- 
sition 5  sa  production,  son  effet,  ime  raison  suf* 
fisante  5  ignorée  pu  connue.  Est-ce  qu'il  y  a  un^ 
exception  pour  le  vent  d'ouest?  est-ce  qu'il  y  a 
une  exception  pour  les  grainsxle  sable?  une  autre 
pour  les  tourbillons?  Si  toutes  les  forces  qui  anir 
maient  chacune  des  moléctdes  qui  formaient  ce- 
lui qui  noùsa  enveloppés^  étaient  données,  uq  gé(i* 
mètre  vous  démontrerait  que  celle  qui  est  engagée 
imtre  votre  œil  et  sa  paupière  est  précisément 
à  9â  place*  «—  Mais  ^  dit  l'abbé ,  je  L'aimerais  tout 
autant  ailleurs  ;  je  souffre  y  et  le  paysage  que  noua 
I     avons  quitté  me  récréait  la  vue.  ^^  Et  qu'est-ce 


tjô  SALON  DE  1767, 

que  cela  £iit  à  la  nature  !  est-^ce  qu'elle  a  ordonné 
le  paysage  pour  tous?  —  Pourquoi  non  ?  — •  C'est 
que  si  elle  a  ordonné  le  paysage  pour  tous^  elle 
aura  aussi  ordonné  pour  yous  le  tourbillon/  Al- 
lons^ mon  ami  9  Élisons  un  peu  moins  les  impor-^ 
tants.  Nous  sommes  dans  la  nature;  nous  y  som^ 
mes  tantôt  bien ^  tantôt  mal;  et  croyez  que  ceux 
qui  louent  la  nature  d'ayoir  au  printemps  tapissé 
la  terre  de  yert  ^  couleur  amie  de  nos  yeux  ^  sont 
des  impertinents  qui  oublient  que  cette  nature , 
dont  ils  veulent  retrouver  en  tout  et  partout  la 
bienfaisance^  étend  ^1  hiver  ^  sur  nos  campagnes^ 
une  grande  xouverture  blanche  qui  blesse  nos 
yeux^  nous  fait  tournoyer  la  tête^  et  nous  ex- 
pose à  mourir  glacés-.  La   nature  est  bonne  et 
belle ,  quand  elle  nous  favorise  ;  elle  est  laide  et 
méchante  ^  quand  elle  nous  afflige^  C'est  à  nos 
efforts  mêmes  qu'elle  doit  souvent  une  partie  de 
ses  charmes.  —  Voilà  des  idées  qui  me  mèneraient 
loin.  —  Cela  se  peut.  —  Et  me  conseilleriez-vous 
d'en  foire  le  catéchisme  de  mes  élèves?  —  Pour- 
quoi non?  je  vous  jure  que  je  le  crois  plus  vrai  et 
moins  dangereux  qu'un  autre.  —  Je  consulterai 
là-dessus  leurs  parents.  —Leurs  parents  pensent 
bien ,  et  vous  ordonneront  d'apprendre  à  leurs  en- 
fants à  penser  mal.^-^Maispou]!*quoi?  Quel  intérêt 
ont-ils  à  ce  qu'on  remplisse  la  tête  de  ces' pauvres 
petites  créatures  de  sottises  et  de  mensonges  ?  — 
Aucùn;mais  ils  sont  inconséquentsetpusiilaDimes« 


SALON  DÉ   1767.  177' 

Troisii^ie  SITE.  Je  commençais  à  ressentir  de  là 
lassitude^  lorsque  je  me  trouvai  sur  la  rive  d'une 
espèce  d'anse  de  mer.  Cette  anse  était  formée  9  h 
gauche^  par  une  langue  de  terre ^  un  tei*rain  es- 
carpé^ des  rochers  couverts  d'un  paysage  tout-à- 
fait  agreste  et  touffu.  Ge  paysage  touchait  d'un 
bout  au  rivage  9  et  de,  l'autre  aux  murs  d'une 
terrasse  qui  s'éjevait  au-dessus  des  eaux.  Cette 
longue,  terrasse  était  parallèle  au  rivage  >  et  s'a- 
Tançait  fort  loin  dans  la  mér^  qui^  délivrée  à  son 
extrémité  de  cette  digue  ^  prenait  toute  son  éten- 
due^ Ce  site  était  encore  embelli  par  un  château 
de  structure  militaire  et  gothique.  On  l'aperce- 
rait, au  loin  au  bout  de  la  terrasse.  Ce  château 
éiait  terminé  dans  sa  plus  grande  hauteur^  par 
une.  esplanade  environnée  de  mâchicoulis.;  une 
petite  tourelle  ronde  occupait  le  centre  de  cette 
esplanade  ;  et  nous  distinguions  très-bien  le  long 
de  la  terrasse,  et  autour  de  l'espace  compris  entre 
la  tourelle  et  les  mâchicoulis,  différentes  per- 
sonnes, les  unes,  appuyées  sur  le  parapet  de  la 
terrasse,  d'autres  sur  le  haut  des  mâchicoulis; 
ici,  il  y  en  avait  qui  se  promenaient;  là  ,  d'arrê- 
tées debout  qui  semblaient  converser.  - —  M'adres- 
sant  à  mon  conducteur.  Voilà ,  lui  dis-j^,  eincore 
un  assez  beau  coup-d'œil.  —  Est-ce  que  vous  ne 
reconnaissez  pas  ces  lieux?  me  répondit-il. — Non. 
—  C'est  notre  château.  — Vous  avez  raison.  —  Et 
tous  ces  gens*là ,  qui  prennent  le  frais ,  à  la  chute 

Salons,  tomk  ii.  12 


«7^  SALON  DE   1767. 

du  jout^  ce  sont  nos  joueurs^  nos  joueuses ^  nos 
politiques  et  nos  galants.  —  Cela  se  peut.  -—  T#- 
nez,  yoilà  la  vieille  comtesse  qui  continue  d'ar- 
racher les  yeux  à  son  partaier^  sur  une  invite  qu'il 
n'^  pas  répondue.  Proche  le  château  ^  ce  groupe 
pourrait  bien  être  de  nos  politiques  dont  les  va- 
peurs se  sont  apaisées,  et  qui  commencent  à 
s'entendre  5  et  à  raisonner  plus  spnsément.  Ceux 
qui  tournent  deux  à  deux  sur  l'esplanade ,  autour 
de  la  tourelle  9  sont  infailliblement  les  jeunes 
gens;  car  il  faut  avoir  leurs  jambes  potir  grimper 
jusque-là.  La  jeune  marquise  et  le  petit  comte 
en  descendront  les  derniers;  car  ils  ont  toujours 
quelques  caresses  à  se  faire  à  la  dérobée...-^ 
Nous  nous  étions  assis,  nous  nous  reposions  de 
notre  côté  ;  çt  nos  yeux  suivant  le  rivage  à  droite , 
nous  voyions  par  le  dos  deux  personnes ,  je  ne 
sais  quelles ,  assises  et  se  reposant  aussi  dans  un 
endroit  oii  le  terrain  s'enfonçait.  Plus  loin  des  gens 
de  mer ,  occupés  à  charger  ou  décharger  une  na- 
oelle.  Dans  le  lointain,  sur  les  eaux,  un  vaisseau 
k  la  voile;  fort  au-delà,  des  montagnes  vaporeuses 
ettrès-éloignées.  J'étais  un  peu  inquiet  comment 
nous  regagnerions  le  château  dont  noms  étions 
^parés  par  un  espace  d'eau  assez  considérable. 
—  Si  nous  suivons  le  rivage  vers  la  droite,  dis-je 
à  l'abbé ,  nous  ferons  le  tour  du  globe,  avant  que 
d'arriver  au  château;  et  c'est  bien  du  chemin  pour 
ce  soir.  Si  nous  le  suivonsvers la  gauche;  arrivés  à 


SALON   DE   1767.  179 

ce  pfty$Bg6^  nous  trouverons  apparemnïent  Un 
sentier  qui  le  traverse  et  qui  *  conduit  à  quelque 
porte  qui  s'ouvre  sur  la  terrasse.  —  Et  vous  vou-  ' 
àtiiSt  bieiiy  dit  Tabbé,  ne  faire  ni  le  tour  du  globe^ 
lii  celui  dé  l'aUse?  —  Il  est  vrai.  Mais  cela  ne  se 
peut.  --—  Vous  voustrônipez.  Nous  irons  à  ces  ma- 
rioriers  qui  nous  prendront  dans  leur  nacelle ,  et 
qui  nous  déposeront  au  pied  du  château.  Ce  qui 
ftit  dit  fut  fait;  nous  voilà  embarqués^  et  vingt 
bitigbëftés  d'opéra  bt-aquéesf  sur  ndus^  et  notre' 
arrivée  saluée  pàr^  des  cris  de  joie  qui  partaient 
dé  la  terrasse  et  du  Sommet  du  château:  nous  y 
répondîmes  5  selon  l'usage.  Le  ciel  était  serein  ,  lé 
iFent  soufflait  du  rivage  vers  le  château,  et  nous^ 
fîmes  le  trajet  en  un  clin-d'œil.  Je  vous  raconte 
stlhplement  la  ôhose.  Dans  un  moment  plus  poé- 
tique j'aurais  déchaîné  les  vents,  soulevé  les  flots, 
lÊontré  la  petite  nacelle  tantôt  voisîtie  des  nues , 
tantôt  précipitée  au  fond  desabittles;  vousauriék 
fi^mi  pour  rinstîtuteur,  ses  jeunes  élèves ,  et  le 
vieux  philosophe  Vôtre  ami.  J'aurais  porté,  dé 
la  terrassé  à  Vos  Qi*eilles,  les  cris  des  femmea 
éplorées.  Vous  auriez  vu  sur  l'esplanade  dU  châ- 
teau des  mains  levées  vers  le  ciel  ;  mais  il  n'y 
aurait  paè  eu  un  mot  de  Vrai.  Le  fait  est,  que  nous 
n'éjyrôuvâmes  d'autre  tempête  que  celle  du  pre- 
mier livre  de  Virgile,  que  Tun  des  élèves  dé 
l'abbé  Uous  récita  par  côeùt  ;  et  telle  fiil  la  fiu 
dé  notre  préuiière  sortie  oii  prothehade. 

12. 


i8o  SALON  DE   1767. 

J'étais  las.;  mais  j'avais  vu  de  belles  choses , 
respiré  l'air  le  plus  pur  ^  et  fait  un  exercice. très- 
sain«,Je  soupai^ d'appétit,  et  j'eus  la  huit  la  plus, 
douce  et.la  plus.tranquille.  Le  lendemain^  en  m'é-i 
veillant,  je  disais:  Voilà  la  vraie  vie,  le  vrai 
séjour  de  rhomine.  Tous  les  prestiges  de  la  société 
ne,  purent  jamais  en  éteindre  le  goût.  Enchaînés 
dans  l'enceinte  étroite  des  villes  par  des  occu«« 
pations  ennuyeuses  et  de  tristes  devoirs,  si  nous 
ne! pouvons  retourner  dans  les  forets,  notre. pre-. 
mier  asyle,  nous  sacrifions  une  portion  de  notre 
opulence  à  appeler  les  forets  autour  de  nos.  >de- 
ipeures.  Mais  là  elles  ont  perdu  sous  la  main  sy-^: 
métrique  de  l'art ,  leur  silence ,  leur  innocence  , 
leur. liberté, leur  majesté, leur  repos.  Là :y nous 
allons  contrefaire  un  moment  le  rôle  du  sauvage;, 
esclaves  des  usages  y  des  passions,  jouer  la  panto-. 
mime  de  l'homme  de  Nature.  Dans  l'impossibilité, 
de  nous  livrer  aux  fonctions  et  aux  amusements 
de  la  vie  champêtre,  d'errer  dans  une  campagne^ 
de.suivre  un  troupeau ,  d'habiter  une  chaumière , 
nous  invitons,  à  prix  d'or  et  d'argent,  le  pin- 
ceau de  Wouvermans,  de  Berghem  ou  de  Vernet, 
à  nous  retracer  les  moeurs  et  l'histoire  de  nos 
anciens  aïeux.  £t  les  murs  de  nos  somptueuses 
et  maussades  demeures  se  couvrent  des  images 
d'un  bonheur , que  nous  regrettons;  et  les  ani- 
maux de  Berghem  ou  de  Paul  Potter  paissent 
sous  nos  lambris,  parqués  dans  une  riche  boiv 


^ 


SALON  DE   1767.  181 

dure;  et  les  toiles  d'araignée  d'Ostade  sont  sn^ 
pendues  entre  des  crépines  d'or^sUr  un  damas 
cramoisi;  et  nous  sommesdéyorés  par  Fambition^ 
la  haine  y  la  jalousie  et  Famour;  et  nous  brûlons 
de  la  soif  de  l'honneur  et  de  la  richesse  ^  au  mi- 
lieu  des  scènes  de  l'innocence  et  de  la  paurreté'^ 
s'il  est  permis  d'appeler  pauvre  celui  à  qui  tout 
appartient.  Nous  sommes*  des  malheureux  autour 
desquels  leboiiheur  est  représenté  sous  mille  for- 
mes diverses. 

O  rus  !  quando  te  aspiciam  ?  (i) 

disait  le  paète;  et  c'est  un  souhait  qui  s'élève  cent 
fois  au  fond  de  notre  cœur. 

QuàTBiÈMB  SITE.  J'en  étais  là  de  ma  rêverie , 
nonchalamment  étendu  dans  un  fauteuil ,  laissant 
errer  mon  esprit  à  son  gré  ^  état  délicieux^  où 
l'ame  est  honnête  sans  réflexion^  l'esprit  juste  et 
délicat  sans  effort;  où  l'idée  y  le  sentim^ent  semble 
naître  en  nous  de  luirmême  comme  d'un  sol  heu- 
reux. Mes  yeux  étaient  attachés  sur  un  paysage 
admirable  y  et  je  disais  :  L'abbé  a  raison  ;  nos  ar- 
tistes n'y  entendent  rien ,  puisque  le  spectacle  de 
leurs  plus  belles  productions  ne  m'a  jamais  fait 
éprouver  le  délire  que  j'éprouve ,  le  plaisir  d'être 
à  moi  y  le  plaisir  de  me  reconnaître  aussi  bon  que 
je  le  suis 9  le  plaisir  de  me  voir  et,  de  me  com- 

(i)  HoftàT.  Sermonum^  lib.  h  ,  Sai.rï  ;  ▼.  60.  Edit*.. 


iSa  SALON  DE  1767. 

plaire^  le  plaisir  plus  doux  eucoi^  de  m'oublicp. 
Oh  suisr-je  dans  ce  moment  ?  qu'eat*ce  qui  m'en- 
▼ironne?  Je  ne  le  sais  ^  je  rignore.  Que  me.man- 
que^t-il?  Bien.  Que  dirai-*je?  Rien.  S'il  est  un 
Dieu>  c'est  ainsi  qu'il  est.  Il  jouit  dé  lui-même. 
Un  bruit  entendu  au  loin  ^  c'était  le  coup  de  bat- 
toir d'une  blanchisseuse ,  frappa  subitenq^ent  mon 
oreille;  et  adieu  mon  existence  dÎTine.  Mais  s'il 
est  doux  d'exister  à  la  (Sàçon  de  Dieu  ^  il  est  aussi 
quelquefois  assez  doux  d'exister  à  la  façon  des 
hommes.  Qu'elle  vienne  ici  seulement ,  qu'elle 
m'apparaisse ^  que  je  revoie  ses  grands  yeux, 
qu'elle  pose  doucement  sa  main  sur  mon  front , 
qu'elle  me  sourie.  • .% .  Que  ce  bouquet  d'arbres  vî-^ 
goureux  et  touffu  fait  bien  à  droite  !  Cette  langue 
de  terre  ménagée  en  pointe  au-devant  de  ces  ar- 
•bres ,  et  descendant  par  une  pente  facile  vers  la 
surface  de  ces  eaux ,  est  tout-à-fait  pittoresque* 
Que  ces  eaux  qui  rafraîchissent  cette  péninsule, 
en  baignant  sa  rive,  sont  belles  !  Ami  Vernet  , 
prends  tes  crayons ,  et  dépêche-toi  d'enrichir  ton 
porte-feuille  de  ce  groupe  de  femmes.  L'une  , 
penchée  vers  la  surface  de  l'eau ,  y  trempe  son 
linge;  l'autre,  accroupie^  le  tord;  une  troi- 
sième ,  debout ,  en  a  rempli  le  panier ,  qu'elle  a 
posé  sur  sa  tête.  N'ou:blie  pas  ce  jeune  homme 
que  tu  vois  par  le  dos  proche  d'elles ,  courbé  vers 
le  fond,  et  s'occupant  du  même  travail.  Hâte- 
toi  ,  car  ces  fi^çures  prendront  dans  un  instant  une 


j 


SALON  DE   1767.  i85 

a^tre  position  moins  heureuse  f>eUt-^tre.  Plus  ta 
copie  sera  fidèle  ^  plus  ton  tableau  sera  beau.  Je 
me  trompe*  Tu  donneras  à  ces  femmes  un  peu 
plus  de  légèreté  ^  tu  les  toucheras  moins  lourde- 
ment ,  tu  affaibliras  le  ton  jaunâtre  et  sec  de 
eette  terrasse.  Ce  pécheur  ^  qui  a  jeté  son  filet 
vers  la  gauche  y  à  Tendroit  oii  les  eaux  prennent 
toute  leur  étendue  y  tu  ie  laisseras  tel  qu'il  est  ; 
tu  n'imagineras  rien  de  mieux.  Vois  son  attitude; 
eomiÀe  elle  est  Traie  !  Place  aussi  son  chien  à 
coté  de  lui.  Quelle  foule  d'accessoires  heureux  à 
recueillir  pour  ton  talent  !  Et  ce  bout  de  rocher 
qui  est  tout«*à-fait  à  gauche  ;  et  proche  de  ce  ro- 
cher^ sur  le  fond  ^  ces  bâtiments  et  ces  hameaux; 
et  entre  cette  fabrique  y  ce  hameau  ^t  la  langue 
de  terre  aux  blanchisseuses^  ces  eaux  tranquilles 
et  calmes  dont  la  surface  s'étend  et  se  perd  dans 
le  lointsan  !  Si  sur  un  plan,  correspondant  à  ces 
femmes  occupées  y  mais  à  une  très-grande  dis- 
tance^ tu  places  dans  une  de  tes  compositions^ 
comme  la  nature  te  l'indique  ici  ^  des  montagnes 
vaporeuses  dont  je  n'aperçoive  que  le  sommet, 
l'horizon  de  la  toile  <|||ksera  renvoyé  aussi  join 
que  tu  le  voudras.  Mais  comment  feras-tu  pour 
rendre  y  je  ne  dis  pas  la  forme  de  ces  objets  di- 
vers y  ni  même  leur  vraie  couleur ,  mais  la  magi- 
que harmonie  qui  les  lie?....  Pourquoi  suis-je 
seul  ici?  Pourquoi  personne  ne  partage-t-il-  avec 
moi  le  charme  ,  la  beaitté  de  cesite?  Il  me  sem- 


^34  SALON  DE   17Ô7. 

ble  que  si  tille  était  là  ^  dans  son  vêtement  né- 
gligé^ que  je  tinsse  sa  main,^  que  son  admira-* 
tion  se  joignît  à  la  mienne,  j'admirerais  bien  da-* 
rantage.  Il  ftie  manque>i|n  sentiment  que  je  cher- 
che, et  qu'elle  seule  peut  m'inspirer.  Que  fait  le 
propriétaire  de  ce  beau  lieu?  Il  dort.  Je  vous 
appelais,  j'appelais  mon  amie,  lorsque  le  cher 
abbé  entra  avec  son  mouchoir  sur  son  œil.  Vos 
tourbillons  de  poussière ,  me  dit-il  avec  un  peu 
d'humeur,  qui  sont  aussi'  bien  ordonnés  que  le 
monde ,  m'ont  fait  passer  une  mauvaise  nuit.  Ses 
bambins  étaient  à  leurs  devoirs,  et  il  venait  cau- 
ser avec  moi*  L'émotion  vive  de  l'ame  laisse  , 
mênie  après  qu'elle  est  passée ,  des  traces  sur  le  vi- 
sage qu'il  n'est  pas  difficile  de  reconnaître.  L'abbé 
ne  s'y  méprit  pas.  Il  devina  quelque  chose  de  ce 
qui  s'était  passé  au  fond  de  la  mienne.  — J'ar- 
rive à  contre-temps,  me  dit-il.— Non,*  l'abbé. 
*—  Une  autre  compagnie  vous  rendrait  peut-être , 
en  ce  moment ,  plus  heureux  que  la  mienne.  — 
Cela  se  peut*  —  Je  m'en  vais  donc.  —  Non ,  res- 
tez* Il  resta.  Il  m'invita  à  prolonger  mon  séjour, 
et  me  promit  autant  de||fromenades  telles  que 
celles  de  la  veille,  de  tableaux  tels  que  celui  que 
j'avais  sous  les  yeux ,  que  je  lui  accorderais  de. 
journées.  Il  était  neuf  heures  du  matin ,  et  tout 
dormait  encore  autour  de  nous.  Entre  un  assez 
grand  nombre  d'hommes  aimables  et  de  femmes 
charmantes  que  ce  séjour  rassemblait,  et  qui 


SALON  DE   1767.  i85 

tous  s'étaient  sauyës  de  la  Tilie  ^  à  ce  qn^ils  di- 
iaient ,  pour  jouir  des  agréments ,  du  bonheur 
de  la  campagne ,  aucun  qui  eût  quitté  son  oreiller, 
qui  voulût  respirer  lajpremière  fraîcheur  de  Tair^ 
entendre  le  premier  chant  des  oiseaux  y  sentir  le 
charme  de  la  nature  ranimée  par  les  vapeurs  de 
la. nuit,  recevoir  le  premier  parfum  dés  fleurs  , 
des  plantes  et  des  arbres.  Ils  semblaient  ne  s'être 
£iit  habitants  des  champs  ^  que  pour  se  livrer  plus 
sikrement  et  plus  continuement  aux  ennuis  de  la 
Tilleé  Si  la  compagnie  de  l'abbé  n'était  pas  tout- 
à-fait  celle  que  j'aurais  choisie  ^  je  m'aimais  en- 
core mieux  avec  lui  que  seul.  Un  plaisir ,  qui 
n'est  que  pour  moi  ^  me  touche  faiblement  et  dure 
peu.^  C'est  pour  moi  et  mes  amis  que  je  li^  ^  que 
je  réfléchis ,  que  j'écris ,  que  je  médite  ,  que 
j'entends  y  que  je  regarde  ^  que  je  sens.  Dans  leur 
absence^  ma  dévotion  rapporte  tout  à  eux.  Je 
songe  sans  cesse  à  leur  bonheur.  Une  belle  ligne 
me  frappe-t-elle  ?  ils  la  sauront.  Ai-je  rencontré 
un  beau  trait?  je  me  promets  de  leur  en  faire 
part.  Ai^je  sous  les  yeux  quelque  spectacle  en- 
chanteur? sans  m'çn  apercevoir  j'en  médite' le 
récit  pour  eux.  Je  leur  ai  consacré  l'usage  de  tous 
mes  sens  et  de  toutes  mes  facultés  ;  et  c'est  peut- 
être  la  raison  pour  laquelle  tout  s'exagère  ^  tout 
s'enrichit  im  peu  dans  mon  imagination  et  dans 
mon  discours;  ils  m'en  font  quelquefois  un  re- 
proche ,  les  ingrats  \ 


\ 


i86  SALON  DE   1767. 

L^abbe^  place  à  câtë  de  moi ,  s'eitostait  à  son 
oràinaire  sur  les  charmes  de  la  nature^  Il  avait 
répété  ceat  fois  l'épithète  de  beau^  et  je  remar- 
quais que  cet  éloge  commun  s'adressait  à  des 
objets  tous  divers.  L'abbé^  lui  dis«je^  cette  ro^ 
che  escarpée  y  vous  l'appelez  belle  ;  la  forêt  sour-- 
cilleuse  qui  la  couvre  ^  vous  l'appelez  belle  ;  le 
torrent  qui  blanchit  de  son  écume  le  rivage  ^  et 
qui  en  f^it  frissonner  le  gravier,  vous  Tappelez 
beau  ;  le  nom  de  beau ,  vous  Faccordez ,  à  ce  que 
je  vois  y  à  l'homme ,  à  Fanimal ,  à  la  plante ,  à  la 
pierre  y  aux  poissons  ,  aux  oiseaux  ,  aux  métaux.^ 
Cependant  vous  m'avouerez  qu'il  n'y  a  aucune 
qualité  physique  commune  entre  ces  êtres.  D'où 
vient  donc  le  tribut  commun?  ^-*<  Je  ne  sais  y 
e^  vous  m'y  &ites  penser  pour  la  première  fois. 
•«^  C'est  une  chose  toute  simple.  La  généralité 
de  votre  panégyrique  vient ,  cher  abbé ,  de  quel- 
ques idées  ou  sensations  communes  excitées  dans 
votre  ame  par  des  qualités  physiques  absolu- 
ment difierentes*  •—  J'^itends ,  l'admiratiiMi.  ^— 
Ajoutez ,  et  le  plaisir.  Si  vous  y  regardez  de 
près  y  vous  trouverez:  que  les  objets  qui  causent 
de  l'étoQnement  ou  de  l'admiration  sans  faire 
plaisir,  ne  sont  pas  beaux;  et  que  ceux  qui 
font  plaisir,  sans  causer  de  Là  surprise  ou  de 
l'admiration ,  ne  le  sont  pas  davantage.  Le  spec-* 
tacle  de  Paris  en  feu  vous  ferait  horreur  ;  au 
bout  de  quelque  temps  vous  aimeriez  à  vous  pro- 


SALON  DE  Ï767.  187 

ïu^^r  aur  1^  cendres.  ¥011$  éprouveri^  un  vio- 
lent  supplice  à  voir  eipirer  votre  amie  ;  au  bout 
de  quelque  temps  votre  mélancolie  vctos  condui- 
rait vers  sa  tombe  ^  et  vous  vous  y,  asseyerîes. 
U  y  a  des  s^di^ntions  composées  ;  et  c'est  la  raison 
pour  laquelle  il^'y  a  de  b^aux  que  les  objets  de 
la  vue  et  de  l'ouïe.  Écartesi:  du  son  toute  idée  ac^ 
cessoire  et  niorale  ;  et  vous  lui  ôterez  la  beauté. 
Àrréteps  à  la  surface  de  Tûeil  une  image  {  que  l'im- 
pression n'en  passe  ni  à  l'esprit  ni  au  cœur  ;  et 
elle  n'aura  plus  rien  de  beau.  U  y  a  encore  u^e 
autre  distinction  ;  c'est  l'objet  dans  la  nature  ^  et 
le  même  objet  dans  l'art  ou  l'imitation.  Le  terri- 
ble incendie^  au  milieu  duquel  Hommes ,  femmes^ 
enfants,  pères ^  mères,  frères,  sœurs,  amis  , 
orangers ,  concitoyens ,  tout  périt ,  vous  plonge 
dans  la  eonstemation  ;  vous  fuyez ,  vous  détour*^ 
nés  vos  regards ,  vous  fermez  vos  oreilles  aux  cris. 
Spectateur  désespéré  d'un  malheur  commun  à 
tint  d'être  chéris ,  peut-être  hasarderez-vous  votre 
vie ,  vous  cherchereaj  à  les  sauver  ou  à  trouver 
dans  lés  flammes,  le  même  sort  qu'eux*  Qu'on  vous 
mcmtre  sur  la  toile  les  incidents  de  cette  calamité  ; 
et  vos  yeux  s'y  arrêteront  avec  joie.  Vous  direz 
avecEnée,  --  ^ 

En  Priamus»  Stmt  hic  etkan  sua  prœmia  laudi  (  i  ) . 

Et  je  verserai  des  larmes  ?  —  Je  n'en  doute 

(i)  YiROiL.  ^nfiid.  lîb.  î,  V.  465.  Éi>it». 


/' 


î88  SALON  DE   1767. 

pas.  —  Mais,  puisque  j'ai  du  plaisir  y  qu'at-je  à 
pleurer?  Et  si  je  pleure,  camment  se  fait-il  qiie 
j'aie  du  plaisir  ?  —  Serait-il  possible  ,  labbe  , 
que  vous  ne  connussiez  pas  ces  larmes-là  ?  Vous 
n^avez  donc  jamais  été  vain ,  quand  vous  avez 
cesse  d'être  fort?  Vous  n'avez  donc  jamais  arrêté 
vos  regards  sur  celle  qui  venait  de  Vous  faire  le 
plus  grand  sacrifice  qu'une  femme  honnête  puisse 
faire?  Vous  n'avez  donc. . . — Pardoimez-moi ,  j'ai. . . 
j'ai  éprouvé  la  chose;  mais  je  n'en  91  jamais  su  la 
raison  ,  et  je  vous  la  demande. 

Quelle  question  vous  me  faites  là ,  cherlâtbbé  ! 
]Vous  y  serions  encore  demain  ;  et  tandis  que  nous 
passerions  assez  agréablement  notre  temps  y  vos 
disciples  perdraient  le  leur.  —  Un  mot  seule- 
ment. —  Je  ne  saurais.  Allez  à  votre  thème  et 
à  votre  version.  —-Un  mot.  —  Non,  non  ,-pas 
une  syllabe  \  mais  prenez  mes  tablettes ,  cher- 
chez au  verso  du  premier  feuillet  ;  et  peut-être 
y  trouverez-voùs  quelques  lignes  qiii  mettront 
votre  esprit  en  train.  L'abbé  prend  les  tablettes", 
et  tandis  que  je  m'habillais ,  il  lut  : 

c<  La  Rochefoucauld  a  dit  que,  dans  les  plus 
grands  malheurs  des  personnes  qui  nous  sont 
le  plus  chères  y  il  y  a  toujours  quelque  chose  qui 
ne  nous  déplaît  pas  (i).  »  Est-ce  cela,  me  dit 
l'abbé  ?  —  Oui.....  mais  cela  ne  vient  guère  à  la 
chose. —  Allez  toujours.  — Et  il  continua. 

(  i)  La  Rochefoucauld,  Ar^x.  24x»^dit.deP.  Didot,  18 15.  Éoit*. 


SALON  DE   1767.  Ï89 

.  N'y  aurait-il  pas  à  cette  idée  un  côtç  vrai  et 
moinS'  affligeant  pour  l'espèce  humaine  ?.  Il  est . 
beau 3  il  est  doux  de  compatir  aux  malheureux; 
il  est  beau  ^  il  est  doux  de  se  sacrifier  pour  eux. 
C'est  à  leur  infortune  que  nous  devons  la  con- 
naissance flatteuse  de  l'énergie  de  notre ame.  Nous 
ne  nous  avouons  pas  aussi  franchement  à  nous^ 
mêmes  qu'un  certain  chirurgien  le  disait  à  son 
ami  :  Je  voudrais  que  vous  eussiez  une  jambe 
cassée^  et  vous  verriez  ce  que  je  sais  faire*  Mais 
tout  ridicule  que  ce  souhait  paraisse^  il  est  ca- 
ché au  fond  de  tous  les  coeurs  ;  il  est  naturel  ; 
il  est  général.  Qui  est-ce  qui  ne  désirera  pas  sa 
maîtresse  au  milieu  des  flammes,  s'il  peut  se  pro- 
mettre de  s'y  précipiter  comme  Alcibiade ,  et  de 
la  sauver  entre  ses  bras  ?  Nous  aimons  mieux 
voir  sur  la  scène  l'homme  de  bien  souffrant  >  que 
le  méchant  puni  ;  et  sur  le  théâtre  du  monde , 
au  contraire ,  le  méchant  puni  que  l'homme  de 
bien  souffrant.  C'est  un  beau  spectacle  que  celui 
de  la  vertu  sous  les  grandes  épreuves.  Les  efforts 
les  plus  terribles  tournés  contre  elle  ne  nous  dé- 
plaisent pas.  Nous  nous  associons  volontiers  en 
idée  au  héros  opprimé.  L'homme  le  plus  épris 
de  la  fureur ,  de  la  tyrannie ,  laisse  là  le  tyran  y 
et  le  voit  tomber  avec  joie  dans  la  coulisse,  mort 
d'un  coup  de  poignard.  Le  bel  éloge  de  l'espèce 
humaine ,  que  ce  jugement  impartial  du  cœur 
en  faveur  de  l'innocence  !  une  seule  chose  peut 


19^  SALON  DE    1767. 

nous  rapprocher  du  méchant  ;  c'est  la  grandeur 
de- ses  vues,  Te'tenduede  sort  génie,  le  péril  de 
son  entreprise»  Alors ,  si  nous  oublions  sa  mé- 
chanceté pour  courir  Son  sort  ;  si  nous  conjurons 
contre  Venise  avec  le  comté  de  Bcdmar,  c'est 
la  vertu  qui  nous  subjugue  encore  sous  une  autre 
face.  -^  Cher  abbé,  observez  en  passant  com- 
bien rhistorien  éloquent  peut  être  dangei'euï  ;  et 
continuez.  «. —  Nous  allons  au  théâtre  chercher  de 
Ttous-mémés  une  estime  que  nous  ne  méritons  pas , 
prendre  bonne  opinion  de  nous;  partager  l'orgueil 
des  grandes  actions  que  nous  ne  ferons  jamais  ; 
ombres  vaines  des  fameux  personnages  qu'on  nous 
montre.  Là ,  prompts  à  embrasser,  à  serrer  contre 
notre  sein  la  vertu  menacée ,  nous  sommes  bien 
sûrs  de  triompher  avec  elle  ^  ou  de  la  lâcher  quand 
il  en  sera  temps;  nous  la  suivons  jusqu'au  pied  de 
réchafaud,  mais  pas  plus  loin;  et  personne  n'a 
mis  sa  tête  sur  le  billot,  à  côté  de  celle  du  comte 
d'Essex  (i);  aussi  lé  parterre  ést-il  plein,  et  les 
lieux  de  la  misère  réelle  sont-ils  vides.  S'il  fallait 
sérieusement  subir  la  destinée  du  malheureux  mis 
en  scène ,  les  loges  seraient  désertes.  Le  poète,  le 
peintre ,  le  statuaire ,  le  comédien  y  sont  des  char« 
latans  qui  nous  vendent  à  peu  de  fr^is  la  fer- 
meté du  vieil  Horade ,  le  patriotisme  du  vieux  Ca- 
ton,  en  un  mot,  le  plus  séduisant  des  flatteurs. 
L'abbé  en  était  là  ,  lorsqu'un  de  ses  élèves  en- 

(i)  DàHs  la  tragédie  de  l^hornias  Corneille.  Ëdit*. 


SALON  DE    1767.  i^i 

tî:a  y  sautant  de  joie ,  s<m  cahier  à  la  main.  L'abbé^ 
qui  préférait  de  causer  avec  moi^  à  aller  à  soii 
devoir^  car  le  devoir  est  une  des  choses  les  plus 
déplaisantes  de  ce  monde;  c'est  toujours  caresser 
sa  femme  et  payer  ses  dettes  ;  Tabbé  renvoya  Fen- 
fant  y  me  demanda  la  lecture  du  paragraphe  sui-' 
vant.  —  Lisez ,  Fabbé  ;  et  l'abbé  lut. 

Un  imitateur  de  Nature  rapportera  toujours  son 
ouvrage  à  quelque  but  important.  Je  ne  prétends 
point  que  ce  soit  en  lui  méthode^  projet,  ré- 
flexion ;  mais  instinct ,  pente  secrète ,  sensibilité 
naturelle,  goût  exquis  et  grand.  Lorsqu^on  pré- 
senta à  Voltaire ,  Denis  le  Tyran  ,  première  et 
dernière  tragédie  de  Marmontel  (i),  le  vieux 
poète  dit  :  Il  ne  fera  jamais  rien ,  il  n'a  pas  le  se- 
cret. —  Le  génie  peut-être?  —  Oui ,  l'abbé  ,  le 
génie ,  et  puis  le  bon  choix  des  sujets  ;  l'homme 
de  Nature  opposé  à  l'homme  civilisé  ;  l'homme 
sous  l'empire  du  despotisme  ;  l'homme  accablé 
sous  le  joug  de  la  tyrannie  des  pères ,  des  mères , 
des  époux ,  les  liens  les  plus  sacrés,  les  plus  doux , 
les  plus  violents ,  les  plus  généraux ,  les  maux  de 
la  société,  la  loi  inévitable  de  la  fatalité,  les  sui- 
tes des  grandes  passions  ;  il  est  difficile  d'être  for- 

(i)  Lorsque*  Diderot  écrivait  ce  passage ,  Marmontel  avait  ce- 
pendant donné  jdusieurs  autres  tragédies,  Aristomène  en  17499 
Cléopâtre  en  1760,  les  Héraclides  en  1763,  et  Nwniior  qui  n'a 
point  été  représenté  ;  toutes  pièces  médiocres ,  et  telle  est  Fidée 
que  veut  exprimer  le  critique".  Èdit*. 


■> 


19^  SALON  DE   1767. 

lement  ému  d'un  péril  quW  n'éprouvera  peut- 
être  jamais.  Moins  la  distance  du  personnage  à 
moi  est  grande,  plus  l'attraction  est  prompte  ; 
plus  l'adhésion  est  forte.  Ona.dit, 

Si  vis  mejlere  ,  dolendum  est 

Primum  ipsi  Ubi  (i). 

Mais  tu  pleureras  tout  seul  y  sans  que  je  sois 
tenté  de  mêler. une  larme  aux  tiennes ,  si  je  ne 
puis  me  substituer  à  ta  place  :  il  faut  que  je  m'ac- 
croche à  l'extrémité  de  la  corde  qui  te  tient  su^ 
pendu  dans  les  airs ,  ou  je  ne  frémirai  pas.  — 
Ah  !  j'entends  à  présent.  —  Quoi  !  l'abbé.  —  Je 
fais  deux  rôles  ,  je  suis  double  ;  je  suis  Le  Cou- 
vreur, et  je  reste,  moi.  C'est  le  moi  Couvreur  qui 
frémis  et  qui  souffre ,  et  c'est  le  moi  tout  court 
qui  a  du  plaisir.  — •  Fort  bien ,  l'abbé  ;  et  voilà 
la  limite  de  l'imitateur  de  la  nature.  Si  je  m'ou- 
blie trop  et  trop  long-temps  ,  la  tei'reur  est  trop 
forte  ;  si  je  ne  m'oublie  point  du  tout ,  si  je  reste 
toujours  un,  elle  est  trop  faible  :  c'est  ce  juste  tem- 
pérament qui  fait  verser  des  larmes  délicieuses. 

On  avait  exposé  deux  tableaux  qui  concouraient 
pour  un  prix  proposé;  c'était  un  Saint  Barthé- 
lemi  sous  le  couteau  des  bourreaux.  Une  pay- 
sanne âgée  décida  les  juges  incertains.  Celui-ci , 
dit  la  bonne  femme,  me  fait  grand  plaisir;  mais 
cet  autre  me  fait  grsmd'peine.  Le  premier  la  lais- 

(i)  HoRÀT.  de  Art,  poet.  v.  101  et  xo3.  ËoiT*. 


•       SALON  DE   1767.  ip5 

sait  hors  de  la  toile  ;  le  second  Fy  faisait  entrer. 
Nous  aimons  le  plaisir  eu  personne^  et  la  douleur 
en  peinture. 

On  prétend  que  la  présence  de  la  chose  frappe 
plus  que  son  imitation  ;  cependailt  on  quittera  Ca- 
ton  expirant  sur  la  scène  ^  pour  courir  au  supplice 
de  Lally  (î).  Affaire  de  curiosité.  Si  Lally  était 
décapité  tous  les  jours  ^  on  resterait  à  Caton  ;  le 
théâtre  est  le  Mont  Tarpéïen  ;  le  parterre  est  le 
quai  Pelletier  des  honnêtes  gens. 
.  Le  peuple  cependant  ne  se  lasse  point  d'exécu- 
tions ;  c'est  un  autre  principe.  L'homme  du  coin 
devient  au  retour  le  Démosthène  de  son  quartier. 
Pendant  huit  jours  il  pérore  ,  on  l'écoute ,  pen- 
dent ab  ore  loquentis.  Il  est  un  personnage. 

Si  l'objet  nous  intéresse  en  nature ,  l'art  réu- 
nira le  charme  de  la  chose  au  charme  de-  l'imita- 
tion.  Si  l'objet  vous  répugne  en  nature ,  il  ne  res- 
tera sur  la  toile ,  dans  le  poème  ,  sur  le  marbre , 
que  le  prestige  de  l'imitation.  Celui  donc  qui  se 
négligera  sur  le  choix  du  sujet,  se  privera  de  là 
meilleure  partie  de  son  avantage  ;  c'est  un  magi- 
cien maladroit  qui  casse  ^n  deux  sa  baguette. 

Tandis  que  l'abbé  s'amusait  à  causer  ^  ses  en- 
fants s'amusaient  de  leur  côté  à  jouer.  Le  thème 
et  la  version  avaient  été  faits  à  la  hâte.  Le  thème 

(i)  Voyez  sur  son  procès,  sa  condamnation  et  sa  mort,  les 
Œuvres  de  Voltaire ,  tome  xxiii ,  Histoire  du  Parlement ,  page 
53 1  à  4^6;  édition  Renôuard,  18 19.  ëdit>. 

Salons,  tome  ii.  id 


194  SALON  DE  1767.      • 

étoit  2^mpU  de  solëcismes  ;  la  Tersion  y  de  contne- 
sms.  Uabbë  ^  en  colère ,  prononçait  qu'il  n'y  au- 
rait point  de  promenade.  En  effet  y  il  n'y  en  eut 
powt;  et  9  selon  l'usage  5  les  élèves  et  moi  nous 
fâmes  châtiés  de  la  faute  du  maître  ;  car  les  en*r 
£stnts  ne  manquent  guère  à  leurs  devoirs^  que  parce 
que  les  maîtres  ne  sont  pas  au  leur.  Je  pris  donc 
Je  parti  y  privé  de  mon  Cicérone  et  de  sa  gale- 
rie y  de  me  prêter  aux  amusements  du  reste  de  la 
maison.  Je  jouai ^  je  jouai  mal;  je  fus  grondé^  et 
^e  perdis  mon  argent.  Je  me  mêlai  à  l'entretien  de 
inos  philosophes^  qui  devinrent  à  la  fin  si  brouil- 
lés y  si  bruyants  y  que  n'étant  plus  d'âge  aux 
promenades  du  paix)  y  je  pris  furtivement  mon 
chapeau  et  mon  bâton  >  et  m'en  allai  seul  à  travées 
cJkamp^  rêvant  à  la  très-belle  et  très-importante 
question  qu'ils  agitaient^  et  k  laquelle  ils  étaient 
arrivés  de  fort  loin. 

.  Il  s'agissait  d'abord  de  l'acception  des  mots^  de, 
la  difficulté  de  les  circonscrire  y  et  de  l'impossibi- 
*lité  de  s'entendre  sans  ce  préliminaire. 

Tous  n'étant  pas  d'accord  ni  sur  l'un  ni  sur 
l'autre  point  y  on  choisit  un  exemple  y  et  ce  fut  la 
œpt  ifertu.  On  demanda  qu'est-ce  que  la  vertu? 
et^  chacun;  la  définissant  à  sa  mode^  la  dii^ute 
changea  d'objet  ;  les  uns  prétendant  que  la  i^ertu 
était  Vhabitude  de  conformer  sa  conduite  d  la 
lois  l^  itutres^  que  c^ était  l^ habitude  de  €0^ 
former  sa  conduite  à  Futilité  publique* 


I 


SALON  DE   1767.  195 

Les  prei:i^ers  disaient  que  la  vertu  définie  > 
rhabîtude  de  conformer  ses  actions  à  l'utilité  pu- 
blique  y  était  la  vertu  du  législateur  o\^  du  sou- 
verain^ et  non  celle  du  sujets  du  citoyen  ^  du 
peuple;  cajr  qui  est-ce  qui  a  des  idées  exactes 
de  l'utilité  publique  ?  c'est  une  notion  si  comt- 
pliquée ,  dépendante  de  tant  d'expériences  et  4c 
lumières  ^  que  les  philosophes  même  en  dispu- 
étaient  entre  eux.  Si  l'on  abandonne  les  actions  des 
hommes  à  cette  règle ,  le  vicaire  de  Saint-Roch , 
qui  croit  son  culte  très-essentiel  au  çiaintien  de 
la  société ,  tuera  le  philosophe ,  s'il  n'est  prévenu 
par  celui-ci ,  qui  regarde  toute  institution  reli- 
'  gieuse  comme  contraire  au  bonheur  de  l'homme. 
L'ignorance  et  l'intérêt  qui  obscurcissent  tout  dans 
les  têtes  humaines  ;i  montreront  l'intérêt  général 
où  il  n'est  pas*  Chacun  ayant  sa  vertu,  la  vie 
de  l'homme  se  remplira  de  crimes.  Le  peuple, 
balotté  par  ses  passions  et  par  ses  erreurs ,  n'aura 
point  de  moeurs  :  car  il  n'y  a  de  moeurs  que  là 
ou  les  lois  bonnes  ou  mauvaises  sont  sacrées;  car 
c'est  là  seulement  que  la  conduite  générale  est 
uniforme.  Pourquoi  n'y  a-t-il  et  ne  peu£-ily  avoir 
de  moeurs  dans  aucune  contrée  de  l'Europe  ?  c'est 
que  la  loi  civile  et  la  loi  religieuse  sont  en  contra- 
diction avec  la  loi  de  Nature.  Qu'en  arrive-t-il  ? 
c'est  qi^e  toutes  trois  enfreintes  et  observées  al- 
ternativement •  elles  perdent  toute  sanction.  On 
n'y  est  ni  religiçux,  ni  citoyen,  ni  homme;  on 

i3. 


V 


ïq6  salon  de   1767. 

n'y  est  que  ce  qui  convient  à  l'intérêt  du  mo- 
ment. D'ailleurs,  si  chacun  s'institue  juge  com- 
pétent de  la  conformité  de  la  loi  avec  l'utilité 
publique ,  l'effrénée  liberté  d'examiner,  d'obser^ 
ver  ou  de  fouler  aux  pieds  les  mauvaises  lois, 
conduira  bientôt  à  l'examen ,  au  mépris  et  à  l'in- 
fraction des  bonnes. 

CiiyQuiEME  SITE.  J'allais  devant  moi,  ruminant 
ces  objections,  qiii  me  paraissaient  fortes,  lors- 
que je  me  trouvai  entre  des  arbres  et  des  rochers, 
lieu  sacré  par  son  silence  et  son  obscurité.  Je 
m'arrêtai  là ,  et  je  m'assis.  J'avais  à  ma  droite 
un  phare ,  qui  s'élevait  du  sommet  des  rochers. 
Il  allait  se  perdre  dans  la  nue  ;  et  la  mer ,  en 
mugissant ,  venait  se  briser  à  ses  pieds.  Au  loin , 
des  pêcheurs  et  des  gens  de  mer  étaient  diverse- 
ment occupés.  Toute  l'étendue  des  eaux  agitées 
s'ouvrait  devant  moi;  elle  était  couverte  de  bâ- 
timents dispersés.  J'en  voyais  s'élever  au-dessus 
des  vagues ,  tandis  que  d'autres  se  perdaient  au- 
dessous  ,  chacun ,  à  l'aide  de  ses  voiles  et  de  sa 
manœuvre ,  suivant  dés  routes  contraires ,  quoi- 
que poussé  par  un  même  vent;  image  de  l'homme 
et  du  bonheur ,  du  philosophe  et  de  la  vérité. 

Nos  philosophes  auraient  été  d'accord  sur  leur 
définition  de  la  vertu,  si  la  loi  était  toujours  l'op- 
gane  de  l'utilité  publique  ;  mais  il  s'en  manquait 
beaucoup  que  cela  fût ,  et  il  était  dur  d'assujétir 


SALON  DE   1767.  197 

des  hommes  sensés  ^  par  le  respect  pour  une  mau- 
vaise loi^  mais  bien  évidemment  mauvaise  ^  à 
l'autoriser  de  leur  exemple  ^  et  à  se  souiller  d'ac- 
tions contre  lesquelles  leur  ame  et  leur  conscience 
se  révoltaient.  Quoi  donc!  habitant  de  la  côte  4u 
Malabar^  égorgerais-je  mon  enfant^le  pilerais-je, 
me.frotterais-je  de  sa  graisse  pour  me  rendre  in- 
vulnérable ?... .  me  plierais-je  à  toutes  les  extra- 
vagances des  nations?  couperais-je  ici  les  testicules 
à  mon  fils?  là^  fôulerais-je  aux  pieds  ma  fille ^ 
pour  la  faire  avorter  ?  ailleurs^  immolerais-je  des 
hommes  mutilés ,  une  foule  de  femmes  empri- 
sonnées^ à  ma  débauche  et  à  ma  jalousie?,... 
Pourquoi  non?  des  usages  aussi  monstrueux  ne 
4)euvent  durer  ;  et  puis ,  s'il  faut  opter,  être  naé- 
chant  homme  ou  bon  citoyen;  puisque  je  suis 
membre  d'une  société ,  je  s;erai  bon  citoyen  si  je 
puis.  Mejs  bonnes  actions  seront  à  nxoi;  c'est  à 
la  loi  à  répondre  des  mauvaises.  Je  me  soumet- 
trai à  la  loi,  et  je  réclamerai  contre  elle.  —  Mais 
si  cette  réclamation ,  prohibée  par  la  loi  même , 
est  un  crime  capital?  —  Je  nie  tairai  ou  je  m'éloi- 
gnerai. —  Socrate  dira,  lui  :  ou  je  parlerai,  ou 
je  périrai.  L'apôtre  de  la  vérité  se  montrera-t-il 
donc  moins  intrépide  que  l'apôtre  du  mensonge? 
Le  mensonge  aura-t-il  seul  le  privilège  de  faire 
des  martyrs?  Pourquoi  ne  dirais-je  pas  :  La  loi 
l'ordonne ,  nxais  la  loi  est  mauvaise.  Je  n'en  fe- 
rai rien.  Je  n'en  veux  rien  faire.  J'aime  mieux 


■ 


îgS  SALON  DE   1767. 

mourir.  —  Maïs  Arîstippe  lui  répondra  :  Je  skis 
fout  aussi  bien  que  toi ,  ô  Socrate  !  que  la  loi  est 
mauvaise;  et  je  ne  fais  pas  plus  de  cas  de  la  vie 
qu'un  autre.  Cependant  je  me  soumettrai  à  la  loi, 
de  peur  qu'en  discutant^  de  mon  autorite  privée, 
les  mauvaises  lois,  je  n'encourage  par  mon  exem- 
ple la  multitude  insensée  à  discuter  les  bonnes. 
Je  ne  fuirai  point  les  cours  comme  toi.  Je  saurai 
me  vêtir  de  pourpre.  Je  ferai  ma  cour  aux  maîtres 
du  monde;  et  peut-être  en  obtiendrai -je  ou  Fa- 
bolition  de  là  loi  mauvaise,  ou  la  grâce  de  Fhomme 
de  bien  qui  l'aura  enfreinte. 

Je  quittais  cette  question  ;  je  la  reprenais  pour 
la  quitter  encore.  Le  spectacle  des  eaux  m'en- 
traînait malgré  moi.  Je  regardais,  je  sentais, 
j'admirais ,  je  ne  raisonnais  plus,  je  m'écriais  :  O 
pi'bfbndeur  des  mers!  Et  je  deineuraîs  absorbé 
dans  diverses  ispéculàtions  entre  lesquelles  mon 
esprit  était  balancé ,  sans  trouver  d'ancre  qui  me 
fiïât.  Pourquoi,  me  disaîs-je,  les  mots  les  plus 
généraux,  les  plus  saints,  les  plus  Usités,  loi,  goût, 
beau ,  bon ,  vrai ,  usage ,  mœurs ,  vice ,  vertu  > 
instinct ,  esprit ,  matière ,  grâce ,  beauté ,  laideur, 
si  souvent  prononcés ,  s'entendent-ils  si  peu ,  se 
définissent-ils  si  diversement?....  Pourquoi  ces 
mots,  si  souvent  prononcés,  si  peu  entendus,  si  di- 
versement définis,  sont-ils  employés  avec  la  même 
précision  par  le  philosophe,  par  le  peuple  et  par 
les  enfants  ?  L'enfant  se  trompera  sur  la  chose , 


SALON  DE   1967.  199 

mai6  ùàh  sur  la  valeur  du  mdt.  Il  ne  sait  ce  qlii 
est  Traimènt  beau  ou  laid ,  bon  ou  mauvais  >  Tjrai 
ou  faux  ;  ibais  il  sait  ce  qu'il  veut  dire  ^  tôuiausdi 
bien  que  moi.  Il  approuve  et  désapprouvé  comm^i 
moi.  U  a  son  admiration  et  son  dédain»^.*  Ëât-ee 
reflexion  en  moi  ?  Ëst-<e  habitiïde  maehiûale  en 
lui?....  Mais  de  son  habitude  machinale^  ou  de 
nka  réflexion^  quel  est  le  guide  le  plus  sûr?.... 
VL  dit  :  Voilà  ma  sœur.  Mpi ,  qui  l'aime^  j'ajoute  : 
Petite  vous  avez  raidon;  c'est  sa. taille  ëlégAal6> 
sa  démarche  légère  >  soq  vételnent  sin^ple  et 
noble  >  le  poH  de  sa  tête ,  le,  son  àt  sa  voix ,  de 
cette  voix  qui  fait  toujours  tressaillir  mon  cceui%  •  • 
Y  aiurait'-il  dans  les  choses  t}U€|lque  analogie  né- 
cessaire à  notre  bonheur?*... •  Cette  analogie, se 
reconnaîtrait-elle  par  l'expérience?  Ëix  aureii^-je 
un  pressentiment  secret?*^...  SeraiH^e  à  des  e^ 
périences  reitérées  que  je  devrais  Cet  sittrdit^^Qttie 
ilépu^àhce^  qui ,  réveillée  subitement  >  forme  la 
nLJ[>idité  de  mes  jugements  ?... .  Quel  inéjmîaablls 
fond  de  recherches  ! .  • .  •  Dans  cette  recherche  ^ 
quel  est  le  premier  objet  à  connaître?....  Moi.... 
Que  suis-je  ?  Qu'est-ce  qu'un  homme  ?. . . .  Un  ani- 
mal ?. . . .  sans  doute  ;  mais  le  chien  est  un  ani^nal 
aussi  ;  le  loup  est  un  animal  aussi.  Mais. l'homme 
li'est  ni  un  loup  ni  un  chien....  Quelle  notion 
précise  peut-*on  avoir  du  bien  et  du  mal  ^  du 
beau  et  du  laid^  du  bon  et  du  mauvais^  du  vrai 
et  du  faux^  sens   une  notion   préliminaire  de 


^OO  SA  LOIS  DE    1767^. 

rhomme?...  Mais  si  Fhomme  ne  se  peut  définir;.; 
tout  est  perdu.,..  Cambien  de  philosophes ^  faute 
de  ces  observations  si  simjdes  ^  ont  fait  à  Fhomtne 
la  morale  des  loups ,  aussi  bêtes  en  cela  que  s'ils 
avaient  prescrit  aux  loups  la  moralede  Thomme  ! . . 
Tout  être  tend  à  son  bonheur  ;  et  le  bonheur 
d'un  être  ne  peut  être  le  bonheur  d'un  autre. ... 
La  morale  se  renferme  donc  dans  l'enceinte  de 
l'espèce....  Qu'est-ce  qu'une  espèce?....  Une  muli- 
titude  d'individus  organisés  de  la  même  ma- 
nière.... Quoi!  l'organisation  serait  la  base  de  la 
morale!....  Je  le  crois....  Mais  Polyphême,  qui 
n'eut  presque  rien  de  commun  dans  son  organi- 
sation a;^  les  compagnons  d'Ulysse ,  ne  fut  donc 
pas  plus  atroce^  en  mangeant  les  compagnons 
d'Ulysse,  que  les  compagnons  d'Ulysse  etf  man- 
geant un  lièvre  ou  un  lapin? — Mais  les  rois-, 
mais  Dieu ,  qui  est  le  seul  de  son  espèce  ! .  • . . 

Le  soleil,  qui  touchait  à  son  horizon,  disparut  ; 
la  mer  prit  tout  à  coup  un  aspect  plus  sombre 
et  plus  solennel.  Le  crépuscule ,  qui  n'est  d'abord 
ni  le  jour  ni  la  nuit,  image  de  nos  faibles  pensées  ; 
image  qui  avertit  le  philosophe  de  s'arrêter  dans 
ses  spéculations ,  avertit  aussi  le  voyageur  de  ra- 
mener ses  pas  vers  son  asyle.  Je  m'en  revenais 
donc  ;  et  je  pensais  que  s^il  y  avait  une  morale 
propre  à  une  espèce  d'animaux ,  et  une  morale 
propre  à  une  autre  espèce  ,  peut-être  dans  la 
même  espèce  y  avait-il  une  morale  propre  à  dif- 


SALON  DÉ    1767.  201 

férents  individus^  ou  du  moins  à  différentes  con- 
ditions ou  collections  d'individus  semblables  ;  et 
pour  ne  pas  vous  scandaliser  par  un  exemple 
trop  sérieux,  une  morale  propre  aux  artistes^ ou 
à  Fart ,  et  que  cette  morale  pourrait  bien  être  au 
rebours  de  la  morale  usuelle.  Oui ,  mon  ami , 
j'ai  bien  peur  que  l'homme  n'aille  droit  au  mal- 
heur ,  par  la  voie  qui  conduit  l'imitateur  de 
la  nature  au  sublime.  Se  jeter  dans  les  extrê- 
mes, voilà  la  règle  du  poète.  Garder  en  tout  un 
juste  milieu,  voilà  la  règle  du  bonheur.  Il  ne  faut 
point  faire  de  poésie  dans  la  vie.  Les  héros ,  les 
amants  romanesques,  les  grands  patriotes,  les 
magistrats  inflexibles ,  les  apôtres  de  religion ,  les 
philosophes  à  toute  outrance,  tous  ces  rares  et 
divins  insensés  font  de  la  poésie  dans  la  vie,  de 
là  leur  malheur.  Ce  sont  eux  qui  fournissent  après 
leur  mort  aux  grands  tableaux.  Ils  sont  excellents 
à  peindre.  Il  est  d'expérience  que  la  nature  con-r 
damne  au  malheur  celui  à  qui  elle  a  départi  le 
génie ,  et  celle  qu'elle  a  douée  de  la  beauté,*  c'est 
que  ce  sont  des  êtres  poétiques.  Je  me  rappelais 
la  foule  des  grands  hommes  et  des  belles  femmes, 
dont  la  qualité  qui  les  avait  distingués  de  leur 
espèce  avait  fait  le  malheur.  Je  faisais  en  moi- 
même  l'éloge  de  la  médiocrité  qui  met  également 
à  l'abri  du  blâme  et  de  l'envie  ;  et  je  me  deman- 
dais pourquoi ,  cependant ,  personne  ne  voudrait 
perdre  de  sa  sensibilité ,  et  devenir  médiocre? 


202  SALON  DÉ   1767. 

0  vanltë  de  Fhotiime  !  Je  parcourais  dè|)ùis  lès 
premiers  personnages  de  la  Grèce  et  de  Rome  , 
jusqu'à  ce  vieil  abbé  qu'on  voit  dans  lios  prome- 
nades ,  vêtu  dé  noir ,  tête  '  hérissée  de  cheveux 
blancs  y  l'œil  hagard  y  la  main  appuyée  sur  ùbè 
petite  canne  ,  rêvant ,  allant ,  clopinant.  C'est 
l'âbbé  de  Gua  de  Malves,  C'eàt  tm  profond  géo- 
inètre,  témoin  son  Traité  des  Courbes  du  troi- 
sième et  quatrième  genre  y  et  sa  solution  y  ou  plutôt 

.  démonstration  de  la  règle  de  Descartes  sur  tes 
signes  et  une  équation.  Cet  homme,  placé  deVaht 
Sa  table ,  enfermé  dans  son  cabinet ,  peut  combi- 
ner une  infinité  de  quantités  ;  il  n'a  pas  le  sens 
bommun  dans  la  rue.  Dans  la  même  année,  il  em- 
barrassera ses  revenus  de  délégations  ;  il  perdra 
sa  place  de  professeur  au  collège  royal  ;  il  s'ex- 
clura de  l'Académie,  et  achèvera  sa  ruine  par  là 
constiruction  d'une  machine  à  icribler  le  sable ,  et 
n'en  séparera  pas  une  paillette  d'or  ;  il  s'en  Ire- 
viendra  pauvre  et  déshonoré  ;  en  s'en  revenant  il 
passera  sur  une  planche  étroite  ;  il  tombera  et  se 
cassera  une  jambe.  Celui-ci  est  un  imitateur  su- 
blime de  Nature;  voyez  ce  qu'il  sait  éxé'cuter, 
soit  avec  l'ebauchoir ,  soit  avec  le  crayon ,  soit 
avec  le  pinceau  ;  admirez  son  6uvrage  étonnaiit  ; 
eh  bien  !  il  li'a  pas  sitôt  dépensé  l'instrum'èht  de 
son  ihétîer,  qu'il  est  fou.  Ce  poète,  que  là  sa- 

.  gesse  paraît  ittisplret ,  et  doftt  l'es  écrits  sont  rem- 
plis de  sfentehcès  à  graveur  en  leïtrés  d'^ôr,  datts 


r 


SALON  DE   1767.  205 

tiii  instant  il  ne  sait  plus  ce  qu'il  dit,  ce  qu'il  fait; 
il  e^t  jtbu.  Cet  orateut* ,  qui  is'empare  de  nos  âmes 
et  fie  nos  esprits ,  qui  en  dispose  à  son  gre' ,  des- 
cendu de  la  chaire  ,  il  n'est  plus  maître  de  lui  ; 
îï  est  fou.  Quelle  dififërence  !  m'écriai-je,  du  génie 
et  du  sens  commun  de  l'homme  tranquille  et  de 
l' Homme  passionne  !  Heureux ,  cent  fois  heureux, 
m'écriai-je  encore,  M.  Baliveau  (i),  capitoul  de 
Touloiise  !  c'est  M.  Baliveau ,  qui  boit  bien ,  qui 
mange  bien ,  qui  digéré  bien ,  qui  dort  bien'. 
C'est  lui  qui  prend  son  café  le  matin  ,  qui  fait  la 
policé  au  marché ,  qui  pérore  dans  sa  petite  fa- 
nîille  y  qui  arrondit  sa  fortuné  ,  qui  prêche  à  ses 
enfants  là  fortune ,  qui  vend  à  temps  son  avoine  et 
son  blé,  qui  garde  dans  son  cellier  ses  vins,  jus- 
ijii'â  ce  que  la  gelée  des  vignes  en  ait  amené  la 
cherté;  qui  sait  placer  sûrement  ses  fonds;  qui 
se  vante  de  n'avoir  jamais  été  enveloppé  dans  au- 
cune faillite  ;  qui  vît  ignoré  ;  et  pour  qui  le  bon- 
heur inutilement  envié  d'Horace ,  le  bonheur  de 
iriourîr  ignoré  fut  fait.  M.  Baliveau  est  un  homme 
fait  pour  son  bonheur,  et  pour  le  malheur  des  au- 
tres. iSoS  neveu,  M.  de  l'Empirée  (2),  tout  au  coh- 
traîré.  On  veut  être  M.  de  l'Empirée  à  vingt  ans ,  et 
M.  Baliveau  à  cinquante.  C'est  tout  juste  mon  âge. 

(i)  Personnage  de  la  comédie  de  Pirori,  intitulée  la  Métroma-- 
nie,  E0IT». 

(a)  Dcanis  ou  M.  de  VEmpirée,  autre  personnage  de  la  Métro^ 
manie.  Edit". 


2o4  SALON  DE   1767. 

J'étais  encore  à  quelque  distance  du  château  ^ 
lorsque  j'entendis  sonner  le  souper.  Je  ne  m'en 
pressai  pais  davantage  ;  je  me  mets  quelquefois  à 
table  le  soir ,  mais  il  est  rare  que  je  mange.  J'ar- 
rivai à  temps  pour  recevoir  quelques  plaisanteries 
sur  mes  courses,  et  faire  la  chouette  à  deux  femmes 
qui  jouè^^ent  les  cinq  à  six  premiers  roiS,  d'iln 
bonheur  extraordinaire.  La  galerie ,  qui  cherchait 
encore  à  les  amuser  à  mes  de'pens ,  trouvait  qu'a- 
vec la  ressource  dont  j'étais  dans  la.  société ,  il 
ne  fallait  pas  supporter  plus  long-temps  ce  goût 
effréné  pour  les  montagnes  et  les, forêts;  qu'on  y 
perdrait  trop.  On  calcula  ce  que  je  devais  à  la 
compagnie  à  tant  par  partie ,  et  à  tant  de  parties 
par  jour.  Cependant  la  chance  tourna^  et  les  plai- 
sants changèrent  de  côté.  Il  y  a  plusieurs  petites 
observations ,  que  j'ai  presque  toujours  faites  ; 
c'est  que  les  spectateurs  au  jeu  ne  manquent  guère 
de  prendre  pa^i^ti  pour  le  plus  fort ,  de  se  liguer 
avec  la  fortune,  et  de  quitter  des  joueurs  excel- 
lents qui  n'intéressaient  pas  leur  jeu  y  pour  s'at- 
trouper autour  de  pitoyables  joueurs  qui  ris- 
quaient des  masses  d'or.  Je  ne  néglige  point  ces 
petits  phénomènes  lorsqu'ils  sont  constants,  parce 
qu'alors  ils  éclairent  sur  la  nature  humaine  ^  que 
le  même  ressort  meut  dans  les  grandes  occasions 
et  dans  les  frivoles.  Rien  ne  ressemble  tant  à  un 
homme  qu'un  enfant.  Combien  le  silence  est  né- 
cessaire ,  et  combien  il  est  rarement  gardé  autour 


r 


SALON  DE    1767.  :2o5 

d'une  table  de  jeu!  Combien  la  plaisanterie  qui 
trouble  et  contriste  le  perdant  y  est  de'placëe,  et 
combien  je  ne  sais  quelle  sorte  de  plate  commi- 
sération est  plus  insupportable  encore  !  S'il  est 
rare  de  trouver  un  homme  qui  sache  perdre,  com- 
bien il  est  plus  rare  d'en  trouver  un  qui  sache  ga- 
gner !  Pour  des  femmes  ,  il  n'y  en  a  point.  Je  n'en 
ai  jamais  vu  une  qui  contint  ni  sa  bonne  humeur 
dans  la  prospérité ,  ni  sa  mauvaise  humeur  dans 
l'adversité,  La  bizarrerie  de  certains  hommes  sé- 
rieusement irrités  de  la  prédilection  aveugle  du 
sort ,  joueurs  infidèles  ou  fâcheux  par  cette  unique 
raison  !  Un  certain  abbé  de  Maginville ,  qui  dé- 
pensait fort  bien  vingt  louis  à  nous  donner  un  ex- 
cellent diner,  nous  volait  au  jeu  un  petit  écu, 
qu'il  abandonnait  le  soir  à  ses  gens!  L'homme 
ambitionne  la  supériorité,  même  dans  les  plus 
petites  choses.  Jean- Jacques  Rousseau,  qui  me 
gagnait  toujours  aux  échecs ,  me  refusait  un  avan- 
tage qui  rendit  la  partie  plus  égale. — Souffrez- 
vous  à  perdre ,  me  disait-il  ?  —  Non ,  lui  répon- 
dais-jé  ;  mais  je  me  défendrais  jnieux ,  et  vous  en 
auriez  plus  de  plaisir. — ^Cela  se  peut,  répliquait- 
il  ;  laissons  pourtant  les  choses  comme  elles  sont. 
Je  ne  doute  point  que  le  premier  président  ne 
voulût  savoir  tenir  un  fleuret  et  tirer  des  armes 
mieux  que  Motet;  et  l'abbesse  de  Chel les,' mieux 
danser  que  la  Guimard.  On  sauve  la  médiocrité 
ou  son  ignorance  par  du  mépris. 


300  SALON  DE   1767. 

Il  était  tard  quand  je  me  retirai:  mais  l'abbé 
ine  laissa  dormir  la  grasse  matipée.  \\  ne  m'ap— 
parut  que  sur  les  dix  heures^  ayec  son  bâton 
d'aube-épine  et  son  chapeau  rabattu.  Je  l'atten- 
dais; et  nous  voilà  partis  avec  les  deux  petits  coip- 
pagnoûs  de  nos  pèlerinages ,  et  précédés  de  deux 
valets ,  qui  se  relayaient  à  porter  un  large  panier. 
Il  y  avait  près  d'une  heure  que  nous  marchions 
en  silence  à  travers  les  détours  d'une  longue  fojcêt 
qui  nous  dérobait  à  l'ardeur  du  soleil ,  lorsque 
tout  à  coup  je  me  trouvai  placé  en  Êice  du  paysage 
qui  suit.  Je  ne  vous  en  dis  rien  j  vous  en  jugerez. 

Sixième  site.  Imaginez  à  droite  la  cime  d'un 
rocher  qui  se  perd  dans  la  nue.  Il  était  dans  le 
lointain^  à  en  juger  par  les  objets  interposés ,  et 
la  manière  terne  et  grisâtre  dont  il  était  éclairé. 
Proche  de  nous,  toutes  les  couleurs  se  distingi^eut; 
au  Ipin ,  elles  se  Confondent  en  s'étéignantj  et  leur 
cpnfusion  produit  un  blanc  mat.  Imaginez^  ai^ 
devant  d,e  ce  rpçher ,  et  beaucoup  plus  voisin,  unp 
fabrique  de  vieilles  arcades ,  sur  le  ceintre  de  ces 
arcades  une  plate-forme  qui  conduisait  à  une  es- 
pèce de  phai-e ,  au-delà  de, ce  phai:ç ,  à  une  grande 
distance ,  des  i^onticules.  Proche  des  arcades , 
mais  tout-à-feit  à  notre  droite ,  un  torrent  qui  se 
précipitait  d'une  énorme  ha^uteur,  et  dont  l^es 
eaux  écumeuses  étaient  resserrées  dans  la  crevasse 
profonde  d'un  rocher  ,  et  brissées  dans  leur  chu^t^ 


i 


SALON  DE   1767.  ^07 

par  défi  ma$$e$  informes  de  pierres  ;  vers  ces  mas- 
ses y  quelques  barques  à  flot  ;  à  notice  gauche^  une 
langue  de  terre  où  des  pécheurs  et  autres  gens 
étaient  occupés.  Sur  cette  langue  de  terre  un  bout 
de  forêt  éclairé  par  la  lumière  qui  venait  d'au- 
delà  ;  entre  ce  paysage  de  la  gauche  y  le  rocher 
crevassé  et  la  fabrique  de  pierres  y  une  échappée 
de  mer  qui  s'étendait  à  l'infini  j  et  sur  cette  mer 
quelques  bâtiment^  dispersés  ;  à  droite  y  les  eaux 
de  la  mer  baignaient  le  pied  du  phare  y  et  d'une 
autre  longue  fabrique  adjacente  y  en  retour  d'é- 
querre  y  qui  s'enfuyait  dans  le  lointain. 

Si  vous  ne  vous  faites  pas  un  effort  pour  vous 
bien  représenter  ce  site  y  vous  me  prendrez  pour 
un  fou^  lorsque  je  vous  dirai  quej^  poussai  un 
cri  d'admiration^  et  que  je  restai  immobile  et 
stupéfait.  L'abbé  jouit  un  moment  de  ma  surprise; 
il  m'avoua  qu'il  s'était  usé  sur  les  beautés  de  Na- 
ture y  mais  qu'il  était  toujours  neuf  pour  la  sur- 
prime qu'elles  causaient  aux  autres  y  ce  qui  m'ex- 
pliqua la  chaleur  avec  laquelle  les  gens  à  cabinet 
y  appelaient  les  curieux.  Il  ifxe  laissa  pour  aller 
à  ses  élèves  qui  étaient  assis  à  terre  y  le  dos  ap- 
puyé contre  des  arbres^  leurs  livres  épars  sur 
l'herbe  ^  et  le  couvercle  du  panier  posé  sur  leurs 
genoux^  eit  leur  servant  de  pupitre.  A  quel^que  dis- 
tance y  les  valets  fatigués  se  reposaient  étendus^  et 
moi  y  j'errais  incertain  sous  quel  point  je  n^'arrê- 
terajs  et  verrais.  0  Nature  1  que  tu  es  grande  !  0 


^o8  SALON  DE   1767. 

Nature!  que  tu  es  imposante^  majestueuse  et  belle! 
Cest  tout  ce  que  je  disais  au  fond  de  mon  ame  ; 
mais  comment  pourrais-je  vous  rendre  la  variété 
des  sensations  délicieuses  dont  ces  mots  répétés  en 
cent  manières  diverses  étaient  accompagnés.  On 
les  aurait  sans  doute  toutes  lues  sur  mon  Visage  ; 
on  les  aurait  distinguées  aux  accents  de  ma  vaix  y 
tantôt  faibles ^  tantôt  véhéments^  tantôt  coupés^ 
tantôt  continus.  Quelquefois  mes  yeux  et  mes  bras 
s^éleyaient  vers  le  ciel;  quelquefois  ils  retom- 
baient à  mes  côtés^  comme  entraînés  de  lassitude. 
Je  crois  que  je  versai  quelques  alarmes.  Vous, 
mon  ami ,  qui  connaissez  si  bien  l'enthousiasme 
et  son  ivresse ,  dites-moi  quelle  est  la  main  qui  s'é- 
tait placée  sur  mon  cœur,  qui  le  serrait,  qui  le 
rendait  alternativement  à  son  ressort,  et  suscitait 
dans  tout  mon  corps  ce  frémissement  qui  se  fait 
sentir  particulièrement  à  la  racine  des  cheveux , 
qui  semblent  alors  s'animer  et  se  mouvoir-! 

Qui  sait  le  temps  que  je  passai  dans  cet  état 
d'enchantement?  Je  crois  que  j'y  serais  encore , 
sans  un  bruit  confus  de  voix  qui  m'appelaient  : 
c'étaient  celles  de  nos  petits  élèves  et  de  leur  ins- 
tituteur. J'allai  les  rejoindre  à  regret ,  et  j'eus 
tort.  Il  était  tard  ;  j'étais  épuisé  ;  car  toute  sen- 
sation violente  épuise  :  et  je  trouvai  sûr  l'herbe 
des  carafons  de  cristal  remplis  d'eau  et  de  vin , 
avec  un  énorme  pâté  qui ,  sans  avoir  l'aspect  au- 
guste et  sublime  du  site  dont  je  m'étais  arrache  , 


r 


SALON  DE   1767.  309 

n'était  pourtant  pas  déplaisant  à  voir.  O  rois  de 
la  terre  !  quelle  différence  de  la  gaîté ,  de  Finno- 
cence  et  de  la  douceur  de  ce  repas  frugal  et  saiq  y 
et  de  la  triste  magnificence  de  vos  banquets  !  Les 
dieux ,  assis  à  leur  table  ^  regardent  aussi  du  haut 
de  leurs  célestes  demeures  le  même  spectacle  qui 
attache  nos  regards.  Du  moins  ^  les  poètes  du  pa- 
ganisme n'auraient  pas  manqué  de  le  dire.  O  sau- 
vages habitants  des  forets  ^  hommes  libres  qui 
vivez  encore  dans  Fétat  de  Nature  ,  et  que  notre 
approche  n'a  point  corrompus^  que  vous  êtes 
heureux^  si  l'habitude  qui  affaiblit  toutes  les  jouis- 
sances y  et  qui  rend  les  privations  plus  amères , 
n'a  point  altéré  le  bonheur  de  votre  vie  ! 

Nous  abandonnâmes  les  débris  de  notre  repas 
aux  domestiques  qui  nous  avaient  servis  ;  et  tan- 
dis que  nos  jeunes  élèves  se  livraient  sans  con- 
trainte aux  amusements  de  leur  âge  ^  leur  insti^ 
tuteur  et  moi  ^  sans  cesse  distraits  par  les  beautés 
de  la  nature  ^  nous  conversions  moins  que  nous 
ne  jetions  des  propos  décousus. 

—  Mais^  pourquoi  y  a-t-il  si  peu  d'hommes 
touchés  des  charmes  de  la  nature  ? 

^^  C'est  que  la  société  leur  ^  fait  un  goût  et  des 
beautés  factices. 

—  Il  me  semble  que  la  logique  de  la- raison 
a  fait  bien  d'autres  progrès  que  la  logique  du 
goût. 

—  Aussi  celle-ci  est-elle  si  fine ,  si  Subtile ,  si  dé- 

Saxoms.  tomi  II.  14 


aïo        ;  SALON  DE   1767. 

licate  3  suppose  une  connaissance  si  profonde  de 
l'esprit  et  du  cœur  humain ,  de  ses  passions  ^  de 
ses  préjugés  ^  de  ses  erreurs ,  de  ses  goûts  ^  de  ses 
terreurs  ^  que  peu  sont  en  état  de  l'entendre  y  bien 
moins  encore  en  état  de  la  trouver.'  Il  est  bien 
plus  aise  de  démêler  le  yice  d'un  raisonnement  ^ 
que  la  raison  d'une  beauté.  D'ailleurs  y  l'une  est 
bien  plus  vieille  que  l'autre.  La  raison  s'occupe 
des  choses  ;  le  goût^  de  leur  manière  d'être.  Il 
faut  avoir ,  c'est  lé  point  impoi*tant  ;  puis  il  faut 
avoir  d'une  certaine  manière  ;  d'abord  ^  une  ca- 
verne y  un  asyle ,  na  toit ,  une  chaumière  y  une 
maison  ;  ensuite  une  certaine  maison  y  un  certain 
domicile  ;  d'abord  une  femi;ae  y  ensuite  une  cer- 
taine femme.  La  nature  demande  la  chose  néces- 
saire. Il  est  fâcheux  d'en  être  privé.  Le  goût  la 
demande  avec  des  qualités  accessoires  qui  la  ren- 
dent agréfible. 

—  Combien  de  bizarreries^  de  diversités  dans 
la  recherche  et  le  choix  raffiné  de  ces  acces- 
soires ! 

— De  tout  temps  et  partout  le  mal  engendra  le 
bien,  le  bien  inspira  le  mieux ^  le  mieux  pro- 
duisit l'excellent;  à  l'excellent  succéda  lé  bizarre ^ 
dont  la  famille  fut  innombrable....  C'est  qu'il  y 
a  dans.l'exercice  de  la  raison ,  et  même  des  sens  y 
quelque  chose  de  commun  à  tous  y  et  quelque 
chose  de  propre  à  chacun.  Cent  têtes  mal  faites > 
pour  une  qui  l'est  bien.  La  chose  commune  à  tous 


\ 


SALON  DE    1767.  211 

est  de  Tespèce.  La  chose  propre  à  chacun  distin- 
gue l'individu.  S'il  n'y  avait  rien  de  commun^  les 
hommes  disputeraient  sans  cesse  ^  et  n'^i  vien- 
draient jamais  c^ux  mains.  S'il  n'y  avait  rien  de 
divers  y  ce  serait  tout  le  contraire.  La  nature  a 
distribue  entre  les  individus  de  la  niême  espèce 
assez  de  ressemblance  ^  assez  de  diversité  pour 
faire  le  charme  de  l'entretien^  et  aiguiser  la  pointe 
de  l'émulation. 

—  Ce  qui  n'empêche  pas  qu'on  ne  s'injurie 
quelquefois  9  et  qu'on  ne  se  tue. 

— L'imagination  et  le  jugement  sont  deux  qua- 
lités communes  et  presque  opposées.  L'imagina- 
tion ne  crée  rien  >  elle  imite  ^  elle  compose  y  com- 
bine y  exagère  y  agrandit ,  rapetisse.  Elle  s'occupe 
sans  cesse  de  ressemblances.  Le  jugement  observe^ 
compare  y  et  pe  cherche  que  des  différences.  Le 
jugement  est  la  qualité  dominante  du  philosophe  ; 
l'imagination  y  la  qualité  dominante  du  poète. 

—  L'esprit  philosophique  est-il  favorable  ou 
dé&vorable  à  la  poésie?  Grande  question  pres- 
que décidée  par  ce  peu  de  mots. 

— Il  est  vrai.  Plus  de  verve  chez  les  peuples  bar- 
bant que  chez  les  peuples  policés  ;  plus  de  verve 
chez  les  Hébreux  que  chez  les  Grecs  i  plus  de 
verve  chez  l^s  Grecs  que  ch^z  les  Romains  ;  plus 
de  verve  chez  les  Romains  que  chez  les  Italiens 
çt  les  Français  ;  plus  de  verve  chez  les  Anglais 
que  chez  ces  derniers.  Partout  décadence  de  la 

i4- 


212  SALON  DE   1767. 

verre  et  de  la  poésie ,  à  mesuré  que  Tesprit  phi- 
losophique a  fait  des  progrès  :  on  cesse  'de  cul- 
tiver ce  qu'on  méprise.  Platon  chasse  les  poètes 
de  sa  cité.  L'esprit  philosophique  veut  des  com- 
paraisons plus  resserrées ,  plus  strictes  ^  plus  ri- 
goureuses; sa  marche  circonspecte  est  ennemie 
du  mouvement  et  des  figures.  Le  règne  des  images 
passe  à  mesure  que  celui  des  choses  s'étend.  Il 
s'introduit  par  la  raison  une  exactitude  ^  une  pré- 
cision ,  une  méthode  ',  pardonnez-moi  le  mot  ^  une 
sorte  de  pédanterie  qui  tue  tout.  Tous  les  pré- 
jugés civils  et  religieux  se  dissipent  ;  et  il  est  in- 
croyaBle  combien  l'incrédulité  ôte  de  ressources 
à  la  poésie.  Les  mœurs  se  policent ,  les  usages 
barbares ,  poétiques  et  pittoresques  cessent  ;  et 
il  est  incroyable  le  mal  que  cette  monotone  po- 
litesse fait  à  la  poésie.  L'esprit  philosophique 
amène  le  style  sentencieux  et  sec.  Les  expressions 
abstraites  qui  renferment  un  grand  nombre  de 
phénomènes  se  multiplient  ^  et  prennent  la  place 
des  expressions  figurées.  Les  maximes  de  Sénèque 
et  de  Tacite  succédèrent  partout  aux  descriptions 
animées ,  aux  tableaux  de  Tile-Live  et  de  Gicé- 
ron  j  Fontenelle  et  La  Motte  à  fiossuet  et  Fénélon. 
Quel  est,  à  votre  avis ,  l'espèce  de  poésie  qui 
exige  le  plus  de  verve  ?  L'ode ,  sans  coptredit.  Il 
y  a  long-temps  qu'on  ne  fait  plus  d'odes.  Les  Hé- 
breux en  ont  fait  >  et  ce  sont  les  plus  fougueuses. 
L^s  Grecs  en  ont  fait,  mais  déjà  avec  moins  d'en- 


SALON  DE   1767.  31 S 

thousiasme  que  les  Hébreux.  Le  philosophe  rai- 
sonne^  l'enthousiaste  sent.  Le  philosophe  est  sobre, 
l'enthousiaste  est  ivre.  Les  Romains  ont  imité  les 
Grecs  dans  le  poème  dont  il  s'agit  ;  mais  leur  dé- 
lire n'est  presque  qu'une  singerie.  Allez  à  cinq 
heures  sous  les  arbres  des  Tuileries  ;  là  ,  vous 
trouverez  de  froids  discoureurs  placés  parallèle- 
ment les  uns  à  côté  des  autres ,  mesurant  d'un 
pas  égal  des  allées  parallèles  ;  aussi  compassés 
dans  leurs  propos  que  dans  leur  allure  ;  étrangers 
au  tourment  de  l'ame  d'un  poète ,  qu'ils  n'éprou- 
vèrent jamais  ;  et  vous  entendrez  le  dithyrambe 
de  Pindare  traité  d'extravagance  ;  et  cet  aigle  en- 
dormi sous  le  sceptre  de  Jupiter  9  qui  se  balance 
sur  ses  pieds ,  et  dont  les  plumes  frissonnent  aux 
accents  de  l'harjpiojûe  ^  mis  au  rang  des  images 
puériles.  Quand  voit-on  naître  les  critiques  et 
les  grammairiens  ?  tout  juste  après  le  siècle  du 
génie  et  des  productions  divines.  Ce  siècle  s'é- 
clipse^ pour  pe  plus  reparaître;  ce  n'est  pas  que 
Nature  qui  produit  des  chênes  aussi  grands  que 
ceux  d'autrefois,  ne  produise  encore  aujourd'hui 
des  têtes  antiques  ;  mais  ces  têtes  étonnantes  se 
rétrécissent  en  subissant  la  loi  générale  d'un  goût 
pusillanime  et  régnant.  Il  n'y  a  qu'un  moment 
heureux  ;  c'est  celui  où  il  y  a  assez  de  verve  et  de 
liberté  pour  être  chaud  ,  assez  de  jugement  et  de 
goût  pour  être  sage.  Le  génie  crée  les  beautés;  la 
critique  remarque  les  défauts.  11  faut  de  l'ima- 


\ 


^14  SALON  DE   17^7. 

gination  pour  Tun  y  du  jugement  pour  l'autre.  Si 
j'avais  l'imagination  à  peindre^  je  la  montrerais 
arrachant  les  plumes  à  Pégase ,  et  le  pliant  aux 
allures  de  l'Âcadëmie.  Il  n'est  plus ,  cet  animal 
fougueux  f  qui  hennit ,  gratte  la  terre  du  pied ,  se 
cabre  et  déploie  ses  grandes  ailes  ;  c'est  une  bête 
de  somme  y  la  monture  de  l'abbé  Morellet ,  pro- 
totype de  la  méthode.  La  discipline  militaire  naît 
quand  il  n'y  a  plus  de  généraux  ;  la  méthode  , 
quand  il  n'y  a  plus  de  génie. 

Cher  abbé  >  il  y  a  long-temps  que  nous  conver- 
sons ;  vous  m'avez  entendu  ,  compris  ,  je  crois  ? 
—  Très-bien.  —  Et  croyez-vous  avoir  entendu 
autre  chose  que  des  mots  ?  —  Assurément.  —  Eh 
bien  !  vous  vous  trompez  ;  vous  n'avez  entendu 
que  des  mots^  et  rien  qu6tdes  mots.  Il  n'y  a 
dans  un  discours  que  des  expressions  abstraites 
qui  désignent  des  idées  ^  des  vues  plus  ou  moins 
générales  de  l'esprit,  et  des  expressions  repré- 
sentatives qui  désignent  des  êtres  physiques. 
Quoi{  tandis  que  je  parlais,  vous  vous  occupiez 
de  l'énumération  des  idées  comprises  sous  les 
mots  abstraits;  votre  imagination  travaillait  à 
se  peindre  la  suite  des  images  enchaînées  de 
mon  discours;  vous  n'y  pensez  pas,  cher  abbé; 
j'aurais  été  à  la  fin  de  mon  oraison ,  que  vous 
en  seriez  encore  au  premier  mot;  à  la  fin  de 
ma  description ,  que  vous  n'eussiez  pas  esquissé 
la  première  figure  de  mon  tableau.  —  Ma  fi:>i. 


SALON  DE   1767.  2i5 

VOUS  pourriez  bien  avoir  raison*.  — Si  je  Tai? 
j'en  appelle  à  votre  expérience.  Écoutez-moi. 

L'enfer  s'émeut  au  bruit  de  Neptune  en  furie , 
Pluton  sort  de  son  trdne ,  il  pâlk ,  il  s'écrie  ; 
n  a  pear  que  h$  Dieu  dans  cet  afi&eaz  s^oor 
D'un  coup  de  son  trident  ne  fasse  entrer  le  jour , 
Et  par  le  oentre  ouvert  de  la  terre  ébranlée 
Ne  fasse  voir  du  Stjx  la  rive  désolée  ; 
Ne  découvre  aux  vivants  cet  empire  odieux , 
Abhorré  des  mortels ,  et  craint  même  des  dieux  (i). 

Dites-moi;  vous  avez  vu,  tandis  que  je  récitais, 
leis  enfers ,  le  Stjrx ,  Neptune  avec  son  trident , 
Pluton  s'élânçant  d'effroi ,  le  centre  de  la  terre 
entr'ouvert,  les  mortels  >  les  Dieux?  il  n'en  est 
rien.  —  Voilà  un  mystère  bien  surprenant;  car 
enfin ,  sans  me  rappeler  d'idées,  sans  me  peindre 
d'images ,  j'ai  pourtant  éprouvé  toute  l'impres- 
sion de  ce  terrible  et  sublime  morceau.  •—  C'est 
le  mystère  de  la  conversation  journalière.  —  Et 
vous  m'expliquerez  ce  mystère  ?  —  Si  je  puis. 
—  Nous  avons  été  enfants,  il  y  a  malheureusement 
long-temps,  cher  abbé.  Dans  l'enfance  on  nous 
prononçait  des  mots;  ces  mots  se  fixaient  dans 
notre  mémoire,  et  le  sens  dans  notre  entende- 
ment ,  ou  par  une  idée ,  ou  par  une  image  ;  et 
cette  idée  ou  image  était  accompagnée  d'aversion, 
de  haine,  de  plaisir,  de  terreur,  de  désir,  d'in- 
dignation, de  mépris;  pendant  un  assez  grand 

(i)    BoiLEAu,  traduction  du  Traité  du  Sublime  de  Longin , 
chap.  VII. — Homiit,  Iliade^  livre  xx,v.6i.  Édit*. 


3i6  SALON  DE   1767. 

nombre  d'années^  à  chaque  mot  prononcé  9  l'idée 
ou  l'image  nous  revenait  arec  la  sensation  qui  lui 
était  propre  ;  mais  à  la  longue  nous  en  avons  usé 
avec  les  mots  ^  comme  avec  les  pièces  de  mon- 
naie :  nous  ne  regardons  plus  à  l'empreinte^  à  la 
légende  y  au  cordon  ^  pour  en  connaître  la  valeur; 
nous  les  donnons  et  nous  les  recevons  à  la  forme 
et  au  poids  :  ainsi  des  mots  y  vous  dis-je.  Nous 
avons  laissé  là  de  côté  l'idée  ou  l'image  y  pour 
nous  en  tenir  au  son  et  à  la  sensation.  Un  dis- 
cours  prononcé  n'est  plus  qu'une  longue  suite 
de  sons  et  de  sentations  primitivement  excitées* 
Le  cœur  et  les  oreilles  sont  en  jeu,  l'esprit  n'y 
est  plus  ;  c'est  à  l'effet  successif  de  ces  sensations^ 
à  leur  violence  y  à  leur  somme  y  que  nous  nous 
entendons  et  jugeons.  Sans  cette  abréviation  nous 
ne  pourrions  converser;  il  nous  faudrait   une 
journée  pour  dire  et  apprécier  une  phrase  un 
peu  longue.  Et  que  fait  le  philosophe  qui  pèse, 
s'arrête  y  analyse  y  décompose  ?  il  revient  par  le 
soupçon,  le  doute,  à  l'état  de  l'enfance.  Pour- 
quoi met-on  si  fortement  l'imagination  de  l'en- 
fant en  jeu,  si  difficilement  celle  de  l'homme  fait? 
C'est  que  l'enfant,  à  chaque  mot,  recherche  l'i- 
mage, l'idée;  il  régarde  dans  sa  tête.  L'homnie 
fait  a  l'habitude  de  cette  monnaie  ;  une  longue 
période  n'est  plus  pour  lui  qu'une  isérie  de  vieilles 
impressions ,  un  calcul  d'additions ,  de  soustrac- 
tions ,  un  art  combinatoire ,  les  comptes  faits 


SALON  DE   1767.  ^17 

de  Baréine.  De  là  vient  la  rapidité  de  la  conver- 
sation où  tout  s'expédie  par  formule  comme  à  FA- 
cadémie^  ou  comme  à  la  Halle  où  l'on  n'attache  les 
yenx  sur  une  pièce ,  que  quand  on  en  suspecte  la 
valeur;  cas  rares  de  choses  inouies,  non  vues^ 
rarement  aperçues ,  rapports  subtils  d'idées  y 
images  singulières  et  neuves.  Il  faut  alors  recou- 
rir à  la  nature ,  au  premier  modèle,  à  la  première 
voie  d'institution.  De  là  ^  le  plaisir  des  ouvrages 
originaux^  la  fatigue  des  livres  qui  font  penser, 
la  difficulté  d'intéresser,  soit  en  parlant,  soit  en 
écrivant.  Si  je  vous  parle  du  Clair  de  lune  de  y^r- 
net,  dans  les  premiers  Jours  de  septembre /]t  pense 
bien  qu'à  ces  mots  vous  vous  rappelerez  quelques 
traits  principaux  de  ce  tableau^  mais  vous  ne  tar- 
derez pas  à  vous  dispenser  de  cette  fatigue.;  et 
bientôt  vous  n'approuverez  l'éldge  ou  la  critique 
que  j'en  ferai ,  que  d'après  la  mémoire  de  la  sen- 
sation que  vous  en  aurez  primitivement  éprouvée^ 
et  ainsi  de  tous  les  morceaux  de  peinture  du 
Salon  y  et  de  tous  les  objets  de  l'a  nature.  Qui  sont 
donc  les  hommes  les  plus  faciles  à  émouvoir,  à 
troubler,  à  tromper?  Peut-être  ce  sont  ceux 
qui  sont  restés  enfants ,  et  en  qui  l'habitude  des 
signes  n'a  point  ôté  la  facilité  de  se  représenter 
les  choses. 

Après  un  instant  de  silence  et  de  réflexion ,  sai- 
sissant l'abbé  par  le  bras ,  je  lui  dis  :  L'abbé ,  l'é- 
trange machine  qu'une  langue,  et  la  machine  plus 


^ 


2i8  SALON  DE   1767. 

étrange  encore  qu'une  têtel  II  n'y  a  rien  dans 
aucune  des  deux  qui  ne  tienne  par  quelque  coin  ; 
point  de  signes  si  disparates  qui  ne  confineiit^ 
point  d'idées  si  bizarres  qui  ne  se  touchent.  G>ni- 
bien  de  choses  heureusement  amenées  par  la  rime 
dans  nos  poètes  ! 

Après  un  second  instant  de  silence  et  de  ré- 
flexion^ j'ajoutai  :  Les  philosophes  disent  que  deux 
causes  diverses  ne  peuvent  produire  un  effet  iden- 
tique ;  et  s'il  y  a  un  axiome  dans  la  science  qui  soit 
vrai ,  c'est  celui-là;  et  deux  causes  diverses  en  na- 
ture^ ce  sotit  deux  hommes Et  l'abbé ,  dont  la 

rêverie  allait  apparemment  le  même  chemin  que 
la  mienne  ^  continua  en  disant  :  Cependant  deux 
hommes  ont  la  même  pensée  ^  et  la  rendent  par 
les  mêmes  expressions  ;  et  deux  poètes  ont  quel- 
quefois fait  deux  mêmes  vers  sur  lin  même  sujet. 
Que  devient  donc  l'axiome?  —  Ce  qu'il  devient? 
il  reste  intact.  - — Et  comment  cela,  s'il  vous  plaît? 
— Comment?  C'est  qu'il  n'y  a  dans  la  même  pensée 
rendue  par  les  mêmes  expressions ,  dans  les  deux 
vers  faits  sur  un  même  sujet,  qu'une  identité  de 
phénomène  apparente  ;  et  c'est  la  pauvreté  de  la 
langue  qui  occasione  cette  apparence  d'identité- 
—  J'entrevois ,  dit  l'abbé  :  à  votre  avis ,  les  deux 
parleurs  qui  ont  dit  la  même  chose  dans  les 
mêmes  mots  ;  les  deux  poètes  qui  ont  fait  les  deux 
mêmes  vers  sur  le  même  sujet ,  n'ont  eu  aucune 
sensation  commune  ;  et  si  la  langue  avait  été  assez 


SALON  DE   1767.  ^^0 

féconde  pour  répondre  à  toute  la  yarieté  de  leurs 
sensations ,  ils  se  seraient  exprimés  tout  diverse* 
ment.  —  Fort  bien  l'abbé.  —  Il  n'y  aurait  pas  eu 
un  mot  commun  dans  leurs  discours.  —  Amer- 
yeille.  —  Pas  plus  qu'il  n'y  a  un  accent  commun 
dans  leur  manière  de  prononcer ,  une  même 
lettre  dans  leur  écriture.  —  C'est  cela  ;  et  si  vous 
n'y  prenez  garde  ^  vous  deviendrez  philosophe. 

—  C'est  une  maladie  facile  à  gagner  avec  vous. 

—  Vraie  maladie ,  mon  cher  abbé.  C'est  cette  va- 
riété d'accents  que  vous  avez  très-bien  remar* 
quée^  qui  supplée  à  la  disette  des  mots,  et  qui 
détruit  les  identités  si  fréquentes  d'effets  pro- 
duits par  les  mêmes  causes.  La  quantité  des  mots 
est  bornée;  celle  des  accents  est  infinie;  c'est 
ainsi  que  chacun  a  sa  langue  propre,  indivi- 
duelle, et  parle  comme  il  sent;  est  froid  ou 
chaud ,  rapide  ou  tranquille  ;  est  lui  et  n'est  que 
lui ,  tandis  qu'à  l'idée  et  à  re}q)ression  il  parait 
ressembler  à  un  autre.  — j'ai,  dit  l'abbé,  sou- 
vent été  frappé  de  la  disparate  de  la  chose  et  du 
ton.  —  Et  moi  aussi  ;  quoique  cette  langue  d'ac- 
cents  soit  infinie,  elle  s'entend.  C'est  la  langue 
de  Nature  ;  c'est  le  modèle  du  musicien  ;  c'est  la 
source  vraie  du  grand  symphoniste.  Je  ne  sais 
quel  auteur  a  dit  :  Musices  seminarium  accentus» 

—  C'est  Capella.  Jamais  aussi  vous  n'avez  en- 
tendu chanter  le  même  air,  à  peu  près  de  la 
même  manière,  par  deux  chanteurs.  Cependant, 


3^0  SALON  DE   1767. 

et  les  paroles  et  le  chant  y  et  la  mesure  et  le  ton  ^ 
autant  d'entraves  données ,  semblaient  devoir 
concourir  à  fortifier  l'identité  de  l'effet.  Il  en  ar- 
rive cependant  tout  le  contraire  ;  c'est  qu'alors 
la  langue  du  sentiment  y  la  langue  de  Nature  ^ 
l'idiome  individuel  était  parlé  en  même  temps 
que  la  langue  pauvre  et  commune.  C'est  que  la 
variété  de  la  première  de  ces  langues  détruisait 
toutes  les  identités  de  la  seconde  ^  des  paroles  , 
du  ton  j  de  la  mesure  et  du  chant.  Jamais  ,  de- 
puis que  le  monde  est  monde  ^  deux  amants  n'ont 
dit  identiquement  ^  yé  vous  aime;  et  dans  l'éter- 
nité qui  lui  reste  à  durer  ^  jamais  deux  femmes 
ne  répondront  identiquement  y  vous  Sues  aimé. 
Depuis  que  Zaïre  est  sur  la  scène  ^Orosmane 
n'a  pas  dit  et  ne  dira  pas  deux  fois  identique- 
ment :  Zaïre  ^  vous  pleurez.  Cela  est  dur  à 
avancer.  —  Et  à  croire. — Cela  n'en  est  pas  moins 
vrai.  C'est  la  thèse  des  deux  grains  de  sable  de 
Leibnitz. 

— Et  quel  rapport ,  s'il  vous  plaît  ^  entre  cette 
bouffée  de  métaphysique,  vraie  ou  fausse  ,  et 
l'effet  de  l'esprit  philosophique  sur  la  poésie  ? 

—  C'est,  cher  abbé,  ce  que  je  vous  laisse  à 
chercher  de  vous-même.  Il  faut  bien  que  vous 
vous  occupiez  encore  un" peu  de  moi ,  quand  je 
n'y  serai  plus.  Il  y  a  dans  la  poésie  toujours  un 
peu  de  mensonge.  L'esprit  philosophique  nous  ha- 
bitue à  le  discerner  ;  et  adieu  l'illusion  et  l'effet. 


SALON  DE   1767.  ^21 

Les  premiers  des  sauvages  qui  virent  à  la  proue 
d'un  vaisseau  une  image  peinte,  la  prirent  pour 
un  être  réel  et  vivant  j  et  ils  y  portèrent  leurs 
mains.  Pourquoi  les  contes  des  fées  font-ils  tant 
d'impression  aux  enfants  ?  C'est  qu'ils  ont  moins 
de  raison  et  d'expérience.  Attendez  l'âge,  et  vous 
les  verrez  sourire  de  mépris  à  leur  bonne.  C'est 
le  rôle  du  philosophe  et  du  poète.  U  n'y  a  plus 
moyen  de  faire  des  contes  à  nos  gens. 

On  s'accorde  plus  aisément  sur  une  ressem- 
blance que  sur  une  différence.  Ofi  juge  mieux 
d'une  image  que  d'une  idée.  Le  jeune  homme 
passionné  n'est  pas  difficile  dans  ses  goûts  ;  il 
veut  avoir.  Le  vieillard  est  moins  pressé;  il 
attend,  il  choisit.  Le  jeune  homme  veut  une 
femme  ^  le  sexe  lui  suffit  :  le  vieillard  la  veut 
belle*  Une  nation  est  vieille  quand  elle  a  du 
goût. 

—  Et  vous  voilà ,  après  une  assez  longue  excur- 
sion ,  revenu  au  point  d'oà  vous  êtes  parti. 

—  C'est  que ,  dans  la  science  ,^  ainsi  que  dans 
la  nature ,  tout  tient  ;  et  qu'une  idée  stérile  et  un 
phénomène  isolé  sont  deux  impossibilités.  — 

Les  ombres  des  montagnes  comniençaient  à 
s'allonger,  et  la  fumée  à  s'élever  au  loin  au* dessus 
des  hameaux  ;  où  en  langue  moins  poétique  ,  il 
commençait  à  se  faire  tard ,  lorsque  nous  vîmes 
approcher  une  voiture.  —  C'est,  dit  l'abbé ,  le 
carrosse  de  la  maison  ;  il  nous  débarrassera-  de  ces 


222  SALON  DE   1767. 

luarinots^  qui^  d^ajilleurs,  sont  trop  las  pour  s'en 
retourner  à  pied.  Nous  reviendrons ,  nous ,  au 
clair  de  la  lune  ;  et  peut-être  trouverez-vous  que 
la  nuit  a  aussi  sa  beauté.  ^-  Je  n'en  doute  pas  ^ 
et  je  n'aurais  pas  grand'peine  à  vous  en  dire  les 
raisons.  —  Cependant  le  carrosse,  s'éloignait  avec 
les  deux  petits  enfants  ^  les  ténèbres  s'augmen-* 
taient ,  les  bruits  ^  s'affaiblissaient  dans  la  cam- 
pagne y  la  lune  s'élevait  sur  l'horizon  ;  la  nature 
prenait  un  aspect  grave  dans  les  lieux  privés  de 
la  '  lumière  ,  fendrç  dans  les  plaines  éclairées. 
Nous  allions  en  silence  y  i'abbé  me  précédant^ 
moi  le  suivant,  et  m'attendant  à  chaque  pas  à 
quelque  nouveau  coup  de  théâtre;  Je  ne  me  trom- 
pais pas.  Mais  comment  vous  en  rendre  l'effet  et 
la  magie  ?  Ce  ciel  orageux  et  obscur  ,  ces  nué^s 
épaisses  et  noires  ,  toute  la  profondeur^  toute  la 
terreur  qu'elles  donnaient  à  la  scène  ;  la  teinte 
qu'elles  jetaicfut  sur  les  eaux  y  l'immensité  de  leur 
étendue  ;  la  distance  infinie  de  l'astre  à  demi- 
voilé  y  dont  les  rayons  tremblaient  à  leur  sur- 
face; la  vérité  de  cette  nuit,  la  variété  des  objets 
et  des  scènes  qu'on  y  discernait ,  le  bruit  et  le 
silence  ,  le  mouvement  et  le  repos ,  l'esprit  des 
incidents ,  la  grâce  y  l'élégance ,  l'action  des  figu^ 
res  ;  la  vigueur  de  la  couleur,  la  pureté  du  des- 
sin ,  mais  surtout  l'harmonie  et  le  sortilège  de 
l'ensemble  :  rien  de  négligé,  rien  de  confus;  c'est 
la  loi  de  la  nature  riche  sans  profusion ,  et  pro- 


SALON  DE   1767.  225 

duisant   les   plus  grands  phénomènes  avec  la 
moindre  quantité  de  dépense.  Il  y  a  des  nuées; 
mais  un  ciel  ^  qui  devient  orageux  ou  qui  ya  cesser 
de  l'être ,  n'en  assemble  pas  davantage.  Elles  s'é- 
tendent ou  se  ramassent  et  se  meuvent  ;  mais  c'est 
le  vrai  mouvement  ^  l'ondulation  réelle  qu'elles 
ont  dans  l'atmosphère  :  elles  obscurcissent;  mais 
la  mesui^  de  cette  obscurité  est  juste.  C'est  ainsi 
que  nous  avons  vu  cdnt  fois  l'astre  de  la  nuit  en 
percer  l'épaisseur.  C'est  ainsi  que  nous  avons  vu 
sa  lumière  affaiblie  et  pâle ,  trembler  et  vaciller 
sur  le;s  eaux.  Ce  n'est  point  un  port  de  mer  que 
l'artiste  a  voulu  peindre.  - —  L'artiste!  —  Oui , 
mon  ami ,  l\artiste.  Mon  secret  m'est  échappé  ;  et 
il  n'est  plus  temps  de  recourir  après  :  entraîné 
par  le  charme  du  Clair  de  lune  de  Vemet ,  j'ai 
oublié  que  je  vous  avais  fait  un  conte  jusqu'à  pré- 
sent^ et  que  je  m'étais  supposé  ^^vant  la  nature 
(  et  l'illusion  était  bien  facilje  )  y  puis  tout  à  coifp 
je  nie  suis  retrouvé  de  la  campagne  au  Salon.  — 
Quoi  !  me  direz-vous  ^  l'instituteur^  ces  deux  petits 
élèves,  le  déjeuner  sur  l'herbe,  le  pâté,  sont  ima- 
ginés l-^È  vero. — Ces  différents  sites  sont  des  ta- 
bleaux de  Vernet? —  TuVhaidetto. — Etc'estpour 
rompre  Fenn^ii  et  la  monotonie  des  descriptions 
que  vous  en  avez  fait  des  paysages  réels  ,  et  que 
vous  avez  encadré  des  paysages  dans  des  entre- 
tiens?—^ -4  marauiglia^  bravo;  ben  sentito.  Ce 
n'est  donc  plus  de  la  nature,  c'est  de  l'art,-  ce 


3^4         •  SALON  DE   1767. 

n'est  plus  de  Dieu ,  c'est  de  Vemet  que  je  vais 
Yous  parler. 

Ce  n'est  point  y  vous  disais*] e  y  un  port  de  mer 
qu'il  a  voulu  peindre.  On  ne  voit  pas  ici  plus  de 
bâtiments  qu'il  n'en  faut  pour  enrichir  et  ani- 
mer la  scène.  C'est  l'intelligence  et  le  goût  ;  c'est 
l'art  qui  les  a  distribués  pour  l'effet;  mais  l'effet 
est  produit  sans  que  l'art  s'aperçoive.  Il  y  a  des 
incidents  y  mais  pas  plus  que  l'espace  et  le  mo- 
ment de  la  composition  n'en  exigent.  C'est  y  vous 
le  repéterai-je  y  la  richesse  et  la  parcimonie  de 
Nature  toujours  économe ,  et  jamais  avare  ni 
pauvre.  Tout  est  vrai.  On  le  sent.  On  n'accuse  , 
on  ne  désire  rien^  on  jouit  également  de  tout.  J'ai 
ouï  dire  à  des  personnes  qui  avaient  fréquenté 
long-temps  les  bords  de  la  mer^  qu'elles  recon- 
naissaient sur  cette  toile  y  ce  ciel  y  ces  nuées  y  ce 
temps  ^  toute  cette  composition. 

Septième  tableau.  Ce  n'est  donc  plus  à  l'abbé 
que  je  m'adresse  y  c'est  à  vous.  Là  lune  élevée 
sur  l'horizon  est  à  demi  cachée  dans  des  nuées 
épaisses  et  noires  :  un  ciel  tout-à-fait  orageux 
et  obscur  occupe  le  centre  de  ce  tableau  y  et  teint 
de  sa  lumière  pâle  et  faible  y  et  le  rideau  qui 
L'offusque  y  et  la  surface  de  la  mer  qu'elle  do- 
mine. On  voit ,  à  droite ,  une  fabrique  ;  proche 
de  cette  fabrique  y  sur  un  plan  plus  avancé  sur 
le  devant  y  les  débris  d'un  pilotis  ;  un  peu  plus 


SALON  DE    ij&j.  ^a5 

yers  la  gauche  et  le  fond ,  une  nacelle  ^  à  la  proue 
de  laquelle  un  marinier  tient  une  torche  allumée; 
cette  nacelle  vogue  vers  le  pilotis  :  plus  encore 
sur  le  fond ,  et  presque  en  pleine  mer ,  un  vais- 
seau à  la  voile  ^  et  faisant  route  vers  la  fabrique  ; 
puis  9  une  étendue  de  mer  obscure  illimitée.  Tout- 
à-fait  à  gauche^  des  rochers. escarpés;  au  pied 
de  ces  rochers  ,  un  massif  de  pierre^  une  espèce 
d'esplanade  d'où  l'on  descend  de  face  et  de  côté , 
vers  la  mer  ;  sur  l'espace  qu'elle  enceint  à  gauche 
contre  les  rochers  y  une  tente  dressée  ;  au  dehors 
de  cette  tente  ^  une.tonne  ^  sur  laquelle  deux  ma- 
telots, l'un  assis  par  devant,  Fautre  accoudé  par 
derrière ,  et  tous  les  deux  regardant  vers  un  bra- 
sier allumé  à  terre  ,  sur  le  milieu  de  l'esplanade. 
Sur  ce  brasier  ,  une  marmite  suspendue  par  des 
chaînes  de  fer,  à  une  espèce  de  trépied.  Devant 
cette  marmite,  un  matelot,  accroupi  et  vu  par 
le  dos  ;  plus,  vers  sa  gauche ,  une  femme  accrou- 
pie et  vue  de  profil.  Contre  le  mur  vertical  qui 
forme  le  derrière  de  la  fontaine ,  debout,  le  dos 
appuyé  contre  ce  mur ,  deux  figures,  charmantes 
pour  la  grâce  ,  le  naturel ,  le  caractère  ,  la  po- 
sition ,  la  mollesse.  Tune  d'homme,  l'autre  de 
femme.  C'est  un  époux,  peut-être ,  et  sa  jeune^ 
épouse  ;  ce  sont  deux  amants;  un  frère  et  sa  sœur. 
Voilà  à  peu  près  toute  cette  prodigieuse  compo--- 
sit ion.  Mais ,  que  signifient  mes  expressions  exa- 
gérées et  froides,  mes  lignes  sans  chaleur  et  sans 

SALOHS.   tome  II.  i5 


2^6  SAL09f  DM   1767.. 

vie ,  ces  ligues  que  je  Tiens  de  tracer  les  unes  au- 
1  dessiMis  des  autres?  Rien  ^  mais  rien  du  tout;  il 
i^iaut  voir  la  chose.  Encore  oubliaia-je  de  dire  que 
sur  les  degrés  de  l'esplanade  il  y  a  des  comiaer- 
çanljs  >  des  marins  occupes  à  rouler  9  à  porter  , 
agissants  ^  dé  repos  ;  et  tout-à-fait  sur  la  gauche 
et  les  detrniers  degrés  ^  des  pêcheurs  à  leurs  filets. 
Je  ne  sais  ce  que  je  louerai  de  préférence  dans 
ce  morceau.  Est-ce  le  reflet  de  la  lune  sur  ces 
eauic  ondulantes  ?  Sont-ce  ces  nuées  sombres  et 
chargées  et  leur  mouyement  ?  Est-ce  ce  vaisseau 
qui  passe  au--devant  de  l'astre  de  la  nuit  ^  et  qui 
le  renvoie  et  l'attache  à  son  imm^ense  éloigne- 
ment  ?  Est-ce  la  réflexion  dans  le  fluide  de  la 
petite  torche  que  ce  marin  tient  à  l'extrémité 
de  la  nacelle?  Sont-ce  les  deux  figures  adossées 
à  la  fontaine?  Est-ce  le  brasier  dont  la  lueur 
rougeâtre  se  propage  sur  tous  les  objets  environ-? 
nants^  sans  détruire  l'harmonie?  Est-ce  l'effet 
total  de  cette  nuit  ?  Est-ce  cette  belle  niasse  de 
lumière  qui  colore  les  prééminences  de  cette 
roche  y  et  dont  la  vapeur  se  mêle  à  la  partie  des 
nuages  auxquels  elle  se  réunit? 

On  dit  de  ce  tableau  ^  que  c'est  le  plus  beau 
de  Vemet ,  parce  que  c'est  toujours  le  dernier 
ouvrage  de  ce  grand  maître  qu'on  appelle  le  plus 
beau  ;  mais  y  encore  une  fois ,  il  faut  le  voir. 
L'effet  de  ces  deux  lumières^  ces  lieux  y  ces  nuées> 
ces  ténèbres  qui  couvrent  tout ,  et  laissent. dis- 


SALOBi  DG  1767.  aay 

cerner  tout  ;  la  terreur  et  la  if érité  de  cette  scène 
sLVkffist^,  tout  cela  se  seat  fortement  ^  et  ne  se  dé- 
crit point. 

Ce  ^'îl  y  a  d'étoonani:^  c'est  que  l'artiste  se 
rappelle  œs  elQfets  à  deux  cents  lieues  de  la  na- 
ture ,  et  ^u'il  n'a  d£  modèle  présent  que  dans  son 
iii»ii(gîtiatioa  ;  c'est  qu'il  peint  avec  une  vitesse 
înc^rc^able  ;  c'est  qu'il  dit  :  Que  la  lumière  se 
&SM  >  et  la  lumière  est  faite  ;  que  la  cuit  succède 
au  jour 9  et  le  jour  aujc  ténèbres,  et  il  fait  nuit  ^ 
et  il  &it  jour  ;  c'est  qua  son  imagination  ,  aussi 
ju^te  que  £éçoitde  >  lui  fournit  tputes  ces  vérités  ; 
c'est  qu'/ellies  sont  telles^  que  celui  qui  en  fut 
spwtatei^r  froid  et  tranquille  au  bond  de.  la  mer,, 
eu  est  émerveillé  sur  la  toile  ;  c'est  qu'en  e0et 
ees  ^compositions  prêchent  plus  fortem,eot  la 
groadeur^  la  puissance  ^  la  majesté  de  la  nature^ 
^pae  la  nature  même.  Il  est  écrit  :  Cçeli  enarrant 
ghriam  Dei.  Mais  ce  sont  les  cieux  de  Yernet  ; 
e'e^  la  gloire  de  Vemett  Que  ne  £iit-ii  pas  avec 
excellence  !  Figure  humaine  de  tou^  les  âges , 
de  tous  les  états  ^  de  toutes  les  nations;  arbres , 
animaux  y  paysages  ,  marines  ,  perspectives  ; 
toute  sorte  de  poésie  ,  rochers  imposants ,  mon- 
tagnes y  eaux  dormantes  y  agitées  y  précipitées  ; 
torrents  y  mers  tranquilles ,  mers  en  âireur  ; 
sites  varies  à  l'iniini  -,  fabriques  grecques  y  ro- 
maines y  gothiques  ;  architectures  civile  y  uiili- 
taire ,  ancienne  y  moderne  ;  ruines,  palais^  chau- 

i5. 


V 


338  SALON  DE   1767. 

mières  ;  constructions ,  gréements ,  manœuvres  ^ 
Taisseaùx  ;  "cieux  ^  lointains ,  calme  ,  temps  ora^ 
geux  ,  temps  serein  ;  ciel  de  diverses  saisons ,  lu- 
mières de  diverses  heures  du'  jour  ;  tempêtes  , 
naufrages ,  situations  déplorables ,  victimes  et 
scènes  pathétiques  de  toute  espèce;  jour ^  nuit ^ 
lumières  naturelles ,:  artificielles ,  effets  sépares 
ou  confondus  de  ces  lumières.  Aucune  de  ses 
scènes  accidentelles  ^  qui  ne  fît  seule  un  tableau 
précieux.  Oubliez  toute  la  droite  de  son  Clair 
de  lune  y  couvrez-la ,  et  ne  voyez  que  les  rochers 
et  Fesplanade  de  la  gauche  ^  et  vou^  aurez  un 
beau  tableau.  Sépare^  la  partie  de  la  mer  et  du 
ciel^  d'où  la  lumière  lunaire  tombe  sur  les  eaux^ 
et  vous  aurez  un  beau  tableau;  Ne  considérez  sur 
la  toile  que  le  rocher  de  la  gauche  ;  et  vous  aurez 
vu  une  belle  chose.  Contentez-vous  de  l'esplanade 
et  de  ce  qui  s'y  passe  ;  ne  regardez  que  les  degrés 
avec  les  différentes  manœuvres  qui  s'y  exécutent  ; 
et  votre  goût  sera  satisfait.  Coupez  seulement  cette 
fontaine  avec  les  deux  figures  qui  y  sont  adossées; 
et  vous  emporterez  soùs  votre  bras  un  morceau 
de  prix.  Mais,  si  chaque  portion  isolée  vous  af- 
fecte ainsi,  quel  ne  doit  pas  être  L'effet  de  l'en- 
semble !  le  mérite  du  tout! 

Voilà  vraiment  le  tableau  de  Vernet  que  je 
voudrais  posséder.  Un  père ,  qui  a  des  enfants  et 
une  fortune  modique ,  serait  économe  en  l'acqué- 
rant. Il  en  jouirait  toute  sa  vie;  et  dans  vingt  à 


r 


SALON  DE   1767*  22g 

treûte  ans  d'ici ,  lorsqu'il  n'y  aura  plus  de  Ver- 
net  y  il  aurait  encore  place  son  argent  à  un  très- 
honnête  intérêt;  car  lorsque  la  mort  aura  brisé 
la  palette  de  cet  artiste,  qui  est-ce  qui  en  ramas- 
sera les  débris?  Qui  est-ce  qui  le  restituera  à 
nos  neveux?  Qui  est-ce  qui  paiera  ses  ouvrages? 

Tout  ce  que  je  vous  ai  dit  de  la  manière  et  du 
talent  de  Vemet ,  entendez-le  des  quatre  premiers 
tableaux  que  je  vous  ai  décrits,  comme  des  sites 
naturels. 

Le  cinquième  est  un  de  ses  premiers  ouvrages. 
Il  le  fit  à  Rome  pour  un  habit.  Teste  et  culotte. 
Il  est  très-beau,  très^harmonieux ;  et  c'est  aujour- 
d'hui un  morceau  de  prix. 

En  comparant  les  tableaux  qui  sortent  tout  frais 
de  dessus  son  chevalet ,  avec  ceux  qu'il  a  peints 
autrefois,  on  l'accuse  d'avoir  outré  sa  couleur. 
Vemet  dit  qu'il  laisse  au*  temps  le  soin  de  répon- 
dre à  ce  reproche ,  et  de  montrer  à  ses  critiques 
combien  ils  jugent  mal.  Il  observait,  à  cette  oc- 
casion, que  la  plupart  des  jeunes  élèves  qui  al- 
laient à  Rome  copier  d'après  les  anciens  maîtres , 
y  apprenaient  l'art  de  faire  de  vieux  tableaux  :  ils 
ne  songeaient  pas  que ,  pour  que  leurs  composi- 
tions gardassent  au  bout  de  cent,  ans  la  vigueur 
de  celles  qu'ils  prenaient  pour  modèles  ,~il  fallait 
savoir  apprécier  l'effet  d'un  ou  de  deux  siècles ,  et 
se  précautionner  contre  Taction  des  causes  qui  dé- 
truisent. 


:»5o  SALON  DE   1767. 

Lé  silième  est  bien  un  Vernet  y  mais  un  Ver- 
net  faible ,  faible  : 

....  jàliguando  bonus  dormitat,,..  (^i). 

Ce  n'est  pas  un  grand  ouvrage ,  mais  c'est  l'ou- 
yrage  d'un  grand  peintre  ;  ce  qu'on  peut  dire 
toujours  des  feuilles  volantes  de  Voltaire.  On  y 
trouve  le  signe  caractéristique  y  l'ongle  du  lion. 

Mais  comment  y  me  direz-^vous^  le  poète  5  l'o- 
rateur, le  peintre,  le  sculpteur,  peuvent-ils  être 
si  inégaux ,  si  différents  d'eux-mêmes  ?  C'est  l'af- 
fiiire  du  moment,  de  l'état  du  corps,  de  l'état  de 
l'ame  ;  une*  petite  querelle  domestique ,  une  ca- 
resse faite  le  matin  à  sa  femme  y^  a  vaut  que  d'al- 
ler à  l'atelier,  deux  gouttes  de  fluide  perdues  et 
qui  reâfibrmaient  tout  le  feu,  toute  la  chaleur, 
tout  le  génie;  un  enfant  qui  a  dit  ou  fait  une  sot- 
tise ,  UEO  ami  qui  a  manqué  de  délicatesse ,  une 
maitresse  qui  aura  accueilli  trop  familièrement 
un  indifférent  ;  que  sais-je  ?  un  lit  trop  froid  ou 
trop  chaud ,  une  couverture  qui  tombe  la  nuit , 
un  oreiller  mal  mis  sur  son  chevet,  un  demi- 
verre  de  vin  prb  de  trop,  un  embarras  d'esto- 
mac ,  des  cheveux  ébouriffés  sous  le  bonnet  ;  et 
adieu  la  verve.  Il  y  a  du  hasard  aux  échecs  ;  et  à 
tous  les  autres  jeux  de  l'esprit.  Et  pourquoi  n'y 
en  aurait-il  pas?  L'idée  sublime  qui  se  présente, 
oh  était-elle  l'instant  précédent?  A  quoi  tient-il 

(i)  HoftAT.  de  Art,  Poet  v.  287.  ^dit». 


SALON  DE   1767.  23l 

qu'elle  soit  ou  ne  soit  pas  venue?  Ce  que  je  sais  y 
c'est  qu'elle  est  tellement  liée  à  Tordre  fatal  de  la 
vie  du  poète  et  de  l'artiste ,  qu'elle  n'a  pas  pu  ve* 
nir  ni  plus  tôt  ni  plus  tard ,  et  qu'il  est  absurde 
de  la  supposer  précisément  la  sMaie  dana  lui  aubpe 
être  9  dans  une  autre  vie  ^  dans  un  autiTe  o^rdre  de 
choses. 

Le  septième  est  un  tableau  de  l'effet  le  plus  pi^ 
quant  et  le  plus  grand.  Il  semblerait  que  die  con- 
cert Vernet  et  Loutherbourg  se  seraient  proposé 
de  lutter,  tant  il  y  a  de  ressemblance  entre  cette 
composition  de  l'un  et  une  autre  composition  du 
second  ;  même  ordonnance ,  même  sujets  presque 
mé|ne  &l»*ique ,  mais  il  n'y  a  pas  à  s'y  tromper. 
De  toute  la  scène  de  Vernet ,  ne  laissez  aperce*- 
voir  que  les  pêcheurs  placés  sur  la  langue  de 
terre  9  ou  que  la  touffe  d'arbres  à, gauche ^  plon<- 
gés  dans  la  demi-^teinté  ou  éclairés  de  la  lumière 
du  soleil  couchant  qui  vient  du  fond ,  et  vous  di- 
rez :  Voilà  Vernet;  Loutherfaourg  n'en  sait  pas 
encore  jusque-là. 

Ce  Vernet ,  ce  terrible  Veirnct ,  joint  la  plus 
grande  modestie  au  plus  grand  talent.  Il  me  di- 
sait un  jour  :  Me  demandezrvous  si  je  fais  les 
ciels  comme  tel  maître,  je  vous  répondrai,  que 
non;  les  figures  comme  tel  autre,  je  vous  répon- 
drai que  non;  les  arbres  et  le  paysage  comme  ce- 
lui-ci, même  réponse;  les  brouillards,  le$eau:(, 
les  vapeurs  comme  celui-là ,  même  réponse  en- 


:aSa  SALON  DE  1767. 

core.  Inférieur  à  chacun  d'euix  dans  une  partie  , 
je  les  surpasse  tous  dans  toutes  les  autres  :  et  cela 
est  vrai. 

Bon  soir  ^  mon  ami  ^  en  voilà  bien  suffisamment 
sur  Yernet.  Demain  matin ^  si  je  me  rappelle 
quelque  chose  que  j'aie  omis^  et  qui  vaille  la 
peine  de  vous  être  dit ,  vous  le  saurez. 

J'ai  passe  la  nuit  la  plus  agitée.  C'est  un  état 
bien  singulier  que  celui  du  rêve.  Aucun  philo- 
sophe que  je  connaisse  n'a  encore  assigné  la  vraie 
différence  de  la  veille  et  du  rêve.  Veillai -je, 
quand  je  crois  rêver?  rêvai -je,  quand  je  crois 
veiller?  Qui  m'a  dit  que  le  voile  ne  se  déchire- 
rait pas  un  jour,  et  que  je  ne  resterai  pas  con- 
vaincu que  j'ai  rêvé  tout  ce  que  j'ai  fait ,  et  fai* 
réellement  tout  ce  que  j'ai  rêvé?  Les  eaux,  les 
arbres,  les  forêts  que  j'ai  vus  en  nature,  m'ont 
certainemen  tfait  une  impression  moins  forte  que 
les  mêmes  objets  en  rêve.  J'ai  vu,  qu  j'ai  cru  voir, 
tout  comme  il  vous  plaira ,  une  vàstè  étendue  de 
mer  s'ouvrir  devant  moi.  J'étais  éperdu  sur  le 
rivage  à  l'aspect  d'un  navire  enflammé.  J'ai  vu 
la- chaloupe  s'approcher  du  navire,  se  remplir 
d'hommes,  et  s'éloigner.  J'ai  vu  les  malheureux, 
que  la  chaloupe  n'avait  pu  recevoir,  s'agiter , 
courir  sur  le  tillac  du  navire ,  pousser  des  cris. 
J'ai  entendu  leurs  cris ,  je  les  ai  vus  se  précipiter 
dans  les  eaux ,  nager  vers  la  chaloupe ,  s'y  atta- 
cher. J'ai  vu  la  chaloupe  prête  à  être  submergée; 


SALON  DE   1767.  ^35 

elle  l'aurait  été  y  si  ceux  qui  Toccupaient  ^  ô  loi  ter- 
rible de  la  nécessité  !  n'eussent  coupé  les  mains  ^ 
fendu  la  tête ,  enfoncé  le  glaiye  dans  la  gorge  et 
dans  la  poitrine  y  tué  ^  massacré  impitoyable- 
ment leurs  semblables  y  les  compagnons  de  leur 
voyage 5  qui  leur  tendaient  en  Tain,  du  milieu 
des  flots  y  des  bords  de  la  chaloupe  y  des  mains 
suppliantes,  et  leur  adressaient  des  prière&qui 
n'étaient  point  entendues.  J'en  vois  encore  un  de 
ces  malheureux,  je  le  vois,  il  a  reçu  un  coup 
mortel  dans  les  flancs.  Il  est  étendu  à  la  surface 
de  la  mer,  sa  longue  chevelure  est  éparse ,  son 
sang  coule  d'une  large  blessure  ;  l'abîme  va  l'en- 
gloutir; je  ne  le  vois  plus.  J'ai  vu  un  autre  ma- 
telot entraîner  après  lui  sa  femme  qu'il  avait 
ceinte  d'un  cable  par  le  milieu  du  corps;  ce  même 
cable  faisait  plusieurs  tours  sur  un  de  ses  bras  ; 
il  nageait ,  ses  forces  commençaient  à  défaillir , 
sa  femme  le  conjurait  de  se  sauver  et  de  la  laisser 
périr.  Cependant  la  flamme  du  vaisseau  éclairait 
les  lieux  circonvoisins ,  et  ce  spectacle  terrible 
avait  attiré  sur  le  rivage  et  sur  les  rochers  les 
habitants  de  la  contrée ,  qui  en  détournaient  leurs 
regards. 

Une  scène  plus  douce  et  plus  pathétique  suc- 
céda à  celle-là.  Un  vaisseau  av^it  été  battu  d'une 
aifrélise  tempête  ;  je  n'en  pouvais  douter  à  ses 
mâts  brisés,  à  ses  voiles  déchirées,  à  ses  flancs 
enfoncés,  à  la  manoeuvre  des  matelots  qui  ne 


^54  SALON  DE   1767. 

cessaient  de  travailler  à  la  pompe.  Us  étaieot  in- 
certains^  malgré  leurs  efforts  y  s'ils  ne  couleraient 
point  à  fond  y  à  la  rive  même  qif'ils  avaient  tou* 
ehëe;  cependant  il  régnait  encore  sur  les  flots  on 
murmure  sourd.  L'eau  blanchissait  les  rochers 
de  son  écume;  les  arbres  qui  les  couvraient^ 
avaient  été  brisés ,  déracinés.  Je  voyais  de  toutes 
parts  les  ravages  de  la  tempête;  mais  le  specta- 
cle qui  m'arrêta  ^  ce  fut  celui  des  passagers  qui  ^ 
épars  sur  le  rivage  y  frappés  du  péril  auiqiiel  ils 
avaient  échappé^  pleuraient ,  s'embrassaient^  le- 
vaient leurs  mains  au  ciel  y  posaient  leurs  fronts 
à  terre;  je  voyais  des  filles  défaillantes  entre  les 
bras  de  leurs  mères  y  de  jeunes  épouses  transieà 
sur  le  sein  de  leurs  époux  ;  et  au  milieu  de  ce  tu- 
multe^ un  en&mt  qui  sommeillait  paisiblement 
dans  son  maillot.  Je  voyais  sur  la  planche  qui 
descendait  du  navire  au  rivage^  une  mère  qui 
tenait  un  petit  enfant  pressé  sur  son  sein;  elle 
en  portait  un  second  sur  ses  épaules  ;  celui^i  lui 
baisait  les  joues.  Cette  femme  était  suivie  de  son 
mari^  il  était  chargé  de  nippes  et  d'un  troisième 
enfant  qu'il  conduisait  par  ^s  lisières.  Sans  doute 
ce  père  et  cette  mère  avaient  été  les  derniers  à 
sortir  du  vaisseau  ^  l'ésolus  à  se  sauver  ou  à  périr 
avec  leurs  enfants.  Je  voyais  toutes  ces  scènes  tou- 
chantes y  et  j'en  versais  dés  larmes  réelles.  0  mon 
ami  !  l'empire  de  la  tête  sur  les  intestins  est  vio- 
lent y  sans  doute;  mais  celui  des  intestins  sur  la 


SALON  DE   1767.  255 

tête  Test-il  moins?  Je  veille,  je  vois,  j'entends , 
je  regarde,  je  suis  frappé  de  terreur,  A  l'instant 
la  tête  commande ,  agit ,  dispose  des  autres  orga- 
nes. Je  dors,  les  organes  conçoivent  d'eux-mêmes 
la  même  agitation,  le  même  mouvement,  les 
mêmes  spasmes  que  la  terreur  leur  avait  impri- 
mes; et  à  l'instant  ces  organes  commandent  à  la 
tête ,  en  disposent  ;  et  je  crois  voir,  regarder,  en- 
tendre. Notre  vie  se  partage  ainsi  en  deux  ma- 
nières diverses ,  de  veiller  et  de  sommeiller.  Il  y 
a  la  veille  de  la  tête ,  pendant  laquelle  les  intes- 
tins obéissent,  sont  passife;  il  y  a  la  veille  des 
intestins ,  où  la  tête  est  passive ,  obéissante ,  com- 
mandée :  où  l'action  descend  de  la  tête  aux  viscè- 
res ,  aux  nerfs ,  aux  intestins  ;  et  c'est  ce  que  nous 
appelons  veiller  :  où  l'action  remonte  des  viscè- 
res ,  des  nerfs ,  des  intestins  à  la  tête  ;  et  c'est  ce 
que  nous  appelons  rêver.  Il  peut  arriver  que  cette 
dernière  action  soit  plus  forte  que  là  précédente 
ne  l'a  été  et  n'a  pu  l'être;  alors  le  rêve  nous  affecte 
plus  vivement  que  la  réalité.  Tel,  peut-être  , 
veille  comme  un  sot ,  et  rêve  comme  un  homme 
d'esprit.  La  variété  des  spasmes,  que  les  intestins 
peuvent  concevoir  d'eux-mêmes,  correspond  à 
toute  la  variété  des  rêves  et  à  toute  la  variété  des 
délires;  à  toute  la  variété  des  rêves  de  l'homme 
sain  qui  sommeille,  à  toute  la  variété  des  délires 
de  l'homme  malade  qui  veille  et  qui  n'est  pas  plus 
à  lui.  Je  suis  au  coin  de  mon  foyer,  tout  prospère 


256  SALON  DE    1767. 

autour  de  moi;  je  suis  dans  uïxe  entière  sécurité.' 
Tout  à  coup  il  me  semble  que  les  murs  de  mon 
appartement  chancèlent;  je  frissonne^  je  lève  les 
yeux  à  mon  plafond ,  comme  s'il  menaçait  de  s'é- 
crouler sur  ma  tête.  Je  crois  entendre  la  plainte 
de  ma  femme ,  les  cris  de  ma  fille.  Je  me  tate  le 
pouls  ;  c'est  la  fièvre  que  j'ai  :  c'est  l'action  qui 
remonte  des  intestins  à  la  tête ,  et  qui  en  dispose. 
Bientôt  la  cause  de  ces  effets  connue ,  la  tête  i:^ 
prendra  son  sceptre  et  son  autorité ,  et  tous  les 
fantômes  disparaîtront.  L'homme  ne  dort  vrai- 
ment )  que  quand  il  dort  tout  entier:  Vous  voyez 
une  belle  femme  ;  sa  beauté  vous  frappe  ;  vous 
êtes  jeune  ;  aussitôt  l'organe  propre  du  plaisir 
prend  son  élasticité  :.  vous  dormez^  et  cet  organe 
indocile  s'agite;  aussitôt  vous  revoyez  la  belle 
femme ,  et  vous  en  jouissez  plus  voluptueusement 
peut-être.  Tout  s'exécute  dans  un  ordre  contraire, 
si  l'action  des  intestins  sur  la  tête  est  plus,  forte 
que  ne  le  peut  être  celle  des  objets  mêmes  :  un 
imbécile  dans  la  fièvre,  une  fille  histérique  ou 
vaporeuse ,  sera  grande ,  fière ,  haute ,  éloquente , 

Nec  mortale  sonans •..  (i). 

La  fièvre  tombe,  l'hîstérisme  cesse,  et  la  sottise 
renaît.  Vous  concevez  maintenant  ce  que  c'est  que 
le  fromage  mou  qui  remplit  la  capacité  de  votre 
crâne  et  du  mien.  C'est  le  corps  d'une  araignée 

(i)  ViRGiL. ,  Mneid.  lib.  vi ,  vers.  5o.  Edit». 


} 


SALON  DE   1767.  .257 

dont  tous  les  filets  nerreux  sont  les  pattes  ou  la 
toile.  Chaque  sens  a  son  langage.  Lui^  il  n'a  point 
d'idiome  '  propre  ;  il  ne  voit  point  ^  il  n'entend 
points  il  ne  sent  même  pas;  mais  c'est  un  excel- 
lent truchement.  Je  mettrais  à  tout  ce  système 
plus  de  vraisemblance  '  et  de  clarté  ^  si  j'en  avais 
le  temps.  Je  vous  montrerais  tantôt  les  pattes  de 
l'araignée  agissant  sur  le  corps  de  l'animal  y  tantôt 
le  corps  de  Tanimal  mettant  les  pattes  en  mouve- 
ment. Il  me  faudrait  aussi  un  peu  de  pratiqué  de 
médecine  ;  il  me  faudrait. ...  du  repos ,  s'il  vous 
plaît  9  car  j'en  ai  besoin. 

Mais  je  vous  Vois  froncer  le  sourcil.  De  quoi 
s'agit- il  encore;  que  me  demandez-vous?....  J'en- 
tends; vous  ne  laissez  rien  en  arrière.  J'avais  pro- 
mis à  l'abbé  quelque  radoterie  sur  les  idées  ac- 
cessoires des  ténèbres  et  de  l'obscurité.  Allons  ^ 
tirons-nous  vite  cette  dernière  épine  du  pied;  et 
qu'il  n'en  soit  plus  question. 

Tout  ce  qui  étonne  l'a  me ,  tout  ce  qui  imprime 
un  sentiment  de  terreur  conduit  au  sublime.  Une 
vaste  plaine  n'étonne  pas  comme  l'océan  >  ni  l'o- 
céan tranquille  comme  l'océan  agité. 

L'obscurité  ajoute  à  la  terreur.  Les  scènes  de 
ténèbres  sont  rares  dans  les  compositions  tragi- 

'  G^e$t  ce  que  Diderot  a  exécuté  depuis  avec  succès  dans  ce  beau 
et  profond  dialogue ,  dont  j'ai  donné  une  analyse  raisonnée  dans 
mes  Mémoires  historiques  et  philosophiques  sur  la  vie  et  les  ou" 
vrages  de  ce  philosophe.  N. 


^ 


^38  SALON  DE   1767. 

ques.  La  difficulté  du  techni4}ue  les  rend  encore, 
plus  ri^res  danis  la  peinture  ^  où  d'ailleurs  elles, 
sont  ingrates^  et  d'un  effet  qui  n'a  de  vrai  juge 
que  parmi  les  maîtres.  Allez  à  l'Académie  ^  et  pro- 
posez-y seulemait  ce  sujets  tout  Mmple  qu'il  est; 
demandez  qu'on  tous  montre  l'Amour  volant  au- 
dessus  du  globe  pendant  1«  nuit ,  tenant  y  secouant 
son  flambeau ,  et  £iisant  pleuvoir  sur  la  terre  ,  à 
travers  Le  nuage  qui  le  porte ,  urne  rbsée  de  gout- 
tes de  feu  entremêlées  do  âèches. 

La  nuit  dérobe  les  formes  9  donae  de  l'horreur 
aux  bruits;  ne  ,fàt-ce  que  celui  d'une  feuille^  au 
fond  d'une  foret  y  il  met  l'imagin^Sition  en  jeu  ;  l'i- 
magination secoue  vivement  les  entrailles;  tout 
s'exagère.  L'homme  {Hrudent  entre  en  méfiance  ; 
le  lâche  s'arrête  »  frémit  ou  s'enfuit;  le  brave 
porte  la  main  sur  la  garde  de  son  épée. 

Les  iemples  sont  obscurs.  Les  tyrans  se  mon- 
trent peu;  on  ne,  les  voit  points  et  à  leurs  atro- 
cîiés  on  les  juge  plus  grands  que  nature.  JLe  sanc- 
tuaire de  l'homme  civilisé  et  de  l'homme  sauvage 
est  rempli  de  ténèbres.  C'est  de  Tart  de  s'en  im- 
poser à  soi-même  qu'on  peut  dire  : 

(^d  latetarcana  non  enarrabiiejîhra  (i). 

Prêtres ,  placez  vos  autels ,  élevez  vos  édifices  au 
Ibnd  des  forêts.  Que  les  plaintes  de  vos  victimes 
percent  les  ténèbres.  Que  vos  scènes  mystérieuses 

(i)  A.  Pbrsii  Flacgi,  sat.  y,  yers.  29.  Sait*. 


SALON  DE   1767.  ^39 

theurgiques  y  sanglantes ,  n«  soient  éclairées  que 
de  la  lueur  funeste  des  torches.  La  clarté  est 
bonne  pour  convaincre;  elle  ne  vaut  rîen  pour 
émouvoir.  La  clarté^  de  quelque  manière  qu'oo 
Tenlende^  nuit  à  l'enthousiasme.  Poètes  ^  parlez 
sans  cesse  d^éternité,  d'infini ^  d'immensité^  du 
temps  y  de  l'espace  >  de  la  divinité ,  des  tombeaux  ^ 
des  mânes  ^  des  aifers^  d'un  ciel  obcur^  des  mers 
profondes  9  des  forets  obscures  y  du  tonnerre  y  des 
éclairs  qui  déchirent  la  nue.  Soyez  ténébreux. 

^  Les  grands  bruits  ouïs  au  loin  y  la  chute  des  eanx 
qu'on  entend  sans  les  voir^  le  dlence  y  la  solitude  y 
le  désert  y  les  ruines  y  les  cavernes  y  le  bruit  des 
tambours  voilés ,  les  coups  de  baguette  séparés 
par  des  intervalles  y  les  coups  d'une  cloche  inter^ 
rompus  y  et  qui  se  font  attendre  y  le  cri  des  oi-^ 
seaux  nocturnes  y  celui  des  bêtes  féroces  en  hiver^ 
pendant  la  nuit  y  surtout  s'il  se  mêle  au  murmure 
des  vents.  La  plainte  d'une  femme  qui  accouche  ; 
toute  plainte  qui  cesse  et  qui  reprend  y  cpii  re- 
prend avec  éclat,  et  qui  finit  en  s'éteignant;  il  y 

.  a  y  dans  toutes  ces  choses  y  je  ne  sais  quoi  de  ter- 
rible ,  de  grand  et  d'obscur. 

Ce  sont  ces  idées  accessoires^  nécessairement 
liées  à  la  nuit  et  aux  ténèbres  y  qui  achèvent  de 
porter  la  terreur  dans  le  cœur  d'une  jeuno  fille 
qui  s'achemine  vers  le  bosquet  obscur  où  elle  est 
att^idue.  Son  cœur  palpite;  elle  s'arrête.  La 
frayeur  se  joint  au  trouble  de  sa  passion  ;  elle  suc- 


:a4o  ^ALO^  DE    1767. 

combe  ^  ses  genoux  se  dérobent  sous  elle.  Elle  est 
trop  heureuse  de  rencontrer  les  bras  de  son  amant  y 
pour  la  recevoir  et  la  soutenir;  et  ses  premiers 
mots ,  sont  :  Est-ce  vous  ? 

Je  crois  que  les  Nègres  sont  moins  beauix  pour 
les  Nègres  mêipes  ^  que  les  blancs  pour  les  Nègres 
et  pour  les  blancs.  Il  n'est  pas  en  notre  pouvoir 
de  séparer  des  idées  que  Nature  associe.  Je  chau'- 
gérai  d'avis^  si  l'on  me  dit  que  les  Nègres  sont 
plus  touchés  des  ténèbres  que  de  Féclat  d'un  beau 
jour. 

Les  idées  de  puissance  ont  aussi  leur  subli- 
mité; mais  la  puissance  qui^menace  émeut  plus 
que  celle  qui  protège.  Le  taureau  est  plus  beau 
que  le  bœuf;  le  taureau  écorné  qui  mugit  ^  plus 
beau  que  le  taureau  qui  se  promène  et  qui  pait  ; 
le  cheval  en  liberté  ^  dont  la  crinière  flotte  aux 
vents ,  que  le  cheval  sous  son  cavalier  ;  l'onagre  , 
que  l'âne;  le  tyran,  que  le  roi;  le  crime,  peut- 
être  y  que  la  vertu  ;  les  dieux  cruels ,  que  les  dieux 
bons;  et  les  législateurs  sacrés  le  savaient  bien. 

La  saison  du  printemps  ne  convient  point  à  une  ^ 
scène  auguste. 

La  magnificence  n'est  belle  que  dans  le  désor- 
dre. Entassez  des  vases  précieux;  enveloppez  ces 
vases  entassés ,  renversés ,  d'étoffes  aussi  précieu- 
ses: l'artiste  ne  voit  là  qu'un  beau  groupe,  de 
belles  formes.  Le  philosophe  remonte  à  un  prin- 
cipe plus  secret.  Quel  est  l'homme  puissant,  à 


SALON  DE    1767.  a4i», 

qui  ces  choses  appartiennent  >  et  qui  les  aban- 
donne à  la  merci  du  premier  venu? 

Les  dimensions  pures  et  abstraites  de  la  ma- 
tière ne  soht  pas  sans  quelque  expression.  La  li-* 
gne  perpendiculaire ,  image  de  la  stabilité  y  me- 
suré de  la  profondeur  ^  frappe  plus,  que  la  ligne 
oblique.  ^ 

Adieu  ^  mon  ami*  Bon  soir  et  bonne  nuit.  Et 
songez-y. bien ^  soit  en  Vous  endormant^  soit  en 
vous  réveillant  ;  et  tous  m'avouerez  que  le  traité 
du  beau  dans  les  arts  est  à  faire  ^  après  tout  ce 
que  yen  ai  dit  dans  les  Salons  précédents ,.  et  tout 
ce  que  j'en  dirai  dans  celui-ci  (i). 

40,  41.  MILLET-FRANCISQUE. 

s 

Celui-ci>  et  la  kyrielle  d'artistes  médiocres  qui 
vont  suivre ,  ne  vous  ruineront  pas.  On  regrette 
le.  coup-d'œil  qu'on  a  jeté  sur  leurs  ouvrages ,  et 
la  ligne  qu'on  écrit  d'eux. 

La  condition  du  mauvais  peintre  et  du  mauvais 
opméidien  est  pire  que  celle  du  mauvais  littéra- 
teur. Le  peintre  entend  de  ses  propres  oreilles  le 
mépris  de  son  talent  ;  le  bruit  des  sifflets  va  droit 
à  celles  de  l'acteur  :  au  lieu  que  l'auteur  a  la  con- 
solation de  mourir  sans  presque  s'en  douter;  et 
lorsque  vous  vous  écriez  de  dépit  :  La  bête,  le  sot, 

(i)  Voyez  aussi  dans  le  Dictionnaire  encyclopédique,  Tarticle 
Beau  ;  et  Fouvrage  que  vient  de  publier  M.  Kératry .  Paris ,  Aud6t , 
iSîia,  Édit». 

Salons,  tome  ii.  16 


342  SALON  DE   1767. 

l'animal ,  et  que  tous  jetez  son  liyre  loin  de  tous  > 
il  ne  vous  voit  pas  ;  peut-^tre ,  seul  dans  son  ca— 
btn»t>  se  relii^mt  avec  complaisance  >  se  félicite*- 
t-^il  d'être  Thomme  de  tant  de  rares  concepts. 

Je  ne  me  rappelle  plus  ce  que  M.  Francisque 
a  fait.  C'est ,  je  crois  ^  une  fuite  en  Egypte;  ce  sont 
les  'disciples  allant  à  Emmaiis;  c'est  l'aventure  de 
la  Samaritaine,  cette  femme  dont  le  fils  de  Dieu 
lisait ,  dans  les  décrets  éternels  de  son  père,  qu'elle 
avait  fait  sept  fois^  son  mari  cocu.  O  altitudodi-^ 
vitiarum  et  sapientiœ  Dei  !  c'est  tout  ce  qu'il  tous 
plaira  d'imaginer  de  froid  ^  de  maussade  y  de  niai 
peint,  couleur,  lumières,  figures,  a^rbres,  eaux^ 
montagnes,  terrasses,  ^out  est  détestable.  Mais  est- 
ce  que  ces  gens-là  n'ont  jamais  comparé  leurs  ou- 
vrages à  ceux  de  Loutherbourg  ou  de  Vemet?  Est- 
ce  qu'ils  auraient  la  botité  de  faire  sortir  le  tùé^ 
rite  de  ces  derniers  artistes  par  le  contraste  de 
leur  platitude?  Est-ce  pour  servir  de  repoussoirs 
qu'ils  envoient  aU  comité ,  et  que  le  comité  les 
admet  au  Salon?  Aùraient-ils  la  bêtise  de  se  croise 
quelque  chose?  Est-ce  qu'ils  n'ont  pas  entendu  - 
dire  à  leurs  côtés  :  Fi  !  cela  est  infâme.  Il  y  a  pour^ 
tant  quinze  à  vingt  ans  qu'on  leur  fait  cette  ava- 
nie, et  qu'ils  la  digèrent.  S'ils  continuent  de  bar-* 
bouiller  de  la  toile  (comme  la  plupart  de  nos  lit- 
térateurs continuent  de  barbouiller  du  papier  )  , 
sous  peine  de  mourir  de  faim,  je  leur  pardonne 
aujourd'hui  cette  manie,  comme  je  la  leur  par- 


SALON  DE  1767.  345 

aonoais  par  le  passé  ;  car  enBn,  il  vaut  encore 
mieux  faire  de  sots  tableaux  et  de  sots  livres,  que 
de  mourir  :  mai^  je  ne  le  pardonnerai  pas  à  leurs 
parents  y  à  leurs  maîtres.  Que  n'en  faisaient-ils 
autre  chose?  S'il  y  a  une  autre  vie ,  ils  y  seront 
certainement  châtiëâ||)our  cela  ;  ils  y  seront  con- 
damnés à  voir  ces  tableaux  j  à  les  regarder  sans 
cesse,  et  à  les  trouver  de  plus  en  plus  mauvais. 
La  mèw  de  Jean  Marie  Fréron  liras  es  feuilles  (i) 
a  toute  etemitë.  Quel  supplice!  cette  idée  des 
peines  de  l'tiutre  monde  m'athuse.  Savez -vous 
quelles  seront  celles  d'u&e  coquette?  Elle  sera 
seule  dans  les  ténèbres  ;  elle  entendra  autour 
d'elfe  les  soupira  de  cent  amante  heureux;  son 
cœur  et  ses  sens  s'enflammeront  des  plus  ardents 
désirs  :  elle  appellera  les  malheureux  à  qui  elle 
a  {nt  concevoir  tant  de  fausses  espérances  ;  aucun 
d'eux  ne  viendra  ;  et  elle  aura  les  mains  liées  sur 
k  dos.  Et  cette  mademoiselle  de  Sens,  qui  fait 
égorger,  par  sou  garde-chasse,  un  pauvre  paysan 
qui  chaumait  dans  les  champs  un  jour  avant  la 
permission:,  elle  verra  à  toute  éternité  couler  èous 
ses  yeux  le  sang  de  ce  malheureux-.  — ^  A  toute  éter- 
nité ,  c'est  bien  long-temps.  ---  Vous  avez  raison. 
Les  protestants  furent  des  sots ,  lorsqu'ils  se  dé- 
firent, du  purgatoire ,  et  qu'ils  gardèrent  l'enfer. 
Us  calomnièrent  leur  dieu ,  et  renversèrent  leur 
marmite. 

(i)  L'Année  littéraire.  Ewt». 

16. 


;i44  SALON  DE   1767. 

Tous  ces  tableaux  de  Millet-Francisque  pas- 
seront du  cabinet  chez  le  brocanteur  ;  et  ils  res- 
teront suspendus  au  coin  de  la  rue ,  jusqu'à  ce  que 
les  éclaboussures  des  voitures  les  aient  couverts. 

LUNDBKRG. 

43-  PORTKAlT  DU  BARON  DB  BRETKDIt  EN  PASTEL. 

\  ^ 

Ma  fai  je  ne  connais  ni  le  baron  ni  son  portrait. 
Tout  ce  que  je  sais,  c'est  qu'il  y  avait  cette  année, 
au  Salon,' beaucoup  de  portraits,  peu  de  bons, 
comme  cela  doit  être  >  et  pas  1m  pastel  qu'on  put 
regarder ,  si  vous  en  exceptez  l'ébauche  d'une  tête 
de  femme  dont  on  pouvait  dire  :  ex  ungue  leonem^ 
le  portrait  de  V oculiste  DemourSf  figure  hideuse, 
beau  morceau  de  peinture;  et  la  figure  crapu- 
leuse et  basse  de  ce  vilain  abbé  de  V  Attaignant. 
C'était  lui-même  passant  sa  tétè  à  travers  un  petit 
cadre  de  bois  noir.  C'est,  certes ,  un  grand  mérite 
aux  portraits, de  La  Tour  de  ressembler;  mais  ce 
n'est  ni  leur  principal ,  ni  leur  seul  mérite.  Toutes 
les  parties.de  la  peinture  y  sont  encore.  Le  savant, 
l'ignorant,  les  admire  sans  avoir  jamais  vu  les 
personnes;  c'est  que  It  chair  et  la  vie  y  sont: 
mais  pourquoi  juge-t-on  que  ce  sont  des  portraits, 
et  cela  sans  s'y  méprendre?  Quelle  différence  y 
a-t-il  entre  une  tête  de  fantaisie  et  une  tête  réelle  ? 
Comment  dit-on  d'une  tête  réelle  qu'elle  est  bien 
dessinée ,  tandis  qu'un  des  coins  de  la  bouche  re- 


SALON  DE   1767.  245 

lève  ;  tandis  que  Fautre  tombe  ;  qu'un  dès  yeux 
est  plus  petit  et  plus  bas  que  l'autre;  et  que 
toutes  les  règles  conventionnelles  du  dessin  y  sont 
enfreintes  dans  la  position ,  les  longueurs  >  la 
forme  et  la  proportion  des  parties  ?  Dans  les  ou- 
vrages de  La  Tour  j  c'est  la  nature  même  vc'est'le 
système  de  ses  incorrections  telles  qu'on  les  y  voit 
tous^les  jours.  Ce  n'est  pas  de  la  poésie;  ce  n'est 
que  de  la  peinture.  J'ai  vu  peindre  La  Tour;  il 
est  tranquille  et  froid  ;  il  ne  se  tourmente  point  ; 
il  ne  souffre  point;  il  ne  halète  point;  il  ne  fait 
aucune  de  ces  contorsions  du  modeleur  enthou- 
siaste^ sur  le  visage  duquel  on  voit  se  succéder 
les  ouvrages  qu'il  se  proposé  de  rendre^  et  qui 
semblent  passer  de  son  ame  sur  son  fronl-^  et  de 
son  front  sur  sa  terre  ou  sur  sa  toile.  Il  n'imite 
poiBt  les  gestes  dxi  furieux;  il  n'a  point  le  sourcil 
relevé  de  l'homme  qui  dédaigne  le  regard  de  sa 
femme  qui  s'attendrit;  il  ne  s'extasie  point  ;  il  ne 
sourit  point  à  son  travail  ;  il  reste  froid  :  et  ce- 
pendant son  imitation  est  chaude.*  Obtiendrait-#n 
d'une  étude  opiniâtre  et  longue  le  mérite  de 
La  Tour?  Ce  peintre  n'a  jamais  rien  produit  de 
verve  ;  il  a  le  génie  du  technique  ;  c'est  un  riiaehi- 
niste  merveilleux.  Quand  je  dis  de  La  Tour  qu'il 
est  machiniste^  c'est  comme  je  le  dis  de  Vaucan- 
son^  et  non  comme  je  le  dirais  de  Rubens.  Voilà 
ma  pensée  pour  le  moment,  sauf  à  revenir  de 
mon  erreur,  si  c'en  est  une.  Lorsque  le  jeune  Per- 


a46  SALON  DE  1757. 

ronneau  parut ^  La  Tour  en  fut  inquiet;  il  craignit 
que  le  public  ne  pût  sentir  autrement  que  par 
une  comparaison  directe  Tintervalle  qui  les  sépa- 
rait. Que  fit-il?  Il  proposa  son  portrait  à  peindre 
à  son  rival  ^  qui  s'y  refusa  par  modestie;  c'est 
celui  où  il  4  le  devant  du  chapeau  rabattu^  la 
moitié  du  visage  dans  la  demi-teiate ,  et  le  reste 
du  corps  éclairé.  L'innocent  artiste  se  laisse 
vaincre  à  force  d'instances;  et  tandis  qu'il  tra- 
vaillait^ l'artiste  jaloux  exécutait  le  même  ou- 
vrage de  son  côté.  Les  deux  tableaux  furent  ache- 
vés en  même  temps ,  et  exposés  au  même  Salon  ; 
ils  montrèrent  la  différence  du  maître  et  de  l'é- 
colier. Le  tour  est  fin  ^  et  me  déplaît.  Homme 
singulier^  mais  bon  honime  y  mais  galant  homme^ 
La  Tour  ne  ferait  pas  cela  aujourd'hui  ;  et  puis 
il  faut  avoir  quelque  indulgence  pour  un  artiste 
piqué  de  se  voir  rabaissé  sur  la  ligne  d'un  homme 
qui  ne  lui  allait  pas  à  la  cheville  du  pied.  Peut- 
être  n'aperçut-il  dans  cette  espièglerie  que  la 
ny)rtification  du  public^  et  non  celle >d'un  con- 
frère trop  habile  pour  ne  pas  sentir  son  infério- 
rité y  et  trop  franc  pour  ne  pas  la  reconnaître. 
Eh  !  ami  La  Tour  ^  n'était-ce  pas  assez  que  Per- 
ronneau  te  dît  ;  Tu  es  le  plus  fort  ;  ne  pouvais-tu 
être  content  y  à  moins  que  le  public  ne  te  le  dit 
aussi.  Eh  bien  !  il  fallisiit  attendre  un  moment  y  et 
ta  vanité  aurait  été  satisfaite^  et  tu  n'aurais  point 
humilié  ton  confrère.  A  la  longue  y  chacun  a  la 


r 


SALON  DE  1767.  ^4? 

|ilace  qu'il  mérite.  La  société ,  c'est  la  mai^n  de 
Bertin  ;  un  fat  y  prend  le  haut  bout  la  première 
fois  qu'il  s'y  présente  ;  mais  peu  à  peu  il  e&l  re- 
poussé par  les  survolants  ;  il  fait  le  tour  de  la 
table  )  et  il  se  trouve  à  la  dernière  place  au-rdes^ 
sus  ou  au-dessous  de  l'abbé  de  La  Porte. 

Encore  un  mot  sur  les  portraits  et  portrfiitistes. 
Pourquoi  un  peintre  d'histoire  .est*il  commune-^ 
ment  un  mauvais  portraitiste  ?  Pourquoi  un  bar^- 
bouilleur  du  pont  Notre-Dame  fera-^t41  plus  res- 
semblant qu'un  pn>fesseur  de  l'Académie?  C'est 
que  celui-ci  ne  s'est  jaipais  occupé  de  l'imitation 
pî^ureuse  de  la  nature;  c'est  qu'il  a  l'habitude 
d'exagérer  ^  d'affaiblir  ^  de  corriger  scm  modèle  ; 
c'est  qu'il  a  la  tète  pleine  de  règles  qui  l'assujé- 
tissent  et  qui  dirigent  son  pinceau ,  saiis  qu'il  s'en 
aperçoive  ;  c'est  qu'il  a  toujours  altéré  les  fomies 
d'après  ces  règles  de  goût  ^  et  qu'il  continue  de  les 
altérer  ;  c'est  qu^il  fond  ^  avec  les  traits  qu'il  a^ 
sous  les  yeux  et  qu'il  s'efforce  en  vain  de  copier 
rigoureusement^  des  traits  empruntés  des  antî^r 
ques  qu'il  a  étudiés  9  des  tableaux  qu'il  a  vus  et 
admirés,  et  de  ceux  qu'il  a  faits;  c'est  qu'il  est 
savant  ;  c'est  qu'il  est  libre ,  et  qu'il  ne  peut  se 
réduire  ^  la  condition  de  l'esclave  et  de  l'ignorant; 
c'est  qu'il  a  son  faire ,  son  tic ,  sa  couleur ,  aux- 
quels il  revient  sans  cesse  ;  c'est  qu'il  exécute  une 
caricature  en  beau,  et  que  le  barbouilleur,  au 
contraire ,   exécute  une  caricature  en  laid.   Le 


24d  SALON  I>E   1767. 

portrait  ressemblant  4u  barbouilleur  meurt  avec 
la  personne  ;  celui  de  Fhabile  homme  reste  à  ja- 
mais. Cest  d'après  ce  dernier ,  que  nos  neveux  se 
forment  les  images  des  grands  hommes  qui  les 
ont  précèdes.  Lorsq^e  le  goût  de$^  beaux  arts  est 
général  chez  une  nation ,  savez-vous  ce  qui  ar- 
rivé? C'est  que  l'œil  du  peuple  se  conforme  à  Toeil 
du  grand  artiste ,  et  que  l'exagération  laisse  pour 
lui  la  ressemblance  entière.  Il  ne  s'avise  point  de 
chicaner^  il  ne  dit  point  :  cet  œil  est  trop  petit  ^ 
trop  grand  ;  ce  muscle  est  exagéré ,  ces  formes  ne 
sont  pas  justes;  cette  paupière  est  trop  saillante  ; 
ces  os  orbiculaires  sont  trop  élevés  :  il  fait  abs- 
traction de  ce  qne  la  tonnaissa^ce  du  ^  beau  a  in- 
troduit dans  la  copie.  Il  voit  le  modèle ,  où  il  n'est 
pas  à  la  rigueur;  et  il  s'écrie  d'admiration.  Vol- 
taire fait  l'histoire  comme  les  grands  statuaires 
anciens  faisaient  le  buste;  comme  les  peintres  sa- 
vants de  nos  jours  font  le  portrait.  Il  agrandit ,  il 
exagère ,  il  corrige  les  former  ;  a-t-il  raison  ?  a- 
t-il  tort?  Il  a  tort  pour  le  pe'dant  ;  il  a  raison 
pour  l'homme  de  goût.  Tort  ou  raisoni^  c'est  la 
figure  qu'il  a  peinte  qui  restera  dans  la  mémoire 
des  hommes  à  venir. 


I 


SALON  DE    1767.  249 

^  LE  BEL. 

45.    PLUSIEURS  PAYSAGES  y  SOUS  LE  MÉ^E  lïUlEilÉRO. 

Je  les  ai  tous  vus^  mais  je  n'en  ai  regardé  au- 
cun ;  ou,  si  je  les  ai  regardés ,  c'est  comme  rHomme 
du  Bal  à  qui  une  femme  disait  : 

'  M*a-t-il  de  ses  gros  yeux  assez  considérée  ? 

Madame,  lui  répondit-il,  je  vous  regarde,  mais 
je  ne  vous  considère  pas. 

Dans  Fun' de  ces  paysages  ^  ce  sont  des  femmes 
qui  lavent  à  la  rivière  ;  isur  le  fond ,  les  arbres 
sont  assez  bieii  touchés ,  assez  bien  du  moins  par 
rapport  au  reste  ;  car  la  misère  générale  d'une 
composition  en  relève  quelquefois  un  coin ,  et  lui 
donne  un  faux  air  d'excellence  ;  cela  est  bon  là  , 
ailleurs  ce  serait  mauvais.  M.  Le  Bel ,  en  bonne 
foi ,  sont-ce  là  des  eaux  !?  C'est  un  pré  fanné ,  ras 
et  nouvellen^nt  fauché.  Ces  monticules  sont  fai- 
bles et  léchés  :  point  de  ciel.  Au  pied  de  ces  vieux 
arbres,  petits  objets,  fleurettes  de  parterre  qui 
papillotent.  ]Figures  raides,  mannequins  de  la 
foire  Saint-Ovide ,  pantins  à  mouvoir  avec  une 
ficelle;  sur  le  devant,  un  gueux  assis  sur  un  bout 
de  roche.  0  le  vilain  gueux  !  il  a  le  scorbut  ou  les 
humeurs  froides;   j'en  appelle  à  Bouvard  (i); 

(i)  Célèbre  médecin.  Édit». 


25o  SALON  DE   i7§7. 

mais  TOUS  me  direz  que  fiçuvard  voit  cette  ma- 
ladie partout. 

L'autre  est  une  belle  plaque  de  cuivre  rouge  ; 
terrasses  ^  arbres  ,  ciels  ^  montagnes  ^  lointain , 
campagne^  tout  est  cuivre^  beau  cuivre;  si  cela 
s'étaitufait  de  hasard  ^  en  coulant  du  fourneau 
dans  le  catin  ^  ce  serait  uu  prodige. 

VENEVAULT. 

44-     APOTHÉOSE    pu    PmiNCE:   DE    COHDB. 

Sujet  immense ,  digne  de  l'imaginatioa  grande 
et  féconde  ^  et  de  la  hardiesse  de  Rubeus  ;  et  sujet 
fait  en  miniature  par  Venevault.  C'est  au  ceatre 
une  pyramide^  dont  la  base  est  surchargée  dç 
trophées  ;  c'est  Minerve  j  c'est  sur  le  bouclier  de 
la  déesse  l'effigie  du  héros;  ce  sont  des  génies 
lourds  et  bétes  ;  c'est  une  campagne  ;  c'est  une 
montagne  ;  c'est  sut*  cette  montagne  le  temple  de 
la  gloire  ;  ce  sont  des  savants  et  des  artifices  qui  y 
grimpent  ^  mais  entre  lesquels  on  ne  voit  pas 
M.  Venevault.  Froide  et  mauvaise  miniatut^  ; 
mauvais  salmis  ^  qui  n'en  vaut  pa&up  de  béca$$e$. 
Cela  est  petitement  fait^  mal  agencé,  sçç,  dur, 
sans  plan,  sans  liaison  de  lumières,  platement 
peint,  obscur,  en  dépit  de  la  longue  description 
du  livret. 


SALON  DE    1767.  aSi 

PERRONNEAU. 

•       4^.    UN    POBTRAIT  DE  FEMME. 

On  en  voit  la  tête  de  face ,  et  le  qorps  de  deux 
tiiars. 

La  figure  est  un  pçu  raide  et  droite ,  fichée 
comme  elle  l'aurait  e'té  par  le  maître  à  danser; 
position  la  plus  maussade^  la  plus* insipide  pour 
l'art  ^  à  qui  il  faut  un  modèle  simple  >  i\^turel^. 
yrai  ^  nullement  maniéré  ;  une  tête  qui  s'incline 
un  peU;,  des  membres  qui  s'en  aillent  négligem- 
ment prendre  la  place  ordonnée  par  la  pensée  ou 
l'action  de  la  personne;  le  maître  des  grâces^  le 
maître  à  danser  détruisent  le  mouyement  réel  ^ 
cet  enchaînement  si  précieux  des  parties  qui  se 
commandent  et  s'obéissent  réciproquement  le^ 
unesi  aux  autres.  Marcel  cherche  à  pallier  les  dér 
fauts;  Van-Lop  cherche  à  rendre  leur  influence 
sur  toute  la  personne.  U  faut  que  la  figure  soit 
une.  Un  mot  là-<lessus  suffit  à  qui  sait  entendre; 
une  page  de  plus  n'apprendrait  rien  aux  autres. 
C'est  une  chose  k.  sentir  t  mais  revenons  au  por-^ 
trait.  L'épaule  est  prise  si  juste,  qu'on. la  voir 
toute  nue  à  travers  le  vêtement  et  ce  vêtement  est 
à  tromper.  C'est  l'étoffe  même  pour  la  couleur , 
la  lumière ,  les  plis  et  le  reste  ;  et  la  gorge  y  il 
est  impossible  de  la  fs^îre  mieux  :  c'est  comme 
nous  la  voyons  aux  honnêtes  femmes,  ni  trop 


^^52  SALON   DE    1767. 

cachée^  ni  trop  montrée^  placée  à  merveille,  et 
peinte ,  il  faut  voir  ! 

Le  portrait  de  Marmontel  pourrait  bien  être 
du  même  artiste.  Il  est  ressemblant,  niais  il  a 
r^ir  ivre ,  ivre  de  vin ,  s'entend  :  et  Ton  jurerait 
qu'il  lit  quelques  chants  de  sa  Neuvaine  (  i  )  à  des 
filles.  Le  bleu  fort  de  ce  mouchoir  de  soie  qui 
lui  ceint  la  tête ,  est  un  peu  dur ,  et  nuit  à  Thar- 
monie. 

La  plupart  des  portraits  de  Perronneau  sont 
faits  avec  esprit.  Cèluide  Marmontel  est  de  Roslin. 

DROUAIS,  ROSLIN,  YALADE,  etc. 

46,    ^^.     VO^T^klTSy    ÉTUDES,    TABLEAUX.^ 

Entre  tous  ces  portraits,  aucun  qui  arrête.  Un 
seul  excepté,  qui  est  de  Roslin,  et  que  je  viens 
d'attribuer  à  Perronneau,  c'est  celui  de  cette 
femme  dont  j'ai  dit  que  la  gorge ' était  si  vraie, 
qu'on  ne  la  croirait  pas  peinte;  c'est  à  inviter  la 
main  comme  la  chair  :  la  tête  est  moins  bien  , 
quoique  gracieuse  et  faisant  bien  la  ronde  bosse; 
les  yeux  étinCjèlent  d'un  feu  humide  ;  et  puis  une 
multitude  de  passages  fins  et  bien  entendus,  un 
beau  faire,  une  touche  amoureuse. 

Celui  de  madame  de  Marigny  est  assez  bien 

(i)  £a  Neuvaine  de  C/lhère ,  poème  en  ix  chants  ,  composé 
vers  1767,  et  resté  inédit  jusqu  en  1820  ,  époque  à  laquelle  il  a 
été  publié  par  M.  Marmontel  fils,  à  Paris,  chez  Verdière.  Edit». 


r 


r 


SALON  DE   1767.  ^55 

entendu  pour  l'efFet ,  d'une  couleur  agréable  ; 
mais  la  touche  en  est  molle  ;  il  y  a  de  l'incertitude 
de  dessin  ;  la  robe  est  bien  faite;  la  tête  est  tour- 
mentée ;  la  figure  s'ajBTaisse  ^  s'en  ya  y  ne  se  soutient 
pas;  elle  a  l'air  mannequiné;  les  bras  sont  livides 
et  les  mains  sans  forme  ;  la  gorge  plate  et  grisâtre; 
et  puis  sur  le  visage  un  ennui  ^  une  maussaderie^ 
un  air  maladif  qui  nous  affligent. 

Les  études  de  ces  artistes  montrent  combien  ils 
ont  encore  besoin  d'en  faire. 

Entre  les  tableaux  ?  on  ne  voit  que  V allégorie 
en  y  honneur  du  maréchal  de  Belle^Isle.  C'est 
Minerve,  c'est  une  Victoire  qui  soutiennent  le 
portrait  du  héros  ;  c'est  une  Renommée  joufflue 
qui  trompette  ses  vertus. 

Et  toujours  Mars,  Vénus,  Minerve,  Jupiter, 
Hébé,  Junon  :  sans  les  dieux  du  paganisme.,  ces 
gens-là  ne  sauraient  rien  faire.  Je  voudrais  bien 
leur  ôter  ce  maudit  catéchisme  payep. 

Cette  allégorie  de  Valade  choque  les  yeux  par 
le  discordant.  Elle  est  pesamment  faite,  sans  au- 
cune intelligence  de  lumière  et  d'effet.  Figures 
détestables  de  couleur  et  de  d<dssin  ;  nuage  dense 
à  couper  à  la  scie,  femmes  langues,  maigres  et 
raidês ,  grand  mannequin  en  petit ,  énorme  Mi- 
nerve ,  bien  corpulée ,  bien  lourde  ;  et  puis ,  il 
faut  voir  les  draperies ,  l'agencement  de  tout  ce 
fatras;  les  accesisoires  même  ne  sont  pas  faits. 


!254  SALON  DE   1767. 

54.  MADAME  yiEN. 

Une  poule  hupée  y  veillant  sur  ses  petits  :  très- 
beau  petit  tableau  ;  bel  oiseau  ^  très^bel  oiseau  ; 
belle  hupe  ^  belle  crayate  bien  hérissée  y  bec  en- 
tr'ottvert  et  menaçant ,  œil  ardent  >  duTert  et  sail- 
lant; caractère  inquiet^  querelleur  et  fier.  J'en- 
tends son  cri.  Elle  a  son  aile  pendante^  elle  est 
accroupie  ;  ses  petits  sont  sous  elle ,  à  l'exception 
de  quelques  uns  qui  s'échappent  ou  vont  s'échap- 
per j  elle  est  peinte  d'une  grande  vigueur  et  vérité 
de  couleur;  ses  petits  très-moelleusement;  c'est 
leur  duvet ,  leur  innocence ,  leur  étourderie  pous- 
sin ière;  tout  est  bieh>  jusqu'aux  brins  de  paille 
dispersés  autour  de  la  poule.  Il  y  a  des  détails  de 
nature  à  faire  illusion.  L'artiste  n'a  pourtant  pas 
remarqué  qu'alors  une  poule^  d'une  grosseur  com- 
nlune  y  prend  un  volume  énorme ,  par  l'étendue 
qu'elle  donne  à  toutes  ses  plumes  ébouriffées. 
Madame  Yien  met  dans  ses  animaux  de  la  vie  et 
du  mouvement.  Je  suis  surpris  de  sa  poule;  je  ne 
croyais  pas  qu'elle  en  sût  jusques*là. 

s.  .   ■ 

COQ— FÀISÀH    DOBÉ   DE    LA    CHINE. 

Il  s'en  manque  bien  que  ce  coq  soit  de  la  force 
de  la  poule.  Asséi^  chaud  de  couleur^  il  est  froid 
d'expression  ^  sians  vie  ;  c'est  presque  ^  oiseau  de 
bois  ^  tant  il  est  raide^  lisse  et  monotone.  J'aime 
mieux  que  l'oiseau  ce  petit  massif  de  fleurs^  de 


SALON  DE   1767.  a55 

'   verdure  et  d'arbustes  5  placé  sur  le  fond ,  quoique 
ce  ne  soit  pas  merveille. 

Réparation  à  madame  Yîen.  J'ai  dit  que  ce  coq 
était  sans  mouvement  et  sans  vie;  et  je  viens  d'ap- 
prendre qu'elle  l'a  peint  d'après  un  coq  empaillé, 

DES  SERINS  f  DONT  l'uN  SORT  DE  SA  GAGE  POUR  ATTRAPER 

DES  PAPILLONS. 

La  poale  hupée  ne  permet  pas  de  regarder  cela. 
Ces  serins  sont  comm«  des  petits  morceaux  de 
buis  taillés  en  canaris^  sans  légèreté^  sans  gen- 
tillesse )  sans  variété  de  tons  ^  sans  vie.  Madame 
Vien  ^  vous  avez  feit  ces  serins-li  toute  seule  ; 
i^wr  i>otre  poule  y  votre  mari  pourrait  bien  l'a- 
voir un  peu  coquetée. 

-BOUQUETS    DE    FLEURS. 

Celui  qui  t^présente  des  fleurs  dans  une  carafe 
est  à  merveille.  Les  racines  filamenteuses  des 
plantes  sont  parfaitement  imitées  y  et  le  tout  est 
bien  réfléchi  sur  la  table  qui  soutient  le  vase.    ' 

Les  àtitres  fleurs  sont  moiùs  bien.  Les  serins 
sont  ingrats  par  la  monotonie  de  la  couleur.  Ah  f 
la  belle  poule! 


\ 

256  SALON  DE   1767. 

DE  MACHY. 

S 

57.    LE   PÉRISTYLE   DU   LOUTHE,   ET    LA   DÉMOUTION  DE 

l'hOTEL   de    ROUILLÉ. 

Tableau  de  quatre  pieds  de  large,  sur  deux  pieds  neuf  pouces  de  haut. 

Le  péristyle  est  à  droite;  c'est  sur  cette  partie 
que  tombe  la  forte  lumière  qui  vient  de  quelque 
point  pris  à  gauche  :  dans  l'intérieur  du  tableau , 
on  ne  voit  que  la  colonnade.  Des  ruines  en  arca- 
des, placées  sur  le  devant,  et  occupant  tout  Tes- 
pace  de  la  gauche  à  la  droite ,  déirobent  le  massif 
lourd  et  sans  goût  sur  lequel  elle  esjt  élevée.  Il  y 
a  de  l'esprit  à  cela.  La  façade  de  ces  arcades ,  et 
toute  la  partie  antérieure  est  dans  la  demi-teinte; 
oli  a  fait  d'une  pierre  deux  coups  :  on  s'est  mé- 
nagé des  effets  de  lumières  par  le  dessous  de  ces 
arcades;  et  l'on  a  masqué  l'unique  défaut  d'un  des 
plus  beaux  morceaux  d'ar^chitecture  qu'il  y  ait  au 
monde. 

Ce  tableau  n'est  pas  sans  mérite.  Cet  assem- 
blage d'architecture  et  de  ruines  produit  de  l'in- 
térêt. Le  devant  est  bien  composé.  Cepaii  de  mur, 
qu'on  voit  au  coin  gauche,  fait  un  bon  effet*  La  fi- 
gure brisée  avec  l'ornement  est  d'excçUent  goût  ; 
ces  eaux,  ramassées  sur  le  devant  ^  pnt  de  la  trans- 
parence; mais  le  tout  est  gris;  mais  il  est  sec; 
mais  il  est  dur;  mais  la  lumière  forte  est  trop 
égale;  mais  son  effet  blesse  les  yeux;  mais  les  fi- 


r 


SALON  DE   1767,  357 

gures  sont  mal  dessinées  ;  mais  ce  tableau  y  mb 
malignement  à  côté  de  la  Galerie  antique  de  Ro- 
bert^ fait  sentir  Fénorme  différence  d'une  bonne 
chose  ou  d'une  excellente.  C'est  notre  ami  Char- 
din qui  institue  ces  parallèles-là  y  aux  dépens  de 
qui  il  appartiendra;  peu  lui  importe^  pourvu 
que  l'œil  du  public  s'exerce  y  et  que  le  mérite  soit 
apprécié.  Grand  merci,  M.  Chardin;  sans  vous 9 
j'aurais  peut^tr^ admiré la.Colonnade de Machy, 
et  sans  le  voisinage  de  la  Galerie  de  Robert.  C'est 
un  lambeau  de  Virgile  mis  à  côté  d'un  lambeau 
deLucain. 

LE  VESTIBULE  NOUVEAU  DU  PALAIS-ROYAL.  ■^—  LA  DÉMOLI- 
TION DE  l'ancien.  LE  PORTAIL  DE  SAINT-EUSTACHE, 

ET  UNE  PARTIE  DE  LA  NOUVELLE-HALLE  ^  A  GOUACHE. 
—  l'intérieur  de  la  NOUVELLE  ÉGÙSE  DE  LA  MA6DE- 
LEINE  DE  LA  VILLE-l'ÉVÊQUE. 

Le  premier  morceau  était  faible  de  couleur , 
ces  autres-ci  sont  encore  pis.  Le  i^estibule  nouveau 
du  Palais-Royal  et  la  démolition  d^  t ancien  sont 
très-fades. 

La  Magdeleine  y  belle  perspective ,  lumière 
bien  dégradée,  grande  précision. 

En  général  y  les  morceaux  de  M achy  sont  gris  y 
ou  d'un  jaune  de  paille;  ce  sont  des  ruines  toutes 
neuves.  A  parler  rigoureusement  y  il  ne  peint  pas  ; 
c'est  une  estampe  qu'il  enlumine  précieusement  y 
avec  un  goût  et  une  propreté  exquise  ;  aussi  y  ses 
Salons,  tomi  ii.  17 


^^8  SAtON  DE   1767. 

H^bleànaË  6iit-il«  U^^jours  vm  œil  dar  et  see.  Pour 
>à  pét^pectitie ,  il  eu  est  rigaaï^eu^  observateur* 
Im  ùhjtts  hùt  b¥6n  Téfiet  qu'on  en  doit  attendre. 
J'é  De  drotis  pas  qu'il  ait  été  bieti  contônl  des  ou- 
^¥tà^ti  de  Robei^t;  Cet  Ibomitie  est  tenu  d'Italie , 
fùtkt  dépouiller  Maehy  de  tous  ses  lauriers.  Les 
iwvra^s  d;e  Robert  affligeront  Machy ,  sans^  le 
corriger.  Il  ne  changera  pas  son  Satire* 

Son  dessin  de  Vïnté rieur  dé  la  Magdehme  e&t 
très-bien  éclaire';  c'est  l'effet  d'une  lumière  douce^ 
rare^  vague  et  blanciiàtre^  comme  on  la  remarqoe 
aux  édifices  nouvellement  bâtis ,  lorsqu'elle  tran 
verse  des  verres  laiteux ,  ou  qu'elle  a  été  réfléchie 
par  des  murailles  neuves.  Il  y  a  aussi  la  vapeur; 
mais  la  vapeur  claire  des  lieux  frais  ^  renfermés 
et  blancs. 

DROUAIS  FILS. 

5l.    DÈS   PORTRAITS. 

A  l'ordinaire.  La  plus  belle  craie  possible;  mais 
dites-moi  ce  que  c'est  que  cette  rage-là.  Est-ce 
nyaladte  d'esprit  ou  des  yeux?  Imaginez  des  visages^ 
des  cheveux  de  crème  fouettée ,  de  vieilles  étoffes 
raides  ^  retournées  et  remises  à  la  calandre  y  un 
chien  d'ébène  avec  des  yeux  de  jayet  ;  et  vous  au- 
rez un  de  ses  meilleurs  morceaux. 


SALON  DE  i-fij.  aSg 

JULLIART. 

65.    TROIS   PAYSAGES^    SOUS   UN    MÊME    NlTMéRO. 

M.  JuUiart^  tous  croyez  donc  que  pour  être  un 
paysagiste^  il  ne  s'agit  que  de  jeter  çà  et  là  des 
arbres  ^  faire  une  terrasse ,  élerer  une  montagne, 
assembler  des  eaux ,  en  interrompre  le  cours  par 
quelques  pierres  brutes ,  étendre  une  campagne 
le  plus  que  vous  pourrez ,  l'éclairer  de  la  lumière 
en  soleil  et  de  la  lune  >  dessiner  un  pâtre ,  et  au-» 
tour  de  ce  pâtre  quelques  animaux  ?  et  vous  ne 
songez  pas  que  ces  arbres  doivent  êtres  touches 
fortement  ;  qu'il  y  a  une  certaine  poésie  à  les  ima* 
gîner ,  selon  là  nature  du  sujets  sveltes  et  élégants^ 
01k  brisés,  rompus ,  gercés ,  caducs,  hideux;  qu'ici^ 
pressés  et  touffus ,  il  faut  que  la  masse  en  soit 
grande  et  belle  f  que  là ,  rares  et  séparés ,  il  faut 
que  l'ait*  et  la  lumière  circulent  entre  leurs 
branches  et  leurs  troncs  ;  que  cette  terrasse  veut 
être  chaudement  peintç  ;  que  ces  eaux ,  imitant  la 
limpidité  des  eaux  naturelles ,  doivent  me  mon^ 
trer ,  comme  dans  une  glace ,  l'image  affaiblie  de 
la  scène  environnante;  que  la  lumière  doit  trem- 
bler .à  leur  surÊice;  qu'elles  doivent  écumer  et 
blanchir  à  k  rencontra  des  obstacles  ;  qu^il  £siut 
sarroir  rendre  cette  écume  ;  donner  aux  montagnes 
un  aspect  imposant  ;  les  entr'ouvrir^  éa  suspendre 
ta  cime  ruineuse  auniessus  de  ma  tête ,  y  creuser 

ï7- 


1 


aôo  SALON  DE   1767. 

des  caTemes;  les  dépouiller  dans  cet  endroit;  dans 
cet  autre ,  les  revêtir  de  mousse ,  hérisser  leur 
sommet  d'arbustes  ^  y  pratiquer  des  inégalités 
poétiques;  me  rappeler ,  par  elles  y  les  ravages  du 
temps  y  l'instabilité  des  choses .,  et  la  vétusté  du 
moade  ;  que  l'effet  de  vos  lumières  doit  être  pi- 
quant ;  que  les  campagnes  non  bornées  doivent  ^ 
en  se  dégradant  ,  s'étendre  jusqu'où  l'horizon 
confine  avec  le  ciel^  et  l'horizon  s'enfoncer  à  une 
distance  infinie;  que  les  campagnes  bornées  ont 
aussi  leur  magie;  que  les  ruines  doivent  être 
solennelles;  les  fabriques  déceler  ime  imagination 
pittoresque  et  féconde  ;  les  figures  intéresser  ;  les 
animaux  être  vrais  ;  et  que  chacime  de  ces  choses 
n'est  rien^  si  l'ensemble  n'est  enchanteur  ;  si^  conî- 
posé  de  plusieurs  sites  épars  et  charmants  dans  .la 
nature ,  il  ne  m'offre  une  vue  romanesque ,  telle 
qu'il  y  en  a  peut-être  une  possible  sur  la  terre. 
Vous  ne  savez  pas  qu'un  paysage  est  '  plat  ou 
sublime;  qu'un  paysage^  où  l'intelligence  de  la 
lumière  n'est  pas  supérieure  ^  est  un  très-mauvais 
tableau  ;  qu'un  paysage  faible  de  couleur  ^  et  par 
conséquent  sans  effet^  est  un  très-mauvai^  tableau; 
qu'un  paysage  qui  ne  dit  rien  à  mon  ame^  qui  n'est 
pas ,  dans  les  détails  ^  de  la  plus  grande  force , 
d'une  vérité  surprenante,  est  un  très^mauvais 
tableau;  qu'u)a  paysage ,  où  les  animaux  et  les 
autres  figures  sont  maltraités,  est  un  très-mau- 
vais tableau,  si  le  reste ,  poussé  au  plus  haut  degré 


j 


SALON  DE   1767.  ^6c 

de  perfection  y  ne  rachète  ces  défauts  ;  qu'il  faut 
y  avoir  égard  ^  pour  la  lumière',  la  couleur  y  les 
objets,  les  ciels,  au  moment  du  jour,  au  temps 
de  la  saison  ;  qu'il  iaut  s'entendre  à  peindre  des 
ciels ,  à  charger  ces  ciels  de  nuages  ,  tantôt  épàîs, 
tantôt  légers  ;  à  couvrir  l'atmosphère  de  brouil- 
lards ;  à  y  perdre  les  objets  ;  à  teindre  sa  ma^se 
de  la  lumière  du  soleil  ;  à  rendre  tous  les  incidents 
de  la  nature ,  toutes  les  scènes  champêtres  ;  à 
susciter  un  orage  ;  à  inonder  une  campagne ,  à  dé- 
raciner les  arbres,  à  montrer  la  chaumière,  le 
troupeau,  le  berger  entraînés  par  les  eaux';  à 
imaginer  les  scèbes  de  commisération  analogues 
à  ce  ravage;  à  montrer  les  pertes,  les  périls,  les 
secours  sous  des  formes  intéressantes  et  pathé- 
tiques. Voyez  com^me  le  Poussin  est  sublime  et 
touchant,  lorsqu'à  côté  d'une  scène  champêtre  , 
riante ,  il  attache  mes  yeux  sur  un  tombeau  oii  je 
lis  :  Et  in  Arcadia  ego  /  (i)  Voyez  comme  il  est 
terrible ,  lorsqu'il  me  montre  dans  une  autre 'une 
femme  enveloppée  d'un  serpent ,  qui  l'entraîne  au 
fond  des  eaux  I  Si  je  ,vous  demandais  unie  aurbre , 
comment  vous  y  prendriez-vous?  Moi,  M.  JuUiart, 
dont  ce  n'est  pas  le'  métier ,  je  montrerais  sur  une 
colline  les  portés  de  Thèbes;  on  verrait  au-devant 
de  ces  portes  la  statue  de  Memnon;  autour  dé  cette 

(i)  Ce  tableau ,  connu  sous  le  nom  des  bergers  d'ArctuUe,  fait 
partie  de  la  collection  du  Musée  au  Louvre.  Il  a  été  grayé  pai: 
Bayenet  et  plusieurs  autres.  Edit*. 


^a  SALON  DE   1767. 

statue ,  des  personnes  de  tout  état ,  attirée$  par 
la  curioidté  d'entendre  la  statue  résonner  aux  pre- 
miers rayons  du  soleil.  Des  philosophes  assis  tra- 
ceraient sur  le  sable  des  figures  astronomiques  ; 
desfemnies^  des  enfants  seraient  étendus»  et  en- 
dormis y  d'autres  auraient  les  yeux  attachés  sur  le 
lieu  du  lever  du  soleil  ;  on  en  verrait ,  dans  le 
lointain  ^  qui  hâteraient  leur  marche ,  de  crainte 
d'arriver  trop  tard.  Voilà  comment  on  caractérise 
historiquement  un  momept  du  jour;  Si  vous  aiment 
mieux  des  incidents  plus  simples  ^  plus  commuas 
et  moins  grands ,  envoyez  le  bûcheron  à  la  foret; 
embusquez  le  chasseur;  ramenezfles  animaux  sau- 
vages des  campagnes  vers  leurs  demeures;  arrêtez- 
les  à  l'entrée  de  la  forêt  ;  qu'ils  retournent  la  tête 
vers  les  champs^  dont  l'approche  du  jour  les  chasse 
à  regret  ;  conduisez  à  la  ville  le  paysan  avec  son 
cheval ,  chargé  de  denrées;  faites  tomber  l'animal 
surchargé  ;  occupez  autour  le  paysan  et  sa  femme 
à  le  relever.  Animez  votre  scène  comme  il  vous 
plaira>  Je  ne  vous  ai  rien  dit  ni  des  fruits  >  ni  des 
fleurs  9  ni  des  travaux  rustiques.  Je  n'aurais  point 
fini.  A  présent^  M.  JuUiart ,  dites-moi  si  vous  êtes 
un  paysagiste.  Un  tableau  que  je  décris  n'est  pas 
toujours  un  bon  tableau.  Celui  que  je  ne  décris  pas 
en  est  à  coup  sûr  un  mauvais  ;  pas  un  mot  ici  de 
ceux  de  M.  JuUiart...  Mais^  me  dirait-il^  est-ce  que 
celui  où  j'ai  mis  sur  le  devant  une  Fuite  en  Egypte 
vous  deplait? Mpins  que  les  autres,  Votne 


SAI.OW  Df.   1767.  :»$3 

Yj^rgç  4slt  s^ez  halle  de  draperie  çit  4/^  curuc- 
tère;  mai^elle  g$t  r^de;  et  sgi  je  connaissais  ;i;Kiie]4;c 
les  ançiws  peiatre*^  je  vous  dirais  à  qiii  y  pus  Ta- 
ve?  priae.  Votre  Saint  Joseph  eat.çQiumiin;  e.t4^ 
plus^  Ippg^  Ipng.  Votre  H^ifrAt-Jesw  p  Jje  yM"Ar!B 
tçp^u  Cftinjwi/e  im  hftUon  ;  il  ^t  ijitt^^u^  4f  1#  nx?^ 
Iridié  qup  nQ$  paysans  ^ppell^  Iç  qiirjrQ^u. 

VOIRIOT. 

€4*    UV  TAILEAU  DE  FAMIUE  ,  ET  PU>SIBÔI5  i>0»T4l41»l. 

A  droite ,  le  père  et  la  mère  à  un  halcon  ;  au- 
dessous  de  ce  halcon ,  leurs  petits  enfants  déguises 
en  iiiarmottes  et  en  nxarmots.  La  mère  leur  jette 

de  r<sgt^ftt.«P«S  ls»F£mvàj^9  ^  tourne  la  tête 
vers  son  mari;  et  cette  tête  ne  dit  mot ^  non  plus 
que  celle  du  père  ,*  de  plus ,  ces  deux  figures , 
muettes  ^  sans  caractère  ^  sans  espression  ,  sent 
encore  lourdes,  courtes  et  grises.  Si  le  halcon  était 
pp(KC6  €tt  dessous ,  et  qpa!elies  fussent  jucheYées  , 
kue&  jaBihes  passeraient  d^  heaueoup  k  travc^ns. 
Le  Bestene  vaut  pas  mieux.  Mouvais  tableini.  C^aast 
Vioiffiat ;  toujours  Vqirîot;  autnis  pères,  nwfes  jet 
«aaâtres  à  châtier  dans  i'autT(B  mçnde.  Eât-»€«  (|iiW 
hout  de  six  mois  ou  d'un  an  ,  le  maître  n'a  pas  nm. 
efi»  l'adTt  ré^stait  à  l-élève?  Cependant  la  foule 
s'attroupait  autour  de  eelte  ineptie.  O  vuigiM 
inMpien^  £i  inficeèum  t 

L^abbé  de  Poi^tigny  est  plat  et  sale. 


^64  SALON  DE   1767. 

Cet  homme ,  assis  à  son  bureau ,  devant  sa  bi- 
bliothèque ^  froid ,  gris ,  et  misérable. 

CailleaUy  assez  ressemblant^  moins  mauvais; 
mais  mauvais  encore  ;  et  quand  il  serait  bon  , 
couxme  je  l'entends  dire,  ce  serait  un  moment  de 
hasard;  l'ode  de  Chapelain  ^  l'ëpigramme  d'un  sot^ 
un  couplet  heureux ,  comme  tout  le  monde  en 
fait  un. 

Et  voilà  douze  artistes  expédies  en  douze  pages; 
cela  est  honnête.  Et  j'espère  que  vous  ne  vous 
plaindrez  plus  de  la  prolixité  de  l'article  Yemet. 

DOYEN- 

........  MuUoque,  in  nebus  acerbis^ 

Acrhis  advertunt  animos  ad  Relligionem  '. 

'  67.    LE    MIRACLE    DES    ARÏ>ENTS. 

Tableau  de  ▼ingt-deuz  pieds  de  haut ,  snr  donze  pieds  de  large ,  poiic 

la  chapelle  de  Saint-Roch. 

Voici  le  fait^  ou  plutôt  le  conte.  L'an  1129^ 
sous  le  règne  de  Louis  VI^  un  feu  du  ciel  tomba 
sur  la  mile  de  Paris  ;  il  dévorait  les  entrailles;  et 
l'on  périssait  de  la  mort  la  plus  cruelle.  Ce  fléau 
cessa  tout  à  coup  ^  par  l'intercession  de  Sainte- 
Geneviève. 

Il  n'y  a  point  de  circonstances  où  les  hommes 
soient  plus  exposés  à  faire  le  sophisme  Post  hoc  ^ 
ergo  propter  hocj  que  celles  où  les  longues  cala- 

,'  LucRiT.  de  rerum  naU  lib.  m ,  vers.  53.  Éoit*. 


SALON  DE   1767.  ^65 

mites  et  rinutilitë  des  secours  humains  les  con- 
traignent de  recourir  au  ciel. 

Dans  le  tableau  de  Doyen ,  tout  au  haut  de  la 
toile ,  à  gauche  ^  on  voit  la  Sainte  à  genoux  ^  por- 
tée sur  des  nuages  ;  elle  a  les  regards  tournés  vers 
un  endroit  du  ciel  éclairé  au  -  dessus  de  sa  tête  ; 
le  geste  des  bras  dirigé  vers  la  terre  ^  elle  supplie; 
elle  intercède.  Je  tous  dirais  bien  le  discours 
qu'elle  tient  à  Dieu  ;  mais  cela  est  inutile  ici. 

Au-dessous  de  la  gloire ,  dont  l'éclat  frappe  le 
Tisage  de  la  Sainte^  dans  des  nuages  rougeâtres , 
l'artiste  a  placé  deux  groupes  d'anges  et  de  ché- 
rubins ,  entre  lesquels  il  y  en  a  qui.  semblent  se 
disputer  l'honneur  de  jporter  la  houlette  de  la  ber- 
gère de  Nanterre  ;  petite  idée  gaie  ^  qui  va  mal 
avec  la  tristesse  dû  sujet. 

Vers  la  droite^  au-dessus  de  la  Saipte^  et  proche 
d'elle ,  autre  petit  groupe  de  chérubins ,  autres 
nuages  rougeâtres  liés  avec  les  premiers.  Ces  nua- 
ges s'obscurcissent ^  s'épaississent 9  .descendent^  et 
vont  couvrir  le  haut  d'une  fabrique  qui  occupe  le 
côté  droit  de  la  scène^  s'enfonce  dans  le  tableau ,  et 
fait  face  au  côté  gauche.  C'est  un  hôpital  ^partie 
importante  du  local  ^  dont  il  est  difficile  de  se  faire 
une  idée  nette ,  même  en  la  voyant.  Elle  pré- 
sente au  spectateur^  hors  du  tableau^  la  face  la- 
térale d'une  coupe  verticale,  qui  passe  par  le  pied 
droit  de  la  porte  de  cet  édifice ,  laisse  la  porte  en- 
tière, divise  le  parvis  qui  est  au-devant ,  et  l'esca- 


^«66  SALON  M   1767. 

lier  qui  éwwoà  dans  la  rue  ;  en  sorte  qw  ce  parvis 
et  cet  escalier  divisés  forment  un  grand  mf||^> 
à  pic,  aH-desaus  d'iwe  terrasse  qui  rèfpe  sur  toute 
la  largeur  du  tableau. 

Aijasi  le  spectateur  qui  se  proposerait  de^^oFf^r 
de  sa  place  9  d'aller  à  l'h^tal^  moQ^tereit  d'abord 
sur  la  teivasse  ;  rencontrant  ensuite  la  face  w^^- 
cale  et  k  ^c  du  massif  ^  il  tournerait  a  gpiche , 
trouverait  l'escalier ,  monterait  l'escalier ,  tra- 
verserait le  parvis ,  et  entrerait  dans  l'iiôyjj^l  y 
dont  la  porte  a  son  se«il  de  niveau  avec  ce  p^Ht*^ as. 
On  conçoit  qu'un  autre  spectateur  ,  pl^açë  ^^i^ 
l'enfoince^ient  du  tableau,  ferait  le  cfae^^in  opjpoçé^ 
et  qu'iOn  ne  commencerait  à  l'apercevoir  qiiiL%  y§fk- 
diK>it  où  sa  hauteur  surp^sœrait  la  ^auteiur  verti- 
cale de  l'escalier^  qui  va tpsujours  en  djtpiiiiiai^t. 

her  premier  incident  djont  qu  est  frappe  ^  c'est 
«in  frénétique  qui  s'élanoe  liors  4e  la  portp  Ae 
l'hôpital  ;  sa  tête  peinte  d'jun  lambeau  et  s^  bi^i^ 
laus  sont  portés  vers  la  .Sainte  proteetrice-  Di»9g^ 
bocames  vigoureux  »  jet  vus  par  le.  4o6 ,  l'arréjteot 
ist  je  ^utiennent. 

A  4roite ,  sur  le  parais ,  plus  snr  le  Âevafi^^ , 
c'est  un  grand  .cadav^ne ,  qVoiji  ne  v^oit  que  p^  le 
dos*  U  est  touit  njii  $  ses  deux  longs  bras  J^ividf^s,» 
sa  tête  et  sa  chevelure  pendent  vers  le  pied  du 

Au-rdes^us  I  au  lieu  le  plus. bas  de  la  t^rrass^  , 
a  l'angle  droit  du  massifs  s'ouvre  an  égoût  d'oii 


SALON  DE   1767.  367 

sortent  les  d^ux  pîeds  d*\m  mort  et  les  deux  bouts 
d'un  brancard. 

Sur  le  milieu  du  parvis^  derant  la  porte  de 
rbôpital  ^  une  mère  agenouiliëe ,  les  bras  et  les 
r^ards  touroés  vers  le  ciel  et  la  Sainte  ^  la  bou- 
che enir'ouverte  ^  Tair  eploré  ^  demande  le  salut 
de  son  enfant.  Elle  a  trois  de  ses  femmes  autour 
d'elle;  l'une  Yue  par  le  dos  la  soutient  som  les 
Inras^  et  joint  en  même  temps  ses  regards  et  sa 
jHrière  aux  cris  douloureux  de  sa  maîtresse.  La  se- 
conde ,  plus  sur  le  fond  et  Tue  de  face  ^  a  la  même 
action*  La  troisième^  accrouf^e^  tout-.à-^fait  au 
bord  du  massif^  les  bras  élevés  ^  les  mains  jointes^ 
implore  de  son  côté« 

D^:-rière  celle  «- et  ^  debout  ^  Fëpoux  de  cette 
mère  désolée^  tenant  son  fils  entre  se^  bras.  L'en* 
&nt  est  d^Toré  par  la  douleur.  Le  père  affligé  a 
les  yeux  tournés  vers  le  ciel ,  expeetando  si  forte 
êit  spes.  La  mère  a  saisi  une  dc^s  mains  de  son 
enfiint  :  ainsi  la  composition  présente  en  cet  en** 
droite  au  centre ^  sur  le  massif^  à  quelque  hau- 
teur att-dessus  de  la  terrasse  qui  &rme  la  partie 
antérieure  et  la  plus  basse  du  tableau ,  un  groupe 
de  six  figures  ;  la  mère  éplorée  ^  soutenue  par 
deux  de  ses  femmes  y  son  enfant  qu'elle  tient  par  la 
main ,  son  époux  entre  les  bras  duquel  l'enfant  est 
tourmenté  9  et  une  troisième  suivante  agenouillée 
aux  pieds  de  sa  maîtresse  et  de  son  maître. 

Derrière  ce  groupe  ,  un  peu  plus  vers  la  gau- 


^68  SALON  DE  1767- 

che  y  sur  le  fond ,  au  pied  du  massif^  à  ^endroit 
oii  l'escalier  descend  et  perd  de  sa  hauteur  y  les 
têtes  suppliantes  d'une  foule  d'habitants. 

Tout-à-fait  à  la  gauche  du  tableau ,  sur  la 
terrasse,  au  pied  de  l'escalier  et  du  massif,  un 
homme  vigoureux  qui  soutient  par  dessous  les 
bras  un  malade  nu ,  un  genou  en  terre ,  l'autre 
jambe  étendue ,  le  corps  renverse  en  arrière,  la 
tête  souffrante ,  la  face  tournée  vers  le  ciel ,  la 
bouche  pleine  de  cris ,  se  déchirant  le  flanc  de 
sa  main  droite.  Celui  qui  secourt  ce  malade  con- 
vulsé est  vu  par  le  dos  et  le  profil  de  sa  tête  ; 
il  a  le  cou  découvert ,  les  épaules  et  la  tête  nues  ; 
il  implore  de  la  main  gauche  et  du  regard. 

Sur  la  terrasse  encore ,  au  pied  du  même  mas- 
sif, un  peu  plus  sur  le  fond  que  le  groupe  pré- 
cédent ,  une  femme  ïnorte ,  les  pieds  étendus  du 
côté  de  l'homme  convulsé  5  la  face  tournée  vers 
le  ciel ,  toute  la  partie^  supérieure  de  son  corps 
nue ,  son  bras  gauche  étendu  à  terre  et  entouré 
d'un  gros  chapelet,  ses  cheveux  épars,  sa  tête 
touchant  au  massif.  Elle  est  couchée  sur  un  tra- 
versin de  coutil  ;  de  la  paille ,  quelques  draperies 
et  un  ustensile  de  ménage.  On  voit  de  profil ,  plus 
sur  le  fond ,  son  enfant  penché ,  et  les  regards  at- 
tachés sur  le  visage  de  sa  mère;  il  est  frappé 
d'horreur,  ses  cheveux  se  sont  dressés  sur  son 
front;  il  cherche  si  sa  mère  vit  encore,  ou  s'il  n'a 
plus  de  mère. 


SALON   DE    1767.  369 

Au-delà  de  <^ette  femme ^  la  terrasse  s'affaisse  9 
se  rompt^  et  va  en  descendant  jusqu'à  l'angle  droit 
inférieur  du  massif  ^  à  l'égoùt ,  à  la  cayerne  d'où 
l'on  voit  sortir  les  deux  bouts  du  brancard  et  les 
deux  jambes  du  mort  qu'on  y  a  jeté. 

Voilà  la  composition  de  Doyen;  reprenons-la  ; 
elle  a  assez  de  défauts  et  de  beautés  9  pour  mériter 
un  examen  détaillé  et  sévère. 

J'oubliais  de  dire  que  la  partie  la  plus  enfoncée 
montre  l'intérieur  d'une  yille  et  quelques  édifices 
particuliers. 

Au  premier  aspect^  cette  machine  est  grande  > 
imposante^  appelle 9  arrête;  elle  pourrait  inspirer 
la  terreur  ensemble  et  la  pitié.  Elle  n'inspire  que 
la  terreur  ;  et  c'est  la  faute  de  l'artiste ,  qui  n'a 
pas  su  rendre  les  incidents  pathétiques  qu'il  avait 
imaginés. 

On  a  de  la  peine  à  se  faire  une  idée  nette  de  cet 
hôpital^  de  cette  febrique,  de  ce  massif.  On  ne 
sait  à  quoi  tient  ce  louche  du  local  y  si  ce  n'est 
peut-être  au  défaut  de  la  perspective  ^  à  la  bizar- 
rerie occasionée  par  la  difficulté  d'agencer  sur 
une  même  scène  des,  événements  disparates.  Dans 
les  catastrophes  publiques  ^  on  voit  des  gueux 
aux  environs  des  palais;  mais  on  ne  voit  jamais 
les  habitants  des  palais  autour  de  la  demeure  des 
gueux. 

De  cent  personnes^  même  intelligentes^  il  n'y 
en  a  pas  quatre  qui  aient  saisi  le  local.  On  aurait 


?44  SALON  DE   1767. 

Tous  ces  tableaux  de  Millet-Francisque  pas- 
seront du  cabinet  chez  le  brocanteur  ;  et  ils  res- 
teront suspendus  au  coin  de  la  rue ,  jusqu'à  ce  que 
les  éclaboussures  des  voitures  les  aient  couverts. 

LUNDBERG. 

A2,   PORTKAlt  nu  BARON  DB  BRETKUIL  EN  PASTEL. 

l  \ 

Ma  foi  je  ne  connais  ni  le  baron  ni  son  portrait* 
Tout  ce  que  je  sais>  c'est  qu'il  y  avait  cette  annëe^ 
au  Salon  ^'beaucoup  dje  portraits^  peu  de  bons^ 
comme  cela  doit  être  >  et  pas  tm  pastel  qu'on  pût 
regarder ,  si  vous  en  exceptez  l'ébauche  d'une  tête 
de  femme  dont  on  pouvait  dire  :  ex  ungueleonem^ 
ie  portrait  de  l^ oculiste  Demoursy  figure  hideuse^ 
beau  morceau  de  peinture;  et  la  figure  crapu- 
leuse et  basse  de  ce  vilain  abbé  de  V Attaignant* 
C'était  lui-mjême  passant  sa  tête  à  travers  un  petit 
cadre  de  bois  noir.  C'est,  certes ,  un  grand  mérite 
aux  portraits, de  La  Tour  de  ressembler;  mais  ce 
n'est  ni  leur  principal ,  ni  leur  seul  mérite.  Toutes 
les  parties  de  la  peinture  y  sont  encore.  Le  savant, 
l'ignorant,  les  admire  sans  avoir  jamais  vu  les 
personnes;  c'est  que  It  chair  et  la  vie  y  sont: 
mais  pourquoi  juge-t*on  que  ce  sont  des  portraits, 
et  cela  sans  s'y  méprendre?  Quelle  différence  y 
a-t-il  entre  une  tête  de  fantaisie  et  une  tête  réelle  ? 
Comment  dit-on  d'une  tête  réelle  qu'elle  est  bien 
dessinée ,  tandis  qu'un  des  coins  de  la  bouche  re- 


SALON  DE   1767.  345 

lève  ;  tandis  que  Tatitre  tombe  ;  qu'un  dtes  yeux 
est  plus  petit  et  plus  bas  que  l'autre;  et  que 
toutes  les  règles  conventionnelles  du  dessin  y  sont 
enfreintes  dans  la  position ,  les  longueurs ,  la 
forme  et  la  proportion  des  parties  ?  Dans  les  ou- 
vrages de  La  Tour,  c'est  la  nature  même  yc'estle 
système  de  ses  incorrections  telles  qu'on  les  y  voit  , 
tous^les  jours.  Ce  n'est  pas  de  la  poésie;  ce  n'est 
que  de  la  peinture.  J'ai  vu  peindre  La  Tour  ;  il 
est  tranquille  et  froid  ;  il  ne  se  tourmente  point; 
il  ne  souffre  point;  il  ne  halète  point;  il  ne  fait 
aucune  de  ces  contorsions  du  modeleur  enthou- 
siaste,  sur  le  visage  duquel  on  voit  se  succéder 
les  ouvrages  qu'il  se  proposé  de  rendre,  et  qui 
semblent  passer  de  son  ame  sur  son  front ,  et  de 
son  frèrit  sur  sa  terre  ou  sur  sa  toile.  Il  n'imite 
poiat  les  gestes  du  furieux;  il  n'a  jpoint  le  sourcil 
relevé  de  l'homme  qui  dédaigne  le  regard  de  sa 
femme  qui  s'attendrit;  il  ne  s'extasie  point  ;  il  ne 
sourit  point  à  son  travail  ;  il  reste  froid  :  et  ce- 
pendant son  imitation!  est  chaude.* Obtiendrai t-#n 
d'une  étude  opiniâtre  et  longue  le  mérite  de 
La  Tour  ?  Ce  peintre  n'a  jamais  rien  produit  de 
verve  ;  il  a  le  génie  du  technique  ;  c'est  un  machi- 
niste merveilleux.  Quand  je  dis  de  La  Tour  qu'il 
est  machiniste,  c'est  comme  je  le  dis  de  Vaucan- 
son ,  et  non  comme  je  le  dirais  de  Rubens.  Voilà, 
ma  pensée  pour  le  moment ,  sauf  à  revenir  de 
mon  erreur,  si  c'en  est  une.  Lorsque  le  jeune  Per- 


^36  SALON  DE    1767. 

autour  de  moi;  je  suis  dans  nïxe  entière  sécurité; 
Tout  à  coup  il  me  semble  que  les  murs  de  mon 
appartement  chancèlent  ;  je  frissonne  ^  je  lève  les 
yeux  à  mon  plafond ,  comme  s'il  menaçait  de  s'é- 
crouler sur  ma  tête.  Je  crois  entendre  la  plainte 
de  ma  femme ^  les  cris  de  ma  fille.  Je  me  tate  le 
pouls  ;  c'est  la  fièvre  que  j'ai  :  c'est  l'action  qui 
remonte  des  intestins  à  la  téte^  et  qui  en  dispose. 
Bientôt  la  cause  de  ces  effets  connue ,  la  tête  1$-*- 
prendra  son  sceptre  et  son  autorité  >  et  tous  les 
fantômes  disparaîtront.  L'homme  ne  dort  vrai- 
ment f  que  quand  il  dort  tout  entier;  Vous  voyez 
uiie  belle  femme;  sa  beauté  vous  frappe  ;  vous 
êtes  jeune;  aussitôt  l'organe  propre  du  plaisir 
prend  son  élasticité;  vous  dormez^  et  cet  organe 
indocile  s'agite;  aussitôt  vous  revoyez  la  belle 
femme ,  et  vous  en  jouissez  plus  voluptueusement 
peut-être.  Tout  s'exécute  dans  un  ordre  contraire, 
si  l'action  des  intestins  sur  la  tête  est  plus,  forte 
que  ne  le  peut  être  celle  des  objets  mêmes  :  un 
imbécile  dans  la  fièvre ,  une  fille  histérique  ou 
vaporeuse ,  sera  grande ,  fière ,  haute ,  éloquente , 

Nec  mortale  sonans.....,^  (i). 

La  fièvre  tombe,  l'histérisme  cesse,  et  la  sottise 
renaît.  Vous  concevez  maintenant  ce  que  c'est  que 
le  fromage  mou  qui  remplit  la  capacité  de  votre 
crâne  et  du  mien.  C'est  le  corps  d'une  araignée 

(i)  ViKGiL. ,  Mneid.  lib.  vi ,  vers.  5o.  Edit». 


SALON  DE   1767.  .257 

dont  tous  les  filets  nerveux  sont  les  pattes  ou  la 
toile.  Chaque  sens  a  son  langage.  Lui  y  il  n'a  point 
d'idiome  propre;  il  ne  voit  point,  il  n'entend 
point,  il  ne  sent  même  pas;  mais  c'est  un  excel- 
lent truchement.  Je  mettrais  à  tout  ce  système 
plus  de  vraisemblance  '  et  de  clarté ,  si  j'en  avais 
le  temps.  Je  vous  montrerais  tantôt  les  pattes  de 
l'araignée  agissant  sur  le  corps  de  l'animal ,  tantôt 
le  corps  de  Tanimal  mettant  les  pattes  en  mouve- 
ment. Il  me  faudrait  aussi  un  peu  de  pratiqué  de 
médecine  ;  il  me  faudrait. ...  du  repos ,  s'il  vous 
plait,  car  j'en  ai  besoin. 

Mais  je  vous  vois  froncer  le  sourcil.  De  quoi 
s'agit-il  encore;  qtte  me  demandez -vous?....  J'en- 
tends; vous  ne  laissez  rien  en  arrière.  J'avais  pro- 
mis à  l'abbé  quelque  radôterie  sur  les  idées  ac- 
cessoires des  ténèbres  et  de  l'obscurité.  Allons , 
tirons-nous  vite  cette  dernière  épine  du  pied;  et 
qu'il  n'en  soit  plus  question. 

Tout  ce  qui  étonne  l'ame ,  tout  ce  qui  imprime 
un  sentiment  de  terreur  conduit  au  sublime.  Une 
vaste  plaine  n'étonne  pas  comme  l'océan  >  ni  l'o- 
céan tranquille  comme  l'océan  agité. 

L'obscurité  ajoute  à  la  terreur.  Les  scènes  de 
ténèbres  sont  rares  dans  les  compositions  tragi- 

'  C^est  ce  que  Diderot  a  exécuté  depuis  avec  succès  dans  ce  beau 
et  profond  dialogue ,  dont  j'ai  donné  une  analyse  raisonnée  dans 
mes  Mémoires  historiques  et  philosophiques  sur  la  vie  et  les  ou^ 
vrages  de  ce  philosophe,  N. 


,v 


^38  .  SALON  DE   1767. 

cpies.  La  difficulté  du  technique  leB  rend  encoi*e. 
plus  ri^res  dans  la  peinture ,  où  d'ailleurs  elles, 
sont  ingrates,  et  d'un  effet  qui  n'a  de  vrai  juge 
que  parmi  les  maîtres.  Allez  à  l'Académie  ^  et  pro- 
posez-y seulem^it  ce  sujet,  tout  Mmple  qu'il  est; 
denoiandez  qu'on  vous  montre  l'Amour  volaut  au- 
dessus  du  giobe  pendant  W  naàt  ^  tenant ,  secouant 
son  flambeau,  et  i&isant  pleuvoir  sur  la  terre ^^  à 
trayers  Le  nuage  qui  le  porte ,  uiite  rosée  de  gout- 
tes de  leu  entremêlées  de  âèche$. 

La  nuit  dérobe  les  formes  9  doiwe  de  l'horreur 
aux  bruits  ;  ne  «fut-ce  que  celuî  d'une  feuille ,  au 
fond  d'une  forêt,  il  met  l'imagintition  en  jeu;  Ti- 
magination  secoue  vivement  les  entrailles;  tout 
s'exagère.  L'homme  prudent  entre  en  ipéfiance  ; 
le  lâche  s'arrête,  frémit  ou  s'enfuit;  le  brave 
porte  la  msam  sur  la  garde  de  son  épée. 

Les  êemples  sont  obscurs.  Les  tyrans  se  mon- 
trent peu;  on  ne^  les  voit  point,  et  à  leurs  atro- 
eîiés  on  les  juge  plus  grands  que  nature.  JjC  sanc- 
tuaire de  l'homme  civilisé  et  4e  l'homme  sauva^ 
est  rempli  de  ténèbres.  C'est  de  l'art  de  s'en  im- 
poser à  soi-même  qu'on  peut  dire  : 

Quod  latet  arcana  non  enarrahiUJîbra  (i). 

Prêtres ,  placez  vos  autels ,  élevez  vos  édifices  au 
£9nd  des  forêts.  Que  les  plaintes  de  vos  victimes 
percent  les  ténèbres.  Que  vos  scènes  mystérieuses 

(i)  A.  Persii  Flacci,  sat.  y,  yers.  29.  £DIT^ 


SALON  DE   1767.  ^59 

théuiigtques ,  sanglantes  ^  ne  soient  éclairées  que 
de  la  lueur  funeste  des  torches.  La  clarté  est 
bonne  pour  conyaincre;  elle  ne  vaut  rien  pour 
émouvoir.  La  clarté  ^  de  quelque  manière  qu'on 
l'entende  9  nuit  à  l'enthousiasme.  Poètes  ^  parlez 
sans  cesse  d'éternité,  d'infini,  d'immensité,  du 
temps ,  de  l'espace ,  de  la  divinité ,  des  tombeaux , 
des  mânes,  des  eofers ,  d'un  ciel  obcur,  des  mers 
profondes ,  des  forets  obscures ,  du  tonnerre ,  des 
éclairs  qui  déchirent  la  nue.  Soyez  ténébreux. 

^  Les  grands  bruits  ouïs  au  loin ,  la  chute  des  eaux 
qu'on  entend  sans  les  voir,  le  silence ,  la  solitude , 
le  désert ,  les  ruines ,  les  cavernes ,  le  bruit  des 
tambours  voilés ,  les  coups  de  baguette  séparés 
par  des  intervalles ,  les  coups  d'une  cloche  inter- 
rompus ,  et  qui  se  font  attendre ,  le  cri  des  oi- 
seaux nocturnes ,  celui  des  bêtès  féroces  en  hiver> 
pendant  la  nuit ,  surtout  s'il  se  mêle  au  murmure 
des  vents.  La  plainte  d'une  femme  qui  accouche  ; 
toute  plainte  qui  cesse  et  qui  reprend ,  qui  re- 
prend avec  éclat ,  et  qui  finit  en  s'éteignant  ;  il  y 

.  a ,  dans  toutes  ces  choses ,  je  ne  sais  quoi  de  ter- 
rible ,  de  grand  et  d'obscur. 

Ce  sont  ces  idées  accessoires,  nécessairement 
liées  à  la  nuit  et  aux  ténèbres ,  qui  achèvent  de 
porter  la  terreur  dans  le  cœur  d'une  jeune  fille 
qui  s'achemine  vers  le  bosquet  obscur  où  elle  est 
attendue.  Son  cœur  palpite;  elle  s'arrête.  La 
frayeur  se  joint  au  trouble  de  sa  passion  ;  elle  suc* 


24o  ^ALOJM  DE    1767* 

combe  ^  ses  genoux  se  dérobent  sous  elle.  Elle  est 
trop  heureuse  de  rencontrer  les  bras  de  son  amant  y 
pour  la  recevoir  et  la  soutenir;  et  ses  premiers 
mots  y  sont  :  Est-ce  vous  ? 

Je  crois  que  les  Nègres  sont  moins  beaux  pour 
les  Nègres  méipes ,  que  les  blancs  pour  les  Nègres 
et  pour  les  blancs.  Il  n'est  pas  en  notre  pouvoir 
de  séparer  des  idées  que  Nature  associe.  Je  chan-- 
gérai  d'avis ,  si  Ton  me  dit  que  les  Nègres  sont 
plus  touchés  des  ténèbres  que  de  l'éclat  d'un  beau 
jour. 

Les  idées  de  puissance  ont  aussi  leur  subli- 
mité; mais  la  puissance  qui  menace  émeut  plus 
que  celle  qui  protège.  Le  taureau  est  plus  beau 
que  le  boeuf;  le  taureau  écorné  qui  mugit ,  plus 
beau  que  le  taureau  qui  se  promène  et  qui  paît  ; 
le  cheval  en  liberté,  dont  la  crinière  flotte  aux 
vents ,  que  le  cheval  sous  son  cavalier  ;  l'onagre  , 
que  l'âne;  le  tyran,  que  le  roi;  le  crime,  peut- 
être,  que  la  vertu;  les  dieux  cruels,  que  les  dieux 
bons;  et  les  législateurs  sacrés  le  savaient  bien. 

La  saison  du  printemps  ne  convient  point  à  une 
scène  auguste. 

La  magnificence  n'est  belle  que  dans  le  désor- 
dre. Entassez  des  vases  précieux;  enveloppez  ces 
vases  entassés ,  renversés ,  d'étoffes  aussi  précieu- 
ses: l'artiste  ne  voit  là  qu'un  beau  groupe,  de 
belles  formes.  Le  philosophe  remonte  à  un  prin- 
cipe plus  secret.  Quel  est  l'homme  puissant,  à 


SALON  DE    1767.  ^4^»' 

qui  ces  choses  appartiennent^  et  qui  les  aban- 
donne à  la  merci  du  premier  venu  ?' 

Les  dimensions  pures  et  abstraites  de  la  ma- 
tière ne  soht  pas  sans  quelque  expression.  La  li- 
gne perpendiculaire  y  image  de  la  stabilité  y  me- 
suré de  la  profondeur  y  frappe  plus,  que  la  ligne 
obKque. 

Adieu  y  mon  ami«  Bon  soir  et  bonne  nuit.  Et 
songez-y  bien  ^  soit  en  tous  endormant^  soit  en 
vous  réveillant  ;  et  vous  m Wouerez  que  le  traité 
du  beau  dans  les  arts  est  à  faire  ^  après  tout  ce 
que  î'en  ai  dit  dans  les  Salons  précédents ,  et  tout 
ce  que  j'en  dirai  dans  celui-ci  (i). 

40,  41.  MILLET-FRANCISQUE. 

Celui-ci>  et  la  kyrielle  d'artistes  médiocres  qui 
vont  suivre  y  ne  vous  ruineront  pas.  On  regrette 
le.  coup-d'œil  qu'on  a  jeté  sur  leurs  ouvrages  y  et 
la  ligne  qu'on  écrit  d'eux* 

La  condition  du  mauvais  peintre  et  du  m'auvais 
Q^méidien  est  pire  que  celle  du  mauvais  littéra- 
teur. Le  peintre  entend  de  ses  propres  oreilles  le 
mépris  de  son  talent  ;  le  bruit  des  sifflets  va  droit 
à  celles  de  l'acteur  :  au  lieu  que  l'auteur  a  la  con- 
solation de  mourir  sans  presque  s'en  douter;  et 
lorsque  vous  vous  écriez  de  dépit  :  La  bête  ^  le  sot^ 

(i)  Voyez  aussi  dans  le  Dictionnaire  encyclopédique ,  rarticle 
Beau  ;  et  Fouyrage  que  Tient  de  publier  M.  Kératry.  Paris ,  Andôt , 
i8a2,  Édit«. 

Salons,  tome  ii.  16 


24^  SALON  DE   1767. 

ranimai ,  et  que  tous  jetez  son  liyre  loin  de  tous  > 
il  ne  TOUS  Toit  pas  ;  peut-^re  ^  seul  dans  scm  ca- 
binet^ se  relisant  aTec  complaisance^  se  fëlicite- 
t-»il  d'être  Fhomme  de  tant  de  rares  concepts. 

Je  ne  me  rappelle  plus  ce  que  M.  Francisque 
a  fait.  C'est  ^  je  crois  ^  une  faite  en  Egypte^  ce  sont 
les  ^disciples  allant  à  Emmausj  c'est  l'aT^ture  de 
la  Samaritaine,  cette  femme  dont  le  fils  de  Dieu 
lisait  y  dans  les  décrets  éternels  de  son  père>  qu'elle 
avait  fait  sept  fois^  son  mari  cocu.  O  aliitudo  di^ 
vitiarum  et  sapientiœ  Dei  !  c'est  tout  ce  qu'il  tous 
plaira  d'imaginer  de  froid ,  de  maussade  >  de  mal 
peint,  couleur^  lumières ^  figures^  arbres^  eaux^ 
montagnes^  terrasses,  tout  est  détestable.  Mais  est- 
ce  qile  ces^ens-là  n'ont  jamais  comparé  leurs  ou- 
vrages à  ceux  de  Loutherbourg  ou  de  Yemet?  Est- 
ce  qu'ils  auraient  la  bdtité  de  faire  sortir  le  më^ 
rite  de  ces  derniers  artistes  par  le  contraste  de 
leur  platitude?  Est-ce  pour  senrir  de  repoussoirs 
qu'ils  enToient  ati  comité ,  et  que  le  comité  les 
admet  au  Salon?  Auraient-ils  la  bêtise  de  se  croiK 
quelque  chose?  Est-ce  qu'ils  n'ont  pas  entendu 
dire  à  leurs  côtés  :  Fi  !  cela  est  infâme.  Il  y  a  pouiv 
t^tnt  quinze  à  Tingt  ans  qu'on  leur  fait  cette  aTu- 
nie,  et  qu'ils  la  digèrent.  S'ils  continuent  de  bar-* 
bouiller  de  la  toile  (comme  la  plupart  de  nos  lit- 
térateurs continuent  de  barbouiller  du  papier  ) , 
sous  peine  de  mourir  de  faim>  je  leur  pardonne 
aujourd'hui  cette  manie,  comme  je  la  leur  par- 


SALON  DE  1767.  ^45 

donnais  .par  le  passé  ;  car  enfin ,  il  vaut  encore 
mieux  faire  de  sots  tableaux  et  de  sots  liyres ,  que 
de  mourir  :  mais  je  ne  le  pardonnerai  pas  à  leurs 
parents  y  à  leurs  maîtres.  Que  n'en  faisaient-ils 
autre  chose?  S'il  y  a  une  autre  vie ,  ils  y  seront 
certainement  châtîësy our  cela  ;  ils  y  seront  con- 
damnés à  voir  ces  tableaux  ^  à  les  regarder  sans 
cesse,  et  à  les  trouver  de  plus  en  plus  mauvais. 
Lu  mèTC  de  Jean  Marie  Fréron  liras  es  feuilles  (i) 
à  toute  éternité.  Quel  supplice!  cette  idée  des 
peines  de  l'iiutre  monde  m'amuse.  Savez -vous 
quelles  seront  celles  d'une  coquette  ?  Elle  sera 
seule  dans  les  ténèbres  ;  elle  entendra  autour 
d'elle  les  soupira  de  cent  amantd  heureux;  son 
cœur  et  ses  sens  s'enflammeront  des  plus  ardents 
désirs  :  elle  appellera  les  malheureux  à  qui  elle 
a  îakt  concevoir  tant  de  fausses  espérances;  aucun 
d'eux  ne  viendra  ;  et  elle  aura  les  mains  liées  sur 
le  dos.  Et  cette  mademoiselle  de  Sens,  qui  fait 
égorger ,  par  son  garde-chasse ,  un  pauvre  paysan 
qui  chaumait  dans  les  champs  un  jour  avant  la 
permission;,  elle  verra  à  toute  éternité  couler  éous 
ses  y«ux  le  sang  de  ce  malheureux.  — A  toute  éter- 
nité ^  c'est  bien  long-temps.  — ^  Vous  avez  raison. 
Les  protestants  furent  des  sot5 ,  lorsqu'ils  se  dé- 
firent, du  purgatoire ,  et  qu'ils  gardèrent  l'enfer, 
îls  calomnièrent  leur  dieu ,  et  renversèrent  leur 
marmite.         ~  . 

(i)  L'Année  littéraire,  Ewt». 

.16. 


^44  SALON  DE   1767. 

Tous  ces  tableaux  de  Millet-Francisque  pas- 
seront du  cabinet  chez  le  brocanteur  ;  et  ils  res- 
teront suspendus  au  coin  de  la  rue ,  jusqu'à  ce  que 
les  ëclaboussures  des  voitures  les  aient  couverts. 

LUNDBEJIG. 

Ai'  PORTRAIT  eu  BA.RON  DE  BRETEUIL  EN  PASTEL. 

Ma  fai  je  ne  connais  ni  le  baron  ni  son  portrait. 
Tout  ce  que  je  sais  ^  c'est  qu'il  y  avait  cette  année^ 
au  Salon  ^'beaucoup  de  portraits^  peu  de  bons^ 
comme  cela  doit  être  >  et  pas  \m  pastel  qu'on  put 
regarder ,  si  vous  en  exceptez  l'ébauche  d'une  tête 
de  femme  dont  on  pouvait  dire  :  ex  ungue  leonem^ 
le  portrait  de  V oculiste  Demoursy  figure  hideuse^ 
beau  morceau  de  peinture;  et  la  figure  crapu- 
leuse et  basse  de  ce  vilain  abbé  de  VAttaignant. 
C'était  lui-même  passant  sa  tête  à  travers  un  petit 
cadre  de  bois  noir*  C'est,  certes,  un  grand  mérite 
aux  portraits, de  La  Tour  de  ressembler;  mais  ce 
n'est  ni  leur  principal ,  ni  leur  seul  mérite.  Toutes 
les  parties.de  la  peinture  y  sont  encore.  Le  savant^ 
l'ignorant,  les  admire  sans  avoir  jamais  vu  les 
personnes;  c'est  que  It  chair  et  la  vie  y  sont: 
mais  pourquoi  juge-t-on  que  ce  sont  des  portraits^ 
et  cela  sans  s'y  méprendre?  Quelle  différence  y 
a-t-il  entre  une  tête  de  fantaisie  et  une  tête  réelle  ? 
Comment  dit-on  d'une  tête  réelle  qu'elle  est  bien 
dessinée,  tandis  qu'un  des  coins  de  la  bouche  re- 


SALON  DE   1767.  345 

lève  ;  tandis  que  Vautre  tombe  ;  qu'un  àes  yeux 
est  plus  petit  et  plus  bas  que  l'autre;  et  que 
toutes  les  règles  conventionnelles  du  dessin  y  sont 
enfreintes  dans  la  position ,  les  longueurs  >  la 
forme  et  la  proportion  des  parties  ?  Dans  les  ou- 
vrages de  La  Tour  j  c'est  la  nature  même  yc'est'le 
système  de  ses  incorrections  telles  qu'on  les  y  voit 
tous  les  jours.  Ce  n'est  pas  de  la  poésie;  ce  n'est 
que  de  la  peinture.  J'ai  vu  peindre  La  Tour;  il 
est  tranquille  et  froid  ;  il  ne  se  tourmente  point; 
il  ne  souffre  point;  il  ne- halète  point;  il  ne  fait 
aucune  de  ces  contorsions  du  modeleur  enthou- 
siaste y  sur  le  visage  duquel  on  voit  se  succéder 
les  ouvrages  qu'il  se  proposé  de  rendre  ^  et  qui 
semblent  passer  de  son  ame  sur  son  front'^  et  de 
son  front  sur  sa  terre  ou  sur  sa  toile.  Il  n'imite 
point  les  gestes  du  furieux;  il  n'a  jpoint  le  sourcil 
relevé  de  l'homme  qui  dédaigne  le  regard. de  sa 
femme  qui  s'attendrit;  il  ne  s'extasie  point  ;  il  né 
sourit  point  à  son  travail  ;  il  reste  froid  :  et  ce- 
pendant son  imitation  est  chaude.* Obtiendrait-#n 
d'une  étude  opiniâtre  et  longue  le  mérite  de 
La  Tour?  Ce  peintre  n'a  jamais  rien  produit  de 
verve  ;  il  a  le  génie  du  technique  ;  c'est  im  machi- 
niste merveilleux.  Quand  je  dis  de  La  Touv  qu'il 
est  machiniste^  c'est  comme  je  le  dis  de  Vaucan- 
son^  et  non  comme  je  le  dirais  de  Rubens.  Voilà 
ma  pensée  pour  le  moment,  sauf  à  revenir  de 
mon  erreur,  si  c'en  est  une^  Lorsque  le  jeune  Per~ 


a46  SALON  DE  1767. 

ronneau  parut  ^  La  Tour  eq  fut  inguiet;  il  crai^it 
que  le  public  ne  put  sentir  autrement  que  par 
une  comparaison  directe  Fintervalle  qui  les  sépa- 
rait. Que  fit-il?  Il  proposa  son  portrait  à  peindre 
à  son  rival  ^  qui  s'y  refusa  par  mod^tie;  c'est 
celui  où  il  4  le  devant  du  chapeau  rabattu  >  la 
moitié  du  visage  dans  la  demi-teiote  ^  et  le  reste 
du   corps  éclairé.    L'innocent   artiste  se  laisse 
vaincre  à  force  d'instance&;  et  tandis  qu'il  tra- 
vaillait^ l'artiste  jaloux  exécutait  le  même  ou- 
vrage de  son  côté.  Les  deux  tableaux  furent  ache* 
vés  en  méipe  temps  ^  et  exposés  au  même  Salon  ; 
ils  montrèrent  la  différence  du  maître  e^t  de  l'é- 
colier. Le  tour  est  fin  ^  et  me  déplaît.  Homme 
singulier^  mais  bon  hon^me  >  mais  galant  homme> 
La  Tour  ne  ferait  pas  cela  aujourd'hui  ;  et  puis 
il  faut  avoir  quelque  indulgence  pour  un  artiste 
piqué  de  se  voir  rabaissé  sur  la  ligne  d'un  homme 
qui  ne  lui  allait  pas  à  la  cheville  du  pied.  Peut- 
être  n'aperçut-il  dans^  cette  espièglerie  que  la 
niprtification  du  public ,  et  non  celle  >d'Un  con- 
frère trop  habile  pour  ne  pas  sentir  son  infério- 
rité 9  et  trop  franc  pour  ne  pas  la  reconnaître» 
Eh  !  ami  La  Tour  ^  n'était-ce  pas  assez  que  Per- 
ronneau  te  dît  :  Tu  es  le  plus  fort  ;  ne  pouvais-tu 
être  content  y  à  moins  que  le  public  ne  té  le  dit 
aussi.  Eh  bien  !  il  fallisiit  attendre  un  moment ,  et 
ta  vanité  aurait  été  satisfaite ,  et  tu  n'aurais  point 
humilié  ton  confrère.  A  la  longue  >  chacun  a  la 


I 


SALON  DE  1767.  347 

filace  qu'il  mérite.  La  société ,  c'est  la  maîçoo  de 
Bc^in  ;  un  fat  y  prend  le  haut  bout  la  première 
fois  qu'il  s'y  présente  ;  mais  peu  à  peu  il  est  re- 
poussé par  les  survenants  ;  il  fait  le  tour  de  la 
table^  et  il  se  trouve  à  la  dernière  place  au-KlefiH- 
sus  ou  au-dessous  de  l'abbé  de  La  Porte. 

Encore  un  mot  sur  les  portraits  et  portrfiitistes. 
Pourquoi  un  peintre  d'histoire  .est41  communé- 
ment un  mauvais  portraitiste?  Pourquoi  un  bar«- 
bouill^r  du  pont  Nàtre-^Dame  fera^t41  plus  res- 
semblant qu'un  pi^esseur  de  l'Académie?  C'est 
que  cdui-ci  ne  s'est  jamais  occupé  de  l'imitation 
rigoureuse  de  la  nature  ;  c'est  qu'il  a  l'habitude 
d'exagérer ,  d'affaiblir  y  de  corriger  scm  modèle  ; 
c'est  qu'il  a  la  tête  pleine  de  règles  qui  l'assujér- 
tissent  et  qui  dirigent  son  pinceau ,  sans  qu'il  s'en 
aperçoive  ;  c'est  qu'il  a  toujours  altéré  les  foranes 
d'apo^  ces  règles  de  goût  ^  et  qu'il  continue  de  les 
alténer;  c'est  qull  fond  ^  avec  les  traits  qu^il  a^ 
sous  les  yeux  et  qu'il  s'^orce  en  vain  de  copier 
rigourmisement,  des  traits  empruntés  des  anti^ 
ques  qu'il  a  étudiés^  des  tableaux  qu'il  a  vus  et 
admirés,  et  de  ceux  qu'il  a  faits;  c'est  qu'il  est 
savant  ;  c'est  qu'il  est  libre ,  et  qu'il  ne  peut  se 
réduire  k  la  condition  de  l'esclave  et  de  l'ignorant; 
c'est  qu'il  a  son  faire ,  son  tic ,  sa  couleur ,  aux- 
quels il  revient  sans  cesse  ;  c'est  qu'il  exécute  une 
caricature  en  beau^  et  que  le  barbouilleur,  au 
contraire ,  exécute  une  caricature  en  laid.   Le 


24^  SALON  1>E   1767. 

portrait  ressemblant  4»  barbouilleur  meurt  avec 
la  personne  ;  celui  de  Thabile  homme  reste  à  ja- 
mais. C'est  d^aprèà  ce 'dernier ,  que  nos  neveux  se 
forment  les  images  des  grands  hommes  qui  les 
ont  précèdes.  Lorsq^e  le  goût  des^  beaux  arts  est 
général  chez  une  nation ,  savez-vous  ce  qui  ar- 
rive? C'est  que  Tœil  du  peuple  se  conforme  à  l'oeil 
du  grand  artiste ,  et  que  l'exagération  laisse  pour 
lui  la  ressemblance  entière!.  Il  ne  s'avise  point  dé 
chicaner^  il  ne  dit  point  :  cet  œil  est  trop  petit  ^ 
trop  grand  ;  ce  muscle  est  exagéré  ^  ces  formes  ne 
sont  pas  justes;  cette  paupière  est  trop  saillante  ; 
ces  os  orbiculaires  sont  trop  élevés  :  il  fait  abs-^ 
traction  de  ce  que  la  Connaissance  du^beau  a  in- 
troduit dans  la  copie.  Il  voit  le  modèle,  où  il  n'est 
pas  À  la  rigueur;  et  il  s'écrie  d'admiration.  Vol- 
taire fait  l'histoire  comme  les  grands  statuaires 
anciens  faisaient  le  buste  ;  commue  les  peintres  sa- 
vants de  nos  jours  font  le  portrait.  Il  agrandit ,  il 
exagère ,  il  corrige  les  former  ;  a-t-il  raison  ?  a- 
t-ii  tort?  Il  a  tort  pour  le  piedant;  il  m  raison 
pour  l'homme  de  goût.  Tort  ou  raisohi ,  c'est  la 
figure  qu'il  a  peinte  qui  restera  dans  ia  mémoire 
des  hommes  à  venir. 


1 


SALON   DE    1767.  249 

*  LE  BEL- 

43.    PLUSIEURS  PAYSAGES  y  SOUS  LE  MÉ^IftE  KUHlERO. 

Je  les  ai  tous  vus^  mais  je  n'en  ai  regardé  au- 
cun ;  ou  y  si  je  les  ai  regardés  y  c'est  comme  l'homme 
du  Bal  à  qui  une  femme  disait  : 

'   MVt-il  de  ses  gros  yeux  assez  considérée  ? 

Madame^  lui  répondit-il,  je  vous  regarde,  mais 
je  ne  vous  considère  pas. 

Dans  l'un  de  ces  paysages  ^  ce  sont  des  femmes 
qui  lavent  à  la  rivière  ;  isur  le  fond ,  les  arbres 
sont  assez  bien  touchés ,  assez  bien  du  moins  par 
rapport  au  reste;  car  la  misère  générale  d'une 
composition  en  relève  quelquefois  un  coin ,  et  lui 
donne  un  faux  air  d'excellence;  cela  est  bon  là  , 
ailleurs  ce  serait  mauvais.  M.  Le  Bel ,  en  bonne 
foi ,  sont-ce  là  des  eaux  ?  C'est  un  pré  fanné ,  ras 
et  nouvellen^nt  fauché.  Ces  monticules  sont  fai- 
bles et:  léchés  :  point  de  ciel.  Au  pied  de  ces  vieux 
arbres^  petits  objets,  fleurettes  de  parterre  qui 
papillotent.  !|Pigures  raides,  mannequins  de  la 
foire  Saint-Ovide ,  pantins  à  mouvoir  avec  une 
ficelle;  sur  le  devant,  un  gueux  assis  sur  un  bout 
de  roche.  0  le  vilain  gueux  !  il  a  le  scorbut  ou  les 
humeurs  froides;   j'en  appelle  à  Bouvard  (i); 

(i)  Célèbre  médecin.  Ëdit'*. 


i 


aSo  SALON  DE   17Ô7. 

mais  vous  me  direz  que  Bpuvard  voit  cette  ma- 
ladie partout. 

L'autre  est  une  belle  plaque  de  cuivre  rouge  ; 
terrasses  ^  arbres  ,  ciels  ^  montagnes  ^  lointain  y 
campagne^  tout  est  cuivre ,  beau  cuivre;  si  cela 
s'ëtai^^ait  de  hasard  y  en  coulant  du  fourneau 
dans  le  catin  ^  ce  serait  un  prodige. 

VENEVAULT. 

44*     APOTHÉOSE    pu    PRINCE    DE    COHIIK. 

Sujet  immense ,  digne  de  l'imagination  grande 
et  féconde ,  et  de  la  hardiesse  de  Rubens  ;  et  sujet 
fait  en  miniature  par  Venevault.  C'est  au  centre 
une  pyramide  9  dont  la  base  est  surchargée  d^ 
trophées  ;  c'est  Minerve  ;  c'est  sur  le  bouclier  de 
la  déesse  l'effigie  du  héros;  ce  sont  des  génies 
lourds  et  betes  ;  c'est  une  campagne  ;  c'est  uoe 
montagne  ;  c'est  sut*  cette  montagne  le  temple  de 
la  gloire  ;  ce  sont  des  savants  et  des  artistes  qui  y 
grimpçnt^  mais  entre  lesquels  on  ne  voit  pas 
M.  Venevault.  Froide  et  mauvaise  miniature  ; 
mauvais  salmis  ^  qui  n'en  vaut  pa&u|i  de  béc£isse$. 
Cela  est  petitement  fait^  mal  agencé^  sec»  dur > 
sans  plan^  sans  liaison  de  lumières,  platement 
peint,  obscur,  en  dépit  de  la  longue  deacriptioh 
du  livret. 


SALON  DE    1767.  35i 

PERRONNEAU. 

•       4^.    UN   PORTRAIT  D£  FEMME. 

On  en  Toiit  la  tête  de  face ,  et  le  corps  de  deux 
tiers. 

La  figure  est  un  pçu  raide  et  droite  9  fichée 
comme  elle  l'aurait  été  par  le  maître  à  danser; 
position  la  plus  maussade  ^  la  plus*  insipide  pour 
l'art  9  à  qui  il  faut  un  modèle  simple  >  n^t\irel9. 
vrai  y  nullement  maniéré  ;  une  tête  qui  s'incline 
un  peu  9  des  membres  qui  s'en  aillent  négligem- 
ment prendre  la  [Jaçe  ordonnée  par  ja  pensée  ou 
l'action  de  la  personne  ;  le  maître  des  grâces  ^  le 
maître  à  danser  détruisent  le  mouyement  réel  y 
cet  enchaînement  si  précieux  des  parties  qui  se 
commandent  et  s'obéissent  réciproquement  \e^ 
unes  aux  autres.  Marcel  cherche  à  pallier  les  dér 
fauts;  Van-Lop  cherche  à  rendre  leur  influence 
sur  toute  la  personne.  Il  faut  que  la  figure  soit 
une.  Un  mot  là^essus  suffît  à  qui  sait  entendre; 
une  page  de  j^us  n'apprendrait  rien  aux  autres. 
C'est  une  chose  à,  sentir  i  mais  revenons  nu  por-^ 
trait.  L'épaule  est  prise  si  juste ^  qu'on. la  voir 
toute  nue  à  travers  le  vêtement  et  ce  vêtement  est 
à  tromper.  C'est  l'étoffe  même  pour  la  couleur, 
la  lumière ,  les  plis  et  le  reste  ;  et  la  gorge ,  il 
est  impossible  de  la  faire  mieux  :  c'est  comme 
nous  la  voyons  aux  honnêtes  femmes,  ni  trop 


:i53  SALON  DE   1767. 

cachée^  ni  trop  montrée^  placée  à  merveille,  et 
peinte ,  il  faut  voir  ! 

Lié  portrait  de  Marmontel  pourrait  bien  être 
du  même  artiste.  Il  est  ressemblant,  mais  il  a 
r^ir  ivre ,  ivre  de  vin ,  s'entend  :  et  l'on  jurerait 
qu'il  lit  quelques  chants  de  sa  Neupaine  (i)  à  des 
filles.  Le  bleu  fort  de  ce  mouchoir  de  soie  qui 
lui  ceint  la  tête,  est  un  peu  dur,  et  nuit  à  l'har- 
monie. 

La  plupart  des  portraits  de  Perronneàu  sont 

faits  avec  esprit.  Celui  de  Marmonteî  est  cîe  Roslin. 

■»         .  ... 

DROUAIS,  ROSLIN,  YALADEi  etc. 

46,    47«^ORTRAITS,    ÉTUDES,    TABLEAUX. 

Entre  tous  ces  portraits,  aucun  qui  arrête.  Un 
seul  excepté,  qui  est  de  Roslin,  et  que  je  viens 
d'attribuer  à  Perronneàu,  c'est  celui  de  cette 
femme  dont  j'ai  dit  que  la  gorge* était  si  vraie, 
qu'on  ne  la  croirait  pas  peinte;  c'est  à  inviter  la 
main  comme  la  chair  ;  la  tête  est  moins  bien  , 
quoique  gracieuse  et  faisant  bien  la  ronde  bosse  ; 
les  yeux  étinc.èlent  d'un  feu  humide  ;  et  puis  une 
multitude  de  passages  fins  et  bien  entendus,  un 
beau  faire ,  une  touche  amoureuse. 

Celui  de  madame  de  Marigny  est  assez  bien 

•      •  \  i 

(i)  La  Neus^aine  de  Cythèrf^ ,  poème  en  ix  chants  ,  composé 
vers  1767,  et  resté  inédit  jusqu'en  1820  ,  époque  à  laquelle  il  a 
été  publié  par  M.  Marmontel  fils ,  à  Paris,  chez  Verdière.  Édit». 


r 


r 


SALON  DE   1767.  :i55 

entendu  pour  TefFet,  d'uoe  couleur- agréable; 
mais  la  touche  en  est  molle  ;  il  y  a  de  l'incertitude 
de  dessin  ;  la  robe  est  bien  faite  ;  la  tête  est  tour- 
mentée; la  figure  s'affaisse  ^  s'en  va ,  ne  se  soutient 
pas  ;  elle  a  l'air  mannequiné  ;  les  bras  sont  livides 
et  les  mains  sans  forme  ;  la  gorge  plate  et  grisâtre; 
et  puis  sur  le  visage  un  ennui  ^  une  maussaderie^ 
un  a^r  maladif  qui  nous  affligent. 

Les  études  de  ces  artistes  montrent  combien  ils 
ont  encore  besoin  d'en  faire. 

Entre  les  tableaux  ^  on  ne  voit  que  V allégorie 
en  yhonneur  du  maréchal  de  JBelle-'Isle.  C'est 
Minerve,  c'est  une  Victoire  qui  soutiennent  le 
portrait  du  héros;  c'est  une  Renommée  joufflue 
qui  trompette  ses  vertus. 

Et  toujours  Mars,  Vénus,  Minerve,  Jupiter, 
Hébé,  Junon  :  sans  les  dieux  du  paganisme,  ces 
gens-là  ne  sauraient  rien  faire.  Je  voudrais  bien 
leur  ôter  ce  maudit  catéchisme  payen. 

Cette  allégorie  de  Valade  choque  les  yeux  par 
le  discordant.  Elle  est  pesamment  faite ,  sans  au- 
cune intelligence  de  lumière  et  d'effet.  Figures 
détestables  de  couleur  et  de  d^essin  ;  nuage  dense 
à  couper  à  la  scie,  femmes  langues,  maigres  et 
raidès,  grand  mannequin  en  petit,  énorme  Mi- 
nerve ,  bien  corpulée ,  bien  loui*de  ;  et  puis ,  il 
faut  voir  les  draperies,  l'agencement  de  tout  ce 
fatras;  les  accesisoires  même  ne  sont  pas  faits. 


254  SALON  DE   1767. 

54.  MADAME  VIEN. 

Une  poule  hupée  ^  i^eillant  sur  ses  petits  :  trè^ 
beau  petit  tableau  ;  bel  oiseau  ^  très-bel  oiseau  ; 
belle  hupe^  belle  crarate  bien  hérissée^  bec  en** 
tr'ottvert  et  menaçant ,  oeil  ardent  ^  ouTert  et  sail- 
lant; caractère  inquiet^  querelleur  et  fier.  J'en- 
tends son  cri.  Elle  a  son  aile  pendante  ^  elle  est 
accroupie  ;  ses  petits  sont  sous  elle ,  à  l'exception 
de  quelques  uns  qui  s'échappent  on  vont  s'échap- 
per; elle  est  peinte  d'une  grande  vigueur  et-vérité 
de  couleur;  ses  petits  très-moelleusement;  c'est 
leur  duvet ,  leur  innocence ,  leur  étourderie  pons- 
sinière;  tout  est  bieh^  jusqu'aux  brins  de  paille 
dispersés  autour  de  la  poule.  Il  y  a  des^  détails  de 
nature  à  faire  illusion.  L'artiste  n'a  pourtant  pas 
remarqué  qu'alors  tine  poule^  d'une  grosseur  com- 
mune >  prend  un  volume  énorme ,  par  l'étendue 
qu'elle  donne  à  toutes  ses  plumes  ébouriffées. 
Madame  Yien  met  dans  ses  animaux  de  la  vie  et 
du  mouvement.  Je  suis  surpris  de  sa  poule  ;  je  ne 
croyais  pas  qu'elle  en  sût  jusques-là. 

COQ-^FÀISAU    DOBÉ   DE    LA    CHINE. 

Il  s'en  manque  bien  que  ce  coq  soit  de  la  force 
de  la  poule.  Assez  chaud  de  couleur^  il  est  froid 
d'expression  5  sans  vie  ;  c'est  presque  ^  oiseau  de 
bois  >  tant  il  est  raide^  lisse  et  monotone.  J'aime 
mieux  que  l'oiseau  ce  petit  massif  de  fleurs  y  de 


SALON  DE  1767.  :»55 

verdure  et  d'arbustes ,  placé  sur  le  fond ,  quoique 
ce  ne  soit  pas  merveille. 

Réparation  à  madame  Yîen.  J'ai  dit  que  ce  coq 
était  sans  mouvement  et  sans  vie;  et  je  viens  d'ap- 
prendre qu'elle  l'a  peint  d'après  un  coq  empaillé* 

DES  SEHIKS  ^  DONT  l'uN  SORT  DE  SA  CAGE  POUR  ATTRAPER 

;d%s  papillons. 

La  poule  hupée  ne  permet  pas  de  ragarder  cela. 
Ces  serins  sont  comm«  des  petits  morceaux  de 
bttis  taillés  en  canaris^  sans  légèreté ^  sans  gen- 
tillesse )  sans  variété  de  tons  ^  sans  vie.  Madame 
Vien  9  vous  avez  finit  ces  serins-*là  toute  seule  ; 
pour  votre  poaley  votre  mari  pourrait  bien  l'a- 
voir un  peu  coquetée. 

-BOUQUETS   DE    FLEURS. 

Celui  qui  ^présente  des  fleurs  dans  une  carafe 
est  à  merveille.  Les  racines  filamenteuses  des 
plantes  sont  parfaitement  imitées  y  et  'le  tout  est 
bien  réfléchi  sur  la  table  qui  soutient  le  vase.    ' 

Les  autres  fleurs  sont  moiâs  bien.  Les  serins 
sont  ingrats  par  la  monotonie  de  la  couleur.  Ah  ! 
la  belle  poule! 


\ 

256  SALON  DE   1767. 

DE  MACHY. 

57.  le  péristyle  du  louyhe ,  et  la  détholition  de 

l'hôtel  de  rouillé.         , 

Ttibléau  de  quatre  pieds  de  large,  sur  deux  pieds  neuf  pouces  de  haut. 

Le  péristyle  est  à  droite;  c'est  sur  cette  partie 
que  tombe  la  fotte  lumière  qui  vient  de  quelque 
point  pris  à  gauche  :  dans  l'intérieur  du  tableau  y 
on  ne  voit  que  la  colonnade.  Des  ruines  en  arca- 
des, placées  sur  le  devant,  et  occupant  tout  l'es- 
pace de  la  gauche  à  la. droite,  dérobent  le  massif 
lourd  et  sans  goût  sur  lequel  elle  esjt  élevée.  Il  y 
a  de  l'esprit  à  cela.  I^a  façade  de  ces  arcades ,  et 
toute  la  partie  antérieure  est  dans  la  demi-teinte; 
oïl  a  fait  d'une  pierre  deux:  coups  :  on  s'est  mé- 
nagé des  effets  de  lumières  par  le  dessous  de  ces 
arcades;  et  l'on  a  masqué  l'unique  défaut  d'un  des 
pluLS  beaux  naorceaux  d'arjchitecture  qu'il  y  ait  au 
monde. 

Ce  tableau  n'est  pas  sans  mérite.  Cet  assem- 
blage d'architecture  et  de  ruines  produit  de  l'in- 
térêt. Le  devant  est  bien  composé.  Ce  paù  demur^ 
qu'on  voit  au  coiîi  gauche,  fait  un  bon  effet-  La  fi- 
gure brisée  avec  l'ornement  est  d'excçllent  goût  ; 
ces  eaux ,  ramassées  sur  le  devant  ^  pnt  de  la  trans- 
parence; mais  le  tout  est  gris;  mais  il  est  sec  ; 
mais  il  est  dur  ;  mais  la  lumière  forte  est  trop 
égale;  mais  son  effet  blesse  les  yeux;  mais  les  fi- 


SALON  DE  1767,  357 

gures  sont  mal  dessinées  ;  mais  ce  tableau  ^  mis 
malignement  à  côté  de  la  Galerie  antique  de  Ro- 
bert^ ùàt  sentir  l'énorme  différence  d'une  bonne 
chose  ou  d'une  excellente.  C'est  notre  ami  Char- 
din qui  institue  ces  parallèles-là ,  aux  dépens  de 
qui  il  appartiendra;  peu  lui  importe ,  pourvu 
que  l'œil  du  public  s'exerce  ^  et  que  le  mérite  soit 
apprécié.  Grand  merci,  M.  Chardin;  sans  tous, 
j'aurais  péut-^tre  admiré  IsL.Colonnade  de  Machy, 
et  sans  le  voisinage  de  la  Galerie  de  Robert.  C'est 
un  lambeau  de  Virgile  mis  à  côté  d'un  lambeau 
deLuca  in. 

LE  VESTIBULE  NOUVEAU  DU  PALAIS-ROYAL.  ■^—  LA  DÉMOLI- 
TION DE  l'ancien.  LE  PORTAIL  DE  SAINT-EUSTACHE, 

ET  UNE  PARTIE  DE  LA  NOUVELLE-HALLE  ^  A  GOUACHE. 

l'intérieur  DE  LA  NOUVELLE  ÉGLISE  DE  LA  MAGDE- 

LEINE  DE  LA  VILLE-l'ÉVÉQUE. 

Le  premier  morceau  était  faible  de  couleur , 
ces  autres-ci  sont  encore  pis.  Lte  vestibule  nouveau 
du  Palais-Royal  et  la  démolition  d^  t ancien  sont 
très-fades. 

La  Magdeleine  ,  belle  perspective,  lumière 
bien  dégradée,  grande  précision. 

En  général ,  les  morceaux  de  Machy  sont  gris , 
ou  d'un  jaune  de  paille;  ce  sont  des  ruines  toutes 
neuves.  A  parler  rigoureusement ,  il  ne  peint  pas  ; 
c'est  une  estampe  qu'il  enlumine  précieusement , 
avec  un  goût  et  une  propreté  exquise  ;  aussi ,  ses 
Saloms.  tomi  II.  17 


\ 


^*8  S^àLON  DE   1767. 

tàfbleàiKÉ  6ât-iU  tôvijours  un  œil  dur  ef  see.  Pour 
k  pêiÉ^peetiTe ,  il  en  tst  rigoài'eux  abservateur* 
h^  akjMs  toM  bien  Veffet  qu'on  en  doit  attendre. 
Je  He  étok  pas  qu'il  ait  été  bien  contint  des  ou-* 
^ëegè}i  de  Robert;  Cet  Ihtomitie  est  Yenu  d'Italie , 
fôiit  dépouiller  Maehy  de  tous  ses  lauriers.  Les 
mtttpi^s  de  Robert  affligeront  Macky  ^  sans»  le 
cèl^rigei*.  Il  né  changera  pas  son  faire* 

Son  dessin  de  Y  Intérieur  de  là  M^agdekine  est 
frès-bien  éclairé;  c'est  l'ellet  d'une  lumière  douce^ 
Mre^  vague  et  blanckàtre^  comme  on  la  remarque 
aux  édifices  nouvellement  bâtis ,  lorsqu'elle  tran- 
verse  des  verres  laiteux ,  ou  qu'elle  a  été  réfléchie 
par  des  murailles  neuves.  U  y  a  aussi  la  vapeur; 
mais  la  vapeur  claire  des  lieux  frais  ^  renfermés 
et  blancs. 

DROUAIS  FILS. 

5l.    DÈS   PORTRAITS. 

A  l'ordinaire.  La  plus  belle  craie  possible;  mais 
dites-moi  ce  que  c'est  que  cette  rage-là.  Est-ce 
maladie  d'esprit  ou  des  yeux?  Imaginez  des  visages^ 
des  cheveux  de  crème  fouettée ,  de  vieilles  étoffes 
raides ,  retournées  et  remises  à  la  calandre ,  un 
chien  d'ébène  avec  des  yeux  de  jayet  ;  et  vous  au- 
rez un  de  ses  meilleurs  morceaux. 


SALON  DE  1767.  aSg 

JULLIART. 

65.    TROIS   PAYSAGES^    SOUS   UH    MÊME    NlIMéRO. 

M.  JuUiart^  vous  croyez  donc  que  pour  être  un 
paysagiste^  il  ne  s'agit  que  de  jeter  çà  et  là  des 
arbres  ^  faire  une  terrasse  ^  élever  une  montagne^ 
asaembler  des  eaux  ^  en  interrompre  le  cours  par 
quelques  pierres  brutes  >  étendre  une  campagne 
le  plus  que  vous  pourrez  ^  l'éclairer  de  la  lumière 
in  soleil  et  de  la  lune  >  dessiner  un  pâtre  ^  et  au- 
tour de  ee  pâtre  quelques  animaux  ?  et  vous  ne 
soùgez  pas  que  ces  arbres  doivent  êtres  touchés 
fortement  ;  qu'il  y  a  une  certaine  poésie  à  les  ima- 
giner  y  selon  la  nature  du  sujets  sveltes  et  élégants^ 
OTÈL  brisés^  rompus ,  gercés  ^  caducs^  hideux;  qu'ici^ 
pressés  et  touffus ,  il  faut  que  la  masse  en  soit 
grande  et  belle  ;  que  là  ^  rares  et  séparés ,  il  faut 
que  l'ait*  et  la  lumière  circulent  entre  leurs 
branches  et  leurs  troncs  ;  que  cette  terrasse  veut 
être  chaudement  peintç  ;  que  ces  eaux ,  imitant  la 
limpidité  des  eaux  naturelles ,  doivent  me  moxt^ 
trer  ^  comme  dans  une  glace  ^  l'image  affaiblie  de 
la  scène  environnante;  que  la  lumière  doit  trem- 
bler .à  leur  sur&ce;  qu'elles  doivent  écumer  et 
blanchir  à  là  rencontre  des  obstacles  ;  qu^il  faut 
ssvoir  rendre  cette  écume  ;  donner  aux  montagnes 
un  aspect  imposant  ;  les  entr'ouvrir^  en  suspendre 
kl  cime  ruineuse  au-dessus  de  ma  tête  ^  y  creuser 

ï7- 


a6o  SALON  DE   1767. 

des  cavernes;  les  dépouiller  dans  cet  endroit;  dans 
cet  autre  y  les  revêtir  de  mousse ,  hérisser  leur 
sommet  d'arbustes  ^  y  pratiquer  des  inégalités 
poétiques;  me  rappeler ,  par  elles ,  les  ravages  du 
temps  y  l'instabilité  des  choses ,,  et  la  vétusté  du 
mopde  ;  que  l'effet  de  vos  lumières  doit  être  pi- 
quant ;  que  les  campagnes  non  bornées  doivent  ^ 
en  se  dégradant  ,  s'étendre  jusqu'où  l'horizon 
confine  avec  le  ciel ,  et  l'horizon  s'enfoncer  à  une 
distance  infinie;  que  les  campagnes  bornées  ont 
aussi  leur  magie  ;  que  les  ruines  doivent  être 
solennelles;  les  fabriques  déceler  tme  imagination 
pittoresque  et  féconde  ;  les  figures  intéresser  ;  les 
animaux  être  vrais  ;  et  que  chacune  de  ces  choses 
n'est  rien,  si  l'ensemble  n'est  enchanteur  ;  si,  com- 
posé de  plusieurs  sites  épars  et  charmants  dans  la 
nature ,  il  ne  m'offre  une  vue  romanesque ,  telle 
qu'il  y  en  a  peut-être  une  possible  sur  la  terre. 
Vous  ne  savez  pas  qu'un  paysage  est* plat  ou 
sublime;  qu'un  paysage ;|  où  l'intelligence  de  la 
lumière  n'est  pas  supérieure ,  est  un  très-mauvais 
tableau;  qu'un  paysage  faible  de  couleur ,  et  par 
conséquent  sans  effet,  est  un  très-mauvaiç  tableau; 
qu'un  paysage  qui  ne  dit  rien  à  mon  ame,  qui  n'est 
pas,  dans  les  détails,  de  la.  plus  grande  force, 
d'une  vérité  surprenant»,  est  un  très^mauvais 
tableau;  qu'up  paysage,  où  les  animaux  et  les 
autres  figures  sont  maltraités,  est  un  très-mau- 
vais tableau,  si  le  reste,  poussé  au  plus  haut  degré 


SALON  DE   1767.  36f 

de  perfection  y  ne  rachète  ces  défauts  ;  qu'il  faut 
y  avoir  égard  ^  pour  la  lumière*,  la  couleur ,  les 
objets,  les  ciels ^  au  moment  du  jour,  au  temps 
de  la  saison  ;  qu'il  faut  s'entendre  à  peindre  des 
ciels  >  à  charger  ces  ciels  de  nuages  ,  tantôt  épais, 
tantôt  légers  ;  à  couvrir  l'atmosphère  de  brouil- 
lards ;  à  y  perdre  les  objets  ;  à  teindre  sa  masse 
de  la  lumière  du  soleil  ;  à  rendre  tous  les  incidents 
de  la  nature,  toutes  les  scènes  champêtres;  à 
susciter  un  orage  ;  à  inonder  une  campagne ,  à  dé- 
raciner les  arbres,  à  montrer  la  chaumière,  le 
troupeau,  le  berger  entraînés  par  les  eaux';  à 
imaginer  les  scèhes  de  commisération  analogues 
à  ce  ravage  ;  à  montrer  les  pertes ,  les  périls ,  les 
secours  sous  des  formes  intéressantes  et  pathé- 
tiques. Voyez  comme  le  Poussin  est  sublime  et 
touchant ,  lorsqu'à  côté  d'une  scène  champêtre  , 
riante ,  il  attache  mes  yeux  sur  un  tombeau  où  je 
lis  :  Et  in  Arcadia  ego  /  (i)  Voyez  comme  il  est 
terrible ,  lorsqu'il  me  montre  dans  une  autre 'une 
femme  enveloppée  d'un  serpent  ;  qui  l'entraîne  au 
fond  des  eaux  !  Si  je  ,vou&  demandais  une  aurore , 
comment  vous  y  prendriez-vous?Moi,M.  JuUiart, 
dont  ce  n'est  pas  le*  métier ,  je  montrerais  sur  une 
colline  les  portés  de  Thèbes  ;  on  verrait  au-devant 
de  ces  portes  la  statue  de  Memnon;  autour  de  cette 

(i)  Ce  tableau ,  connu  sous  le  nom  des  bergers  d!Arcadie,  fait 
partie  de  la  collection  du  Musée  au  Louvre.  Il  a  été  graré  pai: 
Ravenet  et  plusieurs  autres.  Edit*. 


^a  SALON  DE   1767. 

êt^tae  y  des  personnes  de  tout  ëtat ,  attirées  par 
la  curiosité  d'entendre  la  statue  résonner  aux  pre- 
miers rayons  du  soleil.  Des  philosophes  assis  tra- 
ceraient sur  le  sable  des  figures  astronomiques  ; 
des  femmes  y  des  enfants  seraient  étendus  et  en- 
dormis y  d'autres  auraient  les  yeux  attachés  sur  le 
lieu  du  lever  du  soleil  ;  on  en  verrait ,  dans  le 
lointain  'y  qui  hâteraient  leur  marche  y  de  crainte 
d'arriver  trop  tard.  Voilà  comment  on  caractérise 
historiquement  un  momept  du  jour*  Si  vous  aimes 
mieux  des  incidents  plus  simples  y  plus  commuas 
et  moins  grands  y  envoyez  le  Hùcheron  à  la  forêt; 
embusquez  le  chasseur  ;  ramenezf les  animaux  sau- 
vages des  campagnes  vers  leurs  demeures;  arrêtez- 
les  à  l'entrée  de  la  foret;  qu'ils  retournent  la  tête 
vers  les  champs^  dont  l'approche  du  jour  les  chasse 
à  regret  ;  conduisez  à  la  ville  le  paysan  avec  son 
cheval  y  chargé  de  denrées;  faites  tomber  l'animal 
surchargé  ;  occupez  autour  le  paysan  et  sa  femme 
à  le  relever.  Animez  votre  scène  comme  il  vous 
plaira^  Je  ne  vous  ai  rien  dit  ni  des  fruits,  ni  des 
fleurs,  ni  des  travaux  rustiques.  Je  n'aurais  p<Hnt 
fini*  A  présent,  M.  JuUiart ,  dites-moi  si  vous  êtes 
un  paysagiste.  Un  tableau  que  je  décris  n'est  pas 
toujours  un  bon  tableau.  Celui  que  je  ne  décris  pas 
en  est  à  coup  sur  un  mauvais  ;  pas  un  mot  ici  de 
ceux  de  M.  Julliart...  Mais,  me  dirait-il,  est-ce  que 
celui  où  j'ai  mis  sur  le  devant  une  Fuite  en  Egypte 
vous  deplait? Mpins  que  les  autres.  Votre 


sj^hov  D|;  1767.  ^$5 

Yî^rg^  ^t  i^^ez  belle  de  draperie  çit  dje  ciit%c- 
tère;  mai^elle  i^t  jraide;  et  si  je  comiais^iâ;p(iie.U7c 
le^  ançjiws  pei^fre^^  je  vou$  dirais  à  qui  y  pus  l'a- 
vez prise.  Votre  Salut  Joseph  est  ^copimim;  ei  4f^ 
pluç ,  Ippg^  Iftng.  Votre  I^ifrAt-Jéaw  a  4^  yftçiine 
t^ndu  CfinmKiie  yja  ballon;  U  J^%  ^tta^^up  df  h  ©^9- 
Iftdi^  (JUP  noç  paysan^  pippell^  Iç  çiirjrefi\i. 

VOIRIOT. 

64*    Ulf  ^AMLEkXJ  m  FÀMiUiE  ^  ET  PLUSIB01S  t>ORT«41CS. 

A  droite  ^  le  père  et  la  mère  à  un  balcon  ;  au- 
dessous  de  ce  balcon ,  leurs  petits  enfants  déguisés 
en  iparmottes  et  en  in^armots.  La  mère  leur  jette 
de  lW^ftt.#«?  k»r£^v4/^$  «W#  tourne  la  tête 
vers  son  mari;  et  cette  tête  ne  dit  mot^  non  plus 
que  celle  du  père  ;  de  plus ,  ces  deux  figures , 
Hiuettes  y  sans  earaetère  ^  sans  expression  ^  sent 
encore  lourdes,  courtes  et  grises.  Si  le  balcon  était 
pi^Kce  ea  dessûns ,  et  qu'^elies  fussent  ackevëes  , 
kum  jambes  passeraient  àe^  beaucoup  ii  tmvciixs. 
Le Bestene yfiut pas mi^ix.  Maavaistablewu* Cmst 
ViàUfiat;  iou^^ours  Voiriot;  autres  pères,  nsiÀrefi  et 
«anAtres  à  chÀtier  dans  i'autrje  n^ade.  Est-H}«  qaW 
bout  de  six  mois  ou  d'un  an ,  le  maître  n'a  pas  vm 
£fOA  IWt  résistait  à  1 -élève  ?  Cependant  la  foule 
s'attroupait  autour  de  eelte  ineptie.  O  pulgtM 
inaipié^M  €t  inficeèum  t 

L^abbé  de  Po;i^tlgny  est  plat  et  sale. 


5oo  SALON  DE   1767. 

faux^  sans  aucun  modèle  approché  dans  la  nature. 
Je  ne  saurais  le  nier  ;  car  je  ne  me  rappelle  pas 
d  avoir  jamais  rien  vu  de  ressemblant  à  cette 
magie  ;  mais  elle  est  si  douce  ^  si  harmonieuse ,  si 
durable^  si  vigoureuse  ,  que  je  regarde^  admire^ 
et  me  tais.  Mais  la  nature  étant  une  y  comment 
concevez-vous  ,  mon  ami ,  qu'il  y  ait  tant  de  ma- 
nières diverseà  de  Timîter ,  et  qu'on  les  approuve 
toutes  ?  Cela  ne  viendrait-il  pas  de  ce  que ,  dans 
l'impossibilité  recohnue  et  peut-être  heureuse^  de 
la  rendre  avec  une  précision  absolue  ^  il  y  a  une 
lisière  de  convention  sur  laquelle  on  permet  à  l'art 
de  se  promener;  de  ce  que  dans  toute  production 
poétique^  il  y  a  toujours  un  peu  de  mensonge  dont 
la  limite  n'est  et  ne  seta  jamais  déterminée?  Lais- 
sez à  l'art  la  liberté  d'un  écart  approuvé  par  les 
uns  et  proscrit  par  d'autres.  Quand  on  a  une  fois 
avoué  que  le  soleil  du  peintre  n'est  pas. celui  de 
l'univers  et  ne  saurait  l'être ,  ne  ^  s'est-ori  pas  en- 
gagé dans  un  autre  aveu  dont  il  s'ensuit  une  in- 
finité de  conséquences  ?  la  première  ^  de  ne  pas 
demander  à  l'art  au-delà  de  ses  ressources  ;  la  se- 
conde ,  de  prononcer  avec  une  extrême  circons- 
pection de  toute  scène  où  tout  est  d'accord.     \ 

Au  reste ,  voulez-vous  bien  sentir  la  différence 
de  l'opaque ,  du  compacte  ^  du  monotone  ^  du 
manque  de  tons  y  de  passages  et  de  nuances  ^  avec 
l'effet  des  qualités. contraires  à  ces  défauts?  Com- 
parez la  croupe  du  cheval  blanc  de  Casanove^  avec 


SALON  DE   1767.  Soi 

la  croupe  d'un  cheval  blanc  d'une  des  batailles 
de  Loutherbourg*  Ces  comparaisons  multipliées 
TOUS  rendraient  bien  difficile. 

6.  PETIT  TABLEAU  REPRÉSENTANT  UN  CAVALIER  QUl 

•  ■« 

RAJUSTE    SA    BOTTE. 

A  droite  y  un  bout  de  rivière  avec  un  lointain  ; 
deux  cavaliers  passent  la  rivière.  Sur  une  terrasse 
assez  élevée  et  assez  large  au  bord  de  la  rivière , 
un  cavalier  sur  son  cheval^  tenant  la  bride  de 
celui  de  son  camarade  >  qu'on  voit  plus  sur  le  fond 
et  sur  la  gauche  9  descendu  à  terre  et  rajustant  sa 
botte- 
Autre  petit  morceau  de  la  même  école  fla- 
mande ;  mais  je  suis  bien  fôché  contre  ce  mot  de 
pastiche  qui  marque  du  mépris,  et  qui  peut  dé- 
courager les  artistes  de  l'imitation  des  meilleurs 
maîtres  anciens.  Quoi  donc  !  s'il  arrivait  que  l'on 
me  présentât  un  morceau  si  bien  fait  de  tout 
point  dans  la  manière  de  Raphaël ,  de  Rubens  ^ 
du  Titien ,  du  Dominiquin ,  que  moi  et  tout  autre 
s'y  trompât,  l'artiste  n'aurait-il  pas  exécuté  une 
belle  chose  ?  Il  me  semble  qu'un  littérateur  serait 
assez  content  de  lui-même ,  s'il  avait  composé  une 
page  qu'on  prit  pour  une  citation  d'Horace ,  de 
Virgile,  d'Homère,  de  Cicéron  ou  de  Démos- 
thène  ;  une  vingtaine  de  vers  qu'on  fût  tenté  de 
restituer  à  Racin0  ou  à  Voltaire.  N'avons -nous 
pas  une  infinité  de  pièces  dans  le  style  maro- 


5o2  SALON  DE    1767. 

tique  ;  et  ces  pièees ,  pour  être  de  trais  pirstiches 
en  poësie  ,  en  sont-elles  moins  estimables  ? 

Casanore  est  vraiment  un  peintre  de  batailles  ; 
mais^  encore  une  fois  ^  quelle  est  la  description 
d'un  tableau  de  bataille  qui  puisse  servir  à  un 
autre  que  celui  qui  la  fait ,  les  yeux  devant  le  ta- 
bleau ?  Plus  vous  détaillerez ,  chaque  petit  détail 
ayant  toujours  quelque  cbose  de  vague  et  d'iûdë- 
terminë^  plus  vous  compliquerez  le  problème 
pour  Fimagination.  Il  en  est  d'une  bataille ,  d'un 
paysage  ^  ainsi  que  du  portrait  d'une  femme  ab- 
sente ;  plus  vous  donnerez  de  ses  traits  à  l'artiste  ^ 
plus  vous  le  rendrez  perplexe.  Je  dirai  donc  :  à 
droite,  des  soldfits  renversés  ;  sur  le  devant,  au 
centre ,  un  cavalier  qui  s'ëlance  à  toutes  jambes; 
par  derrière  celui-ci ,  plus  sur  le  fond ,  un  autre 
cavalier  dont  le  cheval  est  renversé  ;  autour  de 
cette  masse,  des  morts  et  des  mourants  ;  et  j'ajou- 
terai ,  sur  les  ailes ,  petites  mêlées  séparées  ;  très- 
beau  ,  très-large  ;  et  puis ,  que  votre  têt»  fesse  de 
cela  ce  qui  lui  conviendra;  elle  est  d'autâût  plus 
à  son  aise ,  qu'elle  sait  moins  du  faire  et  de  l'or- 
donnance. Un  homme  de  lettres  >  qui  n'est  pas 
«ans  mérite ,  prétendait  que  les  épidlèl^s  géné- 
rales et  communes,  telles  que  grtod,  magtiè^ 
fique ,  beau ,  terrible ,  intéressant ,  hideux ,  cap- 
tivant moins  la  pensée  de  chaque  lecteur ,  à  qui 
cela  laisse,  pour  ainsi  dire,  carte  blanche,  étaient 
celles  qu'il  fallait  toujours  préférer.  Je  le  laissai 


j 


SALON  DE   1767.  5o5 

dire;  mais  tout  bas  je  lui  répondais ,  au  dedans 
de  moi  -  même  :  Oui ,  quand  on  est  un  pauvre 
diable  comme  toi,  quand  on  ne  se  peint  que  des 
images  triviales.  Maïs  quand  ou  a  de  la  verve  ^ 
dies  concepts  rares,  une  manière  d'apercevoir  et 
de  sefttir  originale  et  forte ,  le  grand  tourment 
est  de  trouver  l'expression  singulière ,  indivi- 
duelle, unique,  qui  caractérise,  qui  distingue, 
qui  attache  et  qui  frappe^  Tu  aurais  dit  d'un  de 
tes  combattants ,  qu'il  avait  reçu  k  la  tête  ou  scn 
cou  une  énorme  blessure.  Mais  le  poète  dit  :  la 
flèche  l'atteignit  au-dessus  de  l'oreille ,  entra ,  tra- 
versa les  (js  du  palais ,  brisa  les  dents  de  la  mâ- 
choire inférieure ,  sortit  par  la  bouche,  et  le  sang 
qui  coulait  le  long  de  son  fer ,  tombait  à  terre  en 
distillant  par  la  pointe.  Ces  épîthètes  générales 
sont  d'autant  plus  misérables  dans  le  style  fran*^ 
çais ,  que  l'exagération  nationale ,  les  appliquant 
tLsuellement  à  dé  petites  choses ,  les  a  presque  tou- 
tes dëci^iées. 

BAUDOUIN. 

Toujours  petits  tableaux,  petites  îd^ees,  com- 
positions frivoles  ,  propres  au  boudoir  d'une  pe- 
tite-maitresse ,  à  la  petite  maison  d'un  petit- 
maître;  faîtes  pour  de  petits  abbés,  de  petits 
robins,  de  gros  financiers  ou  autres  personnages 
sans  inoeurs  et  d'un-petît  goût. 


.5o4  SALON   DE    1767. 

i.    LÉ  GOUGHEÏl    DE    LA  MARIEE^ 

A  gouache. 

Entrons.dans  cet  appartement  ^  et  voyons  cette 
scène.  A  droite ,  cheminée  et  glace.  Sur  la  cher- 
minée  et  devant  la  glace  ^  flambeaux  à  plusieurs 
branches  et  allumés.  Devant  le  foyer,  suivante 
accroupie  qui  couvre  le  feu.  Derrière  celle-ci, 
autre  suivante  accroupie  qui,  l'éteiguoir  à  la 
main ,  se  dispose  à  éteindire  les  bougies  des  bras 
attachés  à  la  boiserie.  Au  côté  de  la  cheminée, 
en  s'avançant  vers  la  gauche ,  troisième  suivante 
debout,  tenant  sa  maîtresse,  sous  les  bras,  et  la 
pressant  d'entrer  dans  la  couche  nuptiale.  Cette 
couche ,  à  moitié  ouverte ,  occupe  le  fond .  La 
jeune  mariée  s'est  laissée  vaincre  ;  elle  a  déjà  un 
genou  sur  la  couche  ;  elle  est  en  déshabillé  de 
nuit.  Elle  pleure.  Son  époux,  en  robe  de  chambre, 
est  à  ses  pieds,  et  la  conjure.  On  ne  le  yoit  que 
par  le  dos.  Il  y  a  au  chevet  du  lit  une  quatrième 
suivante  qui  a  levé  la  couverture;  tput-à-faità 
gauche,  sur  un  guéridon.  Un  autre  flambeau  à 
branches  ;  sur  le  devant ,  du  même  côté ,  une  table 
de  nuit  avec  des  linges. 

M.  Baudouin,  faites-mbi  le  plaisir  de  me  dire 
en  quel  lieu  du  monde  cette  scène  s'est  passée? 
Certes ,  ce  n'est  pas  en  France.  Jamais  on  n'y  a 
vu  une  jeune  fille  bien  née,  bien  élevée ,  à  moitié 
nue ,  un  genou  sur  le  lit ,  sollicitée  par  son  époux 


SALON  DE    1767.  5o5  . 

en  présence  de  ses  femmes  qui  la 'tiraillent.  Une 
innocente  prolonge  sans  fin  sa  .toilette,  de  nuit  ; 
elle  tremble^  elle  s'arrache  avec  peine  des  bras 
de  son  père  et  de  sa  mère;  elle  a  les  yeux  bais$és^ 
elle  n'ose  les  lever  sur  ses  femmes»  Elle  verse  une 
larnae.  Quand  elle  sort  de  s^  toilette  pour  passer 
vers  le  lit  nuptial^  ses  genoux  se  dérobent  sous 
elle ,  ses  femmes  sont  retirées  ;  elle  est  seule  y 
lorsqu'elle  est  abandonnée  aux  désirs^  à  l'impa- 
tience de  son  jeune  époux.  Ce  moment  est  faux. 
Il  serait  vrai^  ^^'^^  serait  d'un  mauvais  choix.. 
Quel  intérêt  cet  époux  ^  cette  épouse  ^  ces  femmes 
de  chambre ,  toute  cette  scène  peut-elle  avoir?  Feii 
notre  ami  Greuze  n'eût  pas  manqué  de  prendre 
l'instant  précédent,  celui  où  un  père,  une  mère, 
envoient  leur  fille  à  son  époux.^  Quelle  tendresse  ! 
quelle  honnêteté!  quelle  délii^atesse !  quelle  va- 
riété d'actions  et  d'expressions  dans  le3  frères ,  les 
sœurs  l  les  parents ,  les  amis,  les  amies  !  quel  pa- 
thétique n'y  aurait-il  pas  mis  I  Le  pauvre  homme, 
que  celui  qui  n'imagine ,  dans  cette  circonstance , 
qu'un  troupeau  de  femmes  de  chambre  ! 

Jbe  rôle  de  ces  suivantes  serait  ici  d'une  indé- 
cence  insupportable,  sans  les physiononiies  igno- 
bles, basses  et  malhonnêtes  que  l'artiste  leur  a 
données.  La  petite  mine  chiffonnée  de  la  niariée, 
l'action  ardente  et  peu  touchante  du  jeune  époux 
vu  par  le  dos  ,  ces  indignes  créatures  qui  entou- 
rent la  couche ,  tout  me  représente  un  mauvais 
Salons,  tomk  ii.  ^O 


\ 


5o6  SALON  DE   1767. 

Ifèii*  Je  n^  Tais  qu'tme  lôourtisane  qui  s'est  Inal 
tréttVëé  des  caresses  d'un  petit  libertiii^  et  qui 
redouté  le  Thème  J>ëril ,  sur  lëqttët  quelques  uiies 
de  sed  malheureuses  compagnes  la  rassurent.  II 
iilB  tikânque  là  qu^titte  rieille. 

Rtéh  ûe  proûlré  tiiteujt ,  que  l'exemple  dé  Bàu- 
dbttin  y  (Combien  1^  moeurs  soM  essentielles  au 
b^n  ^ût.  Ge  peiôtre  chioisit  mal  ou  son  sujet  où 
séh  idstant;  il  ne  ^àit  pâ!s  même  ètte  yolùptuéiuc. 
Crè4l-il  i^ue  le  mtiment  oii  tout  le  mondé  s'est  re- 
tiï'ë>  oùlà  jèttiîïeet)ousèfeî5t'seulé  aVfec  Son  époux  ^ 
îï'é\li  pas  fouf  hi  ùb'e  séèue  plus  iil'tei*essàiiie  qîie 
la  siehhe? 

Artistes ,  si  Vous  êtes  jaloux  de  là  durée  dé  vos 
ouvragés,  je  Vous  conseille  de  vôtis  éh  tenir  àùt 
sujets  honnêteè*  Tout  ce  ^uî  prêche  aux  hommes 
là  dépràVatibh ,  est  fait  pout  être  dëtruil;  et  d^aU- 
tant  plus  sûreïhént  détruit,  que  rouvràge  séfà 
plus  parfait.  Il  ne  subsiste  preôcjùé  plus  aucune 
de  éés  îhfâmtfS  et  belles  estampe^  que  le  Jules 
Ronkaiti  k  composées  diaprés  l'inipur  Arétîn.  La 
probité ,  là  vertu ,  rhonnêtété ,  lé  scrupule ,  le 
petit  esprit  superstitieux ,  foùt  tôt  oU  tard  main- 
l^s(se  suf-  les  productions  déshoûnêtés.  Etf  effet, 
quel  est  celui  d'entre  nous ,  qui ,  possesseur  d'un 
chéf-d'œuvré  de  peiiiture  oti  de  sculpture ,  ca- 
pable d'inspirer  la  débauche,  né  commence  pas  à 
èh  dërober  là  vUe  à  sa  femme,  à  sa  i&llé,  à  son 
fils?  Quel  est  cfelul  qui  ne  pense  que  ce  chef- 


SALOIli  Dfi   1767.  5o7 

d'txuTve  ne  puisse  passer  à  iiti  autre  possesseur 
iiiokis  atta&ttf  à  le  serrer  ?  QpéA  est  celui  qui  ne 
pronoÉiee  y  au  ^d  de  son  tdMr  y  que  le  talent 
pouTait  être  mieuit  emfdiiyyë ,  ^ttn  jpareil  oUTrage 
a'être  pas  &it  >  «t  qu'il  jr  aurait  quelque  miérite 
à  ie  supprimer?  Quelle  co^piitesation  y  a-^t-^il 
entre  «n  tableau^  une  statue >  si  parfaite  qu'on 
k  s«p^se ,  et  la  cormptiDti  d'un  cœur  innocent  ? 
Et  ^  ces  pensiles  y  qui  ne  isont  pas  tout-à-fait  ri- 
dicules'^  s'ëièyeiiit ,  je  ne  dis  pas  dans  tax  bigot , 
flouâa  dausK  ati  iteraiM  et  bien  ;  et  dans  un  homme 
de  bien  9  je^ae  dispas  r^îgieuï  y  mais  esprit  fort^ 
maïs  athée  y  âgé  y  sur  te  point  de  descendre  au 
tomèeati^  que  deviennent  le  beau  tableau^  la 
beUe  statue  y  ce  groupe  du  satyre  qui  jouît  d'une 
ekèvre ,  ce  petit  Priape  qu'on  a  tire  de$  ruines 
d'Hercuianum  ;  ces  deu&  morteaux  les  plus  pre^ 
cMiKqve  l'antiquité  nous  ait  transmis  y  au  juge- 
ment du  baron  de  'Gleidfien  et  de  l'abbé  Galiani  y 
qui  s'y  îcottnaissent?  Voilà  donc^  en  un  instant^ 
le  lirait  des  feilles  du  trient  le  plus  rare ,  brisé , 
mis  en  pièces?  Et  qui  de  nous  osera  blâmer  là 
i»ain  honnête  et  barbare  y  qui  aura  commis  cette 
esf^èce  de^crilège?  Ce  n'est  pas  moi  y  qui  cepen- 
dant n'ignore  pas  ce  qu'on  peut  m'objectèr,  le 
pe«i  d'inflw^ce  que  les  productions  des  beaux-arts 
Mit  wt  les  moeurs  générales  ;  leur  indépendàtJR 
lÈtètat  de  la  volonté  et  de  l'exemple  d'un  souve- 
rain ;  des  ressorts  momentanés ,  tels  que  l'ambi- 

20i 


[ 


5o8  SALON  DE    1767. 

tion,  le  péril ,  Tesprit  patriotique^  je  sais  qae  ce-^ 
lui  qui  supprime  un  mauvais  livre  ^  ou  qui  dëtrait 
une  statue  voluptueuse  >  ressemble  à  un  idiot  ^  qui 
craindrait  de  pisser  dans  un  fleuve^  de  peur  qu'un 
homme  ne  s'y  noyât  :  mais  laissons  )à  l'effet  de 
ces  productions  sur  les  mœurs  de  la  nation  ;  res- 
treignons-le aux  moeurs  particulières*  Je  ne  puis 
me  dissimuler  qu'un  mauvais  livre ,  une  estampe 
malhonnête  que  le  hasard  offrirait  à  ma  fille  ^ 
suffirait  pour  la  faire  rêver  et  la  perdre.  Ceux 
qui  peuplent  nos  jardins  publies  des  images  de  la 
prostitution^  ne  savent  guère  ce  qu'ils  font!  Ce- 
pendant tant  d'inscriptions  infâmes  ^  dont  la  statue 
de  la  P^énus  aux  belles  fesses  est  sans  cesse  bar<*- 
bouillëe  datas  lés  bosquet^  de  Versailles;  tant 
d'actions  dissolues  avouées  dans  ces  inscriptions  ^ 
tant  d'insultes  faites  par  la  débauche  même  à  ses 
propres  idoles  ;  insultes  qui  marquent  des  ima- 
ginations perdues^  un  mélange  inexplicable  de 
corruption  et  de  barbarie ,  instruisent  assez  de 
l'impression  pernicieuse  de  ces  sortes  d'ouvrages. 
Croit-on  que  les  bustes  de  cçux  qui  ont  bien  mé- 
rité de  la  patrie^  l'es  armes  à  la  main ^  dans  les 
tribunaux  de  la  justice^  aux  conseils  dû  sou- 
verain «  dans  la  carrière  des  lettres  ou  des  beaux- 
arts  y  ne  donnassent  pas  une  meilleure  leçon? 
lÉurquoi  donc  ne  rencontrons-nous  point  les 
statues  de  Turenne  et,  de  Catinat  ?  c'est  que  tout 
ce  qui  s'est  fait  de  bien  x^hez  un  peuple ,  se  rap- 


. 


SALON  DE   1767.  309 

porte  à  un  seul  homme  ;  c'est  que  cet  homme , 
jaloux  de  toute  gloire^  ne  souffre  pas  qu'un  autre 
soit  honore.  C'est  qu'it  n'y  a  que  lui. 

Encore  9  si  le  mauvais  choix  des  tableaux  de 
Baudouin  était  racheté  par  le  dessin  ^  l'expression 
des  caractères  y  un  faire  merveilleux;  mais  non  ^ 
toutes  les  parties  de  l'art  y  sont  médiocres.  Dans 
le  morceau  dont  il  s'agit  ici  ^  la  mariée  est  d'un 
joli  ensemble ,  la  tête  en  est  bien  dessinée  ;  mais 
le  mari^^  vu  par  le  dos^  a  l'air  d'un  sac,  sous  le- 
quel on  ne  ressent  rien;  sa  robe-de^chambre  l'em«- 
maillotte  ^  la  couleur  en  est  terne.  Point  de  nuit  ; 
scène  de  nuit,  peinte  de  jour.  La  nuit,  les  ombres 
sont  fortes  ,.èt  par  conséquent  les  clairs  éclatants; 
et  tout  est  gris.  La  suivante,  qui  lève  lârtoiiver-* 
ture,  n'est  pas  mal  ajustée. 

PETIT   DIjiLOGUE. 

<■  ■, 

Mais ,  mon  ami ,  à  quoi  pensez-vous  ?  Il  me 
semble  que  vous  n'êtes  pas  trop  à  ce  que  vous 
lisez.  —  Il  est  vrai  ;  comme  votre  Baudouin  ne 
m'intéresse  aucunement ,  je  revenais  malgré  moi 
sur  Ca$anove.  — Eh  bien  !  Gasanove....  est  donc 
un  artiste  bien  merveilleux? — Bien  merveilleux! 
qui  vous  dit  cela  ?  Il  est  aux  bons  peintres  An 
siècle  passé ,  comnie  nos  bons  littérateurs  aux 
écrivains  clu  même  siècle.  Il  a  du  dessin,  des  idées^ 
de  la  chaleur ,  de  la  couleur.  —  Son  tableau  du 
ccîpalier  espagnol^  dont  vous  faites  tant  de  cas. 


3iO  SALON  DB   1767. 

a-^l*il  le  mérite  à^un  autre  cavalier  an  Salon  pré- 
cédenf  (i)?  -*-  Non.  «*««  N'est^îl  pas  gris ?—^  Il  est 
vrai.  —  Même  un  peu  sala?  -*-*  Cela  se  peut.  ^^ 
Mollement  dessiné?  <—  Vous  êtes  difficile.  — ^  Et 
son  cheval  h'a^t^il  pns  l'air  d'un  cheral  de  louage? 
-—  Vous  n'aimez  pas  Caaanore.  •*«-  Je  ne  l'aime  ni 
ne  le  kais.  Je  ne  le  connais  pas  y  et  suis  tout*à- 
fait  disposé  à  lui  rendre  justice  ;  et  pour  ^ous  en 
conTaittcre ,  je  trouve  ^  par  exemple  ^  dans  sa  ba- 
taille et  son  pendant  y  le  ciel  de  la  plus  grande 
beauté ,  les  nuages  légers  et  transparaits.  En  ce 
point ,  ainsi:  que  par  la  rariélé  et  la  finesse  des 
tons  y  comparable  an  Bourguignon ,  même  j^us 
Tigoureux^  et  bien  le  maître  de  Loutherbaurg ,  et 
celui--ci  bien  l'écedier.  Il  faut  être  juste  ;  dans 
cette  petite  composition  ^  où  tous  aves  loué  un 
certain  cheval  blanc ,  je  conviens  qu'il  est  d^une 
finesse  de  couleur  étonnante  ;  mais  coilvenez  que 
la  tête  e^^  est  fort  mauvaise*  Dans  une  de  ces  ba- 
tailles ,  je  me  raj^Ue  encoit^  des  soldats  touchés 
avec  jwceet  délicatesse  ^  quoique  ce  oe  soit  pas 
le  mérite  ordinaire  de  ce  peintre  ;  là  ^  ou  ailleurs 
(  car  1^  comme  je  compte  sur  vous ,  je  parcours  les 
choaes  un  peu  légkreme^t  )  ^  sur  le  devant ,  un 
soldat  mort  y  un  étendard ^  un  tambour^  une  ter- 
rasse>  peints  avec  beaucoup  de  vigueur.  Au  Grué, 
^  qui  fait  le  pendi^ut ,  le  ciel  est  joli  ^  et  les  fig^àres 
très^finîes;  mais  il  s'en  manque  un  peu  qu'au 

(i)  Sêtionth  1765,  tomT  vfii ,  pag.  aaS.  E91T». 


SALON  DE   i^.  5u 

Marécfial  elles  ai^  cet  e$prit-là.  A  l^  botf^  ra- 
justée j  la  couleur  est  douce  ;  m^is  n'estneUe  p^ 

^n  peu?  grise  ?  voyez.  -^  Je  v4?is  que  vous  seriez 
bien  plus  xqjécbaat  que  moi ,  si  vous  le  y^uUc;^  ; 
mais  repreuous  le  Baudouin. 

^.    LE    SENTIMENT   DE   l' AMOUR    ET   DE    LA   NATURE 
CÉDANT   POUR   UN   TEMPS    A    LA    NÉCESSITÉ. 

A  drqitej,  sur  le  dev^î^t^  VntFépkité  dp  lijt  qu'on 
appelle  Je  lit  4^  n;iisèl«,  Plu^  ^UT  le  foud ,  u»  qWrr 
darn  j,  Je  nei;  ejxYelpppé  d'un  mwtew  i  fit  rece^fiut 
un  upuve^u-né  ejRunailloté.  Un  peu  plus  ^nr  le 
fpud>  et  vers  la  gauche  y  en  coiffure  noipe^  en 
luantelet^  eu  piitfiiines  ^  une  ^^-femme  qui  pré^ 
çeùte  Teufaut  au  quidam ,  et  prêle  ^  *?rtir.  Au 
cçntra^  surrle  dPr^t,  une  jeupe  fille  asisai^  si^r 

uue  chaire,  tPttte  r4iu$tée ,  dftos  la  diOivdem'»  re^r 

teu^Pt  d'u;;ie  ift^in  SQ»  eufjtnt,  qu'on  lui  eulèlre^ 
et  serinant  de  l'autre  la  main  du  père»  Pl^^^ee  un 
peu  plus  à  gauche ,  sur  un  tabouret ,  et  vue  piwp 
le  dos ,  uî>e  amie ,  peucbée  vers  Fi^uçppui^liiee ,  et  h 
déteruïiwpt  au  sjaqrifîce  ;  tout-à-rfait  h  g^w^  > 
devant  une  petite  t^ble ,  un  jeupe  talou  rwge ,  vu 
par  le  dps ,  serrant  la  main  qu'on  lui  a  tejpdue  y  la 
tête  penchée  fiur  spn  auU'e  paain ,  ou  renversée  en 
arrière ,  je  ne  sais  lequel  des  deuî^>  et  d^ps  l'atti- 
tude du  deçespoir-  Il  est  proche  4'iuiepftrte  vitrée 

qui  éclaire  la  chambre  de  la  sage-femme ,  où  l'on 
voit  des  lits  numérotés. 


5ia  SALON  DE    1767. 

J'ai  déjà  dit  ^  au  Salon  précédent  (i) ,  ce  que  je 
pensais  de  ce  morceau  ;  j'ai  dit ,  que  la  scène  pla- 
cée dans  un  grenier  où  la  misère  aurait  relégué 
un  paurre  père  ,  une  pauirre  mère  iftu,vellément 
accouchée^  et  réduite  à  abandonner  son  enfant , 
serait  infiniment  plus  favorable  au  technique.  Ce 
ne  sont  pas  des  tuiles  y  des  chevrons  y  des  toiles 
d'àraigilées  qui  sont  vils^  c'est  un  mélange  de  luxe 
et  de  pauvreté.  Un  paysan  en  sabots ,  en  guêtres  , 
mouillé^  crotté,  vêtu  de  toile,  un  bâton  à  la  main^ 
la  tête  couverte  d'un  méchant  feutré  est  bien.  Un 
laquais,  avec  sa  livrée  usée,  ses  bas  gris ,  sa  cu- 
lotte de  chamois ,  son  chapeau  bordé ,  son  vête- 
ment taché,  est  dégoûtant.  Quant  aux  mœurs  de 
celtd  de  Baudouin  et  de  celui  qu^  j'^imagine  ^  c'est 
la  différence  des  bonnes  et  des  mauvaises.  Com- 
position froide  ,  point  de  vérité ,  exécution  faible 
de  tout  point;  mais  les  figures  ont  de  la  proportion 
et  du  mouvement.  — D'accord. — L'accouchée  est 
bien  ajustée.  — Trop  bien  j' est-ce  qu'il  ne  devrait 
pas  y  avoir  dans  sa  coiffure,  dans  le  désordre  de 
ses  cheveux  et  de  son  vêtement,  des  vestiges  de  la 
scène  qui  a  précédé  ?—  Il  y  a  de  la  douleur  dans  sa 
tête ,  et  les  bras  en  sont  bien  dessinés.  —  Mais  ses 
pieds  né  sont-ils  pas  trop  petits  ,  et  décolorés  par 
la  'vigueur  du  coussin  qui  les  supporte  ;  et  la  tête 
de  cet  enfant  est-elle  soutenue  comme  elle  devrait 

(i)  Voyez  Sahn  de  1765,  tom.  vni^  pag.  235,  article  Bau- 
dbum.  Êdit>. 


SALON  DE   1767.  3i5 

rétre  ?  Est-ce  ainsi  qu'on  porte  et  qu'on  donne  un 
noùveau-né  ?  et  ce  lit  de  misère  est-il  touché  ? 
Pourquoi  cette  sage-femme  hors  de  son  état  ?  Je 
lui  aimerais  bien  mieux  des  restes  de  la  fatigue  de 
son  métier.  C'est  tout  cet  apprêt,  qui  fait  le  petit; 
le  mauvais ,  qui  chasse  la  naturel  C'est  qu'il  faut 
un  goût  plus  original /un  sentiment  plus  Tif  du 
TTai ,  pour  tirer  parti  de  ces  sortes  de  sujets  ; 
et  puis  le  tout  est  gris.  M.  Baudouin ,  tous  me 
rappelez  l'abbé  Cossart ,  curé  de  Saint-Remi  >  à 
Dieppe.  tJn  jour  qu'il  était  monté  à  l'orgue  de 
son  église  ^  il  mit  par  hasai*d  le  pied  sur  une  pé- 
dale :  l'instrument  résonna  ,•  et  le  curé  Cossart 
s'écria  :  «  Ah,  ah  !  je  joue  de  l'orgue  !  cela  n'est 
t(  pas/ si  difficile  que  je  croyais.  »  M.  Baudouin, 
vous  avez  mis  le  pied  sur  la  pédale ,  et  puis  c'est 
tout.  '       '       ' 

3.    HUIT   PETITS   MORCEAUX    EU    MINIATURE,    REPRÉSEM- 

TANT   LA   vIe   DE   LA   TIERCE. 

Celui  de  la.  Natwité  n'est  pas  mal  ;  il  est  bien 
'coin[^osé  y  vigoureusement  peint  ;  mais  c'est  une 
imitation,  pour  ne  pas  dire  une  copie  réduite  du 
même  sujet,  peint  par  notre  beau-père'(i),  pour 
madame  de  Pompadour  ;  même  Vierge  coquette, 
mêmes  anges  libertins.  Il  y  a  là  du  beau-père  ;  ce 
n^est  pas  du  Baudouin  pur.  —  Maître  Denis ,  de 
la  douceur  ;  il  y  a  de  l'effet ,  la  couleur  est  jolie. 

'    (i)  Baudouin  était  gendre  de  Bpucher.  Édit». 

•         *  ■      , 


5ï4  SAJiON  DR  i^. 

La  Vierge  a  de  la  çnpideur  y  de  U  fincis^e;  eUç  ^st 
l)ieo  ajustée  ^  Teiifaot  eat  lumi^xeia  et  doiûllette- 
OBtent  fait*  Et  ces  h^rejèv^^  ealt<t  qu'Us  ne  yéi^r'^iMt 
pa^  km  ?  Regiardi^  biéaies  autrç^  morcçÀm;  et 
TOUS  les  trouverez  ^iritueUemeiit  toucM^^  ^^  i^ 
r^^rde ,  ?f  tout  ç^M  ne  me  paraît  que  4^  bww 
écrans.  -^  Même  Xa  chaumière  et  Z^jt  7«^r«  ^f^i 
st^rend  s^  fille  mr  une  botte  de  paille •  » —  4W 
excepte  celuWà.  U  est  à  |;QuaQbe>  mai^i  \fi^  t09S 
en  $ont$i  li^min^ùx^  qu'op  le  croiraît.à  l'huile-  Je 
suis  ju^te ,  eoipme  vous  wye^^  Je  Ȏ  dj^maudi^  pt^ 
mieta/que  d'avoir  à  louer  >  surtout  Paxâdp^in  ^  boii 
garçon  y  que  j'aime^  et  k  qui  je  $aujb$iite  da  la 
fortune  et  du  succès. 

Sa  Càaumière  est  eucpre  n^eui^  f^nte  y  et  d'un 
meilleur  effet  que  sa  Crècïke  j;  peu  $'«n  faut  que 
ce  ne  soit  une  excellente  xhose^  car  c'en  ^st  \me 
très-bonne. 

A  droite ,  grande  porte  de  graixge-  Au-4^asus , 
pputres ,  chevrons,  espèce  de  ffd)rique ,  où  vol- 
t^ent  des  pigeons.  Au  bas ,  e^cgtier  >  d'où  l'uii 
descend  daus  la  çhsmuûère;  autour  de  cet  escalier, 
sur  le  devant ,  une  cbèvre  et  des  ustensilej^  d^  nié- 
nage  chiampêtre.  Au  centre  de  U  tQile  et  d»  ta^ 
bleau,  une  vieille ,  le  dns  courbé,  le  i^isAgp  ^Imwé 
de  colère ,  les  ppipgs  ^w  les  côtés ,  gourmw^»*, 

sa  fille  ,  étendue  sur  une  botte  de  paille ,  qu'elle 


SALON  DE  1767.  5l5 

partage  avec  un  jeune  paysan.  Pauvre  lit  !  mais 
que  je  troquerais  bien  pour  le  mien  ^  car  la  fille 
e^t  jolie  ;  elle  n'y  gag^oerait  pas.  Sou  ajustement 
n'a  pas  le  ^ens  commun;  sou  élégance  jure  avec 
le  lieu  et  la  condition  des  personnages.  Les  bottes 
de  paille  y  ce  rustique  théâtre  du  plaisir  ^  est  au 
pi«d  des  murs,  de  quelques  ëtables^  dont  la  cou- 
verture deseeud  en  peate.  Du  fond>  veille  devant^ 
tput-à-^fait  à  gauche  5  espèce  de  retraite  ou  d'en- 
foncement, où  Ton  a  placé  des  outils  de  labou- 
reur* 

Je  reviens  sur  aum»  premier  jugement.  Tout  ceci 
hieu  pein(t>  mai&  trèsrbien  peint ,  n'est  qu'un  amas 
de  contradiction^  ;  point  de  vérité  9  point  de  vrai 
goût«  Je  suis  révolté  de  la  ba^ses^^  cette  vieille, 
de  ce$  bottes  de  paille ,  de  cette^Hpe ,  et  de  cette 
élé^u^te  et  de  cet.élégant  qui  la  caresse*  C'est  du 
Fontenelle  j  brouillé  avec  duTbéocrite*  C'est  la 
composition  d'une  tété  fitible^  étroite  et  déréglée. 
Baudouin  transportera  la  fausse  gentillesse  de  son 
beau-père ,  dont  il  est  épris ,  les  grâces  de  Bou- 
cKèr,  dans  \me  grauge,  dans  une  cave ,  dans  une 
prison  )  dans  un  cachot  ;  il  fotirrera  partout  la 
petite  maison  et  le  boudoir*  Il  ^'entend  rien  à  la 
convenance.  Il  ne  sait  pas  qu'il  faut  que  tout 
tienne.  Il  ignore  ce  que  les  autres  savent  sans 
l'avoir  appris ,  et  pratiquent  de  jugement  naturel 
et  d'instinct.  Ce  tact  lui  manque  \  j'en  suis  fâché. 


5i6  SALON  DE  I767. 

ROLAND  DE  LA  PORTE. 

% 

I  » 

78.    UN    CBUCIFIX   DE   BRONZE  ,    SUR   UN    FOND   DE 
VELOURS   BLEU    IMITANT    LE   RIÇLIEF. 

Tableau  de  deux  pieds  de  haut ,  sur  un  pied  trois  quarts  de  large. 

Je  l'ai  vu  ce  Crucifix  tant  tantëé  II  est  très- 
bien;  mais  ces  sortes  de  morceaux  ne  sont  pas  la 
magie  noire.  C'est  ce  qu'ignorent  ceux  qu'ils  atti- 
rent -par  l'illusion  qu'ils  font  au  sens  de  la  vue. 
Ils  n'ont  jamais  connu  ce  qu'Oudry  exécutait  dans 
ce  genre  ;  ils  n'oùt  jamais  vu  des  barbouillages 
d'Allemagne  qui  ont  le  même  prestige.  On  a  place 
le  tableau  de  Roland  à  une  asse;;  grande  distance; 
et  les  bas-relk^d.'Oudry  y  places  parmi  les  sculp- 
tures ,  ëtaieomjprrais  ^  qu'il  n'y  avait  que  le  tact 
qui  pût  détromper  l'œil.  Ce  que  je  désirerais , 
c'est  qu'on  introduisît  un  bas-rèlief  d'une  grande 
force  dans  une  composition  historique  ^  et  qu'on 
s'imposât  ainsi  la  nécessité  d'achever  l'ouvrage 
avec  la  même  vérité  et  le  même  e£fet. 

Ce  peintre-ci  ne  manque  pas  de  couleur ,  il 
peut  aller  loin  ;  il  faut  s'y  connaître  pour  conce- 
voir cette  espérance.  Il  a  exposé  des  fruits  ,  des 
portraits  ;  le$  fruits  sont  beaux ,  les  portraits  sont 
mauvais. 


SALON  DE   1767.  517 

BELLENGÉ. 

r 

TJN    TABLSAU   DE   FLEURS   ET   DE   FRUITS. 

Unse  pieds  et  demi  de  haut ,  sar  cinq  pieds  un  tiers  de  large. 

C'est  un  grand  Tase  plein  de^  fleurs  ^  sur  son 
piédestal  ;  c'est  un  ramage  de  verdure  qui  rampç 
avec  une  profusion  tout-à*fait  pittoresque  sur 
l'extérieur  d^  ce  vase  et  sur  son  piédestal  ;  ce 
sont^  autour  de  ce  piédestal^  des  fleurs^  des 
grenades^  des  raisins ^  des  pèches^  un  grand 
bassin  rempli  de  la  même  richesse  \  c'est  ^  au 
centime  et  du  côté  droit  y  un  grand  rideau  vert  > 
par^e  replié  ^  partie  tombant. 

Il  m'a  semblé  qu'il  y  avait  du  godt ,  même  de 
la  poésie^  dans  cette  composition^  du  luxe^  de 
la  couleur  ;  qu'une  urne  ^  dont  je  n'ai  pas. parlée 
et  .qui  est  parmi  les  fruits  y  et  que  le  vase  étaient 
bien  peints  ;  le  vase  de  belle  forme  et  de  belle  pro- 
portion ;  le  ramage  de  verdure  jeté  avec  élégance; 
et  les  fleurs  et  les  fruits  bien  disposés  pour  l'efiet. 
Maître  Bachelier  y  voilà  un  homme  qui  vous 
grimpe  sur  les  épaules.  On  monte  vers  ce  vase 
par  quelques  degrés  qui  forment  le  devant  du 
tableau. 

Ces  sortes  de  compositions  y  outre  le  technique 
général  de  l'art ,  ont  une  poétique  qui  leur  est 
particulière  :  on  peut  rendre  raison  du  profil  élé- 
gant d'un  vase  y  de  la  grâce  d'une  guirlande.  L'art 


3i8  SALON  D%   1767. 

de  dessiner  une  étoffe  n^est  pas  plus  arbitraire 
que  celui  de  dessiner  la  figure  ;  j^ien  trouve  seu- 
lemeoLt  les  réglées  plus  ciaeli^6s ,  plus  de(!rètes^  Pour 
les  découvrir  j  il  faudrait  partir  des  phénomènes 
les  plus  grossiers  ;  par  exemple ,  des  serpents  ^ 
des  oiâekux^  dés  kthtts  y  tles  ihaisons  y  dès  pàpil- 
lofis.  Il  est  Certain  quNin  làerpent,  qu'un  arbre  , 
qu'uHB  Maison  sefàit  ridicule  srur  It  dos  d'une 
Jfemme.  On  passerait  de  là  du  sete  y  à  Tâge,  à  la 
couleur  de  la  peau ,  à  Tétet ,  à  4es  convenancies 
plus  %vtt/&y  d'où  Ton  parviendrait  à  démontrer 
qu'un  dessin  de  robe  eist  de  mauvais  gôùt^  et  cela 
ausâi  mûrement  que  le  dessin  de  quelque  autre 
objet  que  ce  fôt.  Car  enfin  y  le^  mots  de  tact,  d'ins* 
tinct  ne  ^ont  pas  moins  vides  de  s^ns  dans  ce  Cas 
qu'en  tout  autre  y.  si  l'on  feit  abstraction  de  la 
raison  y  de  l'usage  deis  sens  y  des  convenances  et 
de  ret|)ériènùe.  Quoi  qu'il  en  soit ,  rien  n'esft  plus 
rftt^  qu'un  bon  dessinateur  d'étoffes. 

Il  y  ^ ,  du  tnttnie  artiste  >  sur  uji  buffet  d€  maribire, 
à  droite ,  un  f^a^  de  hronze ,  beau ,  élégant ,  et 
bien  peint;  autotirde  ce  vase,  de  gros  raisins 
noirs  «  bkncs ,  <yt  d'autres  fruits.  Le  cep ,  auquel 
ceà  raisins  soni  ^entore  uttkcbés ,  descend  du  haut 
d'un  vase  de  terre  cuite ,  à  large  panse.  Il  y  u  ,.uu- 
tour  «de  ce  second  vase ,  des  pêches  et  des  finciits. 
Chardin ,  oui ,  Chardin  ne  dédaignerait  pas  ce 
iftW^ceàu.  H  est  fortement  ôolorié  ;  les  fruits  isont 
vrais.  Le  vase ,  blanchâtre ,  est  admirable  par  la 


SALO»  DE   1767.  Sig 

Tarlëtë  des  tons  gris,>  rouges,  noits,  jauties,  et 
autres  àccidehts  de  la  cuisson.  Sut  la  panse  de 
ce  yase ,  de^  etifatit^ ,  qu'on  a  groupei^,  àont  très- 
bien;  ils  ont  biêii  souffert  du  feu.  Le  tout  iirnite 
à  ravir  là  poterie  mal  ciiite ,  et  son  coup  d^ôeil 
i^re  tt  frêle. 

Voilà  des  hommes  qui  n^ëtaient  rien  autrefois , 
et  qu'on  regarde  aujourd'hui.  Serait-ce  que  les 
bonis  nte  sont  plus?  Beishays ,  Van-Loo ,  Boucher , 
Gharditî  5  La  Tour ,  Bachelier ,  Gr^uzé ,  n'y  sont 
plus.  Je  ne  nomme  pas  Pierre  ;  car  il  y  à  si  long- 
temps <|ue  (net  artiste  ne  nuisait  plus  à  personne  ! 

Les  autres  tableaux  de  fleurs  et  dé  fruits  de  fiel- 
lengë  étaient  au  Salon  incognito. 

RÉPONSE    A    VNB   LETTRE   JOE   M.    GRXMM. 

Vous  pensez  donc  que  j'ai  quelque  tableau  de 
Casàiiove.  Je  n'en  ai  aucun  ;  et  quand  j'en  aurais , 
dé  ceux  itiêine  qui  sont  exposes  au  Salon ^  cela  ne 
m'eliipêcheràit  pas  d'en  dire  mon  atis  ^«ans  par- 
tialité. Que  ]6  suis  son  àmi  intime  :  je  ne  le  con- 
nais point  ;  et  quand  je  le  Connaîtrais  ,  je  ne  Peu 
jugerais  paô  itioins  sévèrement.  Qu'il  y  a  quelque 
raison  pour  Tavoir  I6ué  presque  sans  restriction  : 
ia  raison,  je  vais  vous  la  dire  ;  c'est  que  je  n'ai 
rieii  aperçu  dans  ses  derniers  ouvrages  d'impor- 
tàtit  à  reprendre.  Quoi  !  me  denàandez-vous ,  son 
cavalier  espagnol  n'est  pas  gris^  même  un  peu 
sale  y  mollement  dessiné  ^  et  son  cheval  une  bête 


3l20  SALON  DE   17^. 

de  somme  ?  dans  la  Petite  batcdlle  et  son  pendant, 
la  tête  du  cheval  blanc  n'est  pas  mauvaise?  Les 
soldats  qu'on  voit  à  droite  sur  le  fpnd  ont  la  fi- 
nesse de  touche  ordinaire  à  ce  peintre  ?  Au  Ma- 
réchal, ses  figures  sont  aussi  spirituellement  des- 
sinées qu'au  Berghem?  A  la  botte  rajustée ,  la 
couleur  n'est  pas  un  peu  grise?  Malgré  ces  obser- 
vations ,  ijui  peuvent  être  justes ,  je  persiste  à 
croire  que  les  tableaux  que  ce  peintre  nous  a 
montrés  cette  année  sont  d'une  grande  beauté  > 
et  méritent  mon  éloge.  La  couleur  j  la  finesse  de 
touche,  l'effet,  l'harmonie,  le, ragoût^  tout  s'y 
trouve.  Ses  deux  paysages  avec  figures  sont  de 
vrais  Berghem  pour  le  choix  des  sites.;  l'effet  et 
le  faire  ;  sa  Petite  bataille  et  son  pendant  tout- 
à-fait  dans  le  style  de  Wouvermans ,  fins  comme 
les  ouvrages  de  cet  artiste.  J'en  dis  autant  du 
Maréchal,  du  Caharet ,  de  la  Botte  rajustée;, 
ce  sont  tous  morceaux  vraiment  précieux.  L'efiet 
en  est  si  piquant ,  la  couleur  si  vraie ,  la  touche 
si  vigoureuse ,  si  spirituelle ,  l'harmonie  totale  si 
séduisante ,  qu'ils  peuvent  aller  de  pair  avec  les 
Wouvermans,  dont  on  voit  avec  plaisir  que  le 
goût  n'est  pas  perdu.  Il  ne  manque  au  moderne 
que  le  cadre  enfumé  ;  la  poussière ,  quelques 
gerçures,  et  les  autres  signes  de  vétusté ^  pour 
être  estimé,  recherché  et  payé  sa  valeur  :  car  nos 
prétendus  connaisseurs  fixent  le  prix  sur  l'ancien- 
neté et  la  rareté.  Martial  les  a  peints  dans  ces 


SALON  DE   1767.  3ai 

curieux  de  son  temps  y  qui  flairaieot  la  pureté  du 
cuivre  de  Corinthe, 

ConsuluU  nares  un  oîerent  œra  Connthum  (i). 

Horace  y  dabs  Tinsensé  Damasippe  y  de  brocanteur 
ruine  devenu  philosophe  y  dont  la  première  folie 
était  de  rechercher  les  vieilles  cuvettes. 

Quo  vitfçr  ilie  pedes  Itmsset  Sisyphus  are  (q). 

Il  y  avait  telle  statue  qu'il  poussait  à  l'odorat  jus- 
qu'à cent  mille  sesterces. 

CaUidus  huic  signo  ponebat  mfflia  centum  (3). 

Cela ,  deux  cents  talents?  —  Deux  cents.  —  Vous 
me  surfaites...       ' 

C'est  vrai  Gorinthe  au  moim*  Flairez-mbi  ces  trépieds. 
Son  odorat  subtil  discernait  les  curettes ,  ' 

Où  le  rusé  Sisyphe  avait  layé  ses  pidds. 

C'était  à  Rome  comme  à  Paris ,  et  pour  la  fri- 
ponnerie des  brocanteurs/  et  pour  la  folie  des 
hommes  opulents. 

Dans  le  Cavalier  espagnol,  de  Casanove  y  et  le 
cheval ,  et  la  figure  ;,  tout  est  beau.  Le  cavalier 
est  bien  ajusté,  bien  assis.  On  lui. remarque  par- 
tout une  aisance ,  une  souplesse  qui  est  tout-à-fait 
vraie.  Sa  mine  est  bien  torchée  (.passez-moi  ce 

I  -,      .  .  • 

(i)  Màrt.  Epigram.  hh.  ix;  in  Mamurram,  £pi|;.  lx,  vert. 
11.  Édit*. 
(q)  HoftiLT.  Sermon,  lib.  n ,  Sat  m ,  t.  ïi  i .  Ëdit*. 
(3)  Jd,  ibid,  t.  a3. 

Saloks.  tomi  ir.  21 


[ 


3a2  SALOM  D£    17^7. 

BMot;  il  est  de  rart)^  largement  peinte^  et  d^iâi 
faire  très-ragoûtant.  Le  cheval  est  un  bon  cheval 
de  cavalerie  ;,  beau  ^  bien  dessiné»  de  belle  cou- 
leur; et  quoiqu'il  n'y  ait  dans  tout  le  morceau 
que  deux  figures ,  il  est  d'un  effet  grand  et  sévère, 
le  fais  cas  des  huit  tableaux  de  Casanove;  et  j'a- 
voue bonnement  que  je  n'ai  que  du  bien  à  en 
dire.  Il  est  plus  £0,  fj«s  piquant  ^  jrfu»  vrai  9 
moins  cru  ,  plus  naturel^  plvts  fait  que  Louther- 
bourg  ^  à  qui  toutefois  on  ne  saurait  refuser  un 
grand  talent  :  et  ^  à  tout  prendre  ^  je  vois  qu'il  vaut 
encore  mieux  pour  nos  artistes  qu'ils  soient  tom- 
bes entre  mes  ntains  qu'entre  les  vôtres.  Vous  êtes 
plus  difficile  ^  et  vous  seriez  plus  méchant  que  moi. 

LE  PRINCE. 

C'est  une  asse»  bonne  méthode ,  pour  décrire 
.àfiS  tableaux,  surtout  cbampêtres,  que  dWer 
$ur  le  lieu  de  la  scène  par  le  côté  droit  ou  par  \e 
côté  gauche  ^  et  s'a  vançant  sur  la  bordure  d'qa  bas^ 
décrire  les  objets  à  mesure  qu'ils  se  présentent.  Je 
suis  bien  fâché  de  ne  m'en  être  pas  avisé  plus  tôt^ 

Je  vous  dirai  donc  :  Marchez  jusqu'à  ce  que 
vous  trouviez  à  votre  droite  dé  grandes  roches  ; 
sauB  ces  roches  ^  une  espèce  dex^averne^  au-devant 
de  laquelle  on  a  laissé  des  légumes  ^  une  cage  à 
poulets  et  d'autres  instruments  de  la  campagne  : 
de  là  ^  vo«is  apercevrez  à  quelque  dbtefice  un 
berger  assis ^  qui  jouera  d'une  mandoline  à  long 


SALON  Dfi   1767.  $ia5 

manche.  Ce  Jbergër  estgros^  lourd  ^  court ,  yétu 
d'iuie  étofie  toute  barioUee  ;  derrière  lut  ^  debout^ 
Haa  figiire  plus  grosse  encore ,  plus  courre  ^  em- 
biirrafisee  par  le  bas  dans  un  si  gros  Tolume  de 
yéleiBents  9  que  vous  ia  croirez  tortue  des  cuisses 
et  des  jambes ,  ajustera  des  fleurs  dans  les  che- 
wu^du  musicien  rustiiyae.  Poursuivez  votw  ehe^ 
min  ;  et  lorscpie  tous  aurez  perdu  de  vue  ces  en- 
âtnts-la  f  yqns  tous  trouTcrez  parmi  des  moutons 
et  des  chèvres  9  «t  tous  arrii^erez  à  un^ftind 
arbre^  au  pied  du^el  on  a  dépose  un  panier  de 
fleurs.  Dc^nez  un  coup  d^œil  à  Totre  droite  ^  et 
voua  me  direz  œ  qne  tous  pensez  du  lointain  et 
du  paysage.  Vous  n'en  étés  pas  autrement  réepéi, 
ni  imm  non  plus.  Vous  retournez  la  tête ,  et  vou^ 
cherchez  d'oh  Tient  le  bruit  qui  tous  frappe;  c'est 
celui  d'une  large  nappe  d'eau  qui  totnbe  du  som- 
met d'un  des  rc»c)iers  qne  tous  aVez  d'abord  aper- 
çus. On  ne  sait  ce  que  deriennent  ces  eaux  qui 
auraient  dA  inonder  tout  le  dcTant  de  la  scène  ^ 
et  TOUS  arrêter  àès  le  priemier  pa€i.  Mais  n'im- 
porte :  Toilà  Je  premier  morceau  de  Le  Prince.; 

85.    UNE  FILLE  COUKONNE  DE  FLEURS  SON  BERGBR,  POUR 

PRÏX  DE  SES  CHANSONS. 

Tableau  de  onze  pieds  de  haat ,  sur  sept  pieds  quatre  pouces  de  large. 

Dafis  celte  composition,  les  objets  sont  si  peu 
finis  i  si  peu  termines ,  qu'on  n'entend  rien  au 
fond.  Si  Le  Prince  n'y  prend^arde,  s'il  continue 

21. 


5^4  SALON  DE    1767. 

à  se  négliger  sur  le  dessin  ,  la  couleur  et  les  dé- 
tails^ comme  il  ne  tentera  jamais  aucun  de  ces 
sujets  qui  attachent  par  l'action  ^  les  expression» 
et  les  caractères  9  il  ne  sera  plus  rien^  mais  rien 
du  tout  ;  et  le  mal  est  plus  avance  qu'il  ne  croit* 
Ne  valait^il  pas  mieux  avoir  fini  un  tableau^  que 
d'en  avoir  croque  tme  douzaine.  C'est  dommage 
pourtant  f  car  dans  ces  croquis  coloriés  tbut  est 
préparé  pour  l'effet.  Le  Prince  n'est  pas  sans  ta- 
lent ;  et  celui  qui  a  su  faire  le  Baptétne  Russe  (i) 
est  un  artiste  à  regretter.  Pourquoi  sa  couleur  si 
chaude  dans  son  morceau  de  réception,  est-elle 
si  sale  et  sans  effet?  On  répond  que  ce  tableauest 
destiné  pour  unemanufacture  en  tapisserie.  Ilial- 
lait  attendre 9  serrer  les  tableaux^  et  exposer  les 
tapisseries.  On  n'en  aurait  pas  dit  autant  de  ceux 
que  de  Troye  et  les  Van-Loo  ont  peints  pour  les 
Gobelins^  ni  de  la  Résurrection  du  Lazare  (2)  j 
ni  du  repas  du  Pharisien  y  par  Jouvenet ,  ni  du 
Paptéme  de  Jé$u,s-Christ  par  Saint- Jean  ^  de 
Restout.  Le  moyen  qu'une  copie ,  de  quelque  ma- 
nière qu'elle  se  fasse ^  soit  de  grand  effets  c'est 
qu'il  y  en  ait  dans  l'original  plus  que  moins. 
Ainsi ,  plate  excuse  que  celle  qu'on  a  cru  devoir 
imprimer  dans  le  livret. 

(i)  Tableau  du  même  peintre ,  exposé  au  Salon  de  1765.  Voyez 
tome  VIII ,  des  Salons,  tome  i«'. ,  pag.  3o6.  Edit». 

(2)  Ce  tableau  fait  partie  de  là  collection  du  Musée  royal  att 
Louvre.  Édit*. 


r 


1 

SA.LON  DE  i7«7.  5a5 

Ô6.  ON  NE  SAURAIT  PENSER  A  TOUT. 

Il  y  parait  par  ce  tableau ,  très-bien  ordonné , 
très-mal  peint. 

Autre  grande  composition  de  onze  pieds  de  haut 
sur  sept  pieds  quatre  pouces^  de  large. 

Entrez  9  et  vous  verrez  à  droite ,  sur  le  fond  , 
ime  espèce  de  chaumière  très-pittoresque;  elle  est 
construite  sur  un  terrain  en  pente;  et  du  bas  de 
son  entrée^  on.  descend  sur  le  devant  par  un  grand 
escalier  de  bois;  au-dessous' de  cette  habitation 
rustique  >  une  vache  qui  paît  ;  des  moutoufs ,  des 
œufs  y  des  légumes.  Au  coté  de  l'escalier  ^  en  al- 
lant vers  la  gauche^  un  gros  pilier  dé  piéi»rey  puis 
un  second  ^  tous  les  <leux  servant  de  pieds  droits 
à  une  espèce  de  fiermeture  de  bois  qui  occupe  l'in- 
tervalle qui  les  sépare.  Au-devant  dfe'  cettef  se- 
conde fabrique^  un  tréteau  sur  lequel  est  un  grand 
vaisseau  de  bois.  Près  de  ce  vaisseau ,  une  ^émdé 
paysanne  assise ,  un  bras  appuyé  sur  lès  bords 
du  vaisseau;  tenant  de  cette  main/uxi  instrument 
de  laiterie  ^  l'autre  bras  pendant ,  et  dans  la  niaia 
un  pot  plein  de  lait  qui  se  répand,  tandiflttue  là 
paysanne  s'amuse  à  considérer  les  caresses  aedeux 
pigeons,  qu'un  pâtre  ,  debout,  à  côté  d'elle  ,  lut 
montre  sur  une  troisiènie  fabrique  de  gros  l)OÎs 
arrondis,  et  formantune^espèce  de  réservoir  d'eau, 
une  auge  ou  un  petit  courant  est  dirigé  par  un 
canal  qu'on  voit  par  derrière.  A  gauche,  du  m^me 


^ 


5a6  SALON  DE  .1767. 

côtë^  sur  le  fond  ^  c'est  une  espèce  singulière  de 
colombier  imitant  une  grande  cage  en  pain  de 
sucre  y  avec  des  rebords  et  des  ouvertures  tout 
autour  ^  et  soutenue  sur  cinq  ou  six  longues  per* 
ches  iuclinéesies  unes  vers  les  autres.  Le  reste  est 
du  paysage* 

Tout  est  bien  imagine,  bien  ordonné^  les  figures 
bien  placées ,  les  objets  bien  distribués^  les  efi€ts 
de  lumière  tout  prêts  à  se  produire  ;\  mais  point 
de  peinture ,  point  de  lùagie;  il  £BHit  que  l'artiste 
soit  faible  ou  paresseux  ^  et  qu'il  lui  soit  pénible 
de  finir*  Cependant  qu'estnre  qu'un  paysage^  sans 
le  travail  et  les  ressources  extrêmes  de  Fart?  Otez 
à  Téaiers  son  faire;  et  qu'esfr^e  que  Teniez?  Il  y 
a  tel  genre  de  littérature  et  tel  genre  de  peinture 
oti  la  couleur  fait  le  principal  mérite.  Pourquoi 
le  conte  de  la  Clochette  est-il  cbarmaht  ?  c'est  que 
iecbarmé  du  style  y  est.  Otez  ce  channe ,  vous 
verres* 

.  .  •  • 0  belles  !  évitez 

'  Le  fond  dei^  bois ,  et  leur  vaste  silence  (x). 

Poètes^  voilà  ce  qu'il  faut  savoir  dire  !  Allez  chez 
Gaî^HI;  voyez  la  foire  de  Téniers^  peintres  de 
paysages  ;  et  dites-vous  à  vQUs-mêmes  :  Voilà  ce 
qu'il  faut  savoir  faire. 

(i)  La  FovTAiift ,  dânt  la  Ck^héiêe.  Ëhit'. 


r 


87.     LA    BOKNE    AVENTURE» 

L'artiste  dit  qu'il  y  a  en  Russie  des  hordes  de 
prctendtrs  sorciers  cjui  vÎTent,  comme  ailleurs,  de 
la  crédulité  des  simples.  Us  errent  et  prédisent. 
Bis  campent  dans  les  forêts ,  où  l'onira  acheter 
d'eux  la  connaissance  de  FaTenîr ,  curiosité  qui 
marque  fortement  le  mécontentement  du  présent, 
aussi  fortement 'que  l'élroge  An  sommeil  le  mécon- 
tentement de  la  vie  ;  préjugé  des  Russes  qui  n*est 
ni  flioitis  naturel ,  ni  moins  absurde  qu'une  infi- 
nité d'autres  presque  tiniverséllcment  établis  chez 
des  nations  qui  se  gl-oriSent  d*étre  policées ,  et  oit 
des  charlatans  d'une^  autre  espèce  sont  plus  char- 
latans ,  plus  honorés ,  plus  crus  et  mieux  payés 
que  les  sorciers  russes. 

La  scène  est  au  fond  d'une  forêt ,  «ans  une  es- , 
pèee  <le  tente  fermée  d*un  grand  voile  soutenu  par 
des  bi^ânches  d'arbres  ;  on  voit  un  grattd  Jberceàu , 
un  lit  Hâibulant  inonté  sur  des  roues ,  et  propre 
à  être  traîné  par  des  chevaux.  Mus  sur  le  fond  ; 
derrière  le  lit  roulant  et  les  chevaux ,  quelques- 
uns  de  nos  sorciers.  Hors  de  la  tente ,  à  droite, 
sur  le  devant  et  à  terre  ^  un  collier  de  chevîil ,  dès 
moutons,  une  cage  à  poulets.  Au  <reiitre  dé  Ik  toile, 
pins  sur  le  fond  ,  un  Rtfsse  et  sa  femme  debout. 
A  côté  d'eux ,  une  vieille  accroupie  qui  leur  dit  lai 
bonne  nventure..  Derrière  la  vieil  (e  et  plus  sur  le 


S28  ^ALON  DE   1767. 

devant  un  enfant  nu ,  étendu  sur  ses  langes  et  sa 
couverture  ;  puis  des  Volailles ,  des  ballots ,  du 
bagage.  La  scène  sç  termine  M  gauche^  par  des 
arbres^  un  lointain  ^  de  la  foret  ^  du  paysage* 

Mêmes  qualités  et  mêmes  défauts  qu'aux  précé- 
dents; et  puis  y  où  e&t  l'intérêt  de  toute  cette  com- 
position ?  il  faut  que  je  vous  dédommage  de  cela 
par  ime  aventure  domestique.  Ma  mère^  jeune 
fille  encore  >  allait  à  l'église  ou  en  revenait  9^  sa 
servante  la  conduisant  par  le  bras.  Deux  Bohé- 
miennes l'accostent  ^  lui  prennent  la  main^  lui 
prédisent  des  enfiuits ,  et  charmants ,  comme  vous 
le  penser  bien  ;  un  jeune  mari  qui  l'aimera  à  la 
folie ,  et  ^  qui  n'aimera  qu'elle  comme  iL  arrive 
toujours;  de  la  fottune;  il  y  avait  une  certaine 
ligne  qui  le  disait  et  ne  mentait  jamais;  une  vie 
longue  et  heureuse^  comme  l'indiquait  une  autre 
iigne  aussi  véridique  que  la  première.  Ma  mère 
écoutait  ces  belles  chpses  avec  un  plaisir  infini^  et 
les  croyait  peut-être  ,  lorsque  la  Py thonisse.  lui 
dit  :  Mademoiselle ,  approchez  vos  yeux  ;  voy«- 
vousf  bien  ce  petit  trait  ?  1à  ^  celui  qui  coupe  cet 
autre.  —  Je  le  vois*  —•  Eh  bien  !  ce  trait  an- 
nonce. —  Quoi?  — ^  Que ,  si  vous  ^'y  prenez  garde^ 
un  jouï"  on  vous  volera.  —  Oh  !  pour  cette  prédic- 
tion elle  Alt  accomplie.. Ma  bonne  mère^  de  retour 
à  la  maison  ^  trçuva  qu'on  lui  avait  coupé  ses 
poches. 

Montçez-moi  une  vieille  rusée  qui  attache  l'at- 


SALON  DE   1767.  32g 

tention  d^une  jeune  innocente  enchantée ,  tandis 
qu'une  autre  Tieillç  lui  vide  ou  lui  coupe  ses 
poches  ;  et  si  chacune  de  ces  fîgpres  a  son  expres- 
sion.^ TOUS  aurez  fait  un  tableau.  Non  pas^  ^'il 
TOUS  plaît;  il  y  faudra  encore  bien  d'autres  choses. 
Ici^  les  têtes  sont  mal  touchées  9  et  les  yêtements 
lourds  ;  ici  ^  ou  dans  un  autre  morceau  dont  le 
sujet  est  le  même. 

88.    LE  BERCEAU^  OU  LE  REVEIL  DES  PETITS  ENFANTS. 

Tableau  ovale  de  deux  pieds  trois  pouces  de  haut  sur  un  pied  neuf 

polices  de  large. 

A  droite  >  une  -  chaumière  assez  pittoresque  j 
faite  de  planches  et  de  gros  bois  ronds  serres  les 
uns  contre,  les  autres. avec  une  espèce  de  petit 
balcon  vers  le  haut^  en  saillie  et  soutenu  en*-des-* 
sous  p^r  deux  chevrons  et  deux  poutres  debout. 
Sur  ce  balcon  des  domestiques  occupés.  Au  pied 
de  la  chaumière  y  une  mère  assise  y  sa  quenouille 
dressé^  contre  son  épaule  gauche;,  et  présentant 
de  la  main  droite  uûe  pomme  au  plus  petit  de  ses 
marmots  y  dont  le  maillot  est  suspendu  par  une 
corde  à  la.  branche  d'un  arbre  élégant  et  léger. 
Derrière  la  mère  y  une  esclave  penchée  offrant  au 
marmiot  qui  se  réveille  le  chat  de  la  maison.  Le 
marmot  sourit  y  laisse  tomber  la  pomme  que  sa 
mère  lui  ofTre^  et  tend  ses  petits  bras  vers  le  chat 
^i  lui  est  présenté.  Sous  ee  hamac  ou  maillot^ 


55o  SALON  DE   1767- 

un  autre  enfant  nu  est  étendu  sur  âes  langes.  Mi- 
racle !  il  y  a  de  la  chair ,  des  passages  >  des  tons 
à  cet  enfant;  il  est  très-joliment  peint;  mais, 
M.  Le  Prince  ,  puisque  vous  en  savez  jusque-là, 
pourquoi  ne  le  pas  montrer  plus  Souvent  ?  Tout- 
à-fait  sur  le  devant ,  à  pliât  ventre ,  la  plante  des 
pieds  touméie  vers  la  mère ,  la  tète  vers  Fenfant 
nu ,  un  garçonnet  qui  dort.  De  Tautrc  côte  du 
même  enfant ,  à  l'opposite  du  petit  dormeur ,  un 
autre  garçonnet  jouant  de  la  flûte.  Voilà  une  ptè- 
mière  éducation  gaie.  J'aime  cette  manière  d'é- 
veiller les  enfants.  Ce  morceau  est  plus  soigné  que 
les  autres.  En  dépit  d'un  œil  blanc ,  rougeâtre  et 
cuivreux,  la  touc^he  en  est  moelleuse  et  spirituelle; 
il  y  règne  un  transparent,  un  suave  de  couleur , 
qui  dépite  contre  un  artiste  qui  se  néglige.  Ce- 
fiendant  il  est  inférieur  à  celui  que  l'artiste  exposa 
il  y  a  deux  axis,  et  dont  le  sujet «st  préôisàuent 
le  mén^  (i).  Mais  une  chose  dont  je  suis  bien  cu- 
rieux ,  et  que  je  saurai  peut«4tre  un  jour ,  c'est  si 
ce  luxe  de, vêtement  ^st  comnâun  dans^  leis  cam- 
pagnes de  Russie.  Si  cela  n'est  pas ,  l'artiste  est 
faux.  Si  cela  est  y  il  n'y  a  donc  point  de  pauvres. 
S'il  n'y  a  point  de  pauvres ,  et  que  les  conditions 
les  plus  basses  de  la  vie  y  soient  aisées  et  heu- 
reuses ,  qite  manque-t-il  à  tûe  gouvernement  ? 
Rieft.  £t  qu'importe  qu'il  n'y  ait  ni  lettres  m  ar- 
tistes ?  Qu'importe  qu'il  sôit  ignorant  et  grossier  ? 

(1)  Voy«z  Salon  dt  1765 ,  tom«  vni ,  pag.  3oi .  Eoit». 


SALON  DE    1767.  53l 

Plus  instruit  y  plus  civil  ^  qu'y  gagaerait4l  ?  Ma 
foi^  je  a'e»  sais  rien. 

Je  la'eonaie  de  faire  ^  et  vous  apparemment  de 
lire  des  descriptions  de  tableaux.  Par  pitië  pour 
tous;  et  pour  Inoi  y  écoutez  un  ecmte. 

A  l'endroit  où  la  Seine  sépare  les  Invalides  des 
villages  de  Chaillot  et  de  Passy^  il  y  avait  autre-^ 
(bis  deux  peuples.  Ceux  du  côté  du  Gros-Caillou 
étaient  des  brigands  ;  ceux  du  eété  de  Chaillot  y 
les  uns  étaient  de  bonnes  gens  qui  cultivaient  la 
terre  y  d'autres  des  paresseux  qui  -vivaient  aux  dé- 
pens de  leurs  voisins;- mais  de  temps  en  temps  les 
brigands  de  l'autre  rive  passaient  la  rivière  à  la 
nage  et  en  bateaux  ^  tombaient  sur  nos  pauvres 
agriculteurs  y  enlevaient  leun^  femmes^  leurs  en- 
£uxts  y  leurs  bestiaux  y  les  troublaient  dans  leurs 
travaux  y  et  faisaient  souvent  la  récolte  pour  eux. 
U.  y  avait  long-temps  qu'ils  souffraient  sous  ce 
fléau  y  lorsqu'une  troupe  de  ces  oisifs  du  village 
de  Fassy  ^  leurs  voisins ,  s'adressèrent  à  nos  agri- 
culteurs y  et  leur  dirent  :  Doxmez-nbus  ce  que  les 
habitants  du  Gros-Caillou  vous  prennent  ;  et  nous 
vous  défendrons.  L'accord  fut  fait  y  et  tout  alla 
bien.  Voilà ,  mon  ami  3  l'ennemi  y  le  soldat  y  et  le 
citoyen.  U  vint  avec  le  temps  une  seconde  horde 
d'oisifs  de  Passy^  qui  dirent  aux  agriculteurs  de 
Chaillot  :  Vos  travaux  sont  pénibles^  nwxfi  savoirs 
jouer  de  la  flûte  et  danser  ;  donnez-nous  quelque 
chose  y  et  nous  vous  ano^userons  ;  vos  journées  vous 


\ 


55a  SALON  DE  1767. 

en  paraitroilt  moins  longues  et  moins  dures.  On 
accepta  leur  offre ,  et  voilà  les  gens  de  lettres  quiy 
dans  la  suite ,  firent  respecter  leur  emploi  ^  parce 
que^  sous  prétexte  d'amuser  et  de  délasser  le 
peuple  y  ils  l'instruisireîit ,  ils  chantèrent  les  lois , 
ils  encouragèrent  au  trayail  et  à  l'amour  de  la 
patrie  ;  ils  célébrèrent  les  vertus  ^  ils  inspirèrent 
aux  pères  de  la  tendresse  pour  leurs  enfants  y  aax 
enfants  du  respect  pour  leur  père  ;  et  nos'  agri- 
culteurs furent  clxàrgés  de  deux  impôts  >  qu'ils 
supportèreht  volontiers,  parce  qu'ils  leur  resti-^ 
tuaient  autant  qu'ils  leur  prenaient.  Sans  les  bri** 
gand$  du  Gros-Caillou,  les  habitants  de  Chaillot 
se  seraient  passés  de  soldats  ;  si  ces  soldats  leur 
avaient  demandé  plus  qu'ils  ne  leur  économi- 
saient ^  ils  n'en  auraient  point  voulu  ;  et  à  la  ri- 
gueur ,  les  Auteurs  leur  auraient  été  superflus ,  et 
on  les  aurait  envoyé  jouer  de  la  flûte  et  danser  ail-* 
leurs,  s'ils  avaient  mis  à  trop  haut  prix  leurs  chan- 
sons. Elles  sont  pourtant  bien  belles  et  bien  utiles. 
Ce  sont  ces  chansonniers  qui  distinguent  un  peuple 
barbare  et  féroce  d'un  peuple  civilisé  et  doux. 

8g.j  l'oiseau  retrouvé. 

Ti^bleau  de  deux  pieds  de  Haut ,  sur  un  pied  deux  pouces  de  large. 

A  droite  ,  paysage ,  bout  de  roche ,  masse  in- 
forme de  pierres ,  dont  là  cime  est  couverte  de 
plantes  et  d'arbustes.  Sur  ce  massif,  c'est  une  cu- 
vette soutenue  par  des  enfants  debout ,  et  dont  Ifes 


r 


,  SALON  DE   1767.  353 

eaux  sont  reçues  dans  un  bassin*  Au  devant  du 
ma^Àif  ^  jeune  homme  s'avançant  bêtement  vers 
une  yieille  qui  le  regarde  et  semble  lui  dire  : 
C'est  l'oiseau  de  ma  fille.  Au  pied  du  bassin^  vers 
la  gauche  ^  cette  fille  est  étendue  à  terre  y  la  tête 
et  la  partie  supérieure  du  conrps  tournées  vers  le 
porteur  d'oiseau^  et  le  bras  droit  appuyé  sur  sa 
cage  ouverte.  On  voit  à  ses  pieds  un  mouton  et 
un  panier  de  fleurs.  Tout  cela  est  insignifiant.  Ces 
enfants  sont  beaucoup  trop  grands  pour  une  scène 
aussi  puérile ,  si  elle  est  réelle  j  si  c'est  une  allé- 
gorie^ elle  est  plate.  La  fiUe  paraît  avoir  vingt 
ans  passés  ^  le  jeune  homme  dixrhuit  à.  dix-neuf 
ans  :  scène  froide  et  mauvaise  ^  où  la  misère  de 
l'idéal  n'est  point  rachetée  par  le  faire. 

90.    LE  MUSICIEN    CHAMPETRE. 
Tableau  de  deux  pledè  de  haut,  sur  un  pied  deux  pouces  de  larg^. 

Je  m'établis  surla  bordure,  et  je  vais  de  la  droite 
à  la  gauche.  Ce  sont  d'abord  de  grands  rochers 
assez  près  de  moi.  Je  les  laisse.  Sur  la  slaillie  d'un 
de  ces  rochers,  j'aperçois  un  paysan  assis,  et  un 
peu  au-dessous  de  ce  paysan ,  une  paysanne  assise 
aussi.  Us  regardent  l'un  et  l'autre  Vers  le  mê^me 
côté  ;  ils  semblent  écouter ,  et  ils  écoutent  en  effet 
un  jeune  musicien  qui  joue,  à  quelque  distance, 
d'une  espèce  de  mandoline.  Le  paysan ,  la  pay- 
sanne et  le  musicien  ^nt  quelques  moutons  autour 
dWx.  Je  continue  mon  chemin;  je  quitte  à  re- 


334  SALOf^  I>E    1767. 

gret  le  musîciea  ^  parce  qae  j'aiime  lu  musique  ; 
et  que  celui-nci  a  un  air  d^enthoustasme  qui  «tt- 
^  tache.  Il  s'ouvre  une  percée,  d'ok  mon  œil  s'ë- 
-  ^re  dans  le  lointain*  Si  j'allais  plus  loin,  j^ei>- 
trerais  dans  un  bocage;  mais  je  suis  arrête  par 
une  large  mare  d!eaux  qui  me  £i)tit  sortir  de  la 
toile. 

Cela  est  froid;- sans  couleur,  sans  efifet.  Tovis 
ces  tableaux  de  Le  Prince  n'offrent  qu'un  mëli^ge 
d^grëable  d'ocre  et  de  cuivre.  On  ne  dira  pas 
que  4'éloge  me  coûte  ;  car  j'en  vais  faire  tin  très- 
étendu  du  petit  musicien.  La  tête  en  est  char- 
mante ,  d'un  caractère  particulier  et  d'une  expres- 
sion rare.  C'est  l'ingénuité  des  champs  fondue 
avec  la  verve  du  talent.  Cette  belle  tête  est  un 
peu  portée  en  avant.  Les  cheveux  blonds ,  frisés , 
ramenés  sur  son  front ,  y  forment  une  espèce  de 
bourrelet  ébouriffé ,  comme  les  Anciens  l'ont  fait 
au  soleil  et  à  quelques  unes  de  leurs  statues.  Pour 
iftoi ,  qui  ne  retiens  d'une  composition  musicale  > 
qu^un  beau  passage,  qu'un  trait  de  chant  ou 
d'harmonie  qui  m'a  fait  frisscmner  ;  d'un  ouvrage 
de  littérature,  qu'une  Belle  idée  ,  grande,  nobie, 
profonde ,  tendre ,  fine ,  délicate  oii  forte  et  sur- 
blime,  selon  le  genre  et  le  sujet;  dSm  orateur, 
qu'un  beau  mouvement;  d'un  historien ,  qu'un 
fait  que  je  ne  réciterais  ^as  sans  que  n^  yeux 
s'humectent  et  que  ma  voix  s'entrecoupe  ;  et  qui 
oublie  tout  le  reste ,  parce  que  je  cherche  moins 


^ 


SALON  DE   1767.  355 

des  exemples  à  ëvitep  que  des  modèles  à  suivre  ; 
parce  que  je  jouis  plus  d'une  belle  ligne  ^  que  je 
ne  suis  dégoûté  par  deux  mauvaises  pages ,  que 
je  ne  lis  que  pour  m'a  muser  ou  m'instruire;  que 
je  rapporte  todt  à  la  perfection  de  mon  cœur  et 
de  mm  esprit  ;  e|  que ,  soit  que  je  parle ,  réflé- 
chisse,  lise^  écrive  ou  agisse^  mon  but  unique 
est  de  devenir  meilleur.  Je  pardonne  à  Le  Prince 
tout  son  barbouillage  jaune^  dont  je  n'ai  pilus  d'i- 
dée, en  faveur  de  la  belle  tête  de  ce  Musicien  cham- 
pêtre. Je  jure  qu'elle  est  fixée  pour  jamais  dans 
mon  imagination  ,  à  coté  de  celle  de  l* Amitié  de 
Falconet.' Aussi  cette  tête  est-elle  celle  qu'un  ha- 
bile  sculpteur  se  serait  félicité  d'avoir  donnée  a  un 
Hésiode ,  à  un  Orphée  qui  descendrait  des  monts 
deThrace  la  lyre  à  la  main ,  à  un  Apollon  réfu- 
gié chez  Admète;  car  je  persiste  toujours  à  croire 
qu'il  faut  à  la  sculpture  quelque  chose  de  plus  un, 
déplus  pur,  déplus  rare,  de  plus*  <]^iginal  qu'à 
la  peinture.  En  effet,  parmi  tant  de  ligures  qui 
font  si  bien  sur  la  toile  y  combien  s'en  rappelle- 
t-on  qui  puissent  soutenir^ le-inarbi:^?  Mais  dîtes- 
moi  ,  mon  ami ,  ou  trouve-t-on  ces  caractères  de 
tête-là  ?  Quel  -est  le  travail  de  l'imagination  qui 
les  produit  ?  Où  en  est  l'idée  ?  Viennent-elles  tout 
entières  à  la  fois ,  ou  est-ce  le  résultat  successif 
du   tâtonnement  et  de  plusieurs  traits  isolés? 
Gomment  l'artiste  juge-t-il;  comment  jugeons- 
nous  nous-même  de  leur  convenance  avec  ta  chose? 


356  SALON  DE    1767. 

Pourquoi  uous  ëtoûnent-^lles?  Qu'est-ce  qui  fait 
dire  à  l'artiste  :  C'est  cela  ?  Ëatre  tant  de  physio- 
nomies caractëristiques  de  la  colère^  de  la  fureur, 
de  la  tendresse  ,  de  l'innocence ,  de  U  frayeur , 
de  la  fermeté 9  de  la  grandeur,  de  la  décence, 
des  Tices ,  des  vertus ,  des  passions ,  en  iflrmot, 
de.  toutes  les  affections  de  Famé ,  y  en  aurait- il 
quelques  unes  qui  les  désigneraient  d'ime  ma- 
nière plus  évidente  et  plus  forte  ?  Dans  ces  der- 
nières ,  y  aurait-il  certains  traits  fins ,  subtils  et 
cachés  9  faciles  à  sentir  quand  on  les  a  sous  les 
yeux ,  infiniment  difficiles  à  retenir  quand  on  ne 
les  voit  plus ,  impossibles  à  rendre  par  le  dis- 
cours ;  ou  éerait-ce  de  ces  physionomies  rares ,  et 
des  traits  spécifiques  et  particuliers  de  ces  pihy- 
sionomies ,  que  seraient  empruntées  ces  imitations 
qui  nous  confondent ,  et  qui.  nous  font  appeler  les 
poètes  9  les  peintres ,  les  musiciens ,  les  statuaires 
du  nom  d'inspirés?  Qu'est-ce  donc  que  l'inspira- 
tion? L'art  de  lever  un  pan  du  voile ,  et  de  mon- 
trer aux  hommes  un  coin  ignoré,  ou  plutôt  oublié 
du  monde  qu'ils  habitent.  L'inspiré  est  lui-même 
incertain  quelquefois  si  la  chose  qu'il  /annonce  est 
une  réalité  ou  une  chimère  ^  si  elle  exista  jamais 
hors  de  lui.  Il  est  alors  sur  la  dernière  limite  de 
l'énergie  de  la  nature  de  l'homme  ^  et  à  l'extrémité 
des  ressources  de  l'artl  Mais  comment  se  iait-il 
que  les  esprits  ïes  plus  comi^uns  sentent  ces  élans 
du  génie ,  et  conçoivent;  subitement  ce  que  j'ai 


r 


SALON  DE   1767.  557 

tant  de  peine  à  rendre?  L'homme  le  plus  sujet  aux 
accès  de  l'inspiration  pourrait  lui-même  ne  rien 
concevoir  à  ce  que  j'écris  du  travail  de  son  esprit 
et  de  l'effort  de  son  àme ,  s'il  était  de  sang-froid. 
J'entends  ;  car  si  son  démon  venait  à  le  saisir  su- 
bitement, peut-être  trouverait-il  les  mêmes  pen- 
sées que  nioi ,  peut-être  les  mêmes  expressions  ; 
il  dirait ,  pour  ainsi  dire ,  ce  qu'il  n'a  jamais  su; 
et  c'est  de  ce  moment  seulement  qu'il  commen- 
cerait à  m'entendre.  Malgré  l'impulsion  qui  me 
presse ,  je  n'ose  me  suivre  plus  loin ,  de  peur  de 
m'enivrer  et  de  tomber  dans  des  choses  tout-à-fait 
inintelligibles.*  Si  vous  avez  quelque  soin  de  la  ré- 
putation de  votre  ami ,  et  que  vous  ne  vouliez  pas 
qu'on  le  prenne  pour  un  fou ,  je  vous  prie  de  ne 
pas  confier  cette  page  à  tout  le  monde.  C'est  pour- 
tant une  de  ces  pages  du  moment ,  qui  tiennent 
à  un  certain  tour  de  tête  qu'on  n'a  qu'une  fois. 

91.  UNE  FILLE  CHARGE  UNE  VIEILLE  DE  REIOETTRE   UNE 

.  LETTRE. 

92.  UN  JEUNE  fiOBIMÊ  RÉCOMPENSE  LE  ZÈLE  DELA  VIEILLE. 

Deux  petits  ovales  fauant  pendant. 

Au  premier,  la  jeune  fille  est  assise  à  gauche 
sur  des  carreaux ,  et  on  la  voit  de  face ,  selon 
l'usage  de  l'artfste ,  parfaitement  bien  agencée , 
quoiqu'extraordinairement  chamarrée  de  perles 

Sàloms.  tome  II.  ^^ 


338  SALON  DE   1767. 

jlË^t  d'îmtres  parures;  mise  tout^à-Êiijtd^gpiU^  ms^ià 
ikoîd^  de .  visage.  J'ep  dis  fiutant  de  la  Tieillfi« 
<Qu^t  k  l'àctioii  f  ell^  est  tout-rà*:&it  ëqpiivpque. 
Est-ce  la  vieille  qui  apporte  une  lettre  ^  ou  |i  qu^ 
l'an  donne  iHie  lettre  Ji  porter?  Il  n'y  a  que  vous  , 
M*  LePriiice^  qui  le  sachiez;  car  ces  deuicf^iiimes 
tie^nex^t  la  lettre.^  sans  que  je  puisse  deviner  celle 
.qui  1^  lâchera.  Uaction^  le  mouvement^  Fair 
empressé  4^  1^  vieille  pour  partir ,  me  l'aurait 
peut-être  appris;  mais  cela  n'y  est  pas.  ^a  jeune 
fille  m'aurait  tiré  de  perplexité  en  tenant  sa  lettre 
cachetée  d'une  main>  et  de  l'autre  faisant  ^^  leçop 
à  la  vieille;  mais  cela  n'y  était  pas*  Vous  avez 
pris  le  moment  équivoque  et  le  mQ^lent  insipide. 
Et  puis  une  têt^  déjeune  |iUe  est  si  belle  à  peindra; 
upetete  de  vieille  prête  t^nt  à  l'art  ;  pourquoi  ^e 
s'en  être  pas  occupé  ?  Comme  c^a  est  faible  et 
monotone  !  Si  vous  n'entendez  que  les  étoffes  f^t 
l'ajustement,  quittez  l'Académie,  et  faites- vous 
ifijile  4c  boutique  aui:  traits  galants,,  ou.  maître 
tailleur  à  l'Opéra.  A  vo^i;i&  parler  sans  déguise- 
ment ,  tous  vos  grands  tableaux  de  cette  année 
sont  à  faire,  et  toutes  vos  petites  compositions  9e 
sont  que  de  riches  écrans ,  de  précieux  éventails. 
On  n'a  d'autre  intérêt  à  les  regarder,  que  celui 
qu'^a  pre^d  à  l'accoutrement  biza.rre  d'un  étran- 
ge qui  p^sse  dans  la  rue ,  ou  qui  ^e  ]ûçtfin%pe  pour 
If^.piremière  £dis  au  K^laiSî-Royal  ou  a^x  Tuileries. 
Quelque  bien  ajustées  q^v^e  spiei^t  vos  figuras,  ^ 


SALON  DE   i7«7..  SSq 

elles  Tétaient  à  la  française ,  on  les  passerait  avec 
dédain. 

Au  second ,  à  droite  et  de  face ,  le  jeune  homme 
assis  5  tenant  sur  ç^s  genoux  la  lettre  déployée , 
et  donnant  de  l'autre  main  une  pièce  d'or  à  la 
yieille.  Même  richesse  d'ajustement^  même  pla- 
titude de  têtes  qui  voudraient  être  peintes  >  et  ^i 
ne  le  S(Ont  pas*  Si  ^^n  Tartare^  un  Cosaque,  im 
Russe  voyait  cela ,  il  dirait  à  l'artiste  :  Tu  as  pillé 
touiie^  nos  ^rde^robes  ;  mais  tu  n^as  pas  connu 
une  de  nos  passions,  finise  moment  ma}  choisi. 
U  me  seijuble  que  celui  ou  le  jeune  homme  lit  la 
lettre ,  où  il  ^'attendrit,  où  le  cœur  lui  bat ,  où 
il  retient  la  vieille  par  le  bras ,  où  le  trouble  et 
la  joie  se  conjEbndei>t  sur  son  visage  ^  où  la  vieille  ^ 
qui  s'y  connaît,  l'observe  malignement,  valait 
beaticoup  mieux  à  rendre.  M.  Le  Prince  j  vous 
H^  sans  idées  >  âans  finesse  et  sai^s  ame.  Vous 
pouvez ,  M.  La  Grénée  (et  vous.,  vous  pr^idre  par 
]a  main.  Est-ce  ainsi  qu'on  trace  les  passions? 
Est-ce  que  ces  g^ns  du  ]Vord  ont  le  cœur  et  les 
sens  glacéd?  J'avais  entendu  dire  que  non.  U  (axj^l 
que  l'artiste  soit  encore  plua  malade  cette  anoee 
qu'il  y  a  deux  ans.  Cela  est  d'une  négligence , 
4'9a!ae  i|ioUesse  de  pinceau ,  d'une  paresse  de  tête 
qui  iSait  pitiés 


22* 


34o  -SALON  DE    1767. 

g5.    UNE    JEUNE    FILLE    ENDORMIE^      SURPRISE    PAR     SON 

PÈRE   ET   SA    MÈRE. 

La  jeune  fille  eat  couchée  ;  sa  gorge  est  dëcpu- 
terte  ;  elle  a  des  couleurs.  Sa  tête  repose  sur  deux 
oreillers  couverts  d'une  peau  de  mouton.  U  paraît 
que  ses  cuisses  sont  séparées.  Elle  a  le  bras  gauche 
dans  ce  lit  9  et  le  bras  droit  sur  la  couverture ,  qui 
se  plisse  beaucoup  à  la  séparation  des  deux  cuis- 
ses y  et  la  main  posée  oit  la  couverture  se  plisse. 
Son  vieux  père  et  sa  vieille  mère  sont  debout  au 
pied  du  lit,  tout-à*fait  dans  Fombre;  le  père  plus 
sur  le  fond  ;  il  impose  silence  à  la  ioière  qui  veut 
parlera  A  droite ,  sur  le  devant ,  c'est  un  panier 
d'œufs  renversés  et  cassés.  Sur  cette  inscription 
qu'on  lit  dans  le  livret,  une  jeune  fille  endormie  ^ 
surprise  par  son  père  et  sa  mère  y  on.  cherche 
dés  tracés  d'i^i  amant  qui  s'échappe  ou  qui  s'est 
iéchappé;  et  l'on  n'en  trouve  point.  On  regarde 
Fimpression  ^  père  et  de  la  mère ,  pour  en  tirer 
quelque  indice;  et  ilsia'en  révèlent  rien.  On  s*ar- 
rête  donc  sur  la  petite  fille.  ^Que  fait-elle  ?  q[u'a-t- 
èlle  feit?  oh  n'en  sait  rien.  Elle  dort.  Se^epose-t- 
elle  d'une  fatigue  voluptueuse  ?  cela  se  peut.  Le 
père  et  là  inère,  appelés  par  quelques  soupirs  aussi 
involontaires  qu'indiscrets,  reconnaîtraient -ils 
aux  couleurs  vives  de  leur  fille ,  au  mouvement  de 
sa  gorge ,  au  désordre  de  sa  couche ,  à  la  mollesse 
d'un  de  ses  bras ,  à  la  position  de  l'autre ,  qu'il  ne 


SALON  1>B   1767,  541 

ûiut  pais  différer  à  la  marier?  cela- eât  vraisem* 
blable*  Ce  panier  d'ioeuÊ  renversés  et.ca8sés>est^il 
hiéroglyphique?  Quoi  qu-il  en  sott^  la.dprmense 
est  sans  grâce  et  sans  intérêt.  La  peau  de  mouton 
sur  laquelle  sa  tête  repose  est  paiîfaitement  itrai-^ 
tée  ;  le  désordre  des  oreillers  et  des  couvertures  ', 
on  ne  saurait  mieux.  Mais  comment  se  fait^l  que 
cette  fille  et  son  lit  soient  si  fi)rtemenl  éclairés  y 
et  que  les  ténèbres  les  plus  épaisses  obscurcissent 
tout  le  reste  de  la  composition.  Lorsque. Rem- 
brandt oppose  des  clairs  du  plus  grand  éclat /à 
des  noirs  tout-à-fait  noirs ,  il  n'y  a  pas  à  s'y  trom- 
per ;  on  voit  que  c'est  l'effet  nécessaire  d'un  local 
particulier  et  dç  choix.  Mais  ici  la  lumière  est  di£- 
fuise.  D'où  vient  cette  lumière?  Comment  se  ré-^ 
pand-elle  sur  certains  objets  ^  et  s'éteint-rolle  sur 
les  autres?  Pourquoi  n'en  aperçoit -oh  pas  le 
moindre  reflet?  D'ôirnaît  cette  division  du  jour  et 
de  la  nuit^  telle  que  dans  la  nature  méme,^  au  cer^- 
cle  terminateur  dé  l'ombre  et  de  la'lumière  ^  elle 
n'existe  pas  siussi  tranchée?  U  faut  d'aussi  boni 
yeux  pour  voir  le  fond^  et  découvrir:  le  père  et  la 
mère>  qui  sont  toutefois  au^pied  du  lit* et  sfur  le 
devant ,  que  de  pénétration  pour  devinèp  'le  Bujef 
qui  les  amène  !  M.  Le  Prince ,  vous  avea^  cherché 
un  effet  piquant;  mais  il  faut  d'abord  être  vrai 
dans  son  technique ^  et  clair  dans  sa  composition. 
Encore  une  fois  y  le  père  et  la  mère  auraient-ils  eu 
quelque  suspicion  de  la  conduite  de  leur  fille  ? 


84^  SALON  DE   1767. 

Seraitaat-ils  venns  à  dessein  de  la  surprendre  avec 
iiH  amaat?  Reconiiaitraiellt--ils  ^  fttt  désordre  de  la 
couche  y  qu'ils  étaient  arrives  trop  tard  ?  I^  père 
espererait-il's'y  prendre  mieux  une  autre  fois;  et 
serait-ce  là  le  motif  du  geste  qu'il  fait  à  sa  femme? 
Voilà  oe  qui  me  rient  à  Fesprit^  parce  que  je  ne 
suis  plus  malin.  Mais  d'autres  ont  d'autt*es  idées. 
Tous  ces  plis }  Tèndroit  oii  ils  se  pressent  ;  eh  bien  ! 
ces  plis  y  cet  endroit ,  cette  main  ;  après  ?  est-ee 
qu'irae  fille  de  cet  àge-là  n'est  pas  maîtres^  d'u* 
Ser  dans  son  lit  de  toutes  ses  lumières  secrètes  9 
sans  que  ses  parents  doivent  s'en  inquiéter?  Ce 
ii'esi  donc  pas  cela.  Qu'est-^e  donc  ?  Voyez ,  M.  Le 
Prince  5  quand  on  est  obscur^  combien  en  fait 
imaginer  et  dire  de  sottises  f  J'ai  dit  que  la  tête 
de  la  fille  était  maussade  ;  mais  cela  n'empêche 
pas  qu'elle  ne  soit^  ainsi  que  sa  gorge  ^  de  très* 
bonne  couleur.  J'ai  dit  que  le  père  et  la  mère 
étaient  dans  l'ombre  ^  sans  qu'on  sût  pourquoi  ; 
flàais  cela  n'empêche  pas  qu'ils  ne  soient  moel- 
lensement  touchés^  et  que  ce  morceau^  à  tout 
prendre  ^  ne  l'emporte  sur  les  autres  du  même 
artiste.  Il  est  certainement  plus  soigné,  mieux 
peint  et  plifs  fini. 


9JILON  E^  176^.  548 

,94-    ÀUVBE    BONHB    AyENTURB. 

TablcAi  de  àta»  piddè  dèùi  povk:^  ih  hâmt  sok  ua  pèèd  dbr  pouces 

de  large. 


«  On  Tok  la  l^t^ité  d^un  Russe  >  TéitUte  d«  itt^ 
ti^;  à  dtéitèy  le  Târiare^  debotit^  a  la  main  ap 
})Uy^è  sHi*  tunë  Éttassue  hérk^  de  porifdtcSi  Qttel 
est  ici  l'usage  de  cette  massue?  Ce  personiiA^' est 
silencieux^  grave  et  tranquille.  11  a  une  physio- 
nomie sauvage 9  fière  et  imposante;  figure  supé- 
rietiretnent  ajustée;  draperies  bien  raides  et  bien 
lourdes  ;  grands  et  longs  plis  bien  droits ,  comme 
t^  kffétieùî  totites  leë  étoffés  d^or  et  d^argent^  Sa 
fetlitpfé  y'  vue  de  pit-ofil ,  est  assise  ^  en  ailaht  Vers  la 
gâtiéhe.  C'e^  UBfé  éisse2Jolîe'ilLi<o«;  elle  a  de  l'in-^ 
^niAlSé  et  de  k^  £f&iesse  ^  av^  des  traits  qui  n6  «Mit 
pis  ieë  i^^res*.  Elle  regarde  ûi^mtslt  lu  di^usé 
de  iKH^i^é  dt¥ént\iPë  ,,en  qui  pavetliement  Ikcoîf^ 
ftltiê>  tes  àPàféfi^y  ksf  vétêmenlss  SMit  à  mer- 
l^iltei  CeliêMi  tient  la  amm^  de  la  jeune  fonme« 
Elte  toi  pai4<$  ;'  Btok  elfe  n'u  j^int  le  caractère 
jfau^cft  rti^  de  sott  «tiétiei'.  CmI  Uûd  vieille  ooiriBie 
«fie  é^ttli^.  Sur  le  fomdy  entt«e  c69  deu  femmes  ^ 
AétA  eêëlsL^es  ih^es  et  pauvres*  Vers  Taraglb'gaur- 
éhe  y  tuié  cà^9el««te  sur  soû  pied.  Bntte  la  &tnaie 
è^  le  iiié¥4  ^  sur  le  fond  y  Un  btmelier  ^  un  fiiîstteai» 
de  flè^ke!^!  mu  drapeau  dépl)^yé^  le  tout  faîsauit 
MaÉ^s€l  (M  Vi^^ée;  H  né  maAqfeeef  à  cette  camposi«- 
tkw  que  ^es  téfes  qui  soient  peintes»  Les  figures 


544  SALON  DE   1767. 

plates  ressemblent  à  de  belles  et  riches  images 
collées  sur  toile.  Cest  mie  faiblesse  de  pinceau , 
un  néglige  y  un  manque  d'effet  qui  désespèrent. 
Cest  dommage^  car  tout  est  naturellement  or- 
donné ;  les  personnages  >  le  Tartare  surtout  bien, 
posé;  les  objets  bien  distribués;  la  femme  Tar- 
tare y  en  fourrure  rouge  ^  a  les  pieds  posés  sur  un 
coussin. 

96.    LE   CONCERT. 

Tableau  de  deux  pieds  deax  ponces  de  haut,  sur  un  pied  dix  pooflcs 

de  large. 

Composition  charmante;  certes^  un  des  plus 
jolis  tableaux  du  Salùn^  si  les  têtes  étaient  plus 
vigoureuses.  Mais  pourquoi  la  monotonie  de  ces 
têtes?  pourquoi  ces  visages  si  plats >  si  plates»  si 
fiiibles>  si  fieiibles^  qu'à  peine  y  remarque*rt-^n 
du  relief?  Est-ce  que  n'ayant  plus  la  même  nature 
sous  les  yeux  j  l'artiste  n'a  du  se  servir  de  la  notre 
pour  suppléer  les  passages  et  les  tons?  C'eçt  du 
reste  une  élégance  ^  une  richesse^  une  variété  d'a- 
justements qui, étonne.  On  voit  à  gauche ,  assiéTà 
terre 9  un  esclave  qui  frappe  avec  des.  baguettes 
une  espèce  de  tympanon.  Au-dessus  de  lui  ^  plus 
âur  le  fond^  un  autre  musicien  qui  pince  les 
cordes  d'une  espèce  de  mandoline.  Au  centre  du 
tableau  ^ .  une  portion  de  buffet  ^  un  personnage 
qui  écoute.  Cet  homme  assurément  aime,  fort  la 
musique.  Debout^  le  coude  gauche  poâésur  re:i|:- 


r 


SALON  I>E   1767.  545 

trëmitétla  même  meuble^  une  femme;  ah  !  quelle 
femme  !  qu'elle  est  molle ,  qu'elle  est.  voluptueuse 
et  molle  !  qu'elle  est  telle  !  qu'elle  est  naturelle 
et  vraie  de  position  !  c'est  une  élégance ,  une  grâce 
de  la  tête  aux  pieds  ^  qui  enchantent.  On  ne  se 
lasse  point  de  la  voir.  Plus  vers  la  gauche  >  à  côté 
d'elle,  noiichalamment  étendu  sur  un  bout  de 
sopha  y  son  mari  ou  son  amant.  Les  maris  de  ce 
pay»-là  ressemblent  peut-être  mieux  qu'ici  à  des 
amants.  Il  a  le  corps  et  les  jambes  jetés  vers  l'ex- 
trémité g^iuche  du  tableau  ;  il  est  appuyé  sur  un 
de  ses  coudes  •  et  la  tête  avancée  vers  les  concer- 
tants.  On  lui  voit  de  l'attention  et  du  plaisir.  Les 
têtes  sont  ici  mieux  touchées,  mais  non  de  ma- 
nière à  se  soutenir  contre  le  reste.  Ces  tétés  plates , 
monotones  et  faibles ,  au-dessus  de  ces  étoffes  ri- 
ches  et  vigoureuses,  vous  blessent.  Il  faut  que 
l'artiste  éteigne  ses  étoffes ,  ou  fortifie  ses  têtes. 
S'il  prend  le  premier  parti ,  la  composition  sera 
d'accord ,  et  tout-à-tfait  mauvaise  ;  s'il  prend  le 
second,  il  y  aura  harmonie,  unité- et  beauté. 
M.  La  Grénée ,  venez ,  regardez  les  draperies  de 
Doyen ,  de  Vién  et  de  Le  Prince  \  et  vous  conce- 
vrez la  différence  d'une  belle  étoffé  et  d'une  étoffe 
neuve.  L'une  recrée  la  vue:  l'éclat  dur  et  cru  de 
l'autre  la  fatigue.  Un  bel  exemple ,  pour  les  élè- 
ves, du  secret  de  désaccorder  toute, une  composi- 
tion ,  c'est  ce  rideau  vert  et  dur  que  Le  /Prince  a 
tendu  au  côté  gauche  de  la  sieinne.  Encore  un  mpt , 


546  SALON  DE   1767. 

moû  ami,  sur  cette  femme  charmante.  Vous  là 
râppele^-vous  ?  Elle  est  ^velte  ;  elle  est  ajustée  à 
ravir  ;  la  tête  en  est  on  ne  peut  plus  graciéiiôë  et 
bien  cdifFe'e  ;  et  sa  gorge ,  entourée  de  perles ,  est 
d'un  ragoût  infiâi. 

96.    LE  OABAGK  y  OU   S^PÈGE  DE  QVWQftVÉTm  MVX  idrYI- 

RpliS  DE  ipOSCOU. 

Je  n'ai  jamais  pu  le  découvrir. 
97.  l^oRTiiAït  ô'tJîfÊ  jEuiN*  Pitist  (^tftr*ÈÈih^  iM  itftnÊfUs 

Tableau  médiocre  j  naiais  excellente  leçoa  pour 
un  enfant^ 

98.  PORTRAIT  D  UNE  FEMME  QUI  BRODE  AU  TAMBOUR. 

# 

Jkkt  ^  sec  et  mauvais.  Ce  chk»  est  «tt  mo^éiîâti 
d'épongé  fine  trempée d^aiHs  dublafic  gi^iâ^^^^.  Û 
a  cdura  après  l'atideii  ficirB  de  Ghâsriiiiï.  Ëh }  &M  ^ 
il  l'attrapera. 

99.    PORTRAIT  d'une  FILLE  QUI  VIEHT  DE  RECEVOIR  UNE 

LETTRE  ET  UN  BOUQUET. 

Je  vous  avais  pi'ëdit,  M.  Lé  FfîAce,  que  vous 

n'àvlez  plus  qu'utt  pas  à  faire  p^tti*  tjontbei^  au 

pôftt  Nbtre-Dame  ;  et  vous  y  Yoità.  Qtiattd  fî  fetft 

peindre  à  pleines  ebnféUfs,  côfetiefr,  aWonrfif, 

faite  deschaits  ;  Le  Prince  n'y  cât  plus. 


SALON  DE   1767.  547 

De  tout  ce  qui  précède ,  que  s'ensuît-il  ?  Que 
le  principal  mérite  de  Le  Prince  est  de  bien  ha- 
killef*.  On  ne  peut  lui  refuser  cet  éloge  ;  il  n'y  a 
pas  tm  de  ses  tableaux  où  il  n'y  ait  une  où  deux  fi- 
gures bien  habillées.  Mais  il  colorie  mal  ;  ses  tons 
sont  bis^  couleur  de  pain  d'épice  et^de  brique. 
Sa  manière  de  peindre  n'est  ni  faite  ni  décidée. 
Son  dessin  n'est  pas  correct.  Ses  caractères  de  tête 
ùe  sont  pas  intéressants.  II  règne  dans  tous  ses 
tableaux  une  monotonie  déplaisante.  On  en  a  Yu 
vingt,  et  l'on  croit  que  c'est  toujours  le  même. 
La  partie  de  l'effet  y  est  tout-à-fait  négligée.  On 
les  regarde  froidement  ;  on  les  quitte  comme  on 
les  regarde.  Sa  touche  e^t  lourde  j  sa  manière  de 
faire  est  pénible  et  heurtée.  Dans  ses  paysages , 
les  feuilles  dés  arbres  sont  pesantes,  matérielles, 
et  faites  sans  ragoût ,  sans  rerve.  Il  n'y  à  pas , 
dans  tout  ce  qu'il  a  exposé,  une  étincelle  de  Feu  , 
bien  moins  un  trait  de  rerve. 

Qu'est-ce  que  ses  trois  grands  tableaux,  faits 
peur  la  tapisserie?  Rien ,  ou  médiocre,  et  d'tlne 
insupportable  iiionotdnie.  Lleinnui  et  le  bâille- 
ment TOUS  prenaient  en  approchant  du  grand  pàn 
de  muraille  quiils  couvraient.  Je  bâillé  encore 
d'y  penser.  Il  y  régnait  un  eflet ,  un  ton  de  cou- 
leur si  identique,  que  les  trois  n'en  faisaient 
qu'un. 

Otez  du  tableau  du  Réveil  des  enfants  ce  petit 
enfant  nu,  qui  est  à  terre;  le  reste  est  matrvars. 


348  SALON  DE   1767. 

Même  jugement  de  l^ Oiseau  retrouvé ,  du  Mu- 
sicien champêtre  y  àe  la  Fille  endormie  ^  du 
portrait  de  la  Dame  endormie ,  qui  brode,  de 
celui  de  la  Demoiselle  qui  fuient  de  recepoir  une 
lettre. 

Le  Concert  est  le  meilleur.  .11  y  a  une  figure 
de  femme  charmante,  bien  habillée,  bien  ajus- 
tée, et  d'un  caractère  de  tête  attrayant.  Morceau 
très-agréable ,  s'il  y  avait  plus  d'effet  ;  car  il  est 
bien  composé ,  et  le  faire  en  est  meilleur  qu'aux 
autres. 

.  Les  figures  de  la  Bonne  Aventure  sont  bien  ha- 
billées; mais  la  couleur  n'y  est  pas., 

Même  mérite  et  même  défaut  à  ta'  Fille  qui 
remet  une  lettre  à  la  vieille  ,  ^t  son  pendant. 

Si  cet  artiste  n'çùt  pas  pris  ses  sujets  dans  àes 
mœurs  et  des  coutumes ,  dont  la  manière  de  se 
vêtir,  les  habillements,  ont  une  noblesse  que  les 
nôtres  n'ont  pas ,  et  sont  aussi  pittoresques  que 
les  nôtres  sont  gothiques  et  plats ,  son,  mérite  s'é- 
vanouirait. Substituez  aux  figures  de  Le  Prince , 
des  Français  ajustés  à  la  mode  de  leur  pays  ;  et 
vous  Vjerrez  combien  les  mêmes  tableaux,  ejçé- 
cutés  de  la  même  manière  ,  perdront  àe  leur  prix, 
n'étant  plus  soutenus  par  des  détails ,  des  acces- 
soires aussi  favorables  à  l'artiste  et  à  l'art.  A  la 
jolie  petite  femme  du  Concert ,  substituez  une  de 
nos  élégantes  avec  ses  rubans ,  ses  pompons ,  ses 
falbalas  ,  sa  coiffure  ;  et  vous  verrez  le  bel  effet 


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SALON  DE   1767.  549 

que  cela  produira ,  combien  ce  tableau  deviendra 
pauTre  et  de  petite  manière.  Tout  le  charme ,  tout 
l'intérêt  sera  détruit  ;  et  Ton  daignera  à  peine  s'y 
arrêter. 

En  effet  ^  quoi  de  plus  mesquin ,  de  plus  bar- 
bare ,  de  plus  mauvais  goût  que  notre  accoutre- 
ment français ,  et  les  robes  de  nos  femmes  ?  Dites- 
moi  ;  que  peut-on  faire  de  beau  y  en  introdui- 
sant dans  ui^e  composition  des  poupées  fagotées 
comme  cela  !  Cela  serait  d'un  bel  effet  ^  surtout 
dans  une  composition  tragique.  Comment  leur 
donner  la  moindre  noblesse  y  la  moindre  gran- 
deur? Au  contraire,  l'habillement  des  Orientaux, 
des  Asiatiques,  des  Grecs,  des  Romains,  déve- 
loppe le  talent  du  peintre  habile ,  et  augmente 
celui  du  peintre  médiocre. 

A  la  place  de  cette  figure  de  Tartare  qui  est  à 
la  droite  dans  le  tableau  de  la  Sonne  Aventure^ 
et  qui  est  si  richement ,  si  noblement  vêtue ,  ima- 
giliez  un  de  nos  Cent-Suisses  ;  et  vous  sentirez 
tout  le  plat ,  tout  le  ridicule  de  ce  dernier  per- 
sonnage. 

'.  Oh!  que  nous  sommes  petits  et  mesquins  ! 
Quelle  différence  de  ce  bonnet  triangulaire ,  noir, 
dont  nous  sommes  affublés ,  au  turban  des  Turcs  > 
au  bonnet  des  Chinois  ! 

Mettez  à  César  ,  Alexandre  ,  Caton  ,  notre 
chapeau  et  notre  perruque;  et  vous  vous  tien- 
drez les  côtés  de  rire;  si  vous  donnez  au  eon- 


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35o  SALON  DE   1767. 

traire  l'h^l>it  grec  ou  romain  à  Louis  xy  ^  vous 
ne  rirez  4>as.  Le  ridicule  ne  vient  donc  pas 
du  yice  de  costume.  Il  est  le  même  de  part  et 
d'autre. 

il  n'y  a  point  de  tableau  de  grand  maître  qu'on 
ne  dégradât,  en  habillant  les  personnages  y  en  les 
coiffant  à  la  française ,  quelque  bien  peint ,  quel** 
que  bien  composé  qu'il  £àt  d'ailleurs.  On  dirait 
que  de  grands  éyénements ,  dé  grandes  alrtions  ne 
soient  pas  faits  pour  un  peujJe  aussi  bizarr^nent 
Yètu  ;  et  que  les  hommes  dont  l'habit  est  si  gin- 
guet  ne  puissent  avoir  de  grands  intérêts  à  dé-- 
mêler.  Il  ne  fait  bien  qu'aux  marionnettes.  Une 
diète  de  ces  marionettes-^là  ferait  à  merveille  la 
parade  d'une  assemblée  consulaire.  On  n'imagine-- 
rait  jamais  un  grain  de  cervelle  dans  toutes  ces 
têtes-là.  Pour  moi,  plus  je  les  regarderais,  plus 
je  leur  verrais  de  petites  ficelles  attachées  au  haut 
de  leurs  têtes. 

Faites-y  attention,  et  vous  prononcerez  qo^o 
caractè«*e  de  tête  fier ,  noUe ,  pathétique  et  ter* 
rible ,  ne  va  point  sous  votre  perruque  ou  votre 
chapeau.  Vous  ne  pouvez  être  que  de  petits  furi- 
bonds. Vous  ne  pouvez  que  jouer  la  gravité ,  la 
majesté. 

Si  nos  peintres  et  nos  sculpteurs  étaient  foircés 
désormais  de  puiser  leurs  sujets  dans  l^isioire  de 
France  moderne  ;  je  dis  moderqe,  car  lespreBÛers 
Francs  avaient  conservé  dans  leur  manière  de  se 


i 


SALON  DE   1767.  35i 

yétir  y  quelque  chose  de  la  sûnplicitë  du  vêtement 
aptique  ;  la  peiotu;re  «t  Ifi  sculpture  s'en  iraient 
biei;it6t  en  décadence . 

Iipaginez  y  en  un  tas  à  vos  pieds  ^  toute  la  dé- 
pouille d'un  Européen 9  ces  bas^  ces  souliers^ 
cette  culotte ,  cette  veste ,  cet  habit ,  ce  chapc^u^ 
ce  col ,  ces  jarretières  9  cette  chemise;  c'est  une 
friperie.  La  dépouille  d'une  femme  serait  une 
boutique  entière.  L'habit  de  nature ,  c'est  la  peau; 
plus  on  s'éloigne  de  ce  vêtement ,  plus  on  pèche 
contre  le  goAt.  Les  Grecs  si  uniment  vêtus  ne  pou- 
vaient nç^ême  souffrir  leurs  vêtements  dans  les 
art^,  C^  n'était  pourtant  qu'une  ou  deux  pièces 
d'étoffes  négligeipnient  jetées  sur  le  corps. 

Je  vous  le  répète ,  il  ne  faudrait,  qu'assujétir 
la  peinture  et  la  sculpture  à  notre  costume ,  pour 
perdre  ces  deu;^  arts  si  agréables ,  si  intéressants^ 
^  Utile3  même  à  plusieurs  égards  9  surtout  si  on 
ne  les  emploie  pas  à  tenir  constamment  sq^xx&  les 
yeux  des  peuples  ou  des  actions  désbonnates  ou 
des  atrocités  de  fanatisme  y  qw  ne  peuvent  servir 
qu'a  çqrrompre  les  mœurs  .ou  embéguiner  les 
lio4;ames9  h  les  enppoisonner  des  plus  dangereux 
prçi^g.é§. 

Je  voudrais  bien  savoir  ce  que  les  artistes  à 
venir,  daias  quelquics  milliers  d'ai^néf^,  pourront 
faire  de  nous  ;  surtout  si  des  érudits  sans  esprit  et 
sans  goùt>  les  réduisent  à  l'observation  rigou- 
reuse de  notre  costume. 


552  SALON  DE   1767. 

Le  tableau  de  la  Paix  (i),  de  M.  Halle ^  vient 
ici  très-bien  à  l'appui  de  ce  que  je  dis.  Ce  tableau 
fait  rire.  C'est  en  grand  une  assemblée  de  méde- 
decins  et  d'apothicaires  j  dignes  du  théâtre  lors- 
qu'on y  joue  le  Médecin  malgré  lui.  Mais  trans- 
portez la  scène  de  Paris  à  Rome  ;  de  lllôtel-de- 
Ville  au  milieu  du  sénat.  A  ces  foutus  sacs  rouges^ 
noirs ,  emperruqués  y  en  bas  de  soie  bien  tirés  y 
bien  roulés  sur  le  genou ,  en  rabats  ^  en  souliers 
à  talons;  substituez-moi  de  graves  personnages 
à  longues  barbes  ^  à  tête  ^  bras  et  jambes  nus  y  à 
poitrines  découvertes ,  en  longues  ^  fluentes  et 
larges  robes  consulaires.  Donnez  ensuite  le  même 
sujet  au  même  peintre,  tout  médiocre  qu'il  est; 
et  vous  jugerez  de  l'intérêt  et  du  parti  qu'il  en 
tirera  ;  à  condition  pourtant  qu'il  ferait  descendre 
•autrement  sa  Paix.  Cette  Paix  aurait  tout  aussi 
bien  fait  de  rester  où  elle  était,  que  de  s'en  venir 
d'un  air  aussi  maussade ,  aussi  dépourvu  de  grâce 
qu'elle  l'est  dans  ce  plat  tableau ,  soit  dit  en  pas- 
sant et  par  apostille. 

J'avais  déjà  effleuré  quelque  part  cette  question 
de  nos  vêtements  (2);  mais  il  me  restait  sur  le 
cœur  quelque  chose  dont  il  fallait  absolument 
que  je  me  soulageasse.  Voilà  qui  est  fait;  et  vous 
pouvez  compter  que  je  n'y  reviendrai  plus  que 

(i)  Voyez  page  4^  ^^  suivantes  de  ce  volume.   Èoit'. 
ip)  Dans  V Essai  sur  la  Poésie  dramatique  ;  voyez  tome  iy  , 
pages  549 — ^55q.  Édit». 


SALON  DE   1767.  555 

par  occasion.  La  belle  figare  que  ferait  le  buste 
de  M.  Trudaine ,  de  Saint-Florentin  ou  de  Cler- 
mont  y  à  côte  de  celui  de  Massinissa  ! 

GUERIN. 

1 00«  PLUSIEURS  PETITS  TABLEAUX  PEINTS  A  l'hUILE  ^  EN 
MINIATUBE  ,  DONT  PLUSIEURS  b'aPRÈS  l'eGOLE  d'iTALIE. 

Peu  de  choses^  jolies  images^  bien  précieuses^ 
jolis  dessus  de  tabatières;  trop  bien  pour  l'hôtel 
de  Jaback  (i)^  pas  assez  bien  pour  rAcadémie. 
Cependant  9  comme  cela  a  été  fait  d'après  beau^ 
le  premier  coup  d'ϔl  vous  en  plait.  L'effet  de 
l'ensemble^  l'intérêt  de  l'action,  la  position,  le 
caractère ,  l'expression  des  figures ,  la  distribu- 
tion, les  groupes,  l'entente  des  lumières ,  quel- 
que chose  même  du  dessin  et  de  la  couleur  sont 
restés.  Mais  arrêtez,  entrez  dans  les  détails  ;  il  n'y 
a  plus  ni  finesse ,  ni  pureté ,  ni  correction  ;  tous 
prenez  Guerin  par  l'oreille ,  vous  le  mettez  à  ge- 
noux, et  vous  lui  faites  faire  amende  honorable  à 
de  grands  maîtres  si  maltraités. 

Pour  le  Bureau  de  loterie  y  et  d'autres  morceaux 
de  même  grandeur ,  et  de  l'invention  de  l'artiste , 
ils  ne  seront  pas  décrits;  non ,  de  par  Dieu,  ils  ne 
le  seront  pas;  et  vous  entendez  de  reste  ce  que  cela 
veut  dire. 

Bon  soir,  mon  ami  ;  à  la  prochaine  foiis  Robert. 

(1)  Voyez  tome  vi ,  page  4<  >  ^^  "^^^^  sur  cet  hôtel.  Ëdit^ 
SiLOHS.  Tom  n.  ^3 


554  SALON  DE   1767. 

Celni-ei  me  donnera  de  l'ouvrage  ;  mai$  quand 
nùe  fois  j'en  serai  quitte ,  les  autres  ne  me  tien- 
dront guère.  J^ale itérum ^etpatiens esto. 

ROBERT  ^ 

C'est  une  belle  chose,  mon  ami,  que  les  voyages; 
mais  il  faut  avoir  perdu  son  père ,  sa  mère ,  ses 
enfants,  ses  amis ,  ou  n'en  avoir  jamais  eu,  pour 
errer,  par  état,  sur  la  surface  du  glote.  Que  di- 
riez-vous  du  proprie'taire  d'un  palais  immense,  qui 
emploierait  toute  sa  vie  à  monter  et  à  descendre 
des  caves  aux  greniers,  des  greniers  aux  caves,  au 
lieu  de  s^asseoir  tranquillement  au  centre  de  sa 
famille  ?  C'est  l'image  du  voyageur.  Cet  homme 
est  sans  morale ,  ou  il  est  tourmenté  par  une  es- 
pèce d'inquiétude  naturelle  qui  le  promène  mal- 
gré lui.  Avec  un  fond  d'inertie  plus  ou  moins 
considérable ,  Nature  qui  veille  à  notre  conser- 
vation ,  nous  a  donné  une  portion  d'énergie  qui 
nous  sollicite  sans  cesse  au  mouvement  et  à  l'ac- 
tion. Il  est  rare  que  ces  deux  forces  se  tempèrent 
si  également ,  qu'on  ne  prenne  pas  trop  de  repos 
et  qu'on  ne  se  donne  pas  trop  de  fatigue.  L'homme 
périt  engourdi  de  mollesse  ou  exténué  de  lassi- 
tude.  Au  milieu  des  forêts  l'animal  s'éveille  , 

'*'  Ce  peintre ,  né  à  Paris  en  1 735 ,  y  mourut  en  1 808  ;  il  n*a  point 
eu  de  fnattre.  Le  Musée  royal  ne  possède  de  lui  que  deux  tableaux. 
I<  Une  porte  de  ville  pratiquée  au  milieu  des  ruines  d'un  temple. 
II.  Un  pop'tiifue  sfur  lequel  s'élève  une  statue  équestre, ^^  Boit*. 


SALON  DE   1767.  555 

poursuit  sa  proie ,  ratteint,  ia  dévore  et  s'endort. 
Dans  les  villes  où  une  partie  des  hommes  sont 
sacrifiés  à  pourvoir  aux  besoins  des  autres ,  Té- 
Dergie  qui  reste  à  ceux-ci  se  jette  sur  différents 
objets.  Je  cours  après  une  idée ,  parce  qu'un  misé- 
rable court  après  un  lièvre  pour  moi.  Si  dans  un 
individu  il  y  a  disette  d'inertie  et  surabondance 
d'énergie  y  l'être  est  saisi  de  violence  comme  par 
le  milieu  du  corps  ,  et  jeté  par  une  force  innée 
sous  la  ligne  ou  sous  l'un  des  pôles  :  c'est  An- 
qaetil  (i),  qui  s'en  va  jusqu'au  fond  de  l'Indoustan^ 
étudier  la  langue  sacrée  du  Brame.  Voilà  le  cerf 
qu'il  eût  poursuivi  jusqu'à  extinetion  de  chaleur^ 

(i)  Ancpietil  du  Perron  {Abraham-'Hy'iicinthe) ,  né  à  Paris  le 
7  décembre  1731  ,  et  mort  le  17  janvier  i8o5  :  le  hasard  lui  fait 
découvrir ,  dans  les  bibtiothèques  publiques  ,  quelques  feuilles 
calquées  sur  u0  manuscrit  zend  du  VendieUuî'-Sadé ,  et  il  forme  le 
projet  de  parcourir  Tbide  pour  découvnr  les'  livres  sacrés  des 
Barses«  On  préparait,  en  1754,  au  port  de  Lorient,  une  expé- 
dition pour  cette  contrée.  Le  jeune  Anquetil^  sans  fortune,  sans 
ressources ,  ne  peut  obtenir  son  passage  gratuit ,  et  s'embarque  en 
qualité  de  soldat  ;  il  apprend  le  persan  moderne ,  le  sbanskrit  ;  il 
parcourt  un  espacé  de  douze  cents  lieues  dans  des  déserts  brû- 
lants ,  et  arrive  à  pied  k  Surate ,  où  il  trouve  enfin  les  prêtres  qui 
possédaient  les  livres  qu^il  cherchait.  Mais  la  loi  leur  défend  de  don- 
ner connaissance  des  livres  sacrés  aipc  hommes  d'une  autre  reli- 
gion ;  et  ce  n'est  qu'à  force  de  persévérance  qu'il  parvient  à  vaincre 
les  scrupules  d'un  Destouh  (prêtre  parse)  du  Guzarate,  qui  lui 
enseigne  le  Zend  et  le  Pehles^y.  Il  étudie  avec  tant  d'ardeur ,  qu'en 
1759 ,  il  termine  la  traduction  du  vocabulaire  de  ces  langues , 
au  yendidad^Sadé  y  letc.  ;  et  il  revient  à  Paris  le  4  i^ai  1762 
avec  cent  quatre-vingts  manuscrits,  fl  .publie  successivement  le 


■^ 


356  SALON  DE    1767, 

s'il  fût  reste  dans  l'e'tat  de  Nature.  No\is  igaorons 
la  cause  secrète  de  nos  efforts  les  plus  héroïques. 
Celui-ci  vous  dira  qu'il  e3t  consumé  du  désir  de 
connaître;  qu'il  s'éloigne  de  sa  patrie  par  zèle 
polir  elle  ;  et  que ,  s'il  s'est  arraché  des  bras  d'un 

Zend-Ji^esta ,  recueil  des  livres  sacrés  des  Parses;  la  Législation 
orientale;  des  recherches  historiques  sur  VInde  ;  Y  Inde  en  rap^ 
port  avec  V Europe,  etc.  ;  et  peu  de  temps  ayant  sa  mort ,  il  donne 
la  traduction ,  du  persan  en  latin ,  dés  Oupnek'hat  au.  secrets  qu'il 
ne  faut  point  révéler. 

Ânquetil  ne  fut  pas  moins  remarquable  par  son  instruction  que 
par  Taustérité  de  ses  mœurs  et  par  un  désintéressement  dont  on 
commît  peu  d'exemples.  Il  refusa  en  Angleterre  5o, 000  livres  de 
sa  traduction  du  Zend-Âyesta ,  et ,  quoique  dans  la  plus  grande 
détresse ,  il  rejeta  constamment  les  secours  qui  lui  furent  offerts. 

Dans  une  lettre  qu'il  écrivit  de  Paris  aux  brames  pour  les  en* 
gager  à  traduire  en  persan  les  anciens  livres  de  rind€ ,  il  décrit 
ainsi  sa  manière  de  vivre  :  «  Du  pain  avec  du  fromage ,  le  tout 
valant  4  sous  de  France  ou  le  douzième  d!une  roupie ^et de Teau 
de  puits  ,  voilà  ma  nourriture,  journalière.  Je  vis  sans  feu,  même 
en  biver  ;  je  coucbe  sans  draps,  sans  lit  de  plumes;  mon  linge 
de  corp^  n'est  ni  changé,  ni  lessivé;  je  subsiste  de  mes  travaux 
littéraires ,  sans  revenu  ,  sans  traitement ,  sans  places  ;  je  n'ai 
ni  femmes,  ni  enfants,  ni  domestiques.  Privé  d^  biens,  exempt 
aussi  des  liens  de  ce  monde  ,  seul ,  absolument  libre ,  mais  très- 
ami  de  tous  les  hommes  et  surtout  des  gens  de  probité ,  dans  cet 
état ,  faisant  rude  guerre  à  mes  sens ,  je  tiiomphe  des  attraits  du 
monde ,  ou  je  les  méprise.  » 

Anquetil  fut  nommé  membre  de  l'Institut  lors  de  sa  réorgani- 
sation ;  mais  il  donna  bientôt  sa  démission  en  refusant  de  prêter 
serment  aux  Constitutions  de  /^ëmpi&e.  Ou  assure  qu'il  r<^usa  la 
décoration  de  la  légion^d,' honneur,  alléguant  que  tout  chef  de 
gouvernement  se  rend  coupable  en  établissant  des  distincticos 
sociales,  et  tout  citoyen  en  y  participant.  Èdit». 


SALON  DE   1767.  557 

père  et  d'une  mère  ,  et  s'en  va  parcourir  ,  à  tra- 
vers mille  périls  y  des  contrée^  lointaines  y  c'est 
pour  en  revenir  chargé  de  leurs  utiles  dépouilles. 
N'en  croyez  rien.  Surabondance  d'énergie  quir^le 
tourmente.  Le  sauvage  Moncacht-'Apé  répondra 
au  chef  d'une  nation  étrangère  qui  lui  demande  : 
Qui  es-tu?  d'où  viens-tu?  que  cherches-tu  avec 
tes  cheveux  courts  ?  Je  viens  de  la  nation  des 
Loutres.  Je  cherche  de  la  raison  ;  et  je  te  visite 
afin  que  tu  m'en  donnes.  Mes  cheveux  sont  courts^ 
pour  n'en  être  pas  embarrassé  ;  mais  mon  cœur 
est  bon.  Jç  ne  te  demande  pas  des  vivres  ^  j'en  ai 
pour  aller  plus  loin;  et  quand  j'en  manquerais^ 
mon  arc  et  mes  flèches  m'en  fourniraient  plus  qu'il 
ne  m'en  faut.  Pendant  le  froid,  je  fais  comme 
l'ours  qui  se  met  à  couvert  j  et  l'été  j'imite  l'aigle 
qui  se  promène  pour  satisfaire  sa  curiosité.  Est-ce 
qu'un  homme  qui  est  seul  et  qui  marche  le  jour , 
doit  te  faire  peur?  Mon  cher  Apé  ,  tout  ce  que  tu 
dts^à  est  fort  beau;  mais  crois  que  tu  vas ,  parce 
que  tu  ne  peux  pas  rester.  Tu  surabondes  en  éner- 
gie ;  et  tu  décores  cette  force  secrète  qui  te  meut, 
tandis  que  tes  camarades  dorment  étendus  sur  la 
terre ,  du  nom  le  plus  noble  que  tu  peux  imagi- 
ner. Eh  !  oui ,  grand  Choiseul,  vous  veillez  pour 
le  bonheur  de  la  patrie  !  Bercez-vous  bien  de  cette 
idée-là.  Vous  veillez ,  parce  que  vous  ne  sauriez 
dormir.  Quelquefois  cette  cruelle  énergie  bout  au 
fond  du  cœur  de  l'homme,  et  l'homme  s'ennuie 


35a  SALON  DE   1767. 

jusqu'à  ce  qu'il  ait  aperçu  l'objet  de  sa  passion 
ou  de  son  goût.  Quelquefois  il  erre  soucieux,  in- 
quiet, promenant  ses  regards  autour  de  lui,  sai- 
sissant tout,  renonçant  à  tout,  prenant,  quittant 
toutes  sortes  d'instruments  et  de  vêtements,  jus- 
qu'à ce  qu'il  ait  rencontre  celui  qu'il  cherche ,  et 
que  l'e'nergie  naturelle  et  secrète  ne  lui  désigne 
pas ,  car  elle  est  aveugle.  Il  y  en  a ,  et  malheureu- 
sement c'est  le  grand  nombre  ^  qu'elle  élance  sur 
tout,  et  qui  n'ont,  d'ailleurs,  aucune  aptitude  à 
rien.  Ces  derniers  sont  condamnés  à  se  mouvoir 
sans  cesse  sans  avancer  d'un  pas.  Il  arrive  aussi 
qu'un  malheur ,  la  perte  d'un  ami ,  la  mort  d'une 
maîtresse ,  coupe  le  fil  qui  tenait  le  ressort  tendu. 
Alors  l'être  part ,  et  va  tant  que  ses  pieds  le  peu- 
vent porter.  Tout  coin  de  la  terre  lui  est  égal.  S'il 
reste ,  il  périt  à  la  place.  Quand  l'énei^ie  de  Na- 
ture se  replie  sur  elle-même ,  l'être  malheureux , 
mélancolique  ,  pleure ,  gémit ,  sanglotte ,  pousse 
des  cris  par  intervalle  ,  se  dévore  et  se  consume. 
Si ,  distraite  par  des  motifs  également  puissants , 
elle  tire  l'homme  en  deux  sens  contraires,  l'homme 
suit  une  ligne  moyenne,  sur  laquelle  il  s'arme  d'un 
pistolet  ou  d'iw  poignard  ;  une  direction  inter- 
médiaire ,  qui  le  conduit  la  tête  la  première  au 
fond  d'une  rivière  ou  d'un  précipice.  Ainsi  finit 
la  lutte  d'un  cœur  indomptable  et  d'un  esprit  in- 
flexible. 0  bienheureux  mortels ,  inertes ,  imbé- 
ciles ,  engourdis  ;  vous  buvez ,  vous  mangez,  vous 


àotmtz,  TOUS  YieUlissés^  et  voii$  yaouxw  wn9 
stroir  joui  ^  sans  avoir  souffert  ^  sans  qu^aucune 
secousse  ait  fait  osciller  le  poids  qui  tous  presnît 
sur  le  sol  oii  yous  êtes  nés»  Op  ne  sait  où  lest  la 
sépulture  de  Tétre  éaergîque>  La  vôtire  est  tou- 
jours sous  YOfi  pieds. 

Mais  à  quoi  bon  ^  me  direz-vous^  cet  écart  sur 
les  voyageurs  et  Les  voyais  ?  Quel  rapport  di  ces 
idées ,  vraies  ou  Êiusses ,  avec  les  ruines  de  Ro-* 
kert?  Comme  ces  ruines  sont  en  grand  nombre  ^ 
ttHiu  dessein  était  de  les  enehisser  dans  un  ead» 
qui  palliât  la  monotonie  des  descriptions ,  de  les 
supposer  existantes  en  qùelqnie  contrée^  en  Ita- 
lie ^  par  exemple  9  et  dW  faire  un  si:q>f>lëment  à 
M.  Fabbé  Richard.  Four  cet  effet,  il  fallait  lire 
son  Voyage  d* Italie  (i).  Je  Tai  lu  sans  pouvoir  y 
glaner  une  miséraUe  ligne  qui  me  servi!.  De  dé*^ 
fut  9  j'iai  dit  :  Oh  I  la  belle  chose  que  1m  voyages  I  et 
dans  rindignatiou  que  je  ressens  encore  du  petit 
esprit  superstitieux  de  cet  auteur  ^  vous  me  per- 
mettrez ^  s'il  vous  plaît  9  d'ajouter  :  Oom  Rtehard^ 
estr^e  que  tu  t'imagines  que  ca  taâd'impertioeuoes 
qui  forment  ta  My tholojgie  obtiendra  des  h^mmiss 
tme  ci^yance  éternelle  ?  Si  ton  livre  passe  9  ce  n'ë*^ 
tait  pas  la  peine  de  Féorire  ;  s'il  dure  >  jae  vois^u 
pas  que  lu  te  traduis  à  la  po^rité  cbmmie  un  sot  ; 
et  lorsque  le  temps  aura  brisé  lies  statues  ^  détruit 
les  peintures,  amoncelé  les  édifices  dont  tjn  m'^i^^" 

(  I  )  C'est  la  Description  historique  de  V Italie;  Par»  s^M.  £dit'. 


36o  SALON  DE   1767. 

tretiens,  quelle  confiance  l'avenir  accordera-t-îl 
aux  récits  d'une  tête  retrëcie  et  embëguinée  des 
notions  les  plus  ridicules  ? 

Tout  ce  que  j'ai  recueilli  de  Fabbe  Richard,  c'est 
que ,  le  pied  hors  du  temple ,  l'homme  religieux 
disparaît,  et  que  l'homme  se  retrouve  plus  vicieux 
dans  la  nie. 

Gi^st  qu'il  y  a ,  dans  une  certaine  contrée ,  des 
marchands  de  bonnes  actions  qui  cèdent  à  des  co- 
quins ce  qu'ils  en  ont  de  trop  pour  quelques  pièces 
d'argent  qu'ils  en  reçoivent;  espèce  de  commerce 
fort  extraordinaire. 

C'est  qu'en  Savoie ,  où  toute  imposition  est  as- 
sise sur  les  fonds  ,  la  population  est  telle ,  que 
tout  le  pays  ne  semble  qu'une  grande  ville. 

C'est  qu'ici  *  un  sénateur  fait  adopter  par  au- 
torité du  sénat ,  un  fils  naturel ,  qui  succède  au 
npin ,  aux  armes ,  à  la  fortune ,  à  tous  les  privi- 
lèges de  la  légitimité ,  et  peut  devenir  doge. 

C'est  qu'ailleurs  /*  on  peut  aller  se  choisir  un 
héritier  à  l'hôpital  même  des  Enfants-Trouvés  ; 
c'est  que  les  noms  des  grandes  familles  s'y  perpé- 
tuent par  le  sort  qui  assigne  à  un  enfant  du  Con- 
servatoire toutes  les  «prérogatives  d'un  sénateur 
décédé  sans  héritier  immédiat. 

Et  Robert?  —  Piano  y  di  grazia;  Robert  vien- 
dra tout  à  l'heure. 

'  A  Gènes. 
'  A  Bolpgne. 


SALON  DE   1767.:  56i 

Cest  (ju'au  milieu  des  plus  sublimes  modèles 

en  tout  genre  ^  la  peinture  et  la  sculpture  tombent 

en  Italie.  On  y  fait  de  belles  copies  y  aucun  bon 

ouvrage. 

Cest  que  Le  Quesnoi  répondit  à  un  amateur 
éclairé  qui  le  regardait  travailler  y  et  qui  crai- 
gnait qu'il  ne  gâtât  son  ouvrage  pour  le  vouloir 
plus  parfait  :  Vous  avez  raison  y  vous  qui  ne  voyez 
que  la  copie;  mais, j'ai  aussi  raison,  moi  qui 
poursuis  l'original  qui  est  dans  ma  tête.  Ce  qui 
est  tout  voisin  de  ce  qu'on  raconte  de  Phidias  y 
qui  'y  projetant  un  Jupiter  y  ne  contemplait  aucun 
objet  naturel  qui  l'aurait  placé  au-dessous  de  son 
sujet  :  il  avait  dans  l'imagination  quelque  chose 
d'ultérieur  à  Nature.  Deux  faits  qui  viennent  à 
l'appui  de  ce  que  je  vous  écrivais  dans  le  préam- 
bule de  ce  Salon  :  et  passons  à  présent  à  Robert  y 
si  vous  le  voulez. 

Robert  est  un  jeune  artiste  qui  se  montre  pour 
la  première  fois.  Il  revient  d'Italie  y  d'où  il  a  rap- 
porté de  la  facilité  et  de  la  couleur.  Il  a  exposé 
un  grand  nombre  de  morceatix  y  entre  lesquels  il 
y  en  a  d'excellents  y  quelques  -  uns  médiocres , 
presque  pas  un  mauvais.  Je  les  distribuerai  en 
trois  classes  y  les  tableaux  y  les  esquisses  et  les 
dessins. 


36a  SALOIf  DE   i'j&j. 

TABLEJUX.   I03.    UN    GRAND  PAYSAGE    DANS   LE 

GOUT   DES    CAMPAGNES    d'iTALIE. 

Hait  pieds  neuf  pouces  de  large,  sur  sept  pieds  sept  pouce»  éê  htac. 

Je  voudrais  revoir  ce  morceau  hors  du  Salon* 
Je  soupçonne  les  compositions  des  artistes  de  souf- 
frir autant  du  côté  du  mérite,  par  le  voisinage  et 
l'opposition  des  unes  aux  autres,  que  du  côté  de 
leurç  dimensions ,  par  l'étendue  du  lieu  où  elles 
sont  exposées.  Un  tableau  tel  que  celui-ci ,  d'une 
grandeur  considérable ,  n'y  parait  qu'une  toile 
ordinaire.  J'avais  jeté  hors  du  Salon  des  ouvrages 
que  j'ai  retrouvés  seuls,  isolés ,  et  pour  lesquels  il 
m'a  semblé  que  j'avais  eu  trop  de  dédain.  La  tête 
de  Pompée  présentée  à  César  (i)  était  quelque 
chose  sur  le  chevalet  de  l'artiste  ;  rien  sur  la  mu- 
raille du  Louvre.  Nos  yeux  fatigués,  éblouis  par 
tant  de  faires  différents ,  sont-ils  mauvais  juges  ? 
Quelque  composition  vigoureusement  coloriée  et 
d'un  grand  effet ,  nous  servirait-elle  de  règle  ?  Y 
rapporterions-nous  toutes  les  autres ,  qui  devien- 
draient pauvres  et  mesquines  par  la  comparaison 
avec  ce  modèle  ?  Ce  qu'il  y  a  dé  certain ,  c'est  que, 
si  je  vous  disais  que  ce  marmouset  de  César  de 
La  Grénée  était  plus  grand  que  Nature,  vous  n'en 
croiriez  rien.  Mais  pourquoi  l'étendue  du  lieu  ne 

(i)  Tableau  de  La  Grénée;  voyez  page  iio  et  suivantes  de  ce 
volume.  Ebit*. 


SALON  DE   1767.  565 

produit-^Ue  pas  le  même  effet  sur  tous  les  ta- 
bleaux indistinctement  ?  Pourquoi  y  tandis  qu'il 
y  en  a  de  grands  que  je  trouve  petits  ^  y  en  a^t-il 
de  petits  que  je  trouve  grands?  Pourquoi ,  dans 
telle  esquisse  qui  n'est  guère  plus  grande  que  ma 
main  ^  les  figures  prennent-elles  six  ^  sept  y  huit , 
neuf  pieds  de  hauteur  ^  et  dans  telle  ou  telle  com- 
position^ même  estimée  >  des  figures  qui  ont  réel*- 
lement  cette  proportion ,  la  perdent  -  elles  et  se 
réduisent-elles  de  moitié  ?  Il  faut  chercher  Tex- 
plication  de  ce  phëfiomène  ^  ou  dans  les  figures 
mêmes  >  ou  dans  le' rapport  de  ces  figures  avec  les 
êtres  environnants.  Dans  tout  tableau ,  l'orteil  du 
Satyre  endormi  se  mesure.  Il  y  a  le  pâtre,  il  y  a 
la  paille,  sous  cette  forme  ou  sous  une  autre. 
Allez  voir  V Offrande  à  l^ Amour  (i)  de  Greuze; 
et  vous  me  direz  ce  que  sa  figure  principale  de^ 
vient,  à  côté  des  autres  énormes  qui  l'environ- 
nent. 

Dans  ce  grand  ou  petit  tableau  de  Robert ,  on 
voit  à  droite  un  bout  d'ancienne  architecture  rui- 
née. A  la  face  de  cette  ruine,  qui  regarde  le  côté 
gauche ,  dans  une  grande  niche,  l'artiste  a  place 
une  statue.  Du  piédestal  de  cette  statue  coule  une 
fontaine ,  dont  un  bassin  reçoit  les  eaux.  Autour 

{i)  Diderot  se  trompe  sans  doute  en  attribuant  ce  talJ^au  à 
Greuze.  La  Première  Offrande  à  V Amour,  dont  il  a  rendu 
compte  dans  le  Salon  de  176s ,  tome  nn,  page  7,  est  de  Carie 
Yan-Loo.  Édit*. 


364  SALON  DE   1767. 

de  ce  bassin  il  y  a  q[uelques  figures  d'hommes  et 
d'animaux.  Un  pont  jeté  du  côté  droit  au  côté 
gauche  de  la  scène  ^  et  coupant  en  deux  toute  la 
composition  ^  laisse  en  devant  un  assez  grand  es- 
pace ,  et  dans  la  profondeur  du  tableau  y  au  loin  y 
un  beaucoup  plus  grand  encore.  On  voit  couler 
les  eaux  d'une  rivière  sous  ce  pont;  elles  s'étendent 
en  venant  à  vous.  La  rive  de  ces  eaux  y  ces  eaux  et 
le  pont  forment  trois  plans  bien  distincts  y  et  un 
espace  déjà  fort  vaste.  Sur  ces  eaux^  à  gauche  y 
au-devant  du  pont  y  on  aperçoit  uH  bateau.  Le 
fond  est  une  campagne  où  l'œil  va  se  promener  et 
se  perdre.  Le  côté  gauche^  au-delà  du  bateau  y  est 
terminé  par  quelques  arbres. 

La  fabrique  de  la  droite  y  la  statue  y  le  bassin , 
la  rive  ^  en  un  mot ,  toute  cette  moitié  de  la  com- 
position est  bien  de  couleur  et  d'effet.  Le  reste , 
pauvre  ,  terne  ,  gris  ,  effacé  ,  l'ouvrage  d'un 
écolier  qui  a  mal  fini  ce  que  le  maître  avait 
bien  commencé.  Mais  pour  sentir  combien  le 
tout  est  faible^  on  n'a  qu'à  jeter  l'œil  sur  un 
Vernet,  ou  plutôt  cela  n'est  pas  nécessaire.  Ce 
n'est  pas  une  de  ces  productions  équivoques 
qu'on  ne  puisse  juger  que  par  un  modèle  de 
comparaison. 

Le  redoutable  voisin  que  ce  Vernet  !  Il  fait 
souffrir  tout  ce  qu'il  approche  ,  et  rien  ne  le 
blesse.  C'est  celui-là,  M.  Robert,  qui  sait,  avec 
un  art  infini ,  entremêler  le  mouvement  et  le  re- 


SALON  DE   17Ô7.  565 

pos ,  le  jour  et  les  ténèbres ,  le  silence  et  le  bruit  ! 
Une  seule  de  ces  qualités  ^  fortement  prononcée  y 
dans  une  composition  y  nous  arrête  et  nous  touche. 
Quel  ne  doit  donc  pas  être  l'effet  de  leur  réunion 
et  de  leur  contraste  ?  Et  puis  y  sa  main  docile  ^  la 
variété  ^  à  la  rapidité  de  son  imagination  ^  vous 
dérobe  toujours  la  fatigue.  Tout  est  vigoureux 
comme  dans  la  nature^  et, rien  ne  se  nuit  comme 
dans  la  nature.  Jamais  il  ne  paraît  qu'on  ait  sa- 
crifié un  objet  ^  pour  en  faire  valoir  un  autre.  Il 
règne  partout  une  ame  ^  un  esprit  ^  un  soufSe  dont 
on  pourrait  dire,  comme  Virgile  ou  Lucrèce ,  de 
l'œuvre  entière  de  la  création  : 

I 

Deum  namque  ire  per  omnes 
Terrasgue  ,  tractusque  maris ,  cœlumque  prqfundwn  : 
Hinc  pecudes,  armenta ,  viros,  genus  omnefsrarum , 
Quemque  sibi  tenues  nascehtem  arcessere  vitas, 
SeiUcet  huç  reddi  deinde,  ac  resoluta  referri 
Omnia  ;  nec  morti  esse  locum  (i). 

C'est  la  présence  d'un  Dieu  qui  se  fait  sentir  sur 
la  surface  de  la  terre ,  au  fond  des  mers ,  dans 
la  vaste  étendue  des  cieux;  c'est  de  là  que  les 
hommes ,  les  animaux  y  les  troupeaux ,  les  bêtes 
féroces  reçoivent  l'élément  subtil  de  la  vie.  Tout 
s'y  résout  y  tout  en  émane,  et  la  mort  n'a  lieu  nulle 
part. 

Tout  ce  que  vous  rencontrerez  dans  lès  poètes, 

(i)  YiRGU.  Georg,  lib.  iv,  vers.  220  etseg,  Émt*. 


566  SALON  DE  1767. 

du  derdoppement  d^i  chaos  et  de  la  naissance  du 
moqde^  lui  conviendra.  Dites  de  lui  : 

Spiritus  intus  alit,  totamque  infusa  per  artus 
Mens  agitât  molem ,  et  magno  se  corpore  miscet  (  i  ) . 

Cest  un  esprit  qui  vit  au  dedans^  qui  se  répand 
dans  toute  la  masse  y  qui  la  meut ,  et  s'unit  au 
grand  tout. 

Et  l'on  n'en  rabattra  pas  un  mot, 

\     VEUX    TABLEAUX,  UN    PONT    SOUS   LEQUEL    ON 

DÉCOUVRE    LES    CAMPAGNES   DE    SABINE  ,    A    QUARANTE 
LIEUES    DE    ROME. 

LES  RUINES  DU  FAMEUX  PORTIQUE  DU  TEMPLE  DE  BALBEC  , 

A  HÉLTOPOLIS. 

Imaginez^  sur  deux  grandes  arches  cintrées,  un 
pont  de  bois  ^  d'une  hauteur  et  d'une  longueur 
prodigieuses.  Il  touche  d'un  bout  à  l'autre  de  la 
composition ,  et  occupe  la  partie  la  plus  élevée 
de  la  scène.  Brisez  la  rampe  de  ce  pont  dans  son 
milieu  y  et  ne  vous  effrayez  pas ,  si  vous  le  pouvez, 
pour  Içs  voitures  qui  passent  dans  cet  endroit. 
Descendez  de  là.  Regardez  sous  les  arches,  et 
voyez  dans  le  lointain  ,  à  une  grande  distance  de 
ce  premier  pont,  un  second  pont  de  pierre,  qui 
coupe  la  profondeur  de  l'espace  en  deux ,  laissant 
entre  l'une  et  l'autre  fabrique  une  énorme  dis- 

(x)  YuGU'.  JEneié,  lib.  vi,  vers.  716,  727.  ëdit*. 


SALON  DE   1767.  367 

tance.  Portez  vos  yeux  au-dessus  de  ce  second 
pont  ;  et  dites-moi  ^  si  vous  le  savez  y  quelle  est 
l'étendue  que  vous  découvrez.  Je  ne  vous  parlerai 
point  de  Fefiet  de  ce  tableau.  Je  vous  demanderai 
seulement  sur  quelle  toile  vous  le  croyez  peint  ? 
Il  est  sur  une  très-petite  toile  y  sur  une  toile  d'un 
pied  dix  pouces  de  large  5  >sur  un  pied  cinq  pouces 
de  haut. 

Au  pendant ,  c'est  à  droite  une  colonnade  rui- 
née ;  un  peu  plus  vers  la  gauche  ^  et  sur  le  devant^ 
un  obélisque  entier;  puis  la  porte  d'un  temple. 
AuHlelà  de  cette  porte  y  une  partie  symétrique  à 
la  première.  Au-devant  de  la  ruine  entière  ^  un 
grand  escalier  qui  règne  sur  toute  sa  longueur ,  et 
d'oii  l'on  descend  de  la  porte  du  temple  au  bas  de 
la  composition.  Faible  ^  faible  ;  de  peu  d'effet.  Le 
précédent  est  l'ouvrage  de  l'imagination.  Celui-ci 
est  une  copie  de  l'art.  Ici  on  n'est  arrêté  que  par 
l'idée  de  la  puissance  éclipsée  des  peuples  qui  ont 
élevé  de  pareils  édifices.  Ce  n'est  pas  de  la  ma- 
gie du  pinceau  y  c'est  des  ravages  du  temps  que 
l'on  s'entretient. 

RUINE   d'un    arc    de  triomphe^  ET  AUTRES  MONUMENTS. 

Tableau  de  ([uatre  pieds, deux  pouces  de  haut ,  sur  quatre  pieds  nois 

pouces  de  large. 

L'effet  de  ces  compositions^  bonnes  ou  mau- 
vaises ,  c'est  de  vous  laisser  dans  une  douce  mé- 
lancolie. Nous  attachons  nos  regards  sur  les  dé- 


568  SALON  DE   1767. 

bris  d'un  arc  de  triomphe ,  d'un  portique  ^  d'uae 
pyramide ,  d'un  temple ,  d'un  palais  ;  et  nous  re- 
venons sur  nous-mêmes.  Nous  anticipons  sur  les 
ravages  du  temps;  et  notre  imagination  disperse 
sur  la  terre  les  édifices  même  que  nous  habitons* 
A  l'instant  y  la  solitude  et  le  sileûce  régnent  autour 
de  nous.  Nous  restons  seuls, de  toute  une  nation 
qui  n'est  plus;  et  voilà  la  première  ligne  de  la 
poétique  des  ruines. 

A  droite,  c'est  une  grande  fabrique  étroite^ 
dans  le  massif  de  laquelle  on  a  pratiqué  une  niche, 
occupée  de  sa  statue.  Il  reste  de  chaque  côté  de  la 
niche  une  colonne  sans  chapiteau.  Plus ,  sur  la 
gauche ,  et  v^rs  le  devant  y  un  soldat  est  étendu  à 
plat  ventre  sur  des  quartiers  de  pierre ,  la  plante 
des  pieds  tournée  vers  la  fabrique  de  la  droite ,  la 
tête  vers  la  gauche ,  d'où  s'avance  à  lui  un  autre 
soldat,  avec  une  femme  qui  porte  entre  ses  bras 
un  petit  enfant.  On  voit  au-delà ,  sur  le  fond ,  des 
eaux;  au-delà  des  eaux,  vers  la  gauche,  entre 
des  arbres  et  du  paysage,  le  sommet  d'un  dôme 
ruiné;  plus  loin ,  du  même  côté,  une  arcade  tom- 
bant de  vétusté;  près  de  cette  arcade,  une  colonne 
sur  son  piédestal  ;  autour  de  cette  colonne ,  des 
masses  de  pierres  informes  ;  sous  l'arcade ,  un  es- 
calier qui  conduit  vers  la  rive  du  lac  ;  au-delà ,  un 
,  lointain ,  Une  campagne;  au  pied  de  l'arcade,  une 
figure  ;  plus ,  sur  le  devant,  au  bord  des  eaux ,  une 
autre  figure.  Je  ne  caraetérise  point  ces  figui^. 


SALON  DE   1767.  369 

si  peu  soignées  qu'on  ne  sait  ce  que  c'est  y  hommes 
ou  femmes  ^  moins  encore  ce  qu'elles  font.  Ce  n'^st 
pourtant  pas  à  cette  condition  qu'on  anime  des 
ruines.  M.  Robert  >  soignez  vos  figures.  Faites-^n 
moins  y  et  faites-les  mieux.  Surtout  y  étudiez  l'es- 
prit de  ce  genre  de  figure  y  car  elles  en  ont  un  qui 
leur  est  propre.  Une  figure  de  ruine  n'est  pas  la 
figure  d'une  autre  site. 

GHAIHDE   GALERIE    ÉCLAIRÉE   DU   FOND. 

Tableaa  àt  quatre  pieds  trpis  pouces  de  large ,  sur  trois  pied^  un  pouce 

de  haut. 

Oh  !  les  belles  y  les  sublimes  ruiinea  f  Quelle 
fermeté^  et  en  même  temps  quelle  légèreté^  sû- 
reté, fecilité  de  pinceau  !  Quel  effet  î  quelle  gran^ 
deur  \  quelle  noblesse  !  QuW  me  dise  à  qui  ces 
ruines  appartiennent  y  afin  que  je  les  vole;  le  seul 
moyen  d'acquérir ,  quand  on. est  indigent.  Hélas  I 
elles  font  peut-être  si  peu  de  bonheur  au  riche 
stupide  qui  les  possède  ;  et  elles  me  rendraient  si 
heureux  I  Propriétaire  indolent  !  époux  aveugle  ! 
quel  tort  te  fais-je,  lorsque  je  m'approprie  des 
charmés  que  tu  ignores  ou  quç  tu  négliges  !  Avec 
quel  étonnement,  quelle  surprise  je  regarde  cette 
Toûlé  brisée,  les  masses  surimposées  à  cette  yoùte? 
Les  peuples  qui  ont  élevé  ce  monument,  où  sont- 
ils  ?  que  sont-îls  devenus  ?  Dans  quelle  énorme 
profondeur  [obsGuçB.  et  muette  mon  œil  va -t- il 
s'égarer  ?  A  quelle  ^prodigieuse  distance  est  ren- 

SàLOKS.   tome  II.  ^4 


370  SALON  DE   X767. 

%Qfée  la  pQrticm  du  ciel  que  j'aperçais  à  cette  ou- 
Yertuve  !    Yétfmpanie  dégradat^oii  de  lumière  ! 
c^tKPxp^  elle  s'affaiblit  en  descendant  du  haut  de 
cettç  Toûte,  ^  sur  la  longueur  de  ces  colonnes  ! 
copinp^  ces  ténèbres  sont  pressées  par  le  jour  de 
l'en  tirée  et  le  jour  du  f^nd  !  on  ne  se  lasse  point  de 
rfgarder.  Le  temps  s'arrête  pour  celui  qui  admire. 
Que  j'ai  peu  vécu  !  que  ma  jeunesse  a  peu  duré  ! 
C'est  une  grande  galerie  voûtée,  et  enrichie  in- 
térieurement d'une  colonnade  qui  règne  de  droite 
et  de  gauche.  Vers  le  nikilieu  de  sa  profondeur  y  la 
voûte  s'est  bridée ,  et  montre  au-dpssus  de  sa  frac- 
ture les  débris  d'uu  édifice  surimposé.  Cette  lon- 
gue et  vas^e  fabriquie  reçoit  encore  la  lumière  par 
son  i>uverture  du  fond.  On  voit  ^  gauche^  en  de- 
hors A  une  fontsiine  ;  au-dessus  de  cette  fontaine  > 
une  statue  antique  assise;  au^lessous  du  piédestal 
de  cette. statue ,  un  bassin  élevé  sur  un  massif  de 
pierre;  autour  de  ee  bassin  ,  au^d^vant  de  la 
galerie  9  daps  les  entre*-colonnementa  5  une  faule 
de  petites  figures ,  de  petits  groupes ,  de  petites 
scènes  très-variées.  On  puise  de  l'eau  ^  on  se  re- 
pose, on  se  promène ,  on  converse.  Voilà  bien  du 
uiouven^nt  et  du  b];uit*  Je  vqus  çn  dirai  mon  avis 
ailleurs ,  M.  Robert  ;  tout  à  l'heure.  Vous  êtes  un 
habile  homme.  Vous  excellerez^,,  vous  excellez  dans 
votre  genre.  Mais  étudiez  Vernet.  Apprenez  de  lui 
à  dessiner ,  à  peindre  ,  à  rendre  vos  figures  inté- 
ressantes ;.  et  puisque  vous  vous  êtes  voué  à  la 


SALON  DE    1JS7.  571 

peinture  des  ruines^  sachez  que  ce  genre  â  sa  poé- 
tiqae.  Vous  Fignoreas  absolument/  Cherchez-la. 
Vous  a^ez  le  faire  ;  mais  l'i^al  vous  mannfqne.  Ne 
sentez-Tous  pas  qu'il  y  a  trop  de  figurés  ici  ;  qu'il 
eD  faut  effacer  les  trois  quarts?  il  n'cin  faut  reser- 
Ter  que  Cjeiles  qui  ajouteront  à  la  jsolitude  et  au 
silence.  Un  seul  homnse  5  qui  aurfi^it;  é^ré^ans  ces 
ténèbres ,  les  bras  croisés  sur  la  poitrine  ^  et  Ifa 
tête  penchée^  m'aurait  affecté  daryautage.  L'obs- 
curité seule  y  la  majesté  de  l'édifice ,  la  grandeur 
de  la  fabrique ,  l'éteiidue ,  la  tranquillité^  le  reteû- 
tissement  sourd  de  l'espace  m^aurait  fait  frémir. 
Je  n'aurais  jamais  pu  me  défendre  d'aller  rêver 
sous  cette  toute  ^  de  m'asseoir  entre  ces  colonnes  ^ 
d'entreir  dans  votre  tableau.  ]V|ais  il  y  a  trop  d'inon 
portuiBis.  Je  m'arrête.  Jç  regardée.  J'admire  et  je 
passe.  M.  Robert  ^  tous  ne  s^^yez  pas  encore  pour^ 
quoi  les  ruines  fent  tant  de  plaisir  ^  indépendam- 
ment de  la  variété  des  accidents  qu'elles  montrent  ; 
et  je  vais  vous  en  dire  ce  qui  m'en  viendra  sur- 
le^hafnp. 

Les  idées  que  tes  ru:ines  réveillent  ^n  moi  sont 
grandes.  Tomt  s'anéantit  >  tout  périt ,  tout  passe. 
Il  n'y  a  quje  le  monde  qui  resté.  Il  n'y  a  qu^  le 
temps  qui  dui^e.  Qu'il  est  vieux  ce  n^nde  !  Je 
marche  entr^  deux  éternités.  De  quelque  part  que 
je  jette  les  yeuic ,  lés  oJ>jéts  qui  m'entourent  m'an- 
noncent une  fin  ^  et  me  résignent  à  ôelle  qui  m'at- 
tend. Qu'est-ce  que  mon  existence  éphémère^  en 

34. 


\ 


Sj2  SALON  DE  1767. 

comparaison  de  celle  de  ce  rocher  qui  s'affaisse  y 
de  ce  yallon  qui  se  creuse^  de  cette  forêt  qui  chan- 
celé f  de  ces  masses  suspendues  au-dessus  de  ma 
tête,  et  qui  s'ébranlent?  Je  vois  le  marbre  des 
tombeaux  tomber  en  poussière  ;  et  je  ne  yeux  pas 
mourir  !  et  j'euTie  un  faible  tissu  de  fibres  et  de 
chair ,  à  une  loi  générale  qui  s'exécute  sur  le 
bronze  I.  Un  torrent  entraîne  les  nations  tes  ujies 
sur  les  autres ,  au  fond  d'un  abîme  commun;  moi, 
moi  seul ,  je  prétends  m'arrêter  sur  le  bord  ^  et 
fendrç  le  flot  qui  coule  à  mes  côtés  ! 

Si  le  lieu  d'une  ruine  est  périlleux ,  je  frémis. 
Si  je  m'y  promets  le  secret  et.  la  sécurité ,  je  suis 
plus  libre,  plus  seul,  plus  à  moi,  .plus  près  de 
moi.  C'est  1^  que  j'appelle  mon  ami.  Cest  là  que 
je  regrette  mon  amie.  C'est  là  que  nous  jouirons 
de  nous,  sans  trouble,  sans  témoins;  sans  impor- 
tuns, sans  jaloux.  C'est  là  que  je  sonde  mon  coeur. 
C'est  Jà  que  j'interroge  le  sien ,  que  je  m'alarme 
et  me  rassure.  Be  ce  lieu ,  jusqu'aux  habitants  des 
villes ,  jusqu'aux  demeures  du  tumulte ,  au  séjour 
dé  l'intérêt ,  des  passions ,  des  vices ,  des  crimes , 
des  préjugés  ,  des  erreurs ,  il  y  a  loin. 

Si  mon  ame  est  prévenue  d'un  sentiment  tendre, 
je  m'y  livrerai  sans  gêne.  Si  mon  cœur  est  calme, 
je  goûterai  toute  la  douceur  de  son  repos. 

Dans  cet  asyle  désert,  solitaire  et  vaste,  je 
n'entends  rien  ;  j'ai  rompu  avec  tous  les  embarras 
de  la  vie.  Personne  ne  me  presse  et  ne  m'écoute. 


SALOM  DE  1767.  575 

Je  puis  me  parler  tout  haut^  m'affliger  ^  verser  des 
lannes  sans  contrainte. 

Sous  ces  arcades  obscures^  la  pudeur  serait 
moins  forte  dans  une  femme  honnête  ;  l'entre- 
prise d^im  amant  tendre  et  timide  ^  plus  vive  et 
plus  courageuse.  Nous  aimons  ^  sans  nous  en  dou- 
ter y  tout  ce  qui  nous  livré  à  nos  penchants  y  nous 
séduit  y  et  excuse  notre  faiblesse. 

Je  quitterai  le  fond  de  cet  antre  ^  et  j'y  laisserai 
la  mémoire  importune  du  moment^  dit  une  femme; 
et  elle  ajoute  :  ' 

Si  l'on  m'a  trompée  ^  et  que  la  mélancolie  m'y 
ramène ,  je  m'abandonnerai  à  toute  ma  douleur.  ^ 
La  solitude  retentira  de  ma  plainte.  Je  déchirerai 
le  silence  et  l'obscurité  de  mes  cris ,  et  lorsque 
mon  ame  sera  rassasiée  d'amertumes ,  j'essuierai 
mes  larmes  de  mes  mains;  je  reviendrai  parmi 
les  hommes ,  et  ils  ne  soupçonneront  pas  que  j'ai 
pleuré. 

'  Si  je  te  perdais  jamais  y  idole  de  mon  ame  ;  si 
une  mort  inopinée ,  un  malheur  imprévu  te  sépa- 
rait de  moi;  c'est  ici  que  je  voudrais  qu'on  dé- 
posât ta  cendre^  et  que  je  viendrais  converser  avec 
ton  ombre. 

Si  l'absence  nous  tient  éloignés.^  j'y  viendrai 
rechercher  la  même  ivresse  qui  avait  si  entiè- 
rement ^  si  délicieusement  dispQsé  de  nos  sens  ; 
monfcœur  paljpitera  derechef;  je  rechercherai ,  je 
retrouverai  l'égarement  voluptueux.  Tu  y  seras , 


574  SALOW  DE   1767, 

jusqu'à  ce  que  la  douce  langueur ,  la  douce  lassi- 
tude du  plaisir  soit  passée.  Alors  je  me  relèverai  ; 
je  m'en  rieviendrài;  mais  je  n'en  reviendrai  pas 
sans  m'arréter ,  sans  retoiirner  la  tête^  sans  fixer 
mes  regards  sur  l'endroit  où  je  fiis  heureuse  avec 
toi  et  sang  toi.  Sans,  toi  !  je  me  trompe  ;  tù  y  étais 
encore  ;  et  à  mon  retour  ^  les  hommes  verront  ma 
joie;  mais  ils  n'en  devineront  psis  là  cause;  Que 
fais-tu  y  à  présent  ?  où  es-4u  ?  n'y  a-t-il  aucun 
antre  ^aucune  forêt ,  aucun  lieu  secret^  écarté  , 
où  tu  puisses  porter  tes  pas  ,  et  perdre  aussi  ta 
mélràeolie? 

0  censeur^  qui  réside  au  fond  de  mon  cœur, 
tu  m'as  suivi  jusqulci  !  Je  cherchais  à  me  distraire 
de  ton  reproche;  et  c'est  ici  que  je  t'entends  plus 
fortement.  Fuyons  ces  lieux.  Est*çe  le  séjour  de 
l'innocence  ?  est^e  celui  du  remords?  c'est  l'un 
^'l'autre,  selon  l'ameqU^on  y  porte.  Le  méchant 
fuit  la  solitude  ;  l'homme  juste  la  cherche.  Il  est 
si  biep  avec  lui-même  ! 

Les  productions  des  aï^tistes  sont  regardées  d'im 
œil  bien -différent ,  et  par  celui  qui  connaît  les 
passions,  et  par  celui  qui  les  ignore.  Elles  ne  disent 
rien  à  celui-ci.  Que  ne  disent-elles  point  à  mioi  ? 
L'un  n'entreiia  point  dans  cette  caverne  que  je 
cherchais  ;  il  s'écartera  de  cette  foret  où  je  me  plais 
à  m'enfoncer.  Qu'y  feraii-til  ?  il  s'y  ennuierait. 

S'il  me  reste  quelque  chose  à  dire  sur  la  poésie 
dès  ruines,  îlobert  m'y  ramènera. 


SALON  DE   1765.  373 

Le  morceau  dont  il  s'agit  ici ,  est  le  plus  beau 
de  cent  qu'il  a  exposés.  Uair  y  est  épais^;  la  lu- 
mière chargée  de  la  vapeur  des  lieux  frais  et  des 
corpuscules  que  des  ténèbres  visibles  nous  y  font 
discerner  ;  et  puis  cela  est  d'un  pinceau  si  dnux , 
si  moelleux,  si  sûr.  C*est  un  effet  tûerveilleUx 
produit  sans  effort.  On  ne  songe  pas  à  l'art.  On 
admire;  et  c'est  de  l'admiration  même  que  l'on 
accorde  à  la  nature. 

INtÉHlETTR   d'une    GALSklfe   HUXNÉk. 

•       •    •  « 

Petit  ovale. 

c 

A  droite  une  colonnade  ;  debout ,  sur  le's  débris 
ou  restes  d'une  voûte  brisée,  un  homme  erivieloppé 
dans  son  manteau  ;  sur  une  asâise  inférieure  de  là 
même  fabrique,  au  pied  de  cethomme,  une  femme 
courbée  qui  se  repose.  Au  bas  ,  à  l'angle^  vers 
l'intérieur  de  la  galerie,  groupe  de  paysans  et  de 
paysannes ,  entre  lesquelles  une  qui  porte  une 
cruche  sur  sa  tête.  Au-devant  de  ce  groupe,  dont 
on  n'aperçoit  que  les  têtes,  femme  qui  rarfièné  un 
cheval.  Le  reste  des  Sgures  de  ce  c6té>  est  niasqiié 
par  un  grand  piédestal  qui  soutient  une  statue; 
De  ce  piédestal  sort  une  fontaine  dont  les  eaux 
tombent  dans  Un  vaste  bassin.  Vers  le&  bords  de  ce 
bassin ,  sur  le  fond ,  femme  avec  une  cruche  à  la 
main,  une  corbeille  de  linges  mouillés  sur  Sa  tété, 
et  s'en  allant  vers  une  arcade  qUi  s'ouvre  sur  la 


576  SALON  DE   1767. 

scène ,  et  l'éclairé.  Sous  cette  arcade  y .  paysan 
monté  sur  sa  béte^  et  faisant  son  chemin.  En 
tournant  dé  là  vers  la  gauche ,  fabriques  ruinées  ^ 
colonnes  qui  tombent  de  vétusté^  et  grand  pan  de 
yieux  mur.  Le  côté  droit  étant  éclairé  par  la  lu- 
mière qui  vient  de  dessous  l'arcade^  on  pense  bien 
que  le  côté  jgauche  est  tout  entier  dans  la  demî- 
teinte.  Au  pied  du  grand  pan  de  vieux  niur^  sur 
le  devant  ^  paysan  assis  k  terre  >  et  se  reposant 
sur  la  gerbe  qu'il  a  glanée  ;  et  puis  des  masses  de 
pierres  détachées  ^  et  autres  acce^oires  communs 
à  ce  genre» 

Ce  qu'il  y  a  de  remarquable  dans  ce  morceau , 
c'est  la  vapeur  ondulante  et  chaude  qu'on  voit  au 
haut  de  l'arcade  :  effet  de  la  lumière  arrêtée  •  bri- 
sée  y  réfléchie  par  la  concavité  de  la  voûte. 

PETITE,    TRÈS-PETITE    RtJINE. 

A  droite ,  le  toit  en  pente  d'un  hangar  adosse 
à  une  muraille.  Sous  cet  hangar  couvert  de  paille  > 
des  tonneaux ,  les  uns  pleins ,  apparemment ,  et 
couchés  ;  d'autres  vides  et  debout.  Au-dessus  du 
toit  y  l'excédant  du  mur  dégradé ,  et  couvert  de 
plantes  parasites.  A  l'extrémité  à  gauche ,  au  haut 
de  ce  mur ,  un  bout  de  balustrade  à  pilastres  rui- 
nés. Sur  ce  bout  de  balustrade ,  un  pot  de  fleurs. 
Attenant  à  cette  fabrique ,  une  ouverture  ou  es- 
pèce de  porte  dont  la  fermeture ,  faite  de  pou- 
trelles assemblées  à  claire-voiê ,  à  demi-ouverte , 


V 


/ 


SALON  DE   1767.  377 

fait  angle  droit  00  devant ,  avec  le  cote  de  la  fa- 
brique qui  lui  sert  d^appui.  Au  -  delà  de  cette 
porte ,  une  autre  fabrique  de  pierres  en  ruines. 
Par  derrière  celle-ci,  une  troisième  fabrique;  sur 
le  fond ,  un  escalier  qui  conduit  à  une  vaste  éten- 
due d'eaux  qui  se*répandent  et  qu'on  aperçoit 
par  l'ouverture  qui  sépare  Içs  deux  fabriques.  A 
gauche  >  une  quatrième  fabrique  de  pierre ,  fai- 
sant face  à  celle  de  la  droite ,  et  eh  retour  avec 
celles  du  fond.  A 1^  façade  de  cette  dernière ,  une 
mauvaise  figure  de  Saint  dans  àa  niche  ^  au  bas  de 
la  niche  y  la  goulotte  d'une  fontaine  dont  les  eaux 
sont  reçues  dans  une  auge.  Sur  l'escalier  de  bois 
qui  descend  à  la  rivière  >  une  femme  avec  sa 
cruche.  Al'auge,  une  autre  femme  qui  lave.  La 
partie  supérieure  de  la  fabrique  de  la  gauche. est 
aussi  dégradée ,  et  'revêtue  de  plantes  parasites. 
L'artiste  a  encore  décoré  son  extrémité  supérieuïre 
d'im  autre  pot  de  fleurs.  Au-dçssous  de  cç  pot  il 
a  ouvert  une  fettêtre  y  et  fiché  dans  le  mur ,  aux 
deux  côtés  de  cette  fenêtre,  des  perches  sur  les- 
quelles il  a  mis  des  draps  à  sécher*.  Tout-à-fait 
à  gauche,  la  porte  d'une  maison;  au  dedans  de 
la  maison,  les  bras  appuyés  sur  le  bas  de  la  porte, 
une  femme  qui  regarde  ce  qui  se  passe  dans  la 
rue. 

Très  -  bon  petit  tableau^  mais  exemple  de  la 
difficulté  dé  décrire  et  d'entendre  une  description. 
Plus  on  détaille ,  plus  l'image  qu'on  présente  à 


7  .  ~  ^ 


378  SALON  DE   Î767. 

Tesprit  des  autres ,  diffère  de  celle  qui  est  sur  la 
toile.  D^abord ,  retendue  que  notre  imagiliation 
donne  aux  objets  ,  est  toujours  proportionnée  à 
Fenumération  des  parties.  Il  y  a  un  moyen  sûr  de 
faire  prendre  à  celui  qui  nous  écoute  un  puceron 
pour  un  éléphant;  il  ne  s'agit  que  de  pousser  à 
l'excès  Fanatomie  circonstanciée  de'Fatome  vi- 
vant. Une  habitude  mécanique  très  -  naturelle  , 
surtout  aux  bons  esprits,  c'est  de  chercher  à  mettre 
de  la  clarté  dans  leurs  idées  ;  en  sorte  qu'ils  exa- 
gèrent, et  que  le  point  dans  leur  esprit  est  un  peu 
plus  gros  que  le  point  décrit ,  sans  quoi  ils  ne 
l'apercevraient  pas  plus  au  dedans  d'eux-mêmes 
qu'au  dehors.  Le  détail,  dans  une  description , 
produit  à  ^eu  près  le  même  effet  que  la.  tritura- 
tion. Un  corps  remplît  dix  fois  ,  cent  fois  moins 
d'espace  ou  de  volume  en  masse  qu'en  molécules. 
M.  de  Réaumur  ne  s'en  est  pas  douté  ;  mais  faites- 
vous  lire  quelques  pages  de  son  Traité  des  insec-- 
tes;  et  vous  y  démêlerez  le  même  ridicule  qu'à  mes 
descriptions.  Sur  celle  qui  précède,  il  n'y  a  per- 
sonne qui  n'accordât  plusieurs  pieds  eii  carré  à 
une  petite  ruine  grande  comme  la  main.  Je  crois 
avoir  déjà  quelque  part  déduit  de  là  une  expé- 
rience qtii  déterminerait  la  grandeur  relative  des 
images  dans  la  tête  de  deux  artistes ,  ou  dans  la 
tête  d'un  même  artiste  en  différents  temps.  Ce  se- 
rait de  leur  ordonner  le  desisin  net  et  distinct ,  et 
le  plus  petit  qu'ils  pourraient ,  d'un  objet  suscep- 


SALON  DE   1767.  '  579 

tible  d'une  description  détaillée.  Je  crois  que  Pœil 
et  Timagination  ont  à  peu  près  le  même  champ  , 
ou  peut-^tre ,  au  contraire,  que  le  champ  de  Fîma- 
gination  est  en  raison  inverse  du  champ  de  l'œiK 
Quoi  qu'il  en  soit ,  il  est  impossible  que  le  pres- 
byte et  le  myope ,  qui  voient  si  diversement  en 
nature ,  voient  de  la  même  manière  dans  leurs 
tétes^  Les  poètes,  prophètes  et  presb3rtes  sont  su- 
jets à  voir  les  mouches  comme  des  éléphants;  les 
philosophes  myopes ,  à  réduire  les  éléphants  à 
des  mouches*.  La  poésie  et  la  philosophie  sont  les 
deux  bouts  de  la  lunette.  < 

GILAND  ESCâLIBR   QUI    GCKHDUtr  A  UN    ASfdES  PORTIQUE. 

\ 

De  quatre  pieds  de  haut,  sur  deux  pieds  neuf  pouces  de  large. 

Sur  le  fond  et  dans  le  lointain ,  à  droite ,  une 
pyramide  ;  puis  rescaliet".  Au  côté  droit  de  Tes- 
calier ,  à  sa  partie  supérieure ,  un  obélisque  ;  ajpi 
bas,  sur  le  devant^  deux  hommes  poussant  un 
tronçoû  de  colonne,  que  quatre  chevaux  n'ébran- 
leraient pas  :  absurdité  palpable.  Sur  les  (}egrés, 
une  figure  d^homme  qui  monte;  vers  le  milieu, 
une  figure  de  femme  qui  descend;  au  haut,  un 
petit  groupe  d'hommes  et  de  femmes  qui  con- 
versent. A  gauche,  une  grande  fabrique,  une  co- 
lonnade ,  un  péristyle  dont  la  façade  s'enfonce 
dans  le  tableau.  Les  degrés  de  l'escalier  aboutis- 
sent à  cette  façade.  La  partie  inférieure  de  cette 


58o  SALON  DE   X767. 

fabrique  est  en  niches*  Ces  niches  sont  remplies 
de  statues.  Des  groupes  de  figures  ^  qu'on  a  peine 
à  discerner  y  sont  répandus  dans  les  entre-<;olon- 
nements  de  la  partie  supérieure.  On  y  entrevoit 
un  homme  enveloppé  dans  son  manteau  ^  assis  y 
et  les  jambes  pendantes  en  dehors.  Derrière  lui  ^ 
debout^  quelques  autres  personnages.  Au  bas 
d'une  petite  fa^.ade^  en  retour  de  cette  colon- 
nade 9  l'artiste  a  étendu  à  terre  un  passager  ^  qui 
se  repose  parmi  des  fragments  de  colonnes. 

C'est  bien  un  morceau  de  Robert;  et^e  n'est 
pas  un  des  moins  bons.  Je  n'ajouterai  rien  de  plus  ; 
car  il  faudrait  revenir  sur  les  mêmes  éloges ,  qui 
vous  fatigueraient  autant  à  lire  que  moi  à  les 
écrire.  Souvenez-yous  seulement  que. toutes  ces  fi- 
gures^ tous  ces  groupes  insignifiants ,  prouvent 
évidemment  que  la  poétique  des  ruines  est  encore 
à  faire. 

LA  CASCADE  TOMBANT  ENTRE  DEUX  TERRASSES^  AU.  MIUEU 

d'une   COLONNADE. 

UNE  VUE  DE  LA  VIGNE-MADAME^  A  ROME. 

La  Cascade.  Morceau  froid  y  sans  verve  y  sans 
invention^  sans  effet;  mauvaises  eaux  tombant  en 
nappes  par  les  vides  d'^arcades  formées  sur  un  plan 
circulaire  ;  et  ces  nappes  si  uniformes^  si  égales  y 
si  symétriques  y  si  compassées  sur  l'espace  qui 
leur  est  ouvert ,  qu'^n  dirait  qu'ainsi  que  les  es- 


SALON  DE   1767.  58i 

paces^  elles  ont  été  assujéties  aux  règles  de  l'ar- 
chitecture. Quoi!  M.  Robert,  de  bonne  foi,  vous 
les  avez  vues  comme  cela  ?  Il  n'y  avait  pas  une 
seule  pierre  disjointe  qui  variât  le  cours  et  la  chute 
de  ces  eaux?  pas  le  moindre  fétu  qui  l'embarras- 
sât? Je  n'en  crois  rien;  et  puis  on  ne  sait  ce  que 
c'est  que  vos  figures.  Au  sortir  des  arcade^  ,  les 
eaux  sont  reçues  dans  un  grand  bassin.  Derrière 
cette  fabrique  il  y  a  des  arbres.  Qu'ils  sont  lourds 
ces  arbres ,  épais ,  négligés ,  inélé^nts ,  maussa- 
des !  et  d'un  vert  de  vessie  plus  cru  !  Les  feuil- 
les ressemblent  à  des  taches  vertes  dentelées  par 
les  bords.  C'est  pis  qu'aux  paysages  du  pont  ou 
de  la  communauté  de  Saint-Luc.  Ils  ne  servent 
qu'à  faire  sentir  que  ceux  que  vous^  avez  dessé- 
chés à  la  gauche  de  votre  composition  sont  beau- 
coup mieux,  ou  ceux-ci  à  rendre  les  preiniers 
plus  mauvais  ;  comme  on  voudra.  Mais  vous,  mon 
ami  ^  conv.enez  qu'à  la  manière  dont  je  juge  un 
artiste  que  j'aime ,  que  j*estime  ,  et  qui  montre 
vraiment  un  grand  talent ,  même  dans  ce  morceau, 
on  peut  compter  sur  mon  impartialité. 

La  f^igne-Madame.  MaLVLYais  ^  selon  moi 

—  Mais  cela  est  en  nature.  —  Cela  n'est  point  en 
nature^  Les  arbres ,  les  eaux ,  les  rochers  sont  en 
nature;  les  ruines  y  sont  plus  que  les  bâtiments, 
mais  n'y  sont  pas  tout-à-fait  ;  et  quand  elles  y 
seraient^  faut-il  rendre  servilement  la  nature  ? 
S'il  s'agissait  d'un  dessin  à  placer  dans  l'ouvrage 


7 


382  SALON  DE   1767. 

d'un  voyageur,  il  u^y  aurait  pas  le  mot  à  dire;  il 
faut  alors  une  exactitude  rigoureuse.  Imaginez  à 
gauche  une  longue  suite  d'arcade  qui  s'en  Yoat 
en  s'enfonçant  dans  la  toile  parallèlement  au  coté 
droit  f  et  en  diminuant  de  hauteur  selon  les  lois 
de  la  perspective.  Imaginez  à  droite  une  autre  en- 
filade d'arcades  qui  s'en  Yobt  du  côté  gauche ,  sur 
le  devant  ^  diminuant  pareillement  de  hauteur  ;  en 
sorte  que  ces  deux  enfilades  ont  l'air  de  deux 
grands  triangles  rectangles  posés  sur  leurs  moyens 
côtés ^  et  s'entre-coupant  par  leurs,  petits  côtés  ; 
e0et  le  plus  ingrat  à  l'œil  ;  effet  dont  il  était  si  aisé 
de  déranger  la  symétrie.  Les  premières  arcades 
sont  éclairées  ^  et  fornient  la  partie  supérieure  et 
le  fond  du  tableau.  Les  autres  sont  dans  la  demi- 
teinte  y  et  forment  la  partie  inférieure  et  le  dç- 
vant.  Celles-ci  soutiennent  une  large  chaussée  qui 
conduit  en  montant ,  le  long  des  premières  ^  jusr- 
qu'au  sommet  des  arcades  inférieures  du  devant. 
Sources  arcades  inférieures ,  ce  sont  deslayejise&3 
d'autres  femmes^  occupées^  des  enfants ,  du  feu; 
au-devant  9  à  gauche ,  du  linge  étendu  sur  des 
cordes.  Là ,  toutrà-fait  sur  le  devant,  des  eaux 
qui  viennent  de  dessous  les  arcades.  Au  bord  de 
ces*  eaux  rassemblées ,.  sur  une  langue  de  terre  à 
gauche  y  d'autres  figuires  d'hommes  ,  de  femmes  y 
d'enfants,  dei  pêcheurs,  i^u  haut  de  la  chaussée 
pratiquée  sur  les  arcades  inférieures,  quelques 
groupes.  Tout-^*iait  sur  le  fond ,  à  droite  au-delà 


SALON  DE   1767.  v^85 

des  arcades 9  du  paysage  ;  des  arbres;  et  Dieu  sait 
quels  arbres  !  Il  mauque  enco;re  bien  des  choses  y 
et  de  technique ,  et  d'idéal  à  cet  artiste ,  pour  être 
excellent;.  |uais  il  a  de  la  couleur ,  et  de  la  cou- 
leur vraie  ;  mais  il  a  le  pinceau  hardi  y  facile 
et  sûr.  Il  ue  ticut  qu'à  lui  d'acquérir  le  reste.  Je 
lui  dirais  en  deux  '  mots ,  sur  la  poésie  de^  sou 
genre  :  M.  Robert,  souvent  on  reste  en  admira- 
tion à  l'entrée  de  vos  ruines  ;  faites  y  ou  qu'on  s'en 
éloigne  avec  effroi  y  ou  qu'on  s'y  promène  avec 
plaisir. 

LA.  COUR  DU  PALAIS  ROMAIN ,  Qtj'oN  INONDE  DANS  LES 
GRANDES  CHALEURS,  POUR  DONNER  DE  LA  FRAICHEUR 
AUX  GALERIES  QUI  l'eNVIRONNENT. 

Tabùau  de  (juatre  pieds  trois  pouces  de  largie,  sur  trois  pieds  «n  pouce 

\  de  hau(. 

On  voit ,  par  l'Quverlure  des  arcades  ,  Içs  gale- 
ries tourner  autour  de  la  cour  du  palais  ^  que  l'ar- 
tiste a  peinte  inondée^  Il  n'y  a  ici  ni  figures  ni  acces- 
soires poétiques.  C'est  le  bâtiment  pur  et  simple. 
On  ne  peut  se  tirer  avec  succès  d'un  pareil  sujet 
que  par  la  magie  de  la  peinture.  Aussi  Robert  l'a- 
t-il  fait.  Son  tableau  est  très-beau  et  de  très- 
grand  effet.  Le  dessous  des  galeries  est  très-vapo- 
reu3&.  Si  j'osais  hasarder  une  observation  ,  je  di- 
rais que  la  partie  inférieure  des  voùtçs  y  à  gauche 
sur  le  devant  y  m'a  paru  seulement  un  peu  trop 
obscure  ,  trop  ooire.  J'y  aurais  désiré  quelque 


-vy 


584  SALON  DE   1767. 

faible  lueur  d'une  lumière  réfléchie  pat  les  eaux 
qui  couvrent  la  cour.  Mais  c'est ,  comme  on  porte 
sa  main  sur  les  vases  sacrés  ,  que  j'aventure 
cette  critique^  en  tremblant.  A  une  autre  heure 
du  jour  y  à  une  autre  lumière  ^  dans  une  autre  ex- 
position^ peut-être  ferais-je  amende  honorable  au 
peintre. 

PORT    DE  ROME  ^    OKSÈ  DE  DIFFÉRENTS  MONUMENTS  d'aR- 
CHITECTURË  ANTIQUE  ET  MODERNE. 

Tableau  de  quatre  pieds  sept  pouces  de  large,  sur  trois  pieds  deux 

pouces  de  haut. 

C'est  le  morceau  de  réception  de  l'artiste ,  et 
une  belle  chose.  C'est  un  Vernet  pour  le  faire  et 
pour  la  couleur.  Que  n'est-il  encore  un  Vernet 
pour  les  figures  et  le  ciel  !  les  fabriques  sont  de 
la  touche  la  plus  vraie  ;  la  couleur  de  chaque  objet 
est  ce  qu'elle  doit  être ,  soit  réelle ,  soit  locale.  Les 
eaux  ont  de  la  transparence.  Toute  la  composition 
vous  charme. 

On  voit,  au  centre  dà  tableau,  la  rotonde  iso- 
lée; de  droite  et  de  gauche,  sur  le  fond,  des  por- 
tions de  palais  ;  au-dessous  de  ces  palais ,  deux 
immenses  escaliers  qui  conduisent  à  une  large 
esplanade  pratiquée  au-devant  de  la  rotonde ,  et 
de  là  à  un  second  terre-plein  pratiqué  au-dessous 
de  l'esplanade. 

L'esplanade  prend  dans  son  Milieu  une  forme 
circulaire  ;  elle  règne  sur  toute  la  largeur  du  ta- 


SALON  DE   1767.  585 

bleau.  I^  en  est  de  même  du  terre-plein ,  au  des- 
sous d'cUe.  Le  terre-plein  est  fermé  par  des  bor- 
nes enchaînées.  Au  bas  de  la  partie  circulaire  dé 
l'esplanade  ^  au  niveau  du  terre-plein  ^  il  y  a  une 
espèce  d'enfoncement  ou  de  grotte.  Du  terre-plein 
on  descend  par  quelques  marches  à  la  mer  ou  au 
port^  dont  la  forme  est  un  carré  oblong.  Les 
deux  côtés  longs  de^cet  espace  forment  les  deux 
grèves  du  port  ^  qui  s'étendent  depuis  le  bas  des 
deux  grands  eâcaliers  jusqu'au  bord  de  la  toile.* 
Ces  grèves  sont  comme  deux  grands  parallélo- 
grammes. On  y  voit  des  commerçants  debout,  as- 
sis^ des  ballots^  des  marchandises.  A  gauche^  il 
y  a  ^  parallèlement  au  côté  de  la  grève  et  du  port  j 
une  façade  de  palais.  Ce  n'est  pas  tout;  l'artiste 
a  élevé ,  à  chaqué^extrémité  de  l'esplanade  ^  deux 
grands  obélisques.  On  voit  aussi  ramper  circu- 
lairement ,  contre  la  face  extéx^ieure  de  cette  espla- 
nade ,  un  petit  escalier  étroit ,  dont  les  marches , 
contiguës  aux  marches  du  grand  escalier^  sont 
beaucoup  plus  élevées ,  et  forment  un  parapet  sin- 
gulier pouï*  les  allants  et  les  venants  ^  qui  peuvent 
descendre  e\  remonter  sans  gêner  la  liberté  des 
grands  escaliers. 

Ce  morceau  est  très-beau  ;  il  est  plein  de  gran- 
deur et  de  majesté;  on  radmire>^  mais  on  n'en  est 
pas  plus  ému  ;  il  ne  fait  point  rêver  ;  ce  n'est 
qu'une  vue  rare  oii  tout  est  grand  y  mais  symé- 
trique. Supposez  un  plan  vertical  qui  coupe  par 
Saloks.  Tom  II.  ^5 


r 


386  SALON  PE   1767. 

leur  milieu  la  rotonde  et  le  port ,  les  deux  por- 
tions qui  seront  de  droite  et  de  gauche  de  ce  plan 
^montreront  les  mêmes  objets  répètes.  Il  y  a  plus 
de  poésie  ^  plus  d'accidents  ^  je  ne  dis  pas  dans  ime 
chaumière  ^  mais  dans  un  seul  arbria  qui  à  souf^ 
£ert  des  années  et  des  saisons^  que  dans  toute  la 
^Beiçade  d'un  palais.  Il  faut  ruiner  un  palais  pour 
«n  faire  un  objet  d'intérêt.  Tant ,11  est  vrai  que  , 
quel  que  soit  le  faire ,  point  de  vraie  beauté  sans 
l'idéal.  La  beauté  de  l'idéal  frappe  tous  les 
hommes  ;  la  beauté  du  faire  n'arrête  que  le  con- 
«aisseur.  Si  elle  le  fait  rêVer,  c'est  sur  l'art  et 
l'artiste ,  et  non  sur  la  chose.  Il  reste  toujours  hors 
de  la  scène;  il  n'y  entre  jamais.  La  véritable  élo- 
quence est  celle  qu^on  oublie.  Si  je  m'aperçois  que 
vous  êtes  éloquent,  vous  ne  l'êtes  pas  assez.  H  y  a 
entre  le  mérite  du  faire  et  le  mérite  de  l'idéal  y  la 
différence  de  ce  qui  attache  les  yeux  et  de  ce  qui 
attache  l'ame. 

ÉCURIE   ET    MAGASIN    A    FOIN  ,    PEINTS   d' APRÈS  NATURE  • 

A  ROME. 

Tableail  d<^  deux  piedjs  deux  pouces  de  ibaut ,  jur  un  pied  trois  poiie«s 

de  large. 

Il  est  ^presque  impossible  de  faire  concevoir 
cette  composition^  et  tout  aussi  malaisé  d'en 
«^nansmettre  l'impression. 

A.  gauche  ^  c'est  une  voûte  éclairée  dans  sa  par^ 
tie  supérieure  ^  par  une  lumière  qui  vient  d'al*- 


c 


I  t 

SALON  DE   1767.  587 

C946S  soutecmes  isur  4e3  col^oones  jçt  pha{)ite$uix  co- 
rjuQtJiiens. 

I^  t^uteur  de  cette  Yoâ.t(^  est  coupée  en  deuf  ; 
Tune  e'clairee  et  l'autre  obscure.  j 

La  partî^e  éclairée  et  supérieure  est  un  grenier 
à  foin  y  su;:  lecjuel  ou  voit  force  ]botte;s  de  paille  et 
4e  foin  y  ityec  de  jeunes  paysans  et  dje  jeunes  pay- 
sapœs  occupés  à  les  ranger.  Par  derrière  cçs  tra- 
vailieurs^  deç  foi;ir,ches^  une  échelle  renversée, 
et  autres  ^nstrumepts  ,  moitié  enfoncés ,  moitié 
sortant  de  la  paille  et  du  foin.  Une  autre  échelle 
dressée  porte ,  par  ^on  pied ,  sur  le  devant  du  gre- 
nier y  et  par  son  e?^trémité  supérieures  contre  une 
poutre  <jui  fait  la  corde  de  l'arc  de  la  voûte,  f^ 
cette  poutre  pu  linteau,  il  y  a.jun^  poulie  avec  sa 
corde  et  son  crochet  à  monter  la  paillé  et  le  foin. 

C'est  donc  toute  la  partie  concave  de  l'édifice 
qui  forme  le  grenier  à  foin  ;  et  c'est  le  reste  qui 
forjçae  l'écurie. 

L'écurie ,  ou  toute  la  portion  de  l'édifice  ,  de- 
puis le  linteau  qui  forme  la  corde  de  l'arc  de  la 
voûte  jusqu'au  rez-de-chaussée  ,  est  obscure ,  ou 
dajgis  la  demi-teinte. 

Il  y  a ,  au  côté  droit ,  une  forte  fabrique  de.  char- 
pente à. claire-voie.  C'est  une  espèce  dç  iSermeture 
commune  à  l'écurie  et  à  une  partie  du  grenier 
à  foin.  Cette  fermeture,  est  enfr'ouverte. 

^  droite,  du  coté  où  la  fermieture  s'ef^tr'ouyre, 
eudehotrs ,  un  peu  en  deçà  sur  le  devajit ,  on  voit 

25. 


588  SALON  DE   1767. 

deux  paysan^  avec  leurs  chiens^  Us  reyiennent  des 
champs.  Un  de  leurs  bœufs  est  tombe  de  lassi- 
tude. La  charrue  qui  le  masque  n'en  laisse  voir 
que  la  tête  et  les  cornes. 

Dans  Fécurie^  les  objets  communs  d'un  pareil 
local ,  jetés  pêle-mêle ,  très-pittoresquement  ;  dé- 
gradation de  lumière  si  parfaite  ;  obscurité  où  tout 
se  sépare  9  se  discerne ,  se  fait  valoir.  Ce  n'est  pas 
le  jour  9  c'est  la  nuit  qui  circule  entre  les  choses.  U 
y  a,  à  l'entrée  de  l'écurie,  deux  chevaux  de  selle , 
avec  un  palefrenier. 

Plus,  vers  la  gauche,  c'est  une  voiture,  at- 
telée d'un  cheval ,  chargée  de  nouvelles  bottes  de 
paille  ou  de  foin ,  ^t  couverte  d'une  grande  toile. 
A  côté  de  la  voiture ,  son  conducteur. 

Une  autre  fabrique ,  faisant  angle  en  retour  avec 
la  précédente,  montre  une  seconde  arcade j,  seu- 
lement fermée  par  en  bas  par  un  fort  assemblage 
de  charpente  à  claire-voie.  Au  dedans  de  cette 
arcade ,  assez  de  lumière  pour  discerner  de  grandes 
ruines.  On  découvre ,  au  mur  latéral  gauche ,  ime 
statué  colossale  dans  une  niche.  Proche  du  pied 
droit  de  cette  arcade ,  à  terre ,  tout-à-fait  à  gau- 
che ,  sur  le  devant,  autour  d'une  paysanne  accrou- 
pie, l'artiste  a  dispersé  des  paniers,  des  cruches, 
une  cage  à  poulets. 

Voilà  un  tableau  du  faire  le  plus  facile  et  le  plus 
vrai.  C'est  une  variété  infinie  d'objets  pittores- 
ques ,  sans  confusion  ;  c'est  une  harmonie  qui  en- 


SALON  DE   1767.  589 

chante;  c'est  un  mélange  sublime  de  grandeur^^ 
d'opulence  et  de  pauvreté  ;  les  objets  agrestes  de 
la  chaumière  entre  les  débris  d'un  palais  !  le  tem- 
ple de  Jupiter^  la  demeure  d'Auguste^  trans* 
formée  en  écurie  ^  en  grenier  à  foin  !  L'endroit  où 
l'on  décidait  du  sort  des  nations  et  des  rois  y  où 
des  courtisans  venaient  en  tremblant  étudier  le  vi- 
sage de  leur  maître  ^  où  trois  brigands ,  peut-^tre , 
échangèrent  entre  eux  les  têtes  de  leurs  amis,/de 
leur  père  ^  de  leur  mère ,  contre  les  têtes  de  leurs 
ennemis.  Qu'est-ce  à  présent?  Une  auberge  de 
campagne^  une  ferme.         ^ 

Quantum  est  in  rébus  inane  /  (i) 

Ce  morceau  est ,  ou  je  suis  bien  trompé ,  un 
dcjs  meilleurs  de  l'artiste.  La  lumière  du  grenier 
à  foin  est  ménagée  de  manière  à  ne  point  trancher 
avec  l'obscurité  forte  de  l'écurie  ;  et  l'arcade  laté- 
raie  n'est  ni  aussi  éclairée  que  le  grenier^  ni  aussi 
sombre  que  le  reste.  Il  y  a  un  grand  art  ^  une 
merveilleuse  intelligence  de  clair-obscur.  Mais  ce 
qui  achève  de  confondre ,  c^est  d'apprendre  que 
ce  tableau  a  été  fait  en  une  demi-journée.  Regar- 
dez bien  cela  ,  M.  Machy  ;  et  brisez  vos  pinceaux. 

Un  jour  que  je  considérais  ce  tableau^  la  lu- 
mière du  soleil  couchant  venant  à  Téclairer  subi- 
tement par  derrière,  je  vis  toute  la  partie  supé- 
rieure du  grenier  à  foin  teinte  de  feu  ;  effet  très- 

(1)  À.  PjBasii  Flàcoi.  Sat.  i,  v.  i.  Êt>iT>. 


390  SALON  I>B   1767. 

piquaht^  que  Fariiste  aurait  certaictèmént  e&Sêrfé 
d'imiter^  sHl  en  avait  été  tëiuoin.  Ce'tait  comme 
le  reflet  d'un  grand  incendie  Toisin  ^  dont  tout 
l'édifice  était  menacé.  Je  doi»  ajouter  que  cette 
lueur  rougeâtre  se  mêlait  ûi  parfaitement  at^c  le& 
lumières  ^  les  ombres  et  les  objets  du  taMetfU  ^ 
que  je  demeurai  pensuadé  qu'elle  en  étâil^  jusqtifà 
ce  que  le  soleil  Tenant  à  descendre  sdus  Thorizon, 
Teffet  disparut. 

CUISINE    ITAI4EWNE. 

r 

Tableau  de  deux  pieds  un  pouce  de  large,  sur  ^iiise  pouces  de  haut. 

C'est  une  observation  assez  générale ,  qu'on  de- 
vient rarement  grand  écrivain,  grand  littérateur^ 
homme  d'un  grand  goût ,  sans  avoir  fait  connais- 
sance^étroite  avec  les  Anciens.  Il  y  a  dans  Homère 
et  Moîsé  une  simplicité,  dont  il  faut  peut-être  dire 
ce  que  Cicéron  disait  du  retour  de  Régulus  à  Car- 
thàge  :  Laus  temporum^  non  hominis.  C'est  plus 
l'effet  encore  des  mœurs  que  du  génie.  Des  peu- 
ples avec  ces  usages,  ces  vêtements ,  ces  cérémo- 
nies ,  ces  lois ,  ces  coutumes ,  ne  pouvaient  guère 
avoir  un  autre  ton.  Mais  il  y  est ,  ce  ton  qu'on  n'i- 
magine pas  ;  et  il  faut  l'aller  puiser  là ,  pour  le 
transporter  à  nos  temps ,  qui ,  très-corrompus , 
ou  plutôt  très-maniérés,  n'en  aiment  pas  moins  la 
simplicité.  Il  faut  parler  des  choses  modernes  à 
Tantique. 

Pareillement^  il  est  rare  qu'un  artiste  excelle. 


SALOM  DE   176^.  Sgi 

sans  aTôir  tu  ll^lie  ;  et  une  oh&etveâion  qui  i/est 
guère  moins  générale  que  la-  première  ^  c'est  éfud 
les  plus  belles  cempositiotis  des  peintres ,  le&  pins 
rares  Énorcéaul  dJes  statuaires  ^  ifes  plus  si iiiples , 
les  mieux  dessinés ,  dii  plusf  beau  caractère  y  de 
la  cotileur  fei  plus  vigoureuse  et  la  plus  ^Tère ,  eût 
été  faits  à  Rome  y  ou  au  retoi&r  de  Rom^.     ^ 

Prétendre ,  Met  qttelqueâM.ufifs ,  que  c'e^t  Fin- 
Ouencfed'un  pltis  beau  ciel^  dftme  plus  belle  lu^ 
jûiète,  d'une  plus  belle  nature  ^jc'est  oubliéfr  que 
ce  que  je  dis  >  ù^est  en  général^  sans  en  exeepter 
les  bambochasse  l^es  tableaux  de  n^iif  et  les  temp& 
de  brôuiilatdâ  et  d'orages. 

Le  phénomène  s'explique  beaucoup  mieuir ,  ce 
me  semble  >  par  l'inspiration  des  grands  modèles^ 
f<mjouâ:-s  présents  ^  Italie.  Là ,  quelque  partque 
tnus  alliez^  tnus  trouTe^  sur  votre  chemin  Michel* 
Amge  y  Raphaël  ^  le  Guide  ^  te  Titien  ^  le  Gorrégey 
le  Dominiqiinn^  ou  quelqu'un  de  la  fanïiU>e  des 
Carraches.  Voilà*  les  maîtres  /dont  on  reçoit  des 
leçons  continuelles  ;  et  ce  sont  de  grands  maîtres. 
Le  Brttn  petdit  sa  couleur  en  moins  de  trois  ans. 
Peu^tre  £i«id[rait41  exiger  des  jeunes  artistes  un 
plus  lon^éjour  à  Rome  ^  afin  de  donner  le  temps 
êfti  bon  goût  d^  se  fixer  à  deme«ire.  La  langue  d'un 
eitfant^  qui  fait  un  voyage  de  province  y  se  cor- 
rbm|yt  au  bout  de  quelques  semarines.  Voltaire  ^ 
rérlégué  sur  les  bords  du  lac  deGenèv-e,  y  conserve 
^trte  la  pureté >  toute  la  ibrce'^  toute  l'élégance^ 


>  - 


593  SALON  DE  1767. 

toute  la  délicatesse  de  la  sienne.  PrécautionnoDS 
donc  nos  artistes  par  un  long  séjour  ^  par  une  ha- 
bitude si  invétérée^  qu^ils  ne  puissent  s'en  dépar- 
tir contre  l'absence  des  grands  modèles  ^  la  pri- 
vation des  grands  monuments^  l'influence  de  nos 
petits  usages ,  de  nos  petites  moeurs ,  de  nos  petits 
mannequins  nationaux.  Si  tout  concourt  à  perfeè- 
tionner ,  tout  concourt  à  corrompre.  Vatteau  fit 
bien  de  rester  à  Paris.  Vernet  ferait  bien  d'habiter 
les  bords  de  la  mer  ;  Loutherbourg  de  fréquenter 
les  campagnes.  Mais  que  Boucher  et  Baudouin  son 
gendre  ne  quittent  point  le  quartier  du  Palais- 
Royal.  Je  serai  bien  surpris  ^^i  les  ruines  pro-^ 
chaines  de  Robert  conservent  le  même  caractère. 
Ce  Boucher  ^  que  je  viens  de  renfermer  dans  nos 
ruelles  et  chez  les  courtisanes^  a  fait^  au  retour 
de  Rome  ^  des  tableaux  qu'il  faut  voir^  ainsi  que 
les  dessins  qu'il  a  composés  ^  lorsqu'il  est  revenu^ 
dé  caprice,  à  son  premier  style,  qu'il  a  pris  en 
dédain ,  et  tout  cela  à  la  porte  d'une  cuisine. 

Entrons  dans  cette  cuisine;  mais  laissons  d'a- 
bord monter  ou  descendre  cette  servante  qui  nous 
tourne  le  dos ,  et  faisons  place  à  ce  bambin  qui  la 
suit  avec  peine  ;  car  ces  degrés,  de  gros^s  pierres 
brutes ,  sont  bien  haut$  pour  lui.  S'il  tombe ,  voilà 
à  sa  gauche  une  petite  barricade  de  bois  qui  sert 
de  rampe ,  et  qui  l'empêchera  de  se  blesser.  Du  bas 
de  cette  porte  ,  je  vois  que  cet  endroit  est  carré , 
et  que  ,  pour  en  montrer  l'intérieur ,  qn  a  abattu 


SALON  DE   1767.  395 

le  mur  de  la  gauche.  Je  marche  sur  les  débris  de 
ce  mur ,  et  j'avance.  Il  vient ,  de  Fentrce  par  la- 
quelle Qous  sommes  descendus  y  un  jour  faible  qui 
éclaire  quelque  pièce  adjacente.  Tout  ce  côté  ^  à 
cela  près  ^  est  dans  la  demi-teinte;  Âu-dessua  de 
cette  entrée  ^  il  y  a  un  bout  de  planche  soutenu 
par  des  goussets^  et  sur  cette  planche  des  pots  ven- 
trus de  différente  capacité.  Le  reste  de  ce  mur  est 
nu.  Au  milieu  de  celui  du  fond^  c'est  la  chemi- 
née. Au  côté  droit  de  la  cheminée  ^  une  espèce  de 
banquette  ou  de  coussin  sert  d'appui  à  deux  en- 
fants grandelets  couchés  sur  le  ventre ,  les  coudes 
posés  sur  le  coussin^. le  dos  tourné  au  spectateur  ^ 
le  visage  au  foyer  ^  et  les  pieds  de  l'un  posés  sur  la 
dernière  marche  de  Feutrée.  On  a  dressé  contre 
l'extrémité  gauche  de  la  banquette  ou  duxoussin 
quelques  ustensiles  de  cuisine.  Trois  marmites  de 
terre  de  différentes  grandeurs  sont  au  fond  de 
l'âtre.'La  plus  grande  y  bouchée  de  son  couvercle^ 
soutenue  sur  un  trépied  ^  occupe  l'angle  gauche. 
C'est  sous  celle-ci  qtie  le  gros  brasier  est  ramassé. 
Les  deux  autres  sont  sur  des  cendres  ^  et  chauffent 
plus  doucement.  Proche  du  même  coin  de  la  che- 
minée^ assise  sur  un  billot^  la  vieille  cuisinière 
est  devant  son  feu..  Il  y  a  ^  entre  elle  et  le  mur 
du  fond  y  un  enfant  debout.  La  hotte  ou  le  man- 
teau de  la  cheminée  fait  saillie  sur  le  mur.  Il 
fume  dans  cette  cuisine  ;  cela  est  du  moins  à  pré- 
sumer à  une  grande  couverture  de  laine  jetée  sur 


394  SALON  DE  1767. 

le  rebord  de  la  cheminée.  Cet^  couTerture  ^  rele^ 
yëe  reFS  la  gauche ,  lai^e  de  ce  côté  tout  le  fMd  de 
Tâtre  décourert ,  et  pend  vers  la  droite.  Cesf  un 
chandelier  de  cuivre  garni  de  sa  chandelle ,  avec 
uûe  théière  qui  Tarrête  sur  le  bord  de  là  eheihi- 
née^  au  milieu  de  laquelle  il  y  a  un  petit  miroir; 
et  wax  pieds  de  la  cuisinière ,  sur  le  devant  y  enltt 
elle  et  les  enfants  qui  se  chauffent ,  on  voit  un  plat 
de  terre  ^  avec  des  saveurs  ëpluchëes  et  rangées 
tout  autour  du  plat 4  Au  mnr  du  fond ,  à  gauche , 
à  côté  de  la  cheminée^  à  uÉie  assez  grande  hau- 
teur y  un  enfbncemait  cintré ,  formant  armoire , 
serre  ou  garde-manger  ^  renferme  des  vaisseaux , 
des  pots  5  du  linge ,  des  serviettes  ^  doiit  ttn  bout 
est  pendant  en  dehors.  Dertière  1^^  cuisine  ^  sur 
le  devant  9  un  grand  ckiéB  debout  >  œaigre  ^  har- 
gueux  y  le  nez  presque  en  terre  j  de  mauvaise  hu- 
meur 9  la  tête  tournée  et  les  yenr  attachés  i*ers 
l'angl-e  antérieur  du  mwr  de  la  gafuche  ^  est  teinté 
de  chercher  querelle  à  un  chat  dressé  sur  ses  à^Mx 
pâtes  appuyées  èooitFe'  les  bords  d^u»  cuviei*  à 
anses  percées  y  ott  Fanimal  cherche  s'il  n^y  a-  rien 
à  esicamoter.  Ce  mur  latéral  gauche  est  otivert 
proche  du  fond  d'une  grande  porte. ou  feuétre  tré&- 
éelairée.  C'est  de  là  que  la  cuisine  tire  son  jour. 
Qa  a  pratiqué  au  haut  de  cette  porte  une  esf»ète 
de  petite  fenêtre  vitrée. 

L'effet  général  de  ee  petit  tableau  est  charmant. 
Je  me  sui»  complu  à  le  décrire  y  parce  que  je  me 


SALON  DE   1767.  SgS 

complaisais  à  me  le  rappeler.  La  lumière  y  efit 
distribiiëe  d'une  manière  tout-à-fait  piquante. 
Tout  y  est  presque  dans  la  demi-tèînte ,  rien  daùs 
les  ténèbres.  On  y  discerne  sans  fatigue  les  objets, 
même  le  chat  et  le  curier ,  qui ,  placés  à  Fanglc 
antérieur  du  mur  latéral  gauche ,  sont  slu  lieu  le 
plus  opposé  à  la  lumière ,  le  plus  éloigné  d'elle  , 
et  le  plits  sombre.  Le  jour  fort  qui  vient  de  Tou^ 
Yerturé  faîte  au  même  muf  frappe  le  chieft ,  le 
pavé ,  le  dos  de  la  euisinière ,  Fenfant  qui  èât  de^ 
bout  proche  d^ellé ,  et  la  partie  voisine  de  la  ch^ 
minée*  Mais  le  soleil  étant  encore  assez  élevé  sb* 
rhorfzon ,  ce  que  Fbiï  reeonnatit  à  Fangle  de  ses 
rayons  avec  lé  pavé ,  tout  en  éclairant  vivement 
la  sphère  d'objets  coimpHà  dans  la  masse  de  sa 
lumière ,  laisse  le  reste  dans  une  obscurité  qui 
s'accroît  à  proportion  de  la  distance  die  ce  foyer 
lumineux.  Cette  pyramide  de  lumière^  qui  se  dis- 
cerne si  bien  dans  tous^  les  lieux  qui  ne  sont  éclai- 
rés que  par  elle ,  et  qui  semble  comprise  entre 
des  ténèbres  en-deçà  et  éu-delà  d'elle ,  est  supé- 
rieurement imitée.  On  est  dans  l'ombre  ;  on  voit 
tout  ombre  autour  de  soi  ;  puis  l'œil ,  rencontrant 
la  pyramide  lumineuse  ou  il  discerne  une  infinité 
de  corpuscules  agités  en  tourbillons ,  la  traverse , 
rentre  dans  l'ombre^  et  retrouve  des  corps  ombrés. 
Gomment  cela  §e  fait-il  ?  car  enfin  la  lumière  n'est 
pas  suspendue  entre  la  toile  et  moi.  Si  elle  tient 
à  la  toile  ^  pourquoi  cette  toile  n'est-clle  pas  éclai- 


596  SALON  DE   1767. 

rée  ?  Cette  vieille  cuisinière  est  tout4->fait  ragoû- 
tante d'effet^  de  position  et  de  yétement.  La  lu- 
mière est  large  sur  son  dos.  La  serrante ,  que  nous 
avons  trouvée  sur  les  degrés  de  Feutrée^  est  on  ne 
saurait  plus  naturelle  et  plus  vraie  ;  c'est  une  des 
figures  de  ces  anciens  petits  tableaux  de  Chardin. 
Ce  grand  chien  n'est  pas  ami  de  la  cuisinière  ;  car 
il  est  maigre.  Tout  est  doux ,  facile ,  harmonieux, 
chaud  et  vigoureux  dans  ce  tableau  ^  que  l'artiste 
parait  avoir  exécute  en  se  jouant.  Il  a  supposé  le 
mur  antérieur  abattu ,  sans  user  de  cette  ouver- 
ture pour  éclairer.  Ainsi  ^  tout  le  devant  de  sa 
composition  est  dan$  la  demi-^teinte.  Il  n'y  a  d'é- 
clairé que  l'espace  étroit  exposé  à  la  porte  percée 
vers  le  fond ,  k  l'angle  intérieur  du  mur  latéral 
gauche.  Ce  morceau  n'est  pas  fait  pour  arrêter  le 
commun  des  spectateurs.  Il  faut  à  l'œil  vulgaire 
quelque  chose  de  plus  fort  et  de  plus  ressenti. 
Ceci  n'arrête  que  l'homme  sensible  au  vrai  talent; 
et  l'esclave  d'Horace  mériterait  les  étrivières, 
lorsqu'il  dit  à  son  maître  : 

yel  cwn  Pausiaca  torpes,  insane  ,  tabella , 
Quipeccas  minus  atque  ego  ,  cum  Fulvi,  Rutubœque, 
Aui  Placédeiani,  contenta  popliie  miror 
JPrϔia,  rubrica  picta ,  aut  carbone ( x). 

t 

Lorsqu'un  tableau  de  Pausias  vous  tieut  immd- 
bileet  stupide  d'admiration  ,  êtes-vous  moins  in- 

(i)  HoAÀT.  Sermon,  lib.  11,  SaU  vu,  y.  ^^etseq,  Edit*. 


SALON  DE   1767.  597 

sensé  que  Dave  y  arrêté  de  surprise  devant  une 
enseigne  barbouillée  de  sanguine  ou  de  charbon  y 
la  lutte  et  le  jarret  tendu  de  Fulyius ,  de  Rutuba 
ou  de  Placidejanus  ? 

Son  maître  peut  lui  répondre  :  Sot  y  tu  admires 
une  sottise^,  et  cependant  tu  manques  à  ton  devoir. 
Ce  Dave  est  l'image  de  la  multitude.  Un  mauvais 
tableaii  de  famille  la  tient  bouche  béante;  elle' 
passe  devant  un  chef  *  d'oeuvre ,  à  moins  que 
l'étendue  ne  l'arrête.  En  peinture  comme  en  litté- 
rature y  les  enÊints  ,  et  il  y  en  a  beaucoup ,  pré- 
féreront la  Barbe-bleue  à  Virgile  y  Richard-sans- 
peut*  à  Tacite.  Il  faut  apprendre  à  lire  et  à  voir. 
Des  sauvages  se  précipitèrent  sur  la  proue  d'un 
vaisseau  9  et  furent  bien  surpris  de  ne  trouver 
sous  leurs  mains  qu'une  surface  plate  y  au  lieu 
d'une  gorge  bien  ronde  et  bien  ferme.  Des  bar- 
bares y  avec  autant  d'ignorance  et  plus  de  prétep- 
tions  y  prirent  pour  le  statuaire  le  manoeuvre  qui 
dégrossissait  un  bloc  à  l'aide  du  cadre  et  des  à-  « 
plombs. 

ESQiriSSES* 

Pourquoi  une  belle  esquisse  nous  plàît-elle  plus 
qu'un  beau  tableau  ?  c'est  qu'il  y  a  plus  de  vie  et 
moins  de  formes.  A  mesure  qu'on  introduit  les 

*  -^  • 

formes  y  la  vie  disparaît.  Dans  l'animal  mort  y 
objet  hideux  à  la  vue  y  les  formes  y  soirt  y  la  vie 
n'y  est  plus.  Dans  le$  jeunes  oiseaux  y  les  petits 


SgS  SALON  DB  1767. 

chats  ^  plusieurs  autres  animaux  ^  leis  formes  s^oni 
encore  e^Yeloppees  ^  et  il  y  41  |jout  plein  de  yifi. 
Aussi  nous  plaisent-ils  beaucoup.  Pourquoi  un 
jeune  élève  ^  incapable  même  delair^  u;a  tableau 
médiocre  ^  fait-il  u^e  esquisae  merveilleuse?  c'est 
que  l'esquisse  est  l'ouvrage  xle  la  chaleur  et  du 
génie  ;  et  le  tableau ,  l'ouvrage  du  travail  ^  de  |a 
patience  ^  des  longues  études  ^  et  d'une  ex^périeace 
consommée  de  l'art.  Qui  est-ce  qui  sait^  ce  que 
Nature  même  semble  ignorer^  introduire  les 
formes  de  l'âge  avancé ,  et  conserver  la  vie  de  la 
jeunesse  ?  Un  conte  vous  fera  mieux  comprendre 
ce  que  je  pense  des  esquisses  ^  qu'uh  long  tissu  de 
subtilités  métaphysiques.  Si  vous  ed voyez  ces 
feuilles  à  des  femmes  qui  n'aient  pas  les  oreilles 
faites ,  avertissez-les  d'arrêter  là ,  ou  de  ne  lire 
ce  qui  suit  que  quand  ellles  seront  seules. 

.  M.  de  Bufibn  et  M.  le  président  de  Brosses  ne 
SQ^t  plus  jeunes  ;  mais  ils  l'ont  été.  Quand  ils 
étaient  jeunes ,  ih  se  mettaient  à  table  de  bonne 
heure  9  et  ils  y  restaient  long-temps.  Ils  aimaieiit 
le  bon  vin^  et  ils  en  buvaient  beaucoup.  Ils  aimaient 
les  femmes;  et  quand  ils  étaient  ivres ,  ils  allaient 
voir  des  filles.  Un  soir  donc  qu'ils  étaient  chez 
des  filles  y  et  dans  le  déshabillé  d'un  lieu  de  plai^- 
sir ,  le  petit  président  ^  qui  n'est  guère  plus  grand 
qu'un  Lilliputien  ^dévoila  à  leujrs  yeux  un  mérite 
si  étonnant,  si  prodigieux^  si  inattendi^^  que  toutes 
en  jetèrent  un  cri  d'admiration.  Mais  q^and  on  a 


SALON  DE   1767.  599 

jbeaucoup  admiré  ^  on  réSéckit.  Uae  d'entre  elles  ^ 
après  avoir  fait  en  silence  plusieurs  fois  le  tour 
du  merveilleux  petit  président^  lui  dit  :  Monsieur^ 
voilà  qui  est  beau  ^  il  en  faut  convenir  ;  mais  où 
est  le  cul  qui  poussera  cela?  Mon  ami  ^  si  Fon  vous 
présente  un  canevas  de  comédie  ou  de  tragédie  ^ 
faites  quelques  tours  autour  de  l'homme;  et  dites- 
lui  y  comme  la  fille  de  joie  au  présidentde  Brosses  : 
Cela  est  beau  ^  sans  contredit  ;  mais  où  est  le  cul  ? 
Si  c'est  un  projet  de  finance ,  demandez  toujours 
où  est  le  cul  ?  A  une  ébauche  de  roman  ^  de  ha- 
rangue ,  où  est  le  cul  ?  A  une  esquisse  de  tableau , 
où  est  le  cul  ?  L'esquisse  ne  nous  attache  peut-être 
si  fort ,  que  parce  qu'étant  indéterminée ,  elle 
laisse  plus  de  liberté  à  notre  imagination ,  qui  y 
voit  tout  ce  qu'il  lui  plaît.  C'est  l'histoire  des  en- 
fants qui  regardent  les  nuées ,  et  nous  le  sommes 
tous  plus  ou  moins.  C'est  le  cas  de  la  musique 
vocale  et  de  la  musique  instrumentale.  Nous  en- 
tendons ce  que  dit  celle-là  ;  nous  faisons  dire  à 
celle-ci  ce  que  nous  voulons.  Je  crois  que  vous 
retrouverez,  dans  un  de  mes  Salons  précédents  (i  )^ 
cette  comparaison  plus  détaillée ,  avec  quelques 
réflexions  sur  l'expression  plus  ou  moins  vague  des 
beau^-arts.  H^rei^sement  ^  ne  sais  pluifi  ceque 
c'est,  et  je  ne  me  répéterai  pa^.  Mais,  en  revanche, 
je  regrette  beaucoup  l'occasion  qui  se  présente , 

(i)  Dans  TEssai  4ur  la  peinture^  à  la  «uite  du  Saion  de  >i765. 


~^ 


4oo  SALON  DÉ   1767. 

et  que  je  manque  bien  malgré  moi  ^  de  vous  jpar- 
1er  du  temps  où  nous  aimions  lé  vin  ^  et  où  les 
plus  honnêtes  gens  ue  rougissaient  pas  d'aller  à  la 
taverne.  Voici^  mon  ami^  des  esquisses  de  tableaux 
et  des  esquisses  de  descriptions. 

RiriNES. 

A  gauche  ^  sotis  les  arcades  d'une  grande  fabri- 
que f  marchandes  d'herbes  et  de  fruits.  Au  centre 
sur  le  fond,  rotonde.  En  face,  plus  sur  le  de- 
vant ,  obélisque  et  fontaine.  Autour  d'un  bassin , 
enceinte  terminée  par  des  bornes.  Au  dedans  de 
l'enceinte,  femmes  qui  pui^nt  de  l'eau.  Au  de- 
hors ,  sur  le  devant ,  vers  la  droite,  femmes  qui 
font  rôtir  des  marrons  dans  une  poêle ,  posée  sur 
un  fourneau  très-élevé.  Tout-à-fait  à  la  gauche, 
autre  grande  fabrique ,  sous  laquelle  autres  mar^- 
chaudes  d'herbes  et  de  fruits. 

Pourquoi  ne  lit-on  pas ,  en  manière  d'enseigne , 
au-dessus  de  ces  marchandes  d'herbes  , 

Divo  AuGusTo  ,  oivo  NsaoKi  '  ? 

* 

Pourquoi  n'avoir  pas  gravé  sur  cet  obélisque  ? 

JOVI  SIKTATOAI,  QVOD  rSUCITBB.  PSBICULUM  BVA8KUT,  StlLA'; 


OU  . 

TmiCESIIS  GSNTSKIS  MILUBUS  HOMINUM  CJESIS  ,  POMPBIUS  '. 

Cette  dernière  inscription    réveillerait  en   moi 

'  Au  divin  Auguste ,  au  divin  Néron. 

'  A  Jupiler  conservateur ,  qui  Ta  préservé  du  danger ,  Sylla. 

'  Après  avoir  égorgé  trois  millions  d^hommes ,  Pompée. 


SALON  DE   1767!  4^^ 

rhorreur  que  je  dois  à  un  monstre  qui  se  fait  gloire 
d'avoir  égorgé  trois  millions  d'hommes.  Ces  ruines 
me  parleraient,  La  précédente  me  rappellerait 
l'adresse  d'un  fripon  qui ,  après  avoir  ensanglanté 
toutes  les  familles  de  Rome .  se  met  à  l'abri  de  la 
vengeance  sous  le  bouclier  de  Jupiter.  Je  m'entre- 
tiendrais de  la  vanité  des  choseis  de  ee  monde  ^  si 
je  lisais  au --dessus  de  Ja  tête  d%ne  marchande 
d'herbes  ,  au  divin  Auguste  y  au  dipin  Néron  , 
et  de  la  bassesse  des  hommes  qui  ont  pu  diviniser 
un  lâche  proscripteur ,  un  tigré  couronné. 

Voyez  le  beau  champ  ouvert  aux  peintres  de 
ruines  ^  s'ils  s'avisaient  d'avoir  'des  idées  ^  et  de 
sentir  laî  liaison  de  leur  genre  avec  la  connaissance 
de  l'histoire  !  Quel  édifice  nous  attache  autant^ 
au  raiilieu  des  superbes  ruines  d'Athènes  ^  que  le 
petit  lemple  de  Démosthènes  ? 

Cela  est  gris,  faible,  et  d'un  effet  commun;  mais 
peint ,  il  faudrait  voir  ce  que  cela  deviendrait  ;  et 
qui  le  sait  ? 

Voilà  une  description  fort  simple ,  une  compo- 
sition qui  né  l'est  pas  moins ,  et  dont  il  est  toute- 
fois très-difficile  de  se  faire  une  juste  idée,  sans 
l'avoir  vue.^  Malgré  l'attention  dé  ne  rien  pro- 
noncer"V  d'être  court  et  vagué,  d'après  ce  que  j'ai 
dit  >  vingt  artistes  feraient  vingt  tableaux  où  l'on 
trouverait  les  objets  que  j'ai  indiqués ,  et  à  peu 
près  aux  places  que  je  leur  ai  marquées ,  sans  «e 
ressembler  entré  eux  >  ni  à  l'esquisse  de  Robert. 

Salons,  tome  ii.  2Q 


t 


402  SALON  DE   1767. 

Qu'on  l'essaie  ^  et  que  l'on  coq vientve  de  la  néces- 
sité d'ua  croquis.  Le  plus  informé  dira  mieux  et 
vite»  du  moins  sur  l'ordonnance  générale  5  que  la 
description  la  plus  rigouiwise  et  la  plus  soignée. 


BUINE   d'escalier. 


C^  escalier  descend  de  droite  à  gauche.  Vers 
le  milieu  de  aa  hauteur  ^  deux  petites  figures  ; 
mère  assise ,  ayec  son  en^nt  devant  elle.  Â  gauche^ 
yieux  vase  sur  son  piédestal;  quartiers  de  pierres 
informes  dispersées  y  et  autres  accessoires»  Pareils 
accessoires  de  l'autre  côte. 

Cela  est  chaud ,  mais  dur  et  cru.  figures  bien 
disposées  ;  mais  si  croquées ,  qu'on  a  peine  à  les 
discei^oer. 

INTÉRIEUR  d'un  UEU  SOUTERRAIN  ^  d'uNE  CAVERNE 
ÉCLAIRÉE  PAR  UNE  PETITE  FENÊTRE  GRILLÉE  ,  PLACÉE 
AU  FOND  DU  TABLEAU^  AU  CENTRE  DE  LA  COMPOSITION 
qu'elle  ÉCLAIRE. 

Au  bas  de  la  caverne  y  sous  un  des  pans  y  à 
l'angle  droit ,  à  ras  de  terre  ^  petit  ea£Maioei)nent  oir 
les  habitants  du  triste  ^micile  ont  allumé  du  feu, 
et  font  la  cuisina.  Au  pan  «opposé  >  i  gauche ,  ^rers 
le  milieu  de  la  hauteur^  espèce  de  cellier^oà  l'on 
voit  des  tonneaux ,  une  échelle  ^  quelques  figures. 
Du  même  côté>  un  peu  vers .  la  gauche  y  sous  là 
concavité  du  souterrain  ^  une  fontaine  attachée  au 
mur^  avec  sa  cuvette^  Entre  ces  deux  pans  de  mur> 


SALON  DE    1767.  4^S 

escalier  qui  descend  du  fond  sur  le  devant  ^  et  qui 
occupe  tout  cet. espace.  Au-dctssus  de  cet  escalier^ 
sur  la  plate-forine  5  une  foule  de  petites  figures 
si  barbouillées  .qu'on  ne  sait  ce  que  c'est ,  quoi- 
qu'elles soient  frappées  directement  de  la  lumière 
de  la  fenêtre  grillée ,  qui  est  presque  de  niveau 
avec  la  plate-forme  et  les  figures. 

Si  l'on  n'exige ,  dans  ces  sortes  de  composition^^ 
que  les  efijgts  de  la  perspective  et  de  la  lumière , 
on  sera  toujpurs  plus  ou  moins  content  de  Jlobert. 
Mais  ^  de  bonne  foi  ^  que  font  ces  figures-là  ?  Est*ce 
là  une  scène  souterraine  ?  J'aimerais  bien  mieux 
y  Toir  la  joie  infernale  d'une  troupe  de  Bohémiens; 
le  repaire.de  quelques  V4>leurs;  le  spectacle  de  la 
misère  d'une  famille  paysanne  ;  les  attributs  et  la 
personne  d'une  prétendue  sorcière  ;  quelque  aven- 
ture de  C/^i^^72<2(j)^  ou  de  l'Ancien  Testament; 
l'asyle  de  quelque  illustre  malheureux  persécuté; 
l'homme  qui  jette  à  sa  fenune  et  à  ses  en£Eintsaflp5i- 
mes  le  pain  qu'il  s'est  procuré  par  un  forfait;  l'his- 
tpire  de  la.  Bergère  dçs  Alpes  (p)  ;  des  en&nts  qui 
viennent  pleurer  sur  la  cendre  de  leurs  pères:  un 
hermite  en  oraison  ;  quelque  scène  de  tendresse. 
Que  sais^je  ! 


ItUIIVES. 


A  gauche ,  colçnoadeayec  une  arcade  qui  éclaire 

* 

(i)  Roman  de  Tabbé  Prévost.  Edit". 
(a)  Conte  de  Marmontel.  Ëdit'. 


4o4  SALON  DE   1767. 

le  fond  obscur  et  voûte'  de  la  ruine.  Au-delà  de 
l'arcade,  grand  escalier  dégradé.  Sur  cet  escalier, 
et  autour  de  la  colonnade ,  petits  groupes  de  figu- 
res qui  vont  et  viennent.  Ce  n'est  rien  que  cela. 
L'intéressant,  j'ai  presque  dit  le  merveilleux,  c'eçt 
que,  le  corps  lumineux  étant  supposé  au-delà  de 
la  toile ,  dans  une  direction  tout-à-fait  oblique  à 
l'arcade ,  cette  arcade  né  laisse  passer ,  dans  l'in- 
térieur de  la  ruine ,  quW  rideau  mince  de  clarté  ; 
c'est  que  ce  rideau  ^st  comme  tendu  entre  des  té- 
nèbres qui  lui  sont  antérieures  ,  et  des  ténèbres 
qui  lui  sont  postérieures  ;  c'est  que  l'éclat  de  ce 
rideau  n'ôte  point  à  celles-ci  leur  obscurité.  Com- 
ment mon^re-t-on  de  la  lumière  à  travers  une  va- 
peur obscure?  Comment  cette  lumière ,  peinte  sur 
la  même  surface  que  le  fond,  ce  fond  n'est-il  pas 
éclairé  ?  Comment  ces  ténèbres ,  peintes  sur  la 
même  surface  que  le  fond ,  ce  fond  n'esf-îl  pas 
obscur  ?  Par  quelle  magie  fait-on  passer  ma  vue 
successivement  par  une  épaisseur  de  ténèbres , 
une  pellicule  de  lumière^,  où  je  vois  voltiger  des 
atomes,  et  une  seconde  épaisseur  de  ténèbres?  Je 
n'y  entends  rien  ;  et  il  faut  convenir  que  si  la  chose 
n'était  pas  faites  on  la  jugerait  impossible.  Cela 
se  <:onçoit  en  nature  ;  mais  le  conçoit-on  dans 
l'art?  Et  ce  n'est  pas  à  des  sauvages  que  je  m'a- 
dresse ,  mais  à  des  hommes  éclairés. 


SALON  DE  1767.  4o5 

PARTIE    d'un    temple. 

A  droite ,  un  dçs  côtés  'de  cette  fabric[ue ,  où 
l'on  voit  un  suisse  près  d'une  porte  grillée  ;  sur  le 
devant^  une  chaise  de  paille;  plus  sur  le^ devant 
encore  et  vers  la  gauche ,  une  dévote  qui  s'en  va 
vers  la  jgrille;  contre  un  grand  mur  nu ,  obscur  et 
formant  une  portion  du  fond  attenant  à  une  arcade 
cintrée  au  pied  de  laquelle  règne  une  balus- 
trade^  trois  moines  blancs  assis  ;  puis  l'arcade 
cintrée  d'où  vient  la  lumière,  U  y  a  sans  doute 
au-dessous  de  la  balustrade  une  grande  profon- 
deur, et  ce  local  doit  être  uqe  portion  de  ces  pé- 
ristyles élevés  sur  les  bas  côtés  d'une  église.  Contre 
la  balustrade  et  aux  environs ,  quelques  figures  , 
parmi  lesquelles  une  qui  regarde  en  bas.  Au-delà 
de  l'arcade  qui  éclaire  de  la  manière  la  plus 
douce  y  et  dont  la  lumière  est  faible^  pâle  ^  comme 
celle  qui  a  traversé  des  vitres,  autre  portion  dé 
mur  nu  et  obscur ,  où  l'on  voit  debout  quelques 
moines  noirs.  Cela  est  tout-à-fait  piquant ,  et  d'un 
effet  qu'on  reconnaît  sur-le-champ.  On  s'oublie 
devant  ce  morceau.  C'est  la  plus  forte. magie  de 
l'art.  Ce  n'est  plus  au  ^  Salon  bu  dans  un  atelier 
qu'on  est  ;  c'est  dans  une  église ,  sous  une  voûte  '^ 
il  règne  là  un  calmé ,  un  silence  qui  touche ,  une 
fraîcheur  délicieuse.  C'est  bien  dommage  que  les 
petites  figures  ne  répondent  pas  à  la  perfection  du 
reste.  Ce$  moines  blancs  et  noirs,  cette  dévote , 


1 


4o6  SALON  DE   1767. 

sont  des  magots  raides  comme  ceux  qu'on  ëtale  à 
la  foire  Saint-Ovide.  C'est  ce  suisse  surtout  qu'il 
faut  voir  avec  sa  halleb^^e  ;  c'est  précisément 
comme  ceux  qu'on  me  donnait  un  jour  de  l'an , 
quand  j'étais  petit.  M.  Robert ,  votre  talent  est  as* 
sec  rare ,  pour  que  vous  y  ajoutiez  la  per£sctioD 
des  figures  ;  et  quand  vous  les  saurez  dessiner  fa* 
cilement^  savez«*vous  c^  qui  en  résultera  ?  C'est 
que  votre  imagination  n'étant  plus  captivée  par 
cet  obstacle^  elle  vous  suggérera  une  infinité  de 
scènes  intéressantes.  Vous  ne  ferez  plus  des  fi- 
gures ^  pour  fiiire  des  figures  :  vous  ferez  des  figu- 
res f  pour  rendre  des  actions  et  des  incidents.  Ver* 
net  distribue  aussi  des  figures  dans  ses  composi- 
tions ;  mais  indépendamment  de  l'art  qui  les  exi- 
geait et  de  la  place  qu'il  leur  donne  ^  voyez  ci^mme 
il  les  emploie. 


AUTRES    RUINES. 


Grande  fabrique  occupant  la  droite ,  la  gauche 
et  le  fond  de  l'esquisse.  C'est  un  palais ,  ou  plutôt 
c'en  fîit  un.  La  dégradation  est  si  avancée^  qu'on 
discerne  à  peine  des  vestiges  de  chapiteaux ,  de 
frontons  et  d'entablements.  Le  temps  a  réduit  en 
poudre  la  demeure  d'un  de  ces  maîtres  du  monde  ; 
d'une  de  ces  bétes  farouches ,  qui  dévoraient  les 
rois  qui  dévorent  les  homnies.  Sous  ces  arcades 
qu'ils  ont  élevées ,  et  ôii  un  Verres  déposait  les 
dépouilles  des  nations  y  habitent  à  présent  dés  mar- 


SALON  ]>E   1767.  4^ 

chauds  d^herbés^  des  chevavi  ^  des  bœu6  ^  des 
animaux  ;  et  dans  ces  lieux  5  dont  les  hommes  se 
sont  éloignés^  ce  sont  des  tigres ,  des  serpents  ^ 
d'autres  Toleurs.  Contre  c^te  &çade ,  ici  c^est  hîi 
banginr  dont  le  toit  s'avanee  en  pente  sur  le  de^ 
Tant  ;  c'est  une  fabrique  pareille  à  œs  sales  re- 
mises appuyées  aux  auperb^  murs  du  Louvre* 
Des  paysans  y  oqt  renfermé  les  instruments  de 
leur  métier*  On  voit  à  droite  des  charrettes  ^  un 
tas  de  fumier  ;  à  gauche  >  des  cavaliers  à  pied  qui 
font  ferrer  leurs  chevaux  >  un  maréchal  agenouillé 
qui  ferre  ^  un  de^ses  i^ompagnops  qui  tient  le  pied 
du  cheval  »  un  des  valets  des  cavaUérs  qui  le  cou* 
tient  par  la  bride. 
.  Une  autre. chose  qui  ajouterait  encore  à  l'effet 
des  ruines^  c'est  une  forte  image  de  la  vicissi- 
tude. Eh  bien!  ces  puissants  de  la  terre,  qui 
croyaient  bâtir  pour  l'éternité  >  qui  se  sent  &it 
de  si  superbes  demeures  ,^et  qui  les  destinaient 
dans  leurs  folles  pensées  à  une  suite  ininierrom* 
pue  de  descendants ,  héritiers  de  leurs  noms , 
de  leurs  titres  et  dé  leur  opulence  >  il  ne  reste 
de  leurs  travaux  y  de  leurs  énormes  dépenses ,  de 
leurs  grandes  vues  que  des  débris  qui  servent 
d'asyle  à  la  partie  la  plus  indigente ,  la  plus 
malheureuse  de  l'espèce  humaine  ^  plus  utiles 
en  ruines  qu'ils  ne  le  fiirent  dans  leur  première 
splendeur. 

Peintres  de  ruines,  si  vous  conservai;  un  frag- 


1 


4oS  SALON  DE   1767. 

ment  de  bashrelief  ^  qu'il  soit  du  plus  beau  travail^ 
et  qu'il  représente  toujours  quelque  action  inté- 
ressante d'une  date  fort  antérieure  aux  temps  flo- 
rissants de  la  citée  ruinée.  Vous  produirez  ainsi 
deux  effets  ;  vous  me  ramènerez  d'autant  plus  loin 
dans  l'enfoncement  des^temps ,  et  vous  m'inspire- 
rez d'autant  plus  de  vénération  et  de  regret  pour 
nm  peuple  qui  avait  possédé  les  beaux-arts  à  un  si 
haut  degré  de  pertection.  Si  vous  brisez  la  partie 
supérieure  d'une  statue^  que  les  jambes  et  les 
pieds  qui  en  resteront  sur  la  base^  soient  du  plus 
beau  ciseau  et  du  plus  grand  goût  de  dessin.  Que 
ce  buste  poudreux  que  vous  me  montrez  à  demi 
enfoncé  dans  la  terre  ^  parmi  des  ronces  ^  ait  mi 
grand  caractère,  soit  l'image  d'un  personnage  fa- 
meux. Que  votre  architecture  soit  riche,  et  que 
les  ornements  en  soient  jpurs.  Qule  la  partie  sub- 
sistante ne  donne  pas  une  idée  commune  du  tout. 
Agrandissez  la  ruine  ,  et  avec  elle  la  nation  qui 
n'est  plus. 

Parcourez  toute  la  terre,  mais  que  je  sache 
toujours  où  vous  êtes;  en  Grèce,  en  Egypte,  a 
Alexandrie,  à  Rome.  Embrassez  tous  les  temps  ; 
mais  que  je  ne  puisse  ignorer  là  date  du  monu- 
ment. Montrez-moi  tous  les  genres  d'architecture 
et  toutes  les  sortes  d'édifices;  mais  avec  quelques 
caractères  qui  spécifient  les  lieux,  les  mœurs,  les 
temps,  les  usages  et  les  personnes.  Qu'en  ce  sens 
vos  ruines  soient  encore  savantes. 


SALON  DE    176J.  4^9 

RUINES. 

Ce  morceau  est  d'un  grand  effet.  Le  bas  consiste 
en  un  massif  où  l'on  voit  toutes  les  traces  de  la  vé- 
tusté. Sur  ce  4nassif  ^  était  une  fabrique  dont 
les  restes  suffiraient  à  peine  à  un  habile  homme 
pour  restituer  Fédifice.  Ce  sont  des  tronçons  de 
colonnes^  des  débris  de  fenêtres  et  de  portes  , 
des  fragments  de  chapiteaux  ^  des  bouts  d'enta- 
blements. Au  pied  du  massif  à  droite  ^  deux  che- 
vaux. Proche  de  ces  chevaux^  deux  soldats,  qui 
devisent.  Au  centre  du  massif  et  de  la  compo- 
sition^ une  grille 9  unç  herse  de  fer  brisée^  au 
cintre  d'une  espèce  de  voûte  ^  sous  laquelle  une 
taverne  et  des  gens  à  table.  Tout^à-fait  à  gau- 
che  ^  au  pied  du  massif^  autres  gens  à  table.  Au 
haut  des  rumes  qui  subsistent  çncore  sur  le  mas- 
sif, un  groupe  d'hommes ,  de  femmes  et  d'en- 
fants. Que  font-ils  là  ?  Comment  y  sont-ils  ar- 
rivés? Us  sont  de  la  plus  grande  sécurité,  et 
le  lieu  qu'ils  occupent  est  prêt  à  s'écrouler  sous 
leurs  pieds!  S'il  n'y  avait  là  que  des  enfants  , 
de  jeunes  fous;  mais  des  pères,  des  mères,  et 
des  mères  avec  leurs  enfants ,  des  gens  sensés  en- 
tre ces  masses  entr'ouyertes ,  chancelantes ,  ver- 
moulues !  Ah  !  M.  Robert ,  (ies  figures  ne  sont  pas 
les  seules  ;  il  y  en  a  d'autres  dont  il  est  tout  aussi 
difficile  de  se  rendre  compte.  Cet  homme  n'a  pas , 
je  crois,  beaucoup  d'imagination.  Ses  accessoires 


n 


4ïO  SALON  DE    1767. 

sont  sans  mtérét  ;  il  prépare  bien  le  lieu;  mais  ii 
ne  trouve  pas  le  sujet  de  la  scène.  Gomme  ses  fi- 
gures ne  lui  coûtent  guère,  il  n'en  est  pas  écono- 
me; il  ne  sait  pas  combien  1^  grand  effet  en  de- 
mande peu.  Le  prêtre  d'Apollon  s'en  allait  triste 
et  pensif  le  long  des  bords  arides  et  solitaires 
de  la  mér,  qui  faisait  grand  bruit  (i).  Elevez  de 
l'autre  côté  des  rochers  ;  est  voilà  uij  tableau. 

C'est  la  foreur  des  enfants  de  gravir.  Que  le 
peintre  dé  ruines  m'en  montre  un  accroché  i  une 
grande  hauteur,  dans  un  endroit  très^périlleux  ; 
et  qu'il  en  place  deux  autres  au  bas  qui  le  regar- 
dent tranquillement.  Mais  s'il  ose  faire  survenir 
la  mère ,  et  lui  montrer  son  filsr  prêt  à  tomber  et 
à  se  briser  à  ses  pieds ,  qu'il  le  fasse.  Et  pourquoi 
dans  un  autre  morceau ,  n'en  verraîs-je  pas  un 
qu'on  reporte  à  ses  parents? C'est  que,  pour  ani- 
mer des  ruines  par  de  semblables  incidents ,  il 
faudrait  un  peintre  d'histoire. 

ESQUISSE  C0U)Rléfi  n'àPRÈS  IIATURE ,  A  ROME. 

On  voit  à  gauche  un  mur  nu.  Contre  ce  mur 
une  espèce  d'auvent  en  cintre  ;  sous  cet  auvent 
une  fontain^;  au-dessous  de  la  fontaine  une  auge 
ronde  ;  debout ,  contre  l'auge ,  un  petit  paysan  ;  à 

^.  (1)  C*cst  la  traduction  de  ce  beau  vers  d'Homère  : 

Iliad.  chant  i ,  vers  34-  Edit*. 


SAL0T9  DE   1767.  4^ 

quelque  dUtance  de  là  ^  vers  la  droite ,  mais  à  peu 
près  sur  un  même  plan  ^  un  homme  debout ,  une 
femme  accroupie. 

Pauvre  de  composition^  sans  effet  ;  les  deux  fi- 
gures  mauvaises;  cela  n'a  pas  coûte  une  matinée 
à  l'artiste ,  car  il  fait  vite  :  il  valait  mieux  y  met- 
tre plus  de  temps ,  et  faire  bien.  Il  faut  que  Char- 
din soit  ami  de  Robert.  Il  a  rassemblé  autant  qu'il 
a  pu^  dans  un  même  endroit^  les  morceaux  dont 
il  faisait  cas  ;  il  a  dispersé  les  autres.  II  a  tué  M a- 
^y  par  la  main  de  Robert.  Celui-ci  nous  a  fait 
voir  comment  des  ruines  devaient  être  peintes ,  et  ' 
comme  Machy  ne  les  peignait  pas. 

Au  sortir  des  esquisses  de  Robert ,  encore  un 
petit  mot  sur  les  esquisses.  Quatre  lignes  perpen- 
diculaires ,  et  voilà  quatre  belles  colonnes ,  et  de 
la  plus  magnifique  proportion.  Un  triangle  joi- 
gnant le  sommet  de  ces  colonnes  ^  et  voilà  un  beau 
fronton  ;  et  lé  tout  est  un  morceau  d'architecfure 
élégant  et  noble  ;  les  vraies  proportions  sont  don- 
nées^ l'imagination  fait  le  reste.  Deux  traits  in- 
formes élancés  en  avant ,  et  voilà  deux  bras  ;  deux 
autres  traits  informes^  et  voilà  deuï  jambes;  deux 
endroits  pochés  au  dedans  d'un  ovale,  et  voilà 
deux  yeux  ;  un  ovale  mal  terminé ,  et  voilà  une 
tête;  et  voilà  une  figure  qui  s'agite,  qui  court, 
qui  regarde,  qui  crie.  Le  mouvement,  l'action  , 
la  passion  même  sont  indiqués  par  quelques 
traits  caractéristiques;  et  mon  imagination  fait 


1 


4i2  SALON  DE    1767. 

le  resté.  Je  suis  inspire  par  le  sou0ie  divin  de 
Fartiste. 

.....  Agnosco  veteris  vestigiaflammas  (i). 

C'est  un  mot  qui  réveille  en  moi  une  grande  pen- 
9ee.  Dans  les  transports  violents  de  la  passion  y 
rhomme  supprime  les  liaisons^  commence  une 
phrase,  sans  la  finir  ^  laisse  échapper  un  mot  y 
pousse  un  cri  ^  et  se  tait.  Cependant  j'ai  tout  en- 
tendu. C'est  l'esquisse  d'un  discours.  La  passion 
ne  fait  que  des  esquisses.  Que  fait  donc  un  poète 
qui  finit  tout?  U  tourne  le  dos  à  la  nature.  — 
Mais  Racine?  •^—  Racine  !  à  ce  nom^  je  me  pros- 
terne y  et  je  mé  tais.  —  U  y  a  un  technique  tradi- 
tionnel y  auquel  l'homme  de  génie  se  conforme.  Ce 
n'est  plus  d'après  la  nature ,  c'est  d'après  ce  tech- 
nique qu'on  Iç  juge.  Aussitôt  qu'on  s'est  accom^ 
mode  d'un  certain  style  figuré,  d'une  certaine 
langue  qu'on  appelle  poétique;  aussitôt  qu'on  a 
fait  parler  des  hommes  en  vers ,  et  en  vers  très- 
harmonieux  ;  aussitôt  qu'on  s'est  écarjté  de  la  vé- 
rité, qui  sait  où  l'on  s'arrêtera  ?  Lé  grand  homme 
n'est  pas  celui  qui  fait  vrai,  c'est  celui  qui  sait 
le  mieux  concilier  le  mensonge  avec  la  vérité  ; 
c'est  son  succès  qui  fonde  chez  un  peuple  un  sys- 
tème dramatique,  qui  se  perpétue  par  quelques 
grands  traits  de  Nature,  jusqu'à  ce  qu'un  philoso- 
phe ,  poète ,  dépèce  l'hippogryphe ,  et  tente  de 

(i)  ViRGiL.  JEneid.  lib.  iv,  vers.  23.  ÉpiT». 


SALON  DE   1767.  4*5 

ramener  ses  contemporains  à  un  meilleur  goût. 
C'est  alors  que  les  critiques ,  les  petits  esprits ,  les 
admirateurs  du  temps  passé  ^  jettent  les  hauts 
cris  y  et  prétendent  que  toutpest  perdu. 


DESSIN   DE    RUIIÏE. 


Très-beau  dessin  ;  excellente  préparation  à  un 
grand  tableau.  A  droite ,  grande  fabrique  s'enfôn- 
çant  bien  dans  la  composition  ;  porte  pratiquée  à 
cette  fabrique  ;  elle  est  entr'ouverte  ;  et  Ton  voit 
au-delà 9  hors  de  la  fabrique^  une  laitière^  son 
pot  au  lait  sur  la  tête  ^  qui  passe  et  qui  regarde.  En 
dedans^  près  cette  porte,  chien  couché  à  terre. 
On  peut  diviser  la  hauteur  de  la  fabrique  en  trois 
étages.  Le  rez-de-chaussée  est  un  réduit  de  blan- 
chisseuses. On  y  coule  la  lessive;  les  cuviers  sont 
voisins  du  feu.  Vers  la  gauche  y  une  servante  ré- 
cure  des  ustensiles  de  ménage.  Autour  d'elle, 
une  femme  avec  ses  enfants  ;  et  une  autre  servante 
accroupie,  et  récurant  aussi.  Par  derrière  ce 
groupe  de  figures,  un  très -grand  vaisseau  de 
bois.  Sur  un  plancher,  au-dessus  du  rez-de- 
chaussée  ,  des  tonneaux  entassés  les  uns  sur  les 
autres ,  avec  des  intruments  dé  campagne.  L'é- 
tage supérieur  est  un  grenier  à  foin.  Ce  grenier 
est  à  moitié  plein.  Sui^i^s  tas  de  foin ,  au  haut , 
à  droite,  de  jeunes  filles  et  de  jeunes  garçons  s'oc- 
cupant  à  l'arranger  ;  autour  d'eux  une  cage  à  pou- 
lets renversée ,  un  bout  d'échelle  à  demi  enfoncée 


4^4  SALON  DE    1767. 

dans  le  foin  ;  au-dessus  de  leur  tête  ^  sous  la  toi- 
ture ,  une  fabrique  en  bois ,  une  espèce  de  potence 
tournant  sur  son  pivot  ^  avec  sa  poulie ,  sa  corde  et 
son  crochet.  « 

Dans  ce  grand  nombre  de  morceaux  de  Robert^ 
il  y  en  a  ^  comme  vous  voyez ,  qui  méritent  d'être 
distingués.  Estimez  surtout  les  Ruines  de  Vcltc  de 
triomphe^  la  Cuisine  italienne;  V Écurie  et  le 
M^<isin  à  foin;  la  f^rande  Gqlerie  wiiique  éclai- 
rée ,  et  la  Cour  du  Palais  romain  quon  inonde. 
Ces  deux  derniers  sont  du  plus  grand  maître.  Les 
trois  lumières  ^  dont  Tune  vient  du  devant^  l'autre 
du  fond  f  et  la  troisième  descend  d'en  haut  ^  font 
à  celui-ci  un  effet  aussi  neuf  que  piquant  et  hardiv 
Le  port  de  Morne  est  beau  ;  mais  il  y  a  moins  de 
génie.  Machy  n'est  qu'un  bon  peintre.  Robert  en 
est  un  excellent.  Toutes  les  ruines  de  Machy  sont 
modernes.  Celles  de  Robert^  à  travers  leurs  dé- 
bris rongés  par  le  temps ,  conservent  un  caractère 
de  grandeur  et  de  magnificence  qui  m'en  impose. 
Machy  est  dur  ^^  sec ,  monotone;  Robert  e^t  moel- 
leux ^  doux 9  facile^  harmonieux.  Machy  copie  bien 
ce  qu'il  a  vu.  Robert  copie  avec  goiit>  verve  et 
chaleur.  Je  vois  Machy ,  la  règle  à  la  main  y  ti- 
rant les  canelures  de  ses  colonnes.  Robert  a  jeté 
tous  ces  instrumeQts-l^|Bar  la  fenêtre^  et  n^a 
gardé  que  son  pinceau,  ^k  morceau  ,  où  par  le 
dessus  d'un  pont  de  bois  on  voit  sur  le  fond  un 
autre  pont  y  ne  lassera  jamais  celui  qui  le  possède. 


SALON  DE   1^767.  4^5 

MADAME  THERBOUCHE. 

II 5.  UN  HOMME  ^   LE  TBIOŒ  A  LA  MAIN  ^  ÉCLAIRÉ  d'uEIE 

BOtTGIft. 

Tableau  de  nuit.  Morceau  de  réception.  De  trois  pieds  six  pouces  de 

haut,  sur  trois  pieds  de  large. 

C'est  un  gros  réjoui  9  assis  doTant  une  table  y  le 
Terre  à  la  main.  Il  est  éclairé  par  une  bougie  > 
dont  il  reçoit  toute  la  iumière.  Il  y  £t  sur  la  tabla 
un  garde-Tue ,  interposé  entre  le  spectateur  et 
ce  persaimage«  Aussi  ^  tout  ce  qui  est  en  deçà  du 
garde^Tue  est  dans  la  demi-teinte.  On  voit  autour 
de  ce  garde-vue  y  su|!  la  partie  non  éclairée  de 
la  table  9  une  brochure  y  et  une  tabatière  ouverte. 

Cela  est  vide  et  sec  9  dur  et  rouge*  Cette  lu- 
mière  n  est  pas  celle  d'une  bougjie.  Gesl  le  reflet 
briqueté  d'un  grand  incendie.  Rien  de  ce  velouté 
noir ,  de  ce  doux  y  de  ce  faible  harmonieux  des 
lumières  artificielles.  Point  de  vapeur  entre  le 
corps  lumineux  et  les  objets  ;  aucun  de  ces  pas- 
sages y  point  de  ces  demi-teintes  si  légères  y  qui 
se  multiplient  à  Tinfini  dans  les  tableaux  de  nuit  'y 
et  dont  les  tons  y  imperceptiblen^aat  variés  y  sont 
si  di0icile$  à  rendre.  Il  faut  qu'ils  y  soient  et  qu'ils 
n'y  soient  jpas.  Ce^  chairs ,  ces  étoiSes  n'ont  rien 
retenu  de  leur  couleur  naturelle.  Elles  étaient  rou- 
ges y  avant  que  d'être  éclairées.  Je  ne  sens  rien  là 
de  ces  ténèbres  visibles  avec  lesquelles  la  lumiè«te 


4^6  SALON  DE    1767. 

se  mêle  ^  et  qu'elle  rend  presque  lumineuses.  Les 
plis  de  ce  vêtement  sont  anguleux  ,  petits  et  rai- 
des.  Je  n'ignore  pas  la  cause  de  ce  défaut ,  c'est 
qu'elle  a  drapé  sa  figure  comme  pour  être  peinte 
de  jour.  Cela  n'est  pourtant  pas  sans  mérite  pour 
une  femme.  Les  trois  quarts  des  artistes  de  l'aca- 
démie n'en  feraient  pas  autant.  Elle  est  autodi- 
dacte (i  )  ;  et  son  faire ,  tout-à-fait  heurté  et  niâle , 
le  montre  bien.  Celle-ci  a  eu  le  courage  d'appe- 
ler la  nature ,  et  delà  regarder.  Elle  ^'est  dit  à  elle- 
même  :  je  veux  peindre  ;  et  elle  se  l'est  bien  dit. 
Elle  a  pris  des  notions  justes  de  la  pudeur.  Elle 
s'est  placée  intrépidement  devant  le  modèle  nu. 
Elle  n'a  pas  cru  que  le  vice  eût  le'  privilège  ex- 
clusif de  déshabiller  un  homme.  Elle  a  la  fiireur 
du  métier.  Elle  est  si  sensible  au  jugement  qu'on 
porte  de  ses  ouvrages ,  qu'un  grand  succès  la  ren- 
drait folle ,  ou  la  ferait  mourir  de  plaisir.  C'est 
un  enfant.  Ce  n'est  pas  le  talent  qui  lui  a  manqué^ 
pour  faire  la  sensation  la  plus  forte  dans  ce  pays- 
ci  ;  elle  en  avait  de  restp.  C'est  la  jeunesse ,  c'est 
la  beauté  9  c'est  la  modestie ,  c'est  la  coquetterie. 
Il  fallait  s'extasier  sur  le  mérite  de  nos  grands  ar- 
tistes; prendre  de  leurs  leçons,  avoir  des  tétons 
et  des  fesses,  et  les  leur  abandonner.  Elle  ar* 
rive.  Elle  présente  à  l'académie  un  premier  ta- 
bleau de  nuit  assez  vigoureux.  Les  artistes  ne  sont 

(i)  Elle  s'instruit  elle-même;  de  ttûroç,  soi-même;  et  i^tiiinct» , 
j'enseigne,  Edit'. 


SALON  DE   1767.  4'7 

pas  polis.  On  lui  demande  grossièrement  s'il  est 
d'elle.  Elle  répond  que  oui.  Un  mauvais  plaisant 
ajoute  :  et  de  votre  teinturier?' On  lui  explique  ce 
mot  de  la  farce  de  Patelin  (i)  ,  qu'elle  ne  connais- 
sait pas.  Elle  se  pique.  Elle  peint  celui-ci,  qui 
vaut  mieux;  et  on  la  reçoit. 

Cette  femme  pense  qu'il  faut  imiter  scrupuleu- 
sement la  nature  ;  et  je  ne  doute  point  que ,  si  son, 
imitation  était  rigoureuse  et  forte ,  et  sa  nature 
d'un- bon  choix,  cette  servitude  même  ne  donnât 
à  son  ouvrage  un  caractère  de  vérité  et  d'origina- 
lité peu  commun.  Il  n'y  a  point  de  milieu  :  quand 
on  s'en  tient  à  la  nature  telle  qu'elle  se  présente , 
qu'on  la  prend  avec  ses  beautés  et  ses  défauts ,  et 
qu'on  dédaigne  les  règles  de  convention  ^  pour  s'as- 
sujétir  à  un  système,  où ,  sous  peine  d'être  ridicule 
et  choquant ,  il  faut  qtie  là  nécessité  des  difformi- 
tés se  fasse  sentir ,  on  est  pauvre ,  mesquin ,  plat , 
ou  l'on  est  sublime  ;  et  madame  Therbouche' n'est 
pas  sublime. 

Elle  avait  préparé  f  pour  ce  Salon  ,  un  Jupiter 
métamorphosé  en  Pan  y  qui  surprend  Antiope 
endormie.  Je  vis  ce  tableau,  lorsqu'il  était  presque 
fini.  L' Antiope,  à  droite ,  était  couchée  toute  nue, 
la  janlbe  et  la  cuisse  gauche  repliées ,  la  jambe  et 
la  cuisse  droite  étendues.  La  figure  était  ensemble 
€t  de  chair;  et  c'est  quelque  chose  que  d'avoir 

(i)  Dans  VAvocat'PaleUn,  comédie  de  Bruéjs,  acte  i,  scène 
Yi.  Édit». 

Salons,  tome  ii.  27 


4i8  SALOW  DE  17O7. 

mis  une  grande  figure  de^  femme  nu^  eosemble; 
c'est  quelque  chose  que  d'avoir  fait  de  la  chair. 
J'en  connais  plus  d'un  y  bien  fier  de  son  talent , 
qui  n'en  ferait  pas  autant.  Mais  il  ëtaît  évident  9  à 
son  cou  ^  à  ses  doi^s  courts  >  à  ses  jambes  grêles , 
à  ses  pieds  ^  dont  les  oirteils  étaient  difformes ,  à 
son  caractère  igaoble>  à  uiie  infinité  d'autres  dé- 
£iMits  y  qu'elle  avait  été  pein1;e  d'après  sa  femme 
d^  chambre  ou. la  servaate  de  l'auberge.  La  tète 
ne  serait  pas  mal^  si  elle,  n'était  pas  vile.  Les  bras^ 
les  cuisses >  les  jambes ,  sont  de  chair;  mais  de. 
chairs  si  molles^  si  flasques;  mais  si  flasques^  mais 
si  molles»  qu'à  la  place  de  Jupiter  j'aurais  i^egretté 
les  frais  de  la  métamorphose.  A  côté  de  cette 
longue  y  longue  et  grêle  Antiope  ^  il  y  avait  un> 
gros  ange  joufilu,  clignotant^  souriant^  bêtement 
fin ,  tout-àr-fait'  à  la  manière  de  Coypel ,  avec 
toutes  ses  petites  grimaces.  Je  lui  observai  que 
l'Amour  était  une  de  ces  natures  violentes^  sveltes> 
despotes  et  méchantes;  et  que  le  sien  me  rappelait 
le  poupard  épais  ^  bien  fait  >  bien  conditionné  9  de 
quelque  fermier  cossu.  Cet  Amour  ^  prétendu 
caché  dans  la  demi-teinte  ^  levait  précieusement 
un  voile  de  gaze  qui  laissait  Aqtiope  exposée  toute 
entière  aux  reigards  de  Jupiter.  Ce  Jupiter  satyre 
n'était  qu'un  vigoureux  porte-faix  à. mine  plate  y 
dont  elle  avait  allongé  la  barbe  ^  fendu  le  pied^ 
et  hérissé  la  cuisse.  Il  avait  de  la  passion  ;  m^is 
c'était  une  vilaine^  hideuse^  lubrique^  malhonr- 


SALON  DE    1765.  \  419 

néte  et  bâ^sâe  parisien.  It  s'eiittaisiait ,  il  admirait 
sottement 5  il  sbnriàit ,  il  aVaitlà  convulsion^  il 
se  pdttrtéchaît.  Je  pris  là  liberté  dé  lui  dire  que 
ce  Satyre  ëtaîf  un  satyre  ordinaire  y  et  non  un  Ju- 
jHter'satyrie;  et  qti^il  nié  le  fallait  p^aillàrd  et  sacre'. 
J'avais  eiii  l'attention  dWoucir  ramerlùmè  dé  ma 
critique  ^  en  écartaôt  dé'  son  chevàlét  quelques 
personnes  qui  rentouraieht.  Seul  avefcf  elle  /j'a- 
joutai que  soh  Amout»  était  monotone^  faible  de 
touche,  mince  au  point  de  ressembler  à  une  vesàié 
soufflée,  sans  teintes,  sans  passages ,  sans  nuances; 
qise  sanymphe  n'était  qu'un  tas  ignoble  de  lys  et  ' 
de  roses  fondus  ensemble ,  sans  fermeté  et  sans 
consistance  ;  et  son  satyre  un  bloc  de  briqué  bien 
rouge  et  bien  cuite,  sans  soupléissé  et  sans  mou- 
vement. C'était  tête  à  tête  que  je  lui  débitais  ces 
<i6ueeurs<  Savez-vous  ce  qu'elle  fit  ?  elle  appela 
les  témoins  que  j'avais  écartés  ,  et  leur  rendit 
mes  observations  avec  ime  intrépidité  qui  m'ar- 
racha ,  en  faveur  de  son  caractère ,  un  éloge  que 
je  ne  pouvais  accorder  à  son  ouvrage!  Sa  compo- 
sition d'ailleurs  était  sans  intérêt,  sans  invention , 
commune.  Ce  n'était  pas  plus  l'aventure  de  Jupi- 
ter et  d^Antiope ,  que  celle  d'une  nymphe  et  d'un 
autre  satyre.  Je  lui  disais  :  Effacez-moi  tout  cela; 
mettez-moi  cet  Amour  en  l'air;  qu'en  emportaht 
sur  son  dos  le  voile  qui  couvre^la  nymphe ,  il  sai- 
sisse le  satyre  par  la  corne ,  et  le  pousse  sur  elle. 
Étendez-moi  le  front  de  ce  satyre;  raccourcissez 

^7- 


y 


420  SALOSf  DE   1767. 

ce  visage  niais  ;  recourbez  ce  nez  ;  étendez  ces 
joues  ;  qu'à  travers  les  traits  qui  déguisent  le 
maître  des  dieux  ^  je  le  reconnaisse.  Ces  idées  ne 
lui  déplurent  point  ;  mais  l'ouvrage  était  trop 
avancé  pour  en  profiter.  Elle  l'envoya  au  comité , 
qui  le  refusa.  Elle  en  tomba  dans  le  désespoir. 
Elle  se  trouva  mal.  La  fureur  succéda  à  la  défail- 
lance  ,•  elle  poussa  des  cris  ;  elle  s'arracha  les  che- 
veux; elle  se  rpula  par  terre;  elle  tenait  un  cou- 
teau, incertaine  si  çUe  s'en  frapperait  ou  son 
tableau.  Elle  fit  grâce  à  tous  les  deux.  J'arrivai 
^au  milieu  de  cette  scène  ;  elle  embrassa  mes  ge- 
noux ,  me  conjurant ,  au  nom  de  Gellert ,  de 
Gessner ,  de  Klopstock ,  et  de  tous  mes  confrères 
en  Apollon  tudesque ,  de  la  servir.  Je  le  lui  pro- 
mis; et,  en  effet,  je  vis  Chardin,  Cochin,  Le 
Moyne ,  Vernet ,  Boucher,  La  Grénée  :  j'écrivis  à 
d'autres;  mais  tous  me  répondirent  que  le  tableau 
était  déshonnête ,  et  j'entendis  qu'ils  le  jugeaient 
mauvais.  Si  la  Nymphe  eût  été  belle ,  l'Amour 
charmant ,  le  Satyre  de  grand,  caractère ,  elle  en 
eût  fait  ce  qu'on  en  pouvait  faire  de  pis  ou  de 
mieux ,  que  son  tableau  eût  été  admis ,  sauf  à  le 
retirer  sur  la  réclamation  publique.  Car  enfin 
n'avons-nous  pas  vu  au  Salon ,  il  y  a  sept  à  huit 
ans ,  une  femme  foute  nue  étendue  sur  des  oreil- 
lers ,  jambe  deçà ,  jambe  delà ,  offrant  la  tête  la 
plus  voluptueuse ,  le  plus  beau  dos,  les  plus  belles 
fesses ,  invitant  au  plaisir ,  et  y  invitant.par  l'atti- 


1 

1 


SALON  DE   1767.  4^1 

tude  la  plus  facile  ^  la  plus  commode  ^  à  ce  qu'on 
dit  même  la  plus  naturelle,  ou  du  moins  la  plus 
avantageuse.  Je  ne  dis  pas  qu'on  en  eût  mieux 
fait  d'admettre  ce  tableau ,  et  que  le  comité  n'eût 
pas  manque  de  respect  au  public ,  et  outrage  les 
bonnes  moeurs.  Je  dis  que  ces  considérations  l'ar- 
rétent  peu ,  quand  l'ouvrage  est  bon.  Je  dis  que 
nos  académiciens  se  soucient  bien  autrement  du 
talent  que  de  la  décence.  N'en  déplaise  à  Boucher, 
qui  n'avait  pas  rougi  de  prostituer  lui-même 
sa  femme ,  d'après  laquelle  il  avait  peint  cette 
figure  voluptueuse ,  je  dis  que  si  j'avais  eu  voix 
à  ce  chapitre-là ,  je  n'aurais  pas  balancé  à  lui  re- 
présenter que  si,  grâce  à  ma  caducité  et  à  la  sienne, 
ce  tableau  était  innocent  pour  nous,  il  était  très- 
propre  à  envoyer  mon  fils ,  tu  sortir  de  l'acadé- 
mie, dans  la  rue  Frohienteau,  qui  n'en  est  pas 
loin,  et  de  là  chez  Louis  ou  chez  Keyser  (i);  ce 
qui  ne  me  convenait  nullement. 

Madame  Therbouche  a  joint  à  son  tableau  de 
réception  une  tête  de  poète  ,011  il  y  a  de  la  verve 
et  de  la  couleur.  Ses  autres  portraits  sont  froids , 
sans  autre  mérite  que  celui  de  la  ressemblance, 
excepté  le  mien  qui  ressemble,  où  je  suis  nu  jus- 
qu'à la  ceinture,  et  qui,  pour  la  fierté,  les  chairs, 
le  faire ,  est  fort  au-dessus  de  Roslin  et  d'aucun 
portraitiste  de  l'académie.  Je  l'ai  placé  vis-à-vis 
celui  deVan-Loo,  à  qui  il  jouait  un  mauvais  tour; 

(i)  Médecins  connus,  ëdit". 


4^2  SALON  PE   1767. 

Il  était  si  frappant ,  que  ma  fille  me  ^is^t  qu'elle 
Faurait  baisé  cent  fois  pez^fiant  mon  absence^  si 
elle  n'avait  pas  craint  de  le  gàfer.  La  .poitrine  était 
peinte  très-chaudement ,  avec  des  passages  et  des 
méplats  tout-à-feit  vrais. 

Lorsque  la  tête  fut  faite  ^  il  était  qu^tion  du 
cou  y  et  le  haut  de  mon  vêtement  le  Cachait ,  ce 
qui  dépitait  un  peu  l'artiste.  Four  faire  cesser  ce 
dépit  y  je  passai  derrière  un  rideau ,  je  me  désha- 
billai y  et  je  paru3  devant  elle  en  nipdèle  d'acadé- 
mie. Je  n'aurais  pas  osé  vous  le  proposer  ^  me 
dit-elle  ;  mais  vous  avez  bien  fait;  et  je  vous  en 
iremercie.  J'étais  nu^  niais  tout  nu.  Elle  me  pei- 
gnait f  et  nous  causions  avec  une  simj^icité  et  ime 
innocence  dignes  des  premiers  siècles. 

Gomme  9  depuis  die  péché  d'Adam  y  on  ne  com- 
mande pas  à  toutes  les  parties  de  son  cojrps  comme 
à  son  bras  ;  et  qu'il  y  en  a  qui  veulent  quand  le  fils 
d'Adam  ne  veut  pas ,  et  qui  ne  veulent  pas  quand 
le  fils  d'Adam  voudrait  bie^  ;  dans  le  cas  de  cet 
accident,  je  me  serais  rappelé  le  mot  de  Diogène 
au  jeune  lutteur  :  A^on  fils^  ne  crains  rien  ;  je  ne 
suis  pas  si  méchant  que  celui-là. 

Si  cette  femme  s'e&t  un  peu  promenée  au  Salon, 
elle  aura  vu  passer  avec  dédain  devant  des  pro- 
ductions fort  supérieures  aux  siennes , 

ffipuerinasum  rhinocerofUis  habent  '; 

'  Nos  enfants  ont  le  nez  du  rhinocéros.  Maatiàl.  Epig^ïài.i^ 
epig.  IV,  vers.  6.  Edit». 


SALO»  Dte  1767.  4^5 

et  elle  s'en  retournera  un  peu  sùrpriâe  de  la  sévé- 
ritë  Ae  nos  jttgemeâts  ^  pluis  sociable^  plu^  habile , 
et  moins  Taine. 

Sa  JTatitài^ie  était  de  faire  un  tableau  pour  le  lî'oî. 
Je  lui  dis  :  CôMfnent  detnander ,  en  dëpit  de  ce 
qu'en  pout^ont  penser  les  artistes  de  ce  pays,  qui, 
à  cet  iBgard ,  en  Vaut  bien  un  autre ,  de  Touvrage 
pour  une  étrangère ,  à  des  ministres  qui  refusent 
des  àK^ompteis  sur  celui  qu'ils  oht  ordonné  à  des 
hommes  du  premier  ordre?  Ou  vous  ôei*ez  refu- 
sée, ou  vous  ne  mtei  pas  payée,    r 

Efi  eâTet ,  c^  n'était  ni  à  moi  ni  à  mes  amis ,  qui 
auraient  maladroitement  décelé  l'influence  qu'ils 
owt  sur  tes  supérieurs,  à  solliciter  une  espèce  d'in- 
justice. C'est  l'affaire  des  grands  de  la  cour,  c'est 
leur  passe-^temps  journalier.  Il  fallait  que  la  dame 
prussienne ,  débarcpiant  à  ï^aris ,  y  fAt  pï*écédée  et 
soutenue  des  éloges  éclatants  des  ambassadeurs 
étrangers  qui  n'ont  Vu  que  leur  pays.  Nos  talons 
rouges  n'auraient  pas  tardé  à  faire  écho.  Conduite, 
célébrée ,  occupée  à  Versailles,  elle  aurait  pu  des- 
cendre jusqu'au  désir  d'entrer  à  l'acadéniie ,  qui 
peut-être  l'aurait  refusée  ;  car  volontiers  Paris 
ne  souscrit  pas  auk  applaudissements  de  Fontaine- 
bleau :  mais  alors  le  blâmé  et  tes  cris  du  monde 
courtisan  seraient  revenus  sur  la  pauvre  aiiâdé- 
mie.  Voilà  le  rôle  plus  avantageux  qu'honnête 
qu'ont  joué  lès  Liotard  et  autres.  On  aurait  donc 
clabaudé  ;  on  aurait  dit  :  Us  n'en  veuterit  point , 


424  SALON  DE    1767. 

à  la  bonne  heure  ;  mais  il  faut  que  le  roi  ait  un  ou 
plusieurs  tableaux  d'une  femme  aussi  célèbre. 
Alors  Cochin ,  sachant  que  son  ami  Diderot  s'y 
intéresse ,  fausse  un  peu  la  b{*anche  de  la  balance, 
appuie  la  demande  :  ce  petit  poids  détermine  ; 
les  artistes  crient  ;  on  leur  répond  :  Que  diable , 
la  protection  !  Us  sont  faits  à  ce  mot;  ils  se  taisent^ 
et  rient. 

Bien  conseillée,  madame  Therbouche  aurait 
continué  sa  route  ,  et ,  chemin  faisant ,  se  serait 
couverte  des  lauriers  académiques  de  l'Italie,  plus 
aisés  à  cueillir  et  plus  odoriférants  en  Allemagne 
que  les  nôtres.  Mais  on  a  voulu  faire  du  bruit  en 
France ,  on  s'<était  promis  de  faire  du  bruit  en 
France.  Les  parents ,  les  amis ,  les  grands ,  les 
petits ,  avaient  dit  en  partant  :  Quel  bruit  vous 
allez  faire  en  France  !  On  arrive;  on. s'adresse  à 
des  hommes  blasés  sur  le  beau ,  qui  vous  accor- 
dent'à  peine  un  coup  d'œil ,  un  signe  d'approba- 
tion. On  s'ôpiniâtre;  on  couvre  de  couleurs  vingt 
toiles  l'une  après  l'autre  ;  on  montre ,  on  écoute , 
on  n'entend  rien.  Cependant  un  séjour  dispendieux 
et  long,  la  honte  d'appeler  de  ehez  soi  dé  nouveaux 
secours ,  vous  jettent  dans  la  plus  fâcheuse  dé- 
tresse ,  et  l'on  s'en  tire  comme  on  peut,  avec  le 
secours  d'un  pauvre  philosophe ,  d'un  ambassa- 
deur humain  et  bienfaisant ,  et  d'une  souveraine 
généreuse  (i). 

(i)  L'impératrice  de  Russie.  Édit*. 


SALON  DE   1767.  4^5 

Le  pauvre  philosophe  ^  qui  est  sensible  à  la 
misère ,  parce  qu'il  Va  éprouvée  ;  le  pauvre  phi- 
losophe qui  a  besoin  de  son  temps^  et  qui  le  donne 
au  premier  venu  ;  le  pauvre  philosophe  s'est  tour- 
menté pendant  neuf  mois  poUr  mendier  de  l'ou- 
vrage à  la  Prussienne.  Le  pauvre  philosophe,  dont 
on  a  mésinterprété  la  vivacité  de  l'intérêt ,  a  été 
calomnié ,  et  a  passé  pour  avoir  couché  avec  une 
femme  qui  n'est  pas  jolie.  Le  pauvre  philosophe 
s'est  trouvé  dans  l'alternative  cruelle  ou  d'aban-^ 
donner  la  malheureuse  à  son  mauvais  sort ,  ou 
d'accréditer  des  soupçons  déplaisants  pour  lui , 
de  la  plus  fâcheuse  conséquence  pour  celle  qu'il 
secourait.  Le  pauvre  philosophe  s'en  est  rapporté 
à  l'innocence  de  ses  démarches ,  et  a  méprisé  des 
propos  qui  en  auraient  empêché  im  autre  que  lui 
de  faire  le  bien.  Le  pauvre  philosophe  a  mis  à 
contribution  les  grands,  les  petits,  les  indifférents, 
ses  amis  ;  et  a  fait  gagner  à  l'artiste  dissipatrice 
cinq  à  six  cents  louis,  dont  iLne  restait  pas  une 
épingle  au  bout  de  six  mois.  Le  pauvre  philosophe 
a  arrêté  la  Prussienne  vingt  fois  sur  le  seuil  du 
For-l'Évêque.  Le  pauvre  philosophe  a  calmé  la 
furie  des  créanciers  de  la  Prussienne,  attachés  aux 
roues  de  sa  chaise  de  poste  ;  le  pauvre  philosophe 
a  garanti  l'honnêteté  de  <îette  femme.  Qu'est-ce 
que  le  pauvre  philosophe  n'a  pas  fait  pour  elle  ? 
et ,  quelle  est  la  récompense  qu'il  en  a  recueil- 
lie ?— Mais  la  satisfaction  d'avoir  fait  le  bien.  — 


4^6  SALOW  DE   Ï767. 

Sans  doute  ^  mais  rien  après  que  les  marques  de 
ringratitade  la  plus  noire.  L'indigne  Prussienne 
:pi«tend  à  présent  que  j'ai  renversé  sa  forttme  en 
la  chassant  de  Paris  au  tnomesit  où  'elle  tottchait 
À  la  plus  haute  considération.  L'indigne  Prus- 
stemie  traite  nos  La  Orénée^  nos  Vien ,  nos  Yemet^ 
d'infâmes  barbouilleurs.  L'indigne  Prussienne  ou- 
blie ses  créanciers,  qui  viennent  sans  cesse  crier  à 
ma  porte.  L'indigne  Prussienne  doit  ici  des  ta- 
bleaux dont  elle  a  touché  le  prix  ,  et  qu'elle  ne 
fera  point  .L'indigne  Prussienne  insulte  à  ses  bien* 
faîteurs. Xi'indigne  Prussienne....  a  la  tête  folle  et 
le  cœur  dépravé.  L'indigne  Prussienne  a  donné 
au  pauvre  philosophe  une  bonne  leçon  y  dont  il  ne 
profitera  pas  ;  car  il  resiteri^  bon  et  béte ,  comme 
Dieu  l'a  éâit. 

PARROCEL. 

I  16.  JÉSUS-CHRIST  SUR  LA  MONTAGNE  DES  OUVŒRS. 
Tablean  de  seize  pieds  de  haut,  sar  sept  pieds  dé  large. 

Où  a  quelquefois  besoin  d'un  exemple  de  pla- 
titude ,  de  platitude  de  composition ,  d'ordon- 
nance f  de  couleur ,  de  caractère  ,  d'expression. 
En  voici  un  rare ,  un  sublime  dans  son  genre , 
à  moins  qu'on  ne  veuille  lui  préférer  le  Bélisaire. 
Je  les  recommande  tous  les  deux  à  celui  qui  fera 
l'art  de  ramper  en  peinture.  On  dit  pourtant  de 


SALON  DE   1767.  437 

ce  tebleau ,  que  c'est  le  meilleur  que  l'artiste  a 
fait. 

Crimine  àb  uno 

Disce  wnnes^. 

On  voit  en  haut  des  anges  qui  jouent  gaîment 
avec  la  lance ,  la  croix ,  le  fouet  et  les  autres  ins- 
truments de  la  passion. 

Au  milieu  un  grand  ange  debout^  qui  a  l'air  de 
dire,  à  Jësus-Çhrist  :  Eh  !  que  ne  restiez-vous  oîi 
vous  étiez?  vous  étiez  si  bien  !  Pourquoi  vous  char- 
ger de  payer  pour  les  sottises  d'autrui  ?  Que  ne 
décjariez-vous  net  à  votre  père  que  ce  rôle  ne 
vous  convenait  pas?  Cet  ange  est  tout-à-fait  go- 
guenard ;  et  le  Christ  paraît  assez  convaincu  de  la 
justesse  de  sa  remontrance.  Ce  n'est  pointée  Christ 
de  l'évangile,  accablé^  agonisant^  trempé  d'une 
sueur  de  sang  ^  repoussant  le  calice  amer.  Cette 
pusillanimité  a  paru  indigne  de  Dieu  à  M.  Par- 
rocel,  qui  s'est  mis  à  jouer  l'esprit-fort ,  quand 
il  s'agissait  d'être  peintre.  Nous  savons  tout  aussi 
bien  que  toi ,  mon  ami ,  que  cette  fable  est  ridi- 
cule; mais  £aut-il  pour  cela  en  faire  un  tableau 
insipide  ? 

Au  bas ,  ce  sont  trois  apôtres  qui  dorment 
de  bon  cœur  ^  et  à  qui  l'on  ne  saurait  pourtant 
reprocher  le  peu  d'intérêt  qu'ils  prennent  à  leur 

'  Par  un  crime ,  jugez  les  autres.  YniGiL.  JEneid.  Mb.  11,  yers. 
65,  ^^  Édit*.  .  " 


4^8  SALON  DE  1767. 

maître  ;  car  le  peintre  ne  Ta  point  fait  intéres- 
sant. 

Vouis  sentez  qu'il  n'y  a  point  de  liaison  là-de- 
dans. Les  anges  jouent  en  haut.  Le  Christ  et  l'ange 
s'entretiennent  au  milieu.  Les  apôtres  dorment 
en  bajs;  mais  n'allez  pas  couper  cette  toile  en  trois 
morceaux.  J'aime  encore  moins  trois  mauvais  ta- 
bleaux qu'un. 

Bon ,  excellent  pour  un  dessus  d'autel  de  cam- 
pagne ;  mais  pour  un  Salon  ,  ah  !  messieurs  du 
comité^  quand  on  a  admi$  cela^  on  n'est  pas  en 
droit  de  refuser  VAntiope  de  madame  Therbou- 
che.  Soyez  sévères,  j'y  consens;  mais,  soyez  jus- 
tes. Là,  messieurs,  regardez-moi  seulement  cet 

* 

ange  couché  dans  de  la  laine. 

UNE  ESQUISSE. 

Une  esquisse  de  Parrocel  ?  cela  doit  être  cu- 
rieux. Voyons  ce  que  c'est. 

C'est  Une  gloire*  L'esquisse  est  au  ciel.  Au  haut, 
petite  couronne  formée  de  chérubins  enlacés  par 
les  ailes  ;  au-dessous ,  plus  grande  couronne  de 
chérubins  pareillement  enlacés  par  les  ailes.  Puis 
sous  un  baldaquin  d'une  forme  circulaire ,  une 
lumière  divine ,  une  vision  béatifique.  Ce  balda- 
quin est  soutenu  sur  des  consoles.  De  droite  et  de 
gauche  des  cordons  verticaux  et -symétriques  de 
chérubins  enlacés  par  les  ailes  et  rangés  en  co- 
lonnes. Au-dessous  de  cette  extravagante  et  mysti- 


SALON  DE   1767.  4^9 

que  composition  y  des  anges  ^  des  archanges  ^  des 
saints  y  des  saintes  en  extase. 

Magnifique  retable  d'autel  à  tourner  la  tête  à 
tout  un  petit  couvent  de  religieuses.  Idée  digne  du 
onzième  siècle ,  oit  toute  la  science  théologique 
se  réduisait  à  ce  que  Denis  FAréopagite  avait  - 
rêvé  de  la  suite  du  Père  éternel  et  de  l'orchestre 
de  la  Trinité. 

BRENET. 

; 

118.    JÉSUS-CHRIST   ET    LA    SAMARITAINE. 
I 
Tableau  de  douze  pieds  six  pouces  de  haut,  sur  neuf  pieds  trois  pouce» 

de  large. 

Brenet  ^est  un  bon  diable  qui  fait  de  son  mieux  y 
et  qui  ferait  peut-être  bien  s'il  était  riche  ;  mais 
il  est  pauvre.  Il  a  la  pratique  de  tous  les  curés 
de  village.  Il  leur  en  donne  pour  leur  argent.  Il 
vit  ;  sa  femme  a  des  cotillons  ^  ses  enfants  ont  des 
souliers  ;  et  le  talent  se  perd. 

Himdjacile  emergunt,  quorum  j^irtutibus  obstat 
Res  angusta  domi;  sed  Romœ  durior  illis 
Conatus' '. 

Maxime  vraie  par  toute  la  terre.  Les  besoins  de  la 
vie^  qui  disposent  impérieusement  de  npus^  éga- 

'  Lorsque  la  misère  est  au  logis  ,  il  est  difficile  aux  talents  de 
percer ,  et  la  tâche  est  bien  plus  dure  à  Rome  qu^ailleurs.  Jdtxnài.. 
Sat.  III,  ver^.  lô^etseq.  Êdit'. 


43o  SilcLON  DK  1767. 

rent  les  talents  qu'ils  appliquent  à  des  chéries  qui 
leur  sont  étrangères,  et  dégradent  souvent  cèUî 
que  le  hasard  a  bien  employés.  C'est  un  dès  in- 
conyéni^its  de  la  société  auquel  je  ne  sais  point 
de  remède.  Tenez,  mon  ami,  je  suis  tout  prét^  à 
croire  que  ce  maudit  lien  conjugal  que  vous  prê- 
chea ,  comme  un  certain  fou  de  Genève  prêche  lé' 
suicide,  sans  vous  y  empiéger,  abaisse  Famé  et 
l'esprit.  Combien  de  démarches  auxquelles  on  se 
résout  pour  sa  femme  et  pour  ses  enfants ,  et  qu'on 
dédaignerait  pour  soi  !  On  dirait  avec  Le  Clerc  de 
Montmercy  %  qui  ne  veut  devoir  l'aisance  à  per- 
sonne :  un  grabat  dans  un  grenier,  sous  les  tuiles, 
une  cruche  d'eau,  un  morceau  de  pain  dur  et  moisi, 
et  des  livres,  et  l'on  suivrait  la  pente  de  son  goût. 
Mais  est-il  permis  à  un  époux ,  à  un  père  d'avoir 
cette  fierté ,  et  d'être  sourd  à  la  plainte ,  aveugle 
sur  la  misère  qui  l'entoure?  J'arrive  à  Paris.  J'al- 
lais prendre  la  fourrure,  et  m'installer  parmi  les 
docteurs  de  Sorbonne.  Je  rencontre  sur  mon  che- 
min une  femme  belle  comme  un  ange;  je  veux 
coucher  avec  elle;  j'y  couche;  j'en  ai  quatre  en- 
fants; et  me  voilà  forcé  d'abandonner  les  mathé- 
matiques que  j'aimais,  Homère  et  Virgile  que  je 
portais  toujours  dans -ma  poohe,  le  théâtre  peur 
lequel  j'avais  du  goût  ;  trop  heureux  d'entreprefl* 

*  Le  Clerc  de  Mtmtmeroy  est  poète ,  pkilosoplie ,  anx^f,  géo- 
mètre,  botasÂite ,  physicien ,  médeonol,  anBtbmÎBtc;  il  sâit'tolil^ 
<|u'on  peut  apprendre  :  il  meurt  de  farni»;  ma»  il  est  sanmw 


SALON  DE  176^'.  4^1 

dre  rEncyclopédie^  à  IkqueUe  j'aurai  sacrifié 
vingt-cinq  ans  de  ma  yie^ 

On  voit  à  droite  la^Samaritaine  appuyée  sur  le 
bord  du  puits  y  à  gauche  le  Christ  assis  et  la  do^ 
minant*  Par  derrière  le  Christ^  qudlques  apôtres^ 
scandalisés  de  leur  divin  maître  >  surpris  en  con- 
versation avec  uae  femme  qui  faisait  quelquefois 
son  mari  cocu ,  et  révélant  à  cette  femme  ses  pe- 
tites fredaines  qui  n'étaient  ignorées  de  personne. 
La  tête  du  Christ  n'est  pas  mal  ;  mais  le  reste  est 
mauvais.  J'avais  juré  de  ne  décrire  aucun  mau- 
vais tableau^.  Je^  ne  sais  pourquoi  je  manque  à;  ma 
parole,  en  faveur  de  M.  Brenetque  je  ne  connais 
point  et  à  qui  je  ne  dois  rien. 

JÉSUS-CHRIST  SUR  LA.   MONTAGNE  DES  OLIVIERS. 

C'est  un  ange' étendu  à  plat  sur  des  nuages,  qui 
a  bien  plus  l'air  d'un  messager  de.  bonnes.nou^ 
velles ,  que  d'un  porteur  de  calice  amer.  C'est  un 
Christ  si  sec,  si.  long,  si  ignoble,  qu'on  le  pren- 
drait pour  M.  de  Vaneck  travesti. 

AUTRE   EXEMPLE   DE   L^ART   DE   RAMPER 

EN   PEINTURE. 

Ce  mauvais  tableau  a  pensé  faire  répandre  du 
sang.  Un  jeune  mousquetaire  appelé  M oret ,  re- 
gardait avec  attention  un  homme  assez  plat ,  assis 
au  café  de  Yiseux,  à  la  même  table  que  lui.  Cet 
homme,  si  attentivement  et  si  Continuement  re« 


453  SALON  DE   1767. 

gardé,  dit  à  Moret  :  Monsieur^  est-ce  que  vous 
m^auriez  vu  quelque  part  ?  Vous  l'avez  deviné. 
Tenez  y  monsieur ,  vous  ressemblez  comme  deux 
gouttes  d'eau  à  un  certain  Christ,  de  Brenet,  qui 
est  maip tenant  au  Salon.  Et  l'autre  tout  cour- 
roucé :  Parlez  donc,  monsieur,  est-ce  que  vous 
me  prenez  pour  un  jean-foutre?  Et  puis  voilà  la 
querelle  engagée,  des  épées  tirées,  la  garde,  le' 
commissaire  appelés  ;  et  le  commissaire  qui  se 
tourmentait  à  persuader  à  ce  quidam  colérique 
qu'on  n'en  était  pas  'moins  honnête  homme  pour 
ressembler  à  un  Christ;  et  le  quidam  qui  répon- 
dait au  commissaire  :  Monsieur ,  cela  vous  plait 
à  dire ,  mais  vous  n'avez  pas  vu  celui  de  Brenet. 
Je  ne  veux  point  ressembler  à  un  Christ ,  et  moins 
à  celui-là  qu'à  un  autre.  Et  le  Moret  :  Oh  !  par- 
dieu  ,  vous  y  ressemblerez  malgré  vous ,  etcœtera. 
Je  voudrais  avoir  fait  ce  conte  ;  mais  ce  n'en  est 
point  un* 

Bonsoir,  mon  ami:  Semperfrondesce ^  et  vole. 

120.  LOUTHERBOURG. 

IJt  pictura ,  poesis  erit  (  i  ) . 

Il  en  est  de  la  poésie  ainsi  que  de  la  peinture. 
Combien  on  l'a  dit  de  fois  !  Mais  ni  celui  qui  l'a 
dit  le  premier,  ni  la  multitude  de  ceux  qui  l'ont 
répété  après  lui ,  n'ont  compris  toute  l'étendue  de 

(i)  ïloKkT/deArt.Poet.y.ZGi.  Edit*, 


SALON  DE   1767.  455 

cette  maxime.  Le  poète  a  sa  palette  ^  comme  le 
peintre  ses  nuaaces^  ses  passages^  ses  tons.  Il  a 
son  pinceau,  et  son  faire  ;  il  est  sec^  il  est  dur , 
il  est  cru,  il  est  tourmenté ,  il  e§t  fort,  il  est 
vigoureux ,  il  est  doux ,  il  est  harmonieux  et  fa- 
cile. Sa  langue. lui  offre  toutes  les  teintes  imagi- 
nables; c'est  à  lui  à  les  hiejQ  choisir.  Il  a  son  clair- 
obscur,  dont  la  source  et  les  règles  sont  au  fond 
de  son  ame.  Vous  faites  des  vers?  Vous  le  croyez, 
parce  que  vous  avez  appris  de  Richelet  à  arran- 
ger des  mots  et  des  syllabes  dans  un  certain  ordre 
et  selon  certaines  conditions  données;  parce  que 
vous  avez  acquis  la  facilité  de  terminer  ces  mots 
et  ces  syllabes  ordonnées  par  des  consonnances. 
Vous  ne  peignez  pas;  à  peine  savez-vous  calquer. 
Vous  n'avez  pas ,  peut-être  même  êtes-vous  inca- 
pable de  prendre  la  première  notion  du  rhythme; 
le  poète  a  dit, 

'    Monte  decurrens  velut  amnis ,  imbre^ 
Quem  super  notas  aluere  ripcbs  , 
Fen^etfimmensusqueruitpri^undo 
Pindarus  ore  (i).  r 

Qui  est-ce  qui  ose  imiter  Pindare?  c'est  un  tor- 
rent qui  roule  ses  eaux  à  grand  bruit  de  la  cime 
d'un  rocher  escarpé.  Il  se  gonfle ,  il  bouillonne  , 
il  renverse ,  il  franchit  sa  barrière ,  il  s'étend  ; 
c'est  une  mer  qui  tombe  dans  un  gouffre  profond. 

(i)  HoRAT.  Lyric,  lib.  iv ,  Od,  11 ,  ven^  5  et  seq*  foiT'. 
Salons,  tome  ii.  30 


454  SALOW  Dfi  1767. 

Vot»  avez  senti  la  beauté  de  rimage  ^  qai  n'est 
rieû  :  t'estlerhjrthme  qui  est  tout  ici  ;  c'est  la  magie 
prôstxïitjue  de  ce  coin  du  tableau ,  que  vous  ne 
sentirez  peut-être  jamais.  Qu'est-ce  donc  que  le 
rhythme , .me  demandez-vous?  C'est imichoîx  par^ 
tteuKer  d^expre^ions  ;  c'est  une  tîertaine  distribu- 
tion de  syllabes  longues  ou  brèves ,  dures  ou 
douces  9  SQUrdes  ou  aigres ,  légères  ou  pesantes  ^ 
lentes  ou  rapides^  plaintives  ou  gaies  y  on  un  en- 
chaînement de  petites  onomatopées  (i)  analogues 
aux  idées  qu'on  a ,  et  dont  on  est  forte  ment  occupé  f 
aux  ^nsations  qu'on  ressent ,  et  qu'on  veut  exci- 
ter ;  aux  phénomènes  dont  on  cherche  k  rendre 
les  atîcidents  ;  aux  passions  qu'on  éprouve ,  et  au 
vcri  animal  qu'elles  arracheraient  ;  à  la  nature  ^  au 
caractère ,  au  mouvement  des  actions  qu'on  se 
propose  de  rendre;  et  cet  art-là  n'est  pas  plus 
de  convention  que  les  effets  de  la  lumière  et  les 
couleurs  de  l'arc-en-ciel  ;  il  ne  se  prend  point  ; 
il  ne  se  communique  poinï  ;  il  peut  seulement  se 
perfectionner.  Il  est  iiispiré  par  vm  goût  naturel  ^ 
par  la  mobilité  de  Famé  >  par  la  ^sensibilité.  C'est 
l'image  même  de  l'ame  rendue  par  les  inflexions 
de  la  voix ,  les  nuances  successives  ^  les  passages  y 
les  tons  d'mi  discours  accéléré,  ralenti,  éclatant, 

(1)  Du  grec  ovûfM ,  nom;  et  de  fF^tim^/efitis ,  jejbrme.  C*cst*à- 
ém  lormution  d'an  nom ,  e&  imiUot  le  bruit  et  la  cbosft  qu'il 
représente.  C'est  le  §^lou  glou  de  la  bouteille  ;  c'est  le  cliquetis  des 
armes.  lÈbîT*. 


SAtON  DE   1767.  455 

épontpé,  tempéré  en  cent  meifDwres  àvrtvses»  Ecou- 
tez le  défi  énergique  et  bref  de  cet  enfant  qui  pro- 
voque son  camarade.  Écoutez  ce  malade  qui  traîne 
ses  accents  douloureux  et  longs.  Ils  ont  rencontré 
Tun  et  Fautre  le  vrai  rhythme,  sans  y  pen$i^.  Boi- 
leau  le  cberc^^  et  le  t]x>uye  fiouvent.  U  semBle 
venir  au  devant  de  Racine.  Sans  ce  mérite ,  un 
poète  ne  vaut  presque  pas  la  peine  d'être  lu;  il  est 
sans  couleur.  Le  rnythme^  pratiqué  .de  réflexion, 
a  quelque  chose  d^apprêté  et  de  fastidieux.  C'est 
une  des  principales  différences  d'Homère  et  de 
Virgile ,  de  Virgile  et  de  Lucaîn ,  de  TArioste  et 
du  Tasse.  Le  sentiment  se  plie  de  lui-i?aême  à 
l'infinie  variété  du  rliiytKme  ;  Jl»  réflexion  ne  sau- 
rait. L'étude^  le  goàt«aqui«^  la  réflexion «aisiront 
fort  bien  la  place  d'un  vers  spondaïque  ;  fhabi- 
tude  dictera  le  choix  d'une  expression ,  elle  sé- 
chera des  pleurs ,  elle  laissera  couler  les  larme?  ; 
j(nftis  frapper  .mes  jenji  et  moi^  oreille  ,  porter  à 
mon  imagination ,  par  le  seul  prestige  des  sons ,  le 
fracas  d'un  torrent  qui  se  précipite ,  ses  eaux  gon- 
flées ^  la  plaine  submergée^  son  mouvement  ma- 
jestueux, et  sa  chute  dans  un  gouffre  profond  , 
cela  ne  se  peut.  Entrelacer  d'étude  des  sylla^- 
bes  sourdes  ou  snoll^s,  .enitre  des  syllabes  for- 
tes, éclatantes  ou  dures,  suspendre,  accfélérer, 
heurter,  briser ,  renverser  ;  cela  ne  se  peut. 
C'est  Nature ,  et  ]>îâtttre  seule  qui  dictjç  Ja  vé- 
ritable hf^tnpnie  d'une  péejioide  entière ,  d'un 

2S. 


456  SALON  DE   1767.    ' 

certain  nombre  de  vers.  C'est  elle  qui  fait  dire 
à  Quinault  : 

Au  temps  heureux  où  Ton  sait  plaire , 

Qu'il  est  doux  d'aimer  tendrement  ! 
Pourquoi  dans  les  périls ,  avec  empressement , 
Chercher  d'un  vain  honneur  l'éclat  imaginaire  ? 
'  Pour  une  trompeuse  chimère , 

Faut-il  quitter  un  bien  charmant  ? 

Au  temps  heureux  où  l'on  sait  plaire , 

.  Qu'il  est  doux  d'aimei*  tendrement  (  i  )  ! 

C'est  elle  qui  fait  dire  à  Voltaire  : 

Le  moissonneur  ardent ,  qui  court  avant  l'aurortf 
^     Couper  les  blonds  épis  que  l'été  fait  éclore , 
S'arrête ,  s'inquiète  et  pousse  des  soupirs  : 
Son  cœur  est  étonné  de  ses  nouveaux  désirs^ 
U  demeure  enchanté  dans  ces  belles  retraites , 
.  Et  laisse ,  en  soupirant ,  ses  moissons  imparfaites  (2). 

Que  reste-t-il  de  ces  deux  morceaux  divins,  si 
TOUS  en  ôtez  l'harmonie?  Rien.  C'est  elle  encore 
qui  fait  dire  à  Chauïieu  : 

Tel  qu'un  rocher ,  dont  la  tête 
Egale  le  mont  Athos  , 
'  Yoit  à  ses  pieds  la  tempête 
,    Troubler  le  calme  des  flots  : 
La  mer  autour  bruit  et  grondé  ; 
^     Malgré  ses  émotions , 
Sur  son  front  élevé  règne  une  paix  profonde    ' 

,(i)  Armide,  acte  11,  scène  iv.  Ëdit". 

(a)  Senriade,  chant  ix«. ,  vers  an  —  aa6.  Énir». 


SALON  DE   1767.  457 

Que  tant  d'agitations ,  >  '' 

Et  que  les  fureurs  de  Tonde 
Respectent  à  Tégal  des  nids  des  alcyons  (i). 

Il  faut  voir  le  tourment  >  Tinquiétude,  le  cha- 
grin y  le  travail  du  poète,  lorsque  cette  harmonie 
se  refuse.  Ici,  c'est  une  syllabe  de  trop  ;  là ,  c'est 
une  syllabe  de  moins.  L'accent  tombe ,  quand  il 
doit  être  soutenu;  il  se  soutient,  quand  il  doit 
tomber.  La  voix  éclate  où  la  chose  la  veut  sourde  ; 
elle  est  sourde  où  la  chose  la  veut  éclatante.  Les 
sons  glissent  où  le  sens  doit  lés  faire  onduler  , 
bouillonner.  J'ei^i  appelle  au  petit  nombre  dç  ceux 
qui  ont  éprouvé  ce  supj^ice.  Toutefois,  sans  la  fa- 
cilité de  trouver  ce  chant,  cette  espèce  de  Ddusi- 
que ,  on  n'écrit  ni  en  vers  ni  en  prose  :  je  doute 
même  qu'on  parle  bien.  Sans  l'habitude  de  la  sen- 
tir ou  de  la  rendre ,  on  ne  sait  pas  lire  ;  et  qui  est- 
ce.  qui  sait  lire  ?  Partout  où  cette  musique  se  fait 
entendre,  elle  est  d'un  charme  si  puissant ,  qu'elle 
entraine,  et  le  musicien  qui  compose,  au  sacrifice 
du  terme  propre ,  et  l'homme  sensible  qui  écoute , 
à  l'oubli  de  ce  sacrifice.  C'est  elle  qui  prête  aux 
écrits  une  grâce  toujours  nouvelle.  On  retient  une 
pensée.  On  ne  retient  point  l'enchaînement  des  in- 
inflexions fugitives  et  délicates  de  l'harmonie.  Ce 
n'est  pas  à  l'oreille  seulement,  c'est  à  l'ame  d'où 
elle  est  émanée ,  que  la  véritable  harmonie  s'a- 

(i)  Épitre  au  chevalier  de  Bouillon,  en  1713.  Édi't». 


4^^  SALON  DE   17^. 

dressé.  Ne  dites  pas  d'un  poète  sec ,  dur  et  bar- 
bare y  qu'il  n'a  point  d'oréîllc  ;  dites  qu'il  n'a  pas 
assez  d'ame.  C'est  de  ce  côté  que  les  langues  an- 
ciennes avaient  un  avantage  infini  sur  les  langues 
modernes.  C'était  un  instrument  à  mille  cordes , 
sous  les  doigts  du  génie  ;  et  ces  Anciens  savaient 
bien  ce  qu'ils  disaient^  lorsqu'au  grand  scandale 
de  nos  froids  penseurs  du  jour  ^  ils  assuraient  que 
l'homme  vraiment  éloquent  s'occupait  moins  de 
la  propriété  rigoureuse ,  que  du  lieu  de  l'expres- 
sion. Âh  !  mon  ami  ^  quels  soins  il  faudrait  donner 
encore  à  ces  quatre  pages  >  si  elles  devaient  être 
imprimées ,  et  que  je  voulusse  y  mettre  l'harmo- 
nie dont  elles  sont  suscepnbles.  Ce  ne  sont  pas  les 
idées  qui  me  coûtent  ;  c'est  le  toi^  qui  leur  con- 
vient. En  littérature  comme  en  peinture  ^  ce  n'est 
pas  une  petite  affaire  que  de  savoir  conserver  son 
esquisse.  Cela  est  bien  pour  ce  que  cela  est;  et 
parlons  de  Loutfaerbourg.  On  peut  réduire  les 
compositions  qu'il  a  exposées  sous  quatre  classes. 
Des  batailles ,  des  marines  et  des  tempêtes ,  des 
paysages  et  des  dessins. 

BATAILLES. 
uns    BATAILLE. 

À  droite ^  tout-à^fait  dans  la  demi-teinte^  c'est 
un  château  couvert  de  fumée.  On  n'en  aperçoit 
que  le  haut ,  qu'on  escalade  y  et  d'où  lesassi^eants 


r 


SA^LOW  DE   ijQ7.  45» 

sont  précipités  dans  un  fo^se  y  où  on  les  voit  tom- 
ber péle-méle.  En  allant  de  ce  fossé  vers  lagau* 
cke^  le  terrain  s'élève  »  et  l'on  voit  à  terre  des 
drapeaux  >  des  timbales^  des  armes  brisées  ^  des 
cadavres  y  une  mê|ée  de  combattants  formant  une 
grande  masse  oii  Ton.  discerne  un  cavaUer  blanc 
à, demi-renversé^  mort,  et  tombant  en  arrière 
vers  la  croupe  de  son  cheval  ;  .plus^  sur  le  fond  y 
de  profil  -y  un  cavalier  brun  y  dont  le  cheval  se  c^*^ 
br^  y  et  qui  meurt.  A  la  fumée  »  et  i  la  lueur  farte 
et  rougeâtre  qui  colore  cette  fumée  y  on  reconnaît 
l'effet  d'un  coup  de  canon.  Sur  les  deui(  ailes  et 
^ur  le  fond,  ce  sont  des  combats  particuliers^  des 
actions  moins  ramassées  y  plus  éteintes  >  etfiatisant 
valoir  la  coasse  principale.  Dans  cette  masse  ^  le 
cavalier  blanc  est  vu  par  la  croupe  di9  son  cheval  • 
Sur  le  devant  y  vers  le  centre  du  combat  ^  morla  y 
mourants  y  hpmmes  blessés  et  diversement  éten- 
duQ  sur  la  terre.  Je  passe  sur  beaucotip  d^autres 
incidents. 

Voilà  un  genre  de  peinture  y  où  il  n'y  a  propre- 
ment ni  unité  de  temps  y  ni  unibé  d'action  >  ni  unité 
à%  lieu.  C'est  un  spectacle  d'incidents  divers  ^  qui 
n'impliquent  aucune  contradiction.  L'artiste  est 
donc  obligé  d^y  montrer  d'autant  plus  de  poésie  y 
de  verve ,  d'invention  y  de  géxûé  y  qu'il  est  moins 
gêné  par  les  règl£s.  H  faut  que  je  voie  partout 
1^  variété >  la  fougue^  le  tumulte  extrénoîe.  Il  ne 
peut  y  avoir  d'autre  intérêt.  Il  faut  ^^  l'pfli^oi  et 


44o  '  SALON  DE   1767. 

la  commisération  s'élancent  à  moi  de  tous  les 
points  de  la  toile*  Si  l'on  ne  s'en  tenait  point  à  des 
actions  communes  (  et  j'appelle  actions  communes 
toutes  celles  où  un  homme  en  menace  ou  en  tue 
un  autre  )  ^  mais  qu'on  imaginât  quelque  trait  de 
générosité ,  quelque  sacrifice  de  la  vie  à  la  con- 
servation d'un  autre,  on,  élèverait  mon  ame,,  on 
la  serrerait  >  peut-être  même  m'arracherait-on 
des  larmes.  J'aime  mieux  une  bataille  tirée  de 
l'histoire  qu'une  bataille  d'imagination.  Il  y  a  ^ 
dans  la  première ,  des  personnages  principaux  que 
je  connais  et  que  je  cherche. 

Le  genre  de  bataille  est  celui  de  l'expression. 
Celle-ci  est  belle  i  très-belle  ;  elle  est  fortement 
coloriée  ;  il  y  a  une  grande  intelligence  de  pres- 
que toutes  les  parties  de  l'art.  Ce  nuage  rougçâtre, 
qui  occupe  la  partie  supérieure  du  fond  ^  est  bien 
vrai.  Avec  tout  cela ,  il  y  a  une  ordonnance  de 
routine  qui  marque  une  stérilité  presque  incu- 
rable f  et  puis  une  uniformité  d'incidents ,  ou  qui 
n'intéressent  point  j  ou  qui  intéressent  également. 
J'aimerais  bien  mieux  remarquer  au  milieu  de  ce 
fracas  un  général  tranquille  ^  oubliant  le  danger 
qui  l'environne  de  toutes  parts,  pour  assurer  la 
gloire  d'une  grande  journée,  ayant  l'œil  à  tout, 
la  tête  fière  ,  et  donnant  ses  ordres  sur  un  chapip 
de  bataille  comme  dans  son  palais.  J'aimerais 
bien  mieux  voir  quelques  uns  de  ses  principaux 
officiers  occupés  à  lui  former  de  leurs  corps  un 


w 


SALON  DE   1767.  44^ 

bouclier.  Je  n'entends  pas  par  une  bataille  ^  une 
escarmouche  de  pandoùrs  ôu^  de  hussards  ;  j'en  ai 
une  plus  grande  idée. 

COMBA^T    SUR    TERRE. 

Au  centre  ^^ç'est  une  masse  dé  çbfnbattants  de 
la  plus  grande  force ,  du  plus  grand  effet.  On  y 
discerne ,  on  est  frappé  par  un  cavalier  vu  par  le 
(Jos  et  par  la  croupe  de  son  cheval,  blanc  et  vi- 
goureux. II  porte  un  étendard  ^  qu'un  fantassin  ^ 
qui  est  à  sa  gauche ,  cherché  à  lui  enlever  avec  Ja 
vie.  Mais  ce^ cavalier  a  saisi  la  garde  de  Fépée  du 
fantassin^  et  lui  va  plonger  la  sienne  daiis  la 
gorge.  L'étendard ,  élevé  et  déployé ,  fait  un  bel 
effet.  H  marque  un  plan.  Cependant  le  cavalier 
court  un  autre  danger  non  moins  imminent;  à 
droite^  un  autre  fantassin  s'est  emparé  de  la  bride 
de  son  cheval  :  mais  l'animal  furieux  lui  tient  le 
bras  entre  ses  dents ,  et  lui  arrache  des.  cris.- Sous 
ses  pieds ,  des  chevaux  ;  •  autour  de  ces  .combat- 
tants^ des  morts  y  des  mourants  ;  de  droite  et  de 
gauche ,  des  mêlées  séparées. ,  des  corps  particu- 
liers de  troupes  engagés ,  s'éteignant ,  s'étendant 
sur  le  fond ,  perdant  insensiblement  de  la  gran- 
deur et  de  la  lumière  j  s'isolantde  la  ma^se  prin- 
cipale y  et  la  chassant  en  devant. 

Il  y  a,  comme  on  voit^  deux  manières  d'ordon- 
ner une  bataille  ;,  ou  en  pyramidant  par  lé  centre 
dé  l'action  ou  de  la  toile,  auquel  correspond  le 


r 


44^  SALON  DE   17Ô7, 

sommet  de  la  pyramide  ^  et  d'oà  le»  branckes  on 
dijQTérents  plans  de  cette  pyramide  tont  €»  s'éten- 
dant  sur  le  foad  ^  à  mesure  cpi'ila  s'eafonc^t  dans 
le  tableau  ^  magie  qui  pe  suppose  qu'une  intelli- 
gence commune  de  la  perspective  et  de  la  distri- 
bution des  ombres  et  des  lumières;  ou  en  embi^s- 
saut  un  grand  espace,  en  regardant  toute  l'ëtendue 
de  sa  toile  comme  un  yaste  champ  de  bataHlô  y 
ménageant  sur  ce  champ  des  inégalités  y  y  répan- 
dant les  différents  incidents  y  les  actions  diverses^ 
les  masses,  les  groupes,  liés  pi^r  une  longue  ligue 
qui  serpente',  ainsjt  qu'on  le  voit  dans  les  çomp^ 
sitions  de  Lebrun  r  Je  préfère  cett^  manière  ;  elle 
demande  plus  de  fécondité  ;  elle:  fournit  plus  au 
génie;  tout  se  déploie  et  se  &it  yaloir  :  c'est  un 
instant  d'une  action  générale  ;  c'est  un  po^me;.  les 
trois  unités  y  sont.  Au  lieu  qu'à  la  mia^nière  dé 
Loutherbourg ,  deux  ou  trois  objets  principaux , 
un  ou  deux  énormes  chevaux  couvrent  \t  reste. 
Il  semble  qu'il  n'y  ait  qu'un  incident,  qu'Ain  point 
remarquable  ;  c'est  le  sommet  de  la  pyramide  > 
auquel  on  a  tout  sacrifié  pour  le  fiiire  saillir. 

COMBAT    DE    M^R. 

L'ordohnance  de  ce  combat  de  mer  différera 
de  peu  de  l'ordonnance  du  combat  de  terre  \  tant 
ce  technique ,  ou  la  manière  de  py  ramidCer  du  centre 
de  la  toile  vers  le  fond  est  bornée. 

K  droite  ydaas  la  demi-tçinte ,  ainsi  qu'à  l'un 


SALON  t)ï   176^.  443 

des  dent  combats  précédents  ^  vaisseau  et  com- 
battants y  dont  les  armes  à  feu  sont  dirigées  vers 
un  autre  bâtiment  ^  qui  fait  le  sommet  de  la  py- 
l'amide  et  la  massé  principale.  Autour  de  ce  der- 
nier bâtiment ,  foule  d'hommes  tombant  ou  pré- 
<^ipités  dans  les  eaux.  Sur  la  droite ,  un  de  ces 
précipités ,  isolé ,  et  cherchant  à  se  raccrocher  au 
bâtiment.  A  gauche  9  sur  le  fond^  et  faisant  Teffet 
des  petites  actions  oU  mêlées  latérales  aux  deux 
combats  de  terré,  autres  Vaisseaux  couverts  de 
combattants ,  éloignés ,  éteints  ,  et  chassant  en 
devant  le  bâtiment  du  milieu.  J'aurais  deviné 
d'avance  cette  distribution.  On  a  changé  d'élé- 
ment ;  mais  c'est  la  même  routine.  D'ailleurs  y 
celui-ci  est  moins  beau.  Comme  on  y  a  plus  en- 
core affecté  la  Vigueur,  il  y  a  plus  de  papillotage. 
L'action  se  passe  au  milieu  des  flots  agités  et 
ééumeux. 

MuiJtlNSS   Bt   TEJUPÉTSS. 

MARÉE   MONTANTE,    ET    AUTRES. 

La  marée  montante;  les  animaux:  qu'on  passe 
dans  une  barque ,  et  qui  descendent  des  montagnes. 
Le  paysage  avec  des  animaux  appartenant  à  un 
homme  de  mérite ,  mais  un  peu  singulier ,  je  ne 
s«ÛB  point  étonné  qu'ils  n'aient  point  été  exposes. 
Cet  honnête  homme,  honnête^  et  très-hoanête , 
fait  peu  de  cas  du  genre  humain ,  et  vit  beaucoup 


444  SALON  DE   1767. 

pour  lui.  Il  e^  receveur-général  des  finanees.  II 
s'appelle  Randon  de  Boisset.  Vous  ne  verrez  pas 
ses  tableaux;  mais  vous  saurez  une.de  ses  actions  , 
qui  ne  vous  déplaira  pasi  Au  bout  de  cinq  à  six 
mois  de  son  installation  daps  la  place  de  fermier- 
général  ,  lorsqu'il  vit  Ténorme  masse  d'argent  qui 
lui  revenait ,  il  témoigna  le  peu  de  rapport  qu'il  y 
avait  entre  son  mince  travail  et  une  aussi  prodi- 
gieuse récompense;  il  regarda  cette  richesse  3i  su- 
bitement acquise ,  comme  un  vol ,  et  s'en  expliqua 
sur  ce  ton  à  ses  confrères  ^  qui  en  haussèrent  les 
épaules  ^  ce  qui  ne  l'empêcha  jpas  de  renoncer  à 
sa  place.,  Il  est  très-instruit.  Il  aime  les  sciences  , 
les  lettres  ^t  les  arts.  Il  a  un  très-beau  cabinet  de 
peinture ,  des  statues  ^  des  vases^  des  porcelaines 
et  dés  livres.  Sa  bibliothèque  est  double.  L'une  ^ 
des  plus  belles  éditions  ^  qu'il  respecte  au  point 
de  ne  le^  jamais  ouvrir.  Il  lui  suffit  de  les  avoir  et 
de  les  montrer.  L'autre  ^  d'éditions  communes^  qu'il 
lit,  qu'il  prête,  et  qu'on  fatigue  tant' qu'on  veut. 
On  sait  ces  bizarreries  ;  mais  on  les  pardonne  à  la 
probité ,  au  bon  goût,  et  au  vrai  mérite.  Je  l'ai 
connu  jeune  ;  et  il  n'a  pas  tenu  à  lui  que  je  ne 
devini^se  opulent. 

UNE    MAtllNE. 

On  voit ,  à  droite ,  un  grand  pan  de  murailles 
ruinées  ,  au-dessus  duquel ,  tout-à-fait  de  ce  côté, 
une  espèce  de  fabrique  voûtée.  Au  pied  de  cette 


r 


SALON  DE    1767.  445 

fabrique^  des  masses  de  roches.  Plus  vers  la  gauche^ 
au-dessus  du  même  mur  ^  et  un  peu  dans  l'en- 
foncement,  une  assez  haute  portion  de  tour  go- 
thique ayec  l'éperon  qui  Ja  soutient.  Sur  le  devant, 
vers  le  sommet  de  la  fabrique ,  un  passage  étroit , 
avec  une  balustrade  conduisant  de  cette  fabrique 
ruinée  à  une  espèce  de  phare.  Ce  passage  est  cons- 
truit sur  le  cintre  d'une  arcade,  d'où  l'on  descend 
à  la  mer  par  un  long  escalier.  Au  pied  du  phare,, 
sur  le  mén^e  plan ,  vers  la  gauche ,  un  vaisseau 
penché  à  la  côte ,  comme  pour  être,  radoubé  et 
calfaté.  Plus  vers  la  gauche,  un  autre  vaisseau. 
Tout  l'espace ,  compris  entre  1^  fabrique  de  la 
droite  et  l'autre  coté  de  la  toile ,. est  mer.  Seule- 
ment ,  sur  le  devant,  vers  la  gauche ,  il  y  a  une 
langue  de  terre ,  ou  des  matelots  boivent ,  fument 
et  se  reposent. 

Très-beau  tableau  ,  d'une  grande  vigueur.  La 
fabrique  à  droite  bien  variée ,  bien  imaginée ,  de 
bel  effet.  Les  figures  y  sur  la  langue  de  terre^  bien 
dessinées  et  coloriées  à  plaisir.  Si  l'on  voyait  ce 
morceau  seul ,  on  ne  pourrait  s'empêcher  de  s'é- 
crier :  0  la  belle  chose  !  mais  on  le  compare  mal- 
heureusement avec  un  Vernet ,  qui  en  alourdit  le 
ciel ,  qui  fait  sortir  l'embarras  et  le  travail  de  la 
fabrique >  qui  accuse  les  eaux  de  fausseté,  et  qui 
rend  sensible  aux  moins  connaisseurs  la  différence 
d'une  figure^  qui  a  du  dessin  et  de  la  couleur,  mais 
qui  n'a  que  cela;  la  différence  d'un  pinceau  vigou- 


44^  SALON  DE    1767. 

veux  y  mais  âpre  et  dur ,  et  d'iiae  harmoBie  de 
natum  ;  d'un  original  et  d'uGue  belle  imitation  ^ 
de  Virgile  et  de  Lucain.  Le-Loutkerbourg  test  fait 
et  bien  &it.  Le  Vemet  est  crée* 

/ 
UNE    TEMPÊTE. 

On  voit  5  à  ^liche^  un  grand  itidber.  Sur  une 
longue  saillie  de  ce  roclier  s'ëlevant  à  pic  aud^és- 
sua  des  eaux^  un  homme  agenouillé,  et  courbe% 
€[ui  tend  une  corde  à  un^Halbeurc^x  qui  se  noie. 
Voilà  qui  est  bien  in^aginë.  Sur  une  avance^  a;U 
pied  du  rodier  ^  un  autre  honime  qui  tourne  le 
dos  à  la  mer ,  qui  se  dérobe  avec  les  mains ,  dont 
il  se  couvre  le  visage  ^  les  borreurs  de  la  tempête  ; 
cela  est  bien  encore»  Sur  le  devant ,  du  mémecdté^ 
un  ^enfant  noyé ,  étendu  sur  le  rivage  ^  et  la  mère 
qui  se  désole  sur  son  eafant.  M.  Lotttfae;rbou.rg , 
cela  est  mieiu^ ,  maïs  ne  vous  appartient  pas;  vous 
avez  priis  cet  incident  à  Vernet«  Au  même  endroit, 
plus  vers  la  droite ,  un  époux >qui  soutient  sous  les 
bra«  sa  femme  nue ,  et  moribonde .  Ni  cela^  non 
plua  9  M.  Xioutberbdurg  9  autre  incident  emprunté 
de  Vemet.  Le  reste  >est  une  mer  orageuse^  des 
eaux  agitées  "et  couvertes  d'écume.  Aju^essus  de^ 
eaux  un  eiel  obscur,  qui^se  résout  en  |>iuie. 

Tableau  eru,  dur,  ^ons  mérite,  sans  e^Set, 
pemt  de  réminiseence  de  plusieurs  ai^es.  Pla- 
giat, des  eaux  de  Loutberbourg  sont  feii^sses,  ou 
celles  de  Vernet.  Ce  ciel  de  Louf faerbotlrg  est  so- 


/x 


SALON  DE   1767.  447 

lide  et  pesant  ^  ou  les  mêmes  ciels  de  V^niet  oot 
trop  de  légèreté  5  de  liquûiité  et  de  moirvemeot. 
M.  Loutherbourg  V  £^ll^z  voir  la  mer»  Voua  êtes 
èatre  des  étables^  et  l'onVen  apeiiçoit;  maïs  tous 
n'avez  Jamais  tu  de  tempêtes. 

AUTKE    tEMPÉTE. 

A  droite  >  roclies  formidables ,  dont  les  proévii* 
nêcioes  s'élancent  Ters  la  mêr,  et  sont  suspendues 
en  voûte  au**dessiiis  de  la  snrfoce  des  eaux^  Sur  ces 
roches ,  plus  sur  le  devant  ^  autres  roches  moins 
considérables  9  mais  plus  avancées  dans  la  mer. 
Dans  UDC  espèce  de  détroit  ou  d'anse  formée  par 
ces  dernières ,  une  mer  qui  s'y  porté  avec  fureur. 
Sur  leur  penchant  j  dans  la  demi-teinte ,  homme 
assis ,  sotrtenant  par  La  tête  uQe  femme  noyée  9 
qu'un  auti^e ,  sur  la  pente  en  dessous^  ^  porte  par 
ies  pieds.  Sur  l'exti^mité  d'une  de  ces  roches 
eintrées  du  £»nd  y  la  plus  isolée  ^  la  plus  l^in  jetée 
sur  les  Itots  ^  un  spectateur  ^  les  brais  éjLendiis , 
effrayé  >  stup^it  ^  et  regardant  les  flots  en  UsU 
endroit  où  vraisemblablement  des  malheujre^x 
viennent  d'être  brisés ,  submergés.  Autour  de  ces 
masses  escai^pées  ^  hérissées  j  inégales  ^  sur  le  de* 
vaut  et  ^ians  le  lointain  ^  des  &ats  soulevés  et  écu- 
1A6UZ.  Vers  le  fond  y  ^ur  la  gauche  .^  un  vaisseau 
battu  de  la  tempête*  Toute  cette  scène  ôbscurene 
reçoit  du  jour  que  d'un  endroit  du  ciel  ^  à  gauche^ 
oh  les  nuées  sont  moins  épaisses.  Ces  nuées  vont  ^ 


44^  SALON  DE   1767. 

en  se  condensant ,  en  s'obscurcissant  ^  sur  toute 
l'étendue  des  eaux.  Elles  sont  comme  palpables 
vers  la  gauche. 

Les  eaux  sont  du3res  et  crues..  Pour  ces  nuées ^ 
Vernet  aurait  bien  su  les  rendre  aussi  denses,  sans 
les  faire  mattes,  lourdes,  immobiles  çt  compactes. 
Si  les  ciels ,  les  eaux ,  les  nuées  de  Loutherbourg 
sont  durs  et  crus  >  c'est  ta  suite  de  sa  vigueur  af- 
fectée ,  et  de  la  difficulté  de  mettre  d'accord , 
quand  on  a  forcé  de  couleur ,  quelques  objets. 


P^YS^GES. 


CASCADES. 


  droite ,  masse  de  rochers,  Cascade  entre  ces 
rochers.  Montagnes  sur  le  fon4-  V6rs  la  gauche  , 
au-delà  des  eaux  de  la  cascade,  sur  une  terrasse 
ass(3z  élevée ,  animaux  et  pâtre ,  une  vache  cou- 
chée, une  autre  vache  qui  descend  dans  l'eau  >  une 
troisième  arrêtée ,  sur  laquelle  le  pâtre ,  debout  et 
vu  par  le  dos ,  a  les  bras  appuyés.  Tout-à-fait  vers 
la  gauche ,  le  chien  du  pâtre ,  ensuite  des  arbres  et 
du  paysage 

Arbres  lourds ,  mauvais  ciel ,  à  l'ordinaire  ; 
pauvre  paysage.  Cet  artiste  a  communément  le 
pinceau  plus  chaud.  Mais ,  me  direz-vous ,  qu'est-- 
ce que  peindre  chaudement?  C'est  conserver  sur 
la  toile,  aux  objets  imités  ,  la  couleur  des  êtres 


SALON  DE    1767.  449 

de  la  nature  ^  dans  toute  sa  force  ^  dans  toute  sa 
vérité^  dans^tous  ses  accidents.  Si  vous  exagé- 
rez^ yous  serez  éclatant^  mais  dur  ^  mais  cru. 
Si  vous  restez  en  deçà ,  vous  serez  peut-être  doux^ 
moelleux^  harmonieux^  mais  faible «^  Dans  l'un 
et  l'autre  càs^  vous  serez  faux^  à  vous  juger  à  la. 
rigueur^ 

■  -.  •  -     -,  - 

AUTRE  PA.YSAGÏ» 

J'aperçois  des  montagnes  à  ma  droite  ;^lus  sur 
le  fond  9  du  même  côté^  le  clocher  d'une  église  de 
village  ;  sur  le  devant>  en  m'avançant  vers  la  gau-^ 
^^che^  un  paysan  assis  sur  un  bout  de  rocher '^  son 
chien  dressé  sur  les  pattes  de  derrière ,  et  posé  sur 
ses  genoux;  plus  bas  et  plus  à  gauche^  une  laitière 
qui.  donne  9  dans  une  écuelle^  de  son  lait  â  boire 
au  chien  du  berger.  Quand  une  laitière  donne  de 
son  lait  à  boire  au  chien ,  je  ne  sais  ce  qu'elle  re- 
fuse au  berger.  Autour  du  berger,  sur  ie  de- 
vant ,  moutons  qui  se  reposent  et  qui  paissent. 
Plus  vers  la  gauche,  et  un  peu  plus  sur  le  fond , 
des  bœufs,  des  vaches;  puis  une  mare  d'eau. 
Tout-à-fait  à  ma  gauche ,  et  sur  le  devant ,  chau- 
mière ,  maisonnette  ,  petite  fgibrique  ,  dei^rière 
laquelle,  des  arbres  et  des  rochers  qui  terminent 
la.  scène  champêtre ,  dont  le  centre  présenté  des 
montagnes  dispersées  dans  le  lointain  ;  montagnes 
qui. lui  donnent  de  l'étendue  et  de  la  profondeur. 

Salons,  tomk  ii.  :39 


45o  SALON  DE   1767. 

La  lumière  rougeàtre  ^  dont  elle  est  ëeWiree ,  est 
bien  du -soir;  et  il  y  a  quelque  finesse  dans  l'idée 
du  .tableau. 


AUTEE  PAYSAGE. 


Il  y  a  un  tableau  de  Vernet  qui  semble  avoir  été 
fait  exprès  pour  être  comparé  à  celui-ci ,  «t  faire 
apprécier  le  mérite  des  deux  artistes.  Je  voudrais 
que  ces  rencontres  fussent  plus  fréquentes.  Quel 
]»rogrès,n'en  ferions-nbus  pas  dans  la  connaissance 
de  la  peinture  ?  En  Italie  ^  plusieurs  musiciens 
composent  sur  les  mêmes  paroles.  En  Grèce ,  plu- 
sieurs poètes  dramatiques  traitaient  le  même  su-/,- 
jet*  &i  Von  instituait  la  même  lufte  entre  les  pein- 
tres >  avec  quelle  chaleur  n'irionsHtious  pas  au  Sa- 
lon? quelles,  disputes  ne  s'élèveraient  pas  entre 
nous?  Et  chacun  s'appliquant  à  motiver  sa  préfé- 
rence ^  quelles  lumières^  quelle  certitude  de  ju- 
gemeatu'acquerrions-'nouspas?  D'ailleurs ,  croit- 
on  que  la  crainte  de  n'être  que  le  second  n'excitât 
pas  d^  rémulation  entre  les  artistes ,  el  ne  les  por- 
tât pas  à  quelques  efforts  de  plus  ? 

Des  particuliers^  jaloux  de  la  durée  de  l'art 
pfirmi  nous  9  avaient  projeté  une  souscription  ^ 
une  liOterie.  Le  prix  des  billets  devait  être  em- 
ployé à  occuper  les  pinceaux  de  natre  académie. 
Les  tableaux  auraient  été  exposés  et  appréciés.  S'il 
y  avait  eu  moins  d'argent  qu'il  n'en  fallait  ^  on 


SALON  DE  1767.  45î 

aiirait  augmenté  le  prix  du  billet.  Si  le  fond  de 
la  loterie  ayiait  excédé  la  valeur  des  ta})leaux  ,  le 
sui^lus  aurait  été  reversé  sur  la  lot^ie  suivante. 
Le  gain  du  premier  lot  consistait  à  entrer  le  pre- 
mier dans  le  lieu  de  rexposition ,  et  à  choisir  le 
tableau  qu'<»n  aurait  préféré.  Ainsi  il  n^y  avail 
d'autre  ji^ge  que  le  gagnait.  Tant  pis  pour  lui>  et 
tant  mieux  pour  celui  qaï  choisissait  après  lui  ^ 
si  9  négligeant  le  jugement  des  artistes  et  du  pu- 
blic y  il  s'en  tenait  à  son  goût  f)articuli6r.  Ce 
projet  n'a  pokit  eu  lieu  y  parce  qu'il  était  em^ 
barrasse  de  difiereQtes  difficultés  ^  qui ,  dispa- 
raissent -en  ^suivant  là  mianière, simple  dont  je  l'ai 
conçu. 

La  scène  monl:re  à  droite  le  sommet  d'un  vieux 
idiàteau  au-dessous  des  rochers,  Dans  ces  rochers^ 
trots  arcades  pratiquées.  Au  long  de  €es  arcades  ^ 
un  torrent,  dont  les  eaux,  resserrées  par  ùneautne 
masse  de  roches  qui  s'avancent  encore  plus  sur 
le  devant ,  viennent  se  briser ,  bondir ,, couvrir. de 
leur  écume  ►  un  gros  quartier  de  pierre  brute , 
et  s'échappeat  ensuite  en  petites  nappes  $ur  1^ 
eotés  de  €#  obstacle.  Ce  J;orrent ,  ees  eaux ,  cette 
foasse  font  un  très-bel  effet  et  bien  pittoresque. 
Au-delà  de  ce  .poétique  local,  les  eaux  se  répaonr- 
d^nt  et  forment  un  étang.  Au-delà  des  arcades  , 
«m  peu  plus  sur  le  fond  et  vers  la  gauche ,  on  dér- 
cfwyre  Ae  sommet  d'i^n  nouveau  rocher  couvert 
4'arbiaâtes  et  de  plant€»  sauvées*  Au  pied  de  ce 

39. 


452  SiLLON  DE   1767. 

rocher  ^  un  voyageur  conduit  un  cheval  charge  de 
bagages^;  il  semble  se  proposer  de  grimper  vers 
les  arcades  par  un  sentier  coupé  dans  le  roc  ^  sur 
la  rive  du  torrent.  Il  y  a ,  entre  son  cheval  et  lui  , 
une  chèvre.  Au-dessous  de  ce  voyageur  ^  plus  sur 
le  devant  et  plus  sur  la  gauche ,  on  rencontre  une 
paysanne  montée  sur  une  bourrique.  L'ânon  suit 
sa  mère.  .Tout*à-fait  sur  le  devant,  au  bord  de 
l'étang  formé  des  eaux  du  torrent ,  sur  un  plsin 
correspondant  à  rintervalle  qui  sépare  le  voya- 
geur qui  conduit  son  çheVal ,  de  la  paysainne  af- 
fourchée  sur  son  ânésse ,  c'est  un  pâtre  qui  mène 
seâ  bestiaux  à  l'étang.  La  scène  est  fermée  à  gauche 
par  une.haute  masse  de  roches  couvertes  d'arbus- 
tes ,  et  elle  reçoit  sa  profondeur  des  sommités  de 
montagnes  vaporeuses  qu^qn  a  placées  au  loin ,  et 
qu'on  découvre  entre  Ifes  roches  de  la  gauche  et  la 
fabrique  de  la  droite. 

Quand  Vernet  nç  remporterait  pas  de  très-loin 
sur  Loutherbourg ,  par  la  facilité,  l^efTet,  toutes 
les  parties  du  technique ,  ses  compositions  se- 
k*aient  encore  plus  intéressantes  que  celles  de  son 
antagoniste.  Celui-ci  ne  sait  introduire  dans  ses 
compositions  que  des  pâtres  et  des  animaux.  Qu'y 
voit-^ii?  Des  pâtres  et  des  animaux;  et  toujours 
des  pâtres  et  des  animaux.  L'autre  y  sème  des 
personnages  et  dès  incidents  de  toute  espèce  |  et 
ces  personnages  et  ces  incideiits,  quoique  vrais , 
ne  sont  pas  la  nature  commune  des  champs.  Ce- 


SALON  DE   1767.  455 

pendant  ce  Vernet,  tout  ingénieux,  tout  "fécond 
qu'il  est,  reste  encore  bien  en  arrière  du  Pous- 
sin du  côté  de  l'idéal.  Je  ne  vous  parlerai  point 
de  MArca^ie  de  celui-ci ,  ni  de  son  inscription 
sublime ,  Et  ego  in  Arcadia.  a  |||yivais  aussi 
dans  la  délicieuse  ArCadie.  »  Mais  voici  ce  qu'il 
a  montré  dans  un  autre  paysage  plus  sublime 
peut-être,  et  moins  connu.  C'est  celui-ci,  qui 
sait  aussi  quand  il  lui  plaît/  vous  jeter  du  mi- 
lieu d'une  scène  champêtre  l'épouvante  et  l'ef- 
froi !  La  profondeur  de  sa  toile  est  occupée  par 
un  paysage  noble:,  majestueux,  immense.  Il  n'y 
a  que  des  roches  et  des  arbres;  mais  ils  sont  im-  . 
posants.  Votre  œil  parcourt  une  multitude  de 
plans  différents  depuis  le  point  le  plus  voisin  de 
vous,  jusqu'au  point  de  la  scène  \^  plus  enfoncé. 
Sur  un  de  ces  plans-ci ,  à  gauche ,  tout-à-fait  au 
loin ,  sur  le  fond ,  c'est  un  groupe  de  voyageurs 
qui  se  reposent,  qui  s'entretiennent,  les  unSxassis, 
les  autres  couchés;  tous  dans  la  plus  parfaite  sécu- 
rité* Sur  un  autre  plan ,  plus  sur  le  devant,  et  oc- 
cupant le  centre  de  la  toile ,  c'est  une  femme  qui 
lave  son^  linge  dans  une  rivière;  elle  écoute.  Sur  un 
troisième  plan,  plus  sur  la  gauche,  et  tout-à-fait 
sur  le  devant ,  c'était  umhomme  accroupi  ;  mais  il 
commencé  à  se  lever  et  à  jeter  ses  regards  mêlés 
d'inquiétude  et  de  curiosité  vers  la  gauche  et  le 
devant  de  la  scène;  il  a  entendu.  Tout-à-fait  à 
droite  et  sur  le  devant ,  c'est  un  homme  debout  ^ 


454  SALON  DE   1767. 

transi  de  tendeur ,  et  prêt  à  s'enfiiifr  ;  il  a  tu.  Mais 
qui  est-ce  qui  lui  imprime  cette  terreur  ?  Qu^a^ 
t-îl  vu?  Il  a  vu ,  tout-à-fait  sur  1^  gauche  et  sur 
le  devant,  une  femme  étendue  à  terre,  enlacée 
d*unf  énormflÉerpent  qui  la  dévore  et  qui  Fen- 
traîne  au  fond  des  eaux,  où  ses  bras,  sa  tête  et 
sa  chevelure  pendent  déjà.  Depuis  les  voyageurs 
tranquilles  du  fond  jusqu'à  ce  dernier  spectacle 
de  terreur,  quelle  étendue  imniense,  et  sur  cette 
étendue,  quelle  suite  de  passions  différentes ,  jus- 
qu'à vous  qui  êtes  le  dernier  objet ,  le  terme  de 
la  composition  !  Le  beau  tout  !  le  bel  ensemble  ! 
Cest  une  seule  et  unique  idée  qui  a  engendré 
le  tableau.  Ce  paysage,  ou  je  me  trompe  fort, 
est  le  pendant  de  VArcadie;  et  Ton  peut  écrire 
sous  celui-ci  (pofô?  (1);  et  sous  le  précédent  xoî 

Voilà  les  scènes  qu'il  faut  savoir  imaginer  , 
quand  on  se  mêlé  d'être  un  paysagiste.  C'est  à 
l'aide  de  ces  fictions ,  qu'une  scène  champêtre  de- 
vient autant  et  plus  intéressante  qu'un  fait  histo- 
rique. On  y  voit  le  charme  de  là  nature  avec  les 
incidents  les  plus  doux  ou  les  plus  terribles  de  la 
vie.  Il  s'agit  bien  de  montrer  ici  un  homme  qui 
passe  ;  là ,  un  pâtre  qui  Conduit  ses  bestiaux ,  ail- 
leurs ,  un  voyageur  qui  se  repose  ;  en  un  autre 
endroit,  un  pêcheur,  sa  ligne  à  la  main ,  et  les 

(i)  La  crainte.  Edit». 
(2)  La  pitié.  Édït». 


SALOIf  DE   i^.  455 

yeux  attachés  sur  les  eaux.  Qu'est-ce  que  cela 
signifie  ?  Quelle  sensation  cela  peut-il  exciter  en 
moi?  Quel  esprit,  quelle  poésie  y  a-t*il  là- 
dedans?  jSans  imagination  on  peut  trouver  ces  ob- 
jets ,  à  qui  il  ne  reste  plus  que  le  mérite  d'être 
bien  ou  mal  placés ,  bien  ou  mal  peints  ;  c'est 
qu'aT£^nt  de  se  livrer  à  un  genre  de  peinture  quel 
qu'il  soit,  il  faudrait  avoir  lu,  réfléchi,  pensé  ; 
c'est  qu'il  £aiudrait  s'être  exercé  à  la  peinture  his- 
torique qui  conduit  à  tout.  Tous  les  incidents  du 
paysage  du  Poussin  S(>nt  liés  par  une  idée  corn-* 
mune ,  quoique  isolés ,  distribués  sur  différents 
plans ,  et  séparés  par  de  grands  intervalles,  l^s 
plus  exposés  au  péril ,  ce  aontceux  qui  en  sont  les 
plus  éloigné^.  Ils  ne  s'en  doutent  pas  ;  ils  sont  tran* 
quilles  ;  ils  soqt  heureux  ;  ils  s'entretiennent  de 
leur  vdyage«  tiélas  !  parmi  eux,  il  y  a  peut-être  un 
époux  que  sa  femme  attend  avec  impatience,  et 
qu'elle  ne  rç  verra  plus  ;  un  fils  unique  que  sa  mèr6 
a  perdu  de  vue  depuis  long-temps ,  et  dont  elle 
sQi^pire  en  vain  le  retour  ;  un  père  qui  brûle  du 
désir  de  rentrer  dans  sa  famille  ;  et  le  monstre  ter- 
rible qui  veille  dans  la  contrée  perfide  doi^t  le 
charjsne  l^s  a  invités  au  repos,  va  peut-être  tromr 
per  toutes  ces  espérances.  On  est  tenté ,  à  l'aspect 
de  cette  scène,  de  crier  à  cet  homn^e  qui  se  lève 
d'inquiétude ,  fuis  ;  à  cette  femme  qui  lave  son 
linge ,  quittez  votre  linge ,  fuyes  ;  à  ceô  voyageurs 
qui  se  reposent  ;  que  faites- vous  U  ?  fuyez ,  mes 


456  $ÀLON  DE   1767. 

amis  ^  fuyez.  £st-<;e  que  les  habitants  des  caïupa- 
gnes^  au  milieu  des  occupations  qui  leur  sont 
propres  ^  n'ont  pas  leurs  peines  ^  leurs  plaisirs , 
leurs  passions^  Tamour,  la  jalousie  ^  l'ambition? 
leurs  fléaux^  la  grêle  qui  détruit  leurs  moissons^ 
et  qui  les  désole  ;  l'impôt  qui  déménage  et  Tend 
leurs  ustensiles;  la  corvée  qui  dispose  de  leurs 
bestiaux  ^  et  les  emmène  ;  l'indigence  et  la  loi  qui 
les  conduisent  dans  les  prisons?  N'ont-ils  pas  aussi 
nos  vices  et  nos  vertus  ?  Si ,  au  sublime  du  techni- 
que y  l'artiste  flamand  avait  réuni  le  sublime  de 
l'idéal ,  on  lui  élèverait  des  autels. 


TABLEAU   d'animaux. 


On  voit,  à  droite^  un  bout  de  roche;  sur  cette 
roche  ^  des  arbres;  au  pied  le  pâtre  assis.  11  tend, 
en  âouriamt,  un  morceau  de  son  pain  à  une  vache 
blanche  qui  s'avance  ^ers  lui ,  et  sous  laquelle 
l'artiste  a  accroupi  une  autre  vache  rousse.  Celle- 
ci  est  sur  le  devant ,  et  couvre  les  pieds  de  la  va- 
che blanche.  Autour  de  ces  deux  vaches ,  ce  sont 
des  moutons ,  des  brebis ,  desbéliers ,  des  boucs , 
des  chèvres.  Il  y  a  une  échappée  de  campagne. 
Sur  le  fond,  tout-à-fait  sur  la  gauche,  un  âne 
s'avance  de  derrière  une  autre  fabrique  de  roche, 
veips  des  ^chardons  parsemés  autour  de  cette  niasse 
qui  ferme  la  scène  du  côté  gaUche. 

Beau ,  très-beau  tableau ,  très-vigoureusement 


SALO)îï  DE   1767.  457 

ettrès-sageipent  colorié..  Animaux  \rais,  peints  et 
éclairés  largement.  Les  trebis  >  les  chèvres  ,  les 
boucs ,  les  béliers  et  Fane  sont  surprenants.  Pour 
le  pâtre  et  tout  le  côté  droit  du  tableau ,  s'il  pa- 
raît un  peu  sourd ,  c'est  peut-être  le  défaut  de  l'ex- 
position ,  l'effet  de  la  demi-teinte ,  t[ui  est  forte. 
Le  ciel  est  un  des  plus  mauvais  y  des  plus  lourds 
de  l'artiste  :  c'est  un  gros  quartier  de  lapis-lazuli 
à  couper  aSrec  le  ciseau  d'un  tailleur  de  pierre. 
On  peutâ'asseôir  là-dessus ,  cela  est  solide.  Jamais 
corps  ne  divisera  cette  épaisseur  en  tombant.  Point 
d'oiseau  qui  n'y  périsse  étouffé.  Il  ne  se  meut 
point  ;  il  ne  fuit  point;  il  pèse  sur  ces  pauvres  bê- 
tes. Vernet  nous  a  rendus  difficiles  sur  les  ciels. 
Les  siens  sont  si  légers ,  si  rares ,  si  vaporeux ,  si 
liquides  !  Si  Loutherbourg  en  avait  le  secret , 
conime  ils  feraient  valoir  le  reste  de  sa  composi^ 
tion!  les  objets  seraient  isolés ,  hors  de  la  toile  ; 
ce  serait  une  scène  réelle.  Jeune  artiste ,  étudiez 
donc  les  ciels  :  vous  voulez  être  vigoureux ,  j'y 
consens  ;  mais  tâchez  de  n^étre  pas  dur.  Ici  ;  par 
exemple ,  vous  avez  évité  l'un  de  ces  défauts ,  sans 
tomber  dans  l'autre  ;  et  le  vieux  Berghem  aurait 
souri  à  vos  animaux. 


/ 


I 


4^  SALON  DE  1767. 

LE  DEDATfS  b'xTrfE  ÉTABLE  p  ÉCLAIRÉE  DE  LA  LUMIÈRE 

NATURELLE. 

Deux  bœufs  couchés ,  Tun  la  tête  tournée  vers 
la  gauche^  et  sur, le  devant  ;  l'autre  la  tête  tournée 
vers  la  droite  ,  et  le  corps  presque  entièrement 
couvert  du  premier.  A  gauche ,  sur  le  devant , 
mouton  couché  et  qui  dort.  Du  même  côté ,  sur 
le  fond,  pâtre  étendu  à  plat-ventre  sur  de  la 
paille.  La  lumière  naturelle  entre  par  une  fenêtre 
carrée  ouverte  au  mur  latéral  de  la  droite.  Il 
faut  voir  la  beauté  et  la  vérité  de  ces  animaux, 
Feffet  du  rideau  de  lumière  qui  glisse  sur  eux  ; . 
comme  ils  en  sont  frappés,  comme  ils  en  sont 
largement  éclairés ,  comme  ils  sont  dessinés. 
J'aime  mieux  un  pareil  dessin  que  dix  tableaux 
communs. 

■  ? 

LE  DEDANS   d'uNE  ÉTABLE ,  ÉCLAIRÉE   DB   LA    LUMIÈRE 

d'uKB  LANTERNE  DE  CORNE. 

En  entrant  dans  cet  étable  par  la  gauche,  ou 
trouve  des  cruches  et  autres  ustensiles  champê- 
tres ,*  puis  la  lanterne  de  corne  suspendue  à  un 
chevron  de  la  toiture;  au-dessous  un  chien  qui 
dort  ;  plus ,  vers  la  droite ,  dormant  aussi ,  le  pâ- 
tre ,  le  dos  étendu. sur  de  belle  paille  ;  sous  un  rà- 


SALON  DE   1767.  459 

telier  tout-à-fait  à  l^  droite ,  un  ânon  couché  sur 
des  gerbes.  Je  serais  transporté  de  celui-ci ,  si  je 
n'avais  pas  vu  le  premier.  < 

SCÈNE    CHAMPÊTRE    ÉCLAIRÉE    PAR    LA    LUNE. 

Imaginez  à  gauche  une  grande  arcade;  sous 
cette  grande  arcade ^  des  eaux;  entre  des  nuages 
le  disque  de  la  lune,  dont  la  lumière  faible  et  pâle 
frappe  la  partie  supérieure  de  la  voûte  ou  arcade^ 
et  éclaire  la  scène.  Aii  pied  de  la  voûte ,  sur  le 
devant ,  une  chèvre;  fen  s^avançant  vers  la  droite^ 
toujours  sur  le  devant,  des  moutons  et  des  vaches; 
depuis  rihtérieur  de  la  voûte,  sur  toute  la  lon- 
gueur du  fond ,  une  fabrique  ruinée ,  dont  le  som- 
met est  couvert  d^arbustes.  Sur  un  plan  qui  par- 
tage à  peu  près  en  deux  la  profondeur  ^  un  pâtre 
sur  son  âne.  Au-dessous ,  un  peu  pluâ  sur  la  droite,- 
un  bélier  et  des  moutons.  Sur  le  devant,  quelques 
masses  de  pierres.  Des  roches  couvertes  d^arbustes 
ferment  la  scène  vers  la  droite.  C'est  encore  un 
très-beau  dessin. 

L'artiste  semble  s'être  proposé  à  peu  près  le 
même  local  et  les  mêmes  objets  à  éclairer  de  toutes 
les  lumières  différentes  qu'il  s'agit  de  distinguer, 
avec  du  blanc ,  du  brun  et  du  bleu.  Il  n'a  oublié 
que  le  feu.  Après  de  pareilles  études ,  il  ne  tom- 
bera pas  dans  le  défaut  si  fréquent  et  si  peu  re- 
marqué ,  je  ne  dis  pas  dans  les  paysages ,  mais 
dans  toutes  les  compositions,  de  n'employer  qu'un 


46o  SAliON  DE   1767. 

seul  corps  lumineux ,  et  de   peindre  toutes  les 
sortes  de  lumières. 

LE    DEDANS   d'uNE   ÉCURIE  ^     ÉCLAIRÉE    d'uNE    LANTERNE 
DE    CORNE   PLACÉE    SUR    LE   DEVANT. 

On  voit  y  à  gauche  ,  les  têtes  de  quelques  bétes 
à  cornes.  Sur  le  fond  ^  un  pâtre  s'en  allant  vers 
la  droite,  avec  une  botte  de  paille  sous  chaque 
bras.  La  lanterne ,  posée  à  terre  sur  le  devant, 
l'ëclaire  par  le  dos  ;  plus. ,  à  droite  et  au  premier 
plan ,  un  âne  debout,  qui  brait.  Autour  de  l'ani- 
mal importun,  des  moutons  couchés.  Tout-à-fait 
à  droite  et  sur  le  fond ,  un  râtelier  avec  du  foin. 
Les  précédents  ne  déparent  ni  celui-ci  ni  les 
suivants. 

LE  DEDANS  d'une  ÉCURIE  ,  ÉCLAIRÉE  PAR  UNE  LAMPE. 

• 

A  gauche,  une  petite  séparation  tout-à-fait  dans 
l'ombre  et  sur  le  devant ,.  où  l'on  voit  un  pâtre 
assis  sur  un  grabat ,  se  frottant  les  yeux ,  bâillant, 
s'éveillant.  Au-dessus  de  sa  tête  ,  des  planches , 
sur  lesquelles  des  pots  et  autres  ustensiles.  Au-delà 
de  la  couche  du  pâtre ,  en  dedans  de  l'écurie ,  po- 
teau d'où  partent  plusieurs  chevrons ,  à  l'un  des- 
quels la  lampe  est  suspendue.  Au  pied  de  ce  po- 
teau, paniers  et  ustensiles.  Proche  la  lampe,  plus 
sur  le  fond ,  des  chevaux.  Vis-à-vis  ces  chevaux, 
un  bouc.  Sur  un  plan  entre  les  chevaux  et  le  bouc, 
un  autre  pâtre.  Proche  de  celui-ci ,  un  ânàn.  Au- 


SALON  DE   1767.  4&i 

tour  de  l'ânon ,  en  allant  vers  la  droite ,  quelques 
moutons.  Au-dessus  des  moutons ,  sur  le  fond , 

N, 

vaches  s'acheminant  avec  le  reste  des  animaux 
vers  uîie  grande  porte  ouverte  à  droite,  à  l'angle 
intérieur  jàn  mur  latéral  droit*  Tout-àrfait  de  ce 
côté ,  attenant  à  la  porte  sur  le  devant,  fabrique 
de  bois.  Au  pied  de  cette .  Êibrique ,  des  sacs  de- 
bout ,  un  crible  et  d'aiitres  ustensiles. 

AUTRE    DEDANS    d'ÉCUBIE  ,  ÉCLAIRÉE    d'uKE    LAMPE. 

A  gauche,  fabrique  de  bois.  Sur  une  planche 
attachée  à  un  poteau,  lampe  allumée.  Au  pied  de 
ce  poteau ,  pâtre  endormi ,  son  chien  à  ses  pieds. 
Puis  un  amas  de  foin  ,  une  grande  vache  debout. 
Autour  de  cette  vache ,  sur  le  devant ,  dés  mou- 
tons couchés  et  un  ânon  accroupi. 

Fermez  les  yeux,  prenez  dé  ces  six  dessins  le 
premier  qui  vous  tombera  sous  la  main;' et  soyez 
sûr  d'avoir  une  chose  précieuse.  Je  ne  sais  si ,  à 
tout  prendre,  ils  ne  sont  pas  plus  faits  dans  leur 
genre  que  les  tableaux  de  l'artiste.  Ici  ,  il  n'y  a 
rien  à  réprendre. 

5o.    AUTRES    DESSINS    SUR     DIFFÉRENTS    PAPIERS. 

>  C'est  un  berger  à  droite ,  assis  à  terre ,  le  coude 
appuyé  sur  am.  bout  de.  roche;  ses  animaux  se 
r^pDsant  devant  lui.  C'est  un  souffle ,  mais  cW 
liB  souffle  de  la  nature  et  de  la  vérité.  Beau  dessin. 


46^  SALON  DB   1767. 

crayon  large ,  grands  animauxj  économie  de  tra- 
vail merveilleuse. 

Le  livret  annonce  d'antres  morceaux  sous  le 
même  numéro  5o;  mais  je  ne  me  les  rappelle  pas. 
Je  ne  le$  regrette  pas  pour  vous;  la  meilleure 
diescription  dit  si  peu  de  chose  I  mais  bien  pour 
moi  qui  les  aurais  vus. 

Et  vous  voilà  tiré  de  Loutherbourg  ^k  qui  certes 
on  ne  saurait  refuser  un  grand  talent.  Cest  une 
belle  chose  que  son  tableau  d'animaux.  Voyez  cette 
vache  blanche^  comme  elle  est  grasse  !  plus  vous  la 
regarderez  de  prèè ,  plus  le  faire  vous  en  plaira  ;  il 
est  touché  comme  un  ange.  Le  Combat  sur  terre,  le 
Combat  surm^er,  la  Tempête,  lé  Calme,  le  Midi, 
le  Soir,  six  morceaux  qui  appartiennent  au  comte 
deCreutz,  sont  tous  fort  beaux  et  d'un  bel  effet.  H 
y  a  des  terrasses ,  des  roches,  des  arbres ,  des  eaux , 
imités  à  miracle,  et  d'un  ton  de  couleur  très- 
chaud ,  très-piquant.  Dans  la  Bataille  sur  terre, 
son  morceau  de  réception  ,  le  coi^)  de  canon ,  ou 
plutôt  ce  ciel ,  cette  fumée  teinte  d'un  feu  rou- 
geâtre ,  est  bien  ;  le  cheval  blanc  dessiné  à  ravir, 
belle  croupe ,  tête  pleine  de  vie.  L'animal  et  le 
cavalier  von,t  tomber.  Le  cavalier  se  renverse  en 
*  arrière  ;  il  a  abandonné  ses  armes  ;  son  cheval  est 
sur  la  croupe.  Les  armes  sont  faites  avec  préci- 
sion ,  et  il  y  a  là  un  tact  tout  particulier^.  Boucher 
.m^arréta  par  le  bras,  et  me  dit:  Regardes  fa^n 
c«  morcejau;  c'est  «n  homme  que  cela  f  L'antre 


( 

SALON  DE   1767.  4^5 

cavalier  ^  sur  le  fond ,  allonge  le  bt-as^  en  laissant 
tomber  son  sabre.  Un  des  blessés,  sur  le  detant, 
a  une  ëpée  passée  à .  travers  les  flancs ,  et  tente 
inutilement  de  l'arracher.  Il  est  bien  dessiné  ;  el 
son  expression  est  forte.  La  touche  vigoureuse  d^s 
soldats  morts  y  le  bipillant  mat  de  l'acier  donnent 
de  la  force  au-devant  du  tableau.  La  terrasse  e^ 
chaudement  faite ,  heurtée ..  coloriée.  Â  l'angle 
droit  5  on  escalade  un  fort.  La  teinta  y  est  très- 
vaporeuse,  les  soldats  ajustés  à  la  manière  de 
Salvator-Rosa  ;  mais  ce  n'est  pas  la  touche  fière 
de  celui-ci.  Si  vous  voulez  bien  savoir  ce  que  c'est 
que  papilloter  en  grand ,  arrêtez-vôus  un  moment 
encore  devant  le  Combat  de  mer^  et  vous  sentirez 
votre  œil  successivement  attiré  par  différents  ob- 
jets séparément  très-lumineux,  sans  avoir  te  temps 
de  s'arrêter,  de  se,  reposer  sur  aucun.  Les  com- 
battants n'y  manquent  pas  d'action»  Ce  sont  des 
Turcs,  d'un  côté,  de  l'autre  des  soldats  cuirassés. 
Ce  tableau  est  plus  soigné  et  moins  beau.  A  la 
Tempête,  le  local  est  trop  noir,  les  vagues  lour- 
des ,  la  pluie  semblable  à  une  trame  de  toile,  à  un 
réseau  à  prendre  des  bécasses  ;  il  est  monotone , 
point  de  clair,  pas  la  moindre  liieur  ;  les  figui^s 
très-bien  pensées,  très-maussadement  coloriées. 
he  Calme  est  roussâtre  et  sec.  A  cet  instant,  les 
objets  sont  comme  abreuvés  de  lumière ,  effet 
très-difficile  à  rendre.  On  n'obtient  de  grandes 
lumières ,  que  par  l'opposition  des  ombres  ;  et  à 


464  i  SALON  DE   1767. 

midi 5 ^out est  brillant^  tout  est  clair;  à  peine  y 
a-t-il  de  l'ombre  dans  ^  la  campagne  ;  elle  y  est 
comme  détruite  par  la  vigueur  des  reflets.  Il  n'eu 
reste  qu'au  fond  des  antres  ^  dans  les  cavernes , 
où  l'obscurité  est  redoublée  par  l'éclat  général. 
Faible  à  la  lisière  des  forêts ,  il  faut  ^'y  enfoncer 
pour  l'y  trouver  forte.  Le  Sùir  est  peint  chaude- 
ment :  ou  voit  que  la  terre  est  encore  brûlante. 
IjCS  arbres  ne  sont  pas  mal  feuilles.  Loutherbourg 
en j^out  touche  fortement,  et  spirituellement.  Re- 
venez sur  le  tableau  d'animaux,  liegardez  le  che- 
val chargé  de  bagage,  et  son  conducteur;  et  dites- 
moi  s'il  était  possible  de  faire  cet  animal  avec 
plus  de  finesse ,  et  ce  bagage  avec  plus  de  ragoût. 
Au  morceau  où  la  laitière^.donne  de  son  lait  au 
chien  de  berger ,  le  jchien  est  de  bonne  couleur  , 
les  figures  sont  bien  dessinées  ,  ^t  la  dégradation 
de  la  lumière  prolonge  ,  du  centré  du  tableau  à 
une  distance  infime  ,  la  campagne  et  le  lointain. 
J'ajouterai 3  de  ses  dessins ,  qu'il  était  impossible 
d'y  montrer  plus  d'esprit,  plus  d'intelligence. 
C'eût  été  bien  dommage  qu'une  canne  à  pomme 
d'or  égarée  dans,  sa  maison  eût  privé  l'Académie 
d'un  aussi  grand  artiste  ;  cependant  peu-  s'en  est 
fallu.  Quand  on  éveille  la  jalousie  par  un  grand 
talent ,  il  ne  faut  pas  prêter  le  flanc  du  côté  des 
mœurs.  La  furie  de  ce  jeune  peintre  se  jette  sur 
tou|:;  mais  c'est  dans  les  batailles  surtout  qu'elle 
se  déploie^.  En  lui  pardonnant  sa  manière  de  py— 


SALON  DE   l'j^j.  465 

ramider  9  sa  disposîtlan  est  bien  ëten4ue  ;  ses 
groupes  s'y  multiplient  sans  confusion  f  sa  couleur 
est  forte  y  les  effets  d'ombres  et  de  lumières  sont 
grands;  ses,  figures  noblement  et  aaturellement 
dessinées^  leurs  attitudes  yariées;  ses  combat- 
tan;ts  bien  en  action  ;  ses  morts  ^  ses  mourants  ^ 
ses  blessés  bien  jetés^  bien  entasses  *sotts  les  pieds 
de  ses  chevaux;  ses  animaux  vrais  et  animés  ;  ce 
sont  des  bataillons  rompus  ^  des  postes  emportes^ 
lui  feu  perçant  à  travers  les  rougeâtres  tourbillons 
de  la  poussière  et  de  la  fumée  ;  du  sang  9  du  car- 
nage y  un  spectacle,  terrible.  A  l'une  de  ses  tem- 
pétes^  sa  mer  est  trop  agitée  aux  parties  éloignées 
du  tableau.  La   chaloupe  qui  coule  à  fond  ^  le 
mouvement.de  l'eau  sont  bien  rendus-^  si  ce  n'est 
qu'il  est  absurde  que  de  frêles  bâtimients  tentent 
un  abordage  par  un  gros  temps^  ou^  comnie  disent 
les  marins  ^  par  une  mer  trop  dure^  Encore  une 
fois  j  Loutherbourg  a  un  talent  prodigieux;  il  a 
beaucoup  vu  la  Nature^  mais  ce  n'est  pas  chez  elle^ 
c'esft  en  visite  chez  Berghem^  Wôuvermàns  et 
Vernet.  Il  a  de  la  couleur.  Il  peint  d'une  manièice 
ragoûtante  et  facile.  Ses  efïets  sont  picjuants.  Dans 
ses  tableaux  de  paysages  ^  il  y  a  quelquefois  des 
figures  qui  visent  un  peu  à  l'éventail  ;  j'en  appelle 
à  l'un  de  ses  tableaux  du  matin  ou  du  soir  ^  et  à 
cette  petite  femme  qu'on  y.  voit  montée  sur  un 
cheval,  avec  un  petit  chapeau  de  paille  sur  la  tête, 
et  noué  d'un  ruban  sous  son  cou.  Avec  cela ,  c'est 

Salons,  tomi  n.  3o 


466  âALOM  DE   1767. 

an  furieuse  garçon  ^  et  qui  n'en  restéirâ  pas  otl  il 
eâ  «st;  suitout  fti  ^  ea  s'assujé tissant  un  peu  plus 
à  Tiétude  du  vrai^  ses  compositions  viennent  à 
perdre  je  ne  «aïs  quoi  de  romanesque  et  de  iTatti^ 
qu'ion  y  sent  plus  aisément  qu'on  ne  le  peut  dire. 
Son  grand  tableau  de  bataille  Ta  élevé  au  rang 
d'académicien  j^^t  e'efit  ma  loi  un  beau  titre.  C'est 
le  plus  beau ,  celui  qui  caractérise  le  mieux  Un 
grand  maître*  Des  dix-huit  morceaui  (|u'il  a  ex- 
posés 5  il  n'y  en  a  pa6  un ,  où  Ton  ne  débôûvre 
des  beautés.  Ce  qui  lui  manque  petit  s'acquérir. 
On  n'acquiert  point  ce  qu'il  a.  Qu'il  aille  ,  qu'il 
regarde  y  et  qu'il  fesse  provision  de  phéhomènes. 
Si  ses  dessins  sur  papier  blanc  au  crayoh  roiigeont 
moins  d'effet  que  Cfcux  sur  papier  bteu ,  cela  tieiit 
éerlainement  à  la  couleur  du  papier  et  du  crayon. 
Un  dessin  sur  papier  blanc  et  à  la  sanguine  est 
nécessairement  plus  égal  de  ton^  de  touche  et  d'ef- 
fet ;  mais  en  général  ils  sont  d'un  prix  inesti- 
mable. Mon  ami  ^  y  avez—vous  bien  pris  garde  ? 
Avez^vous  observé  combien  ils  sont  jfins  et  Spiri- 
tuels? Quel  effet!  quelle  touche!  quel  ragoAtf 
quelle  vérité  !  Àh  !  les  beaux  dessins  !  Berghèm 
ne  les  désavouerait  pas.  Au  reste  ^  n'oublier  pas 
que  j<ô  ne  garantis  ni  mes  descriptions  ,  ni  mon 
jugement  sur  rien  j  mes  descriptions,  parce  cju'il 
n'y  a  aucune  mémoire  sous  le  cifel  qui  puisse  rap- 
porter fidèlement  autant  de  compositions  diverses; 
mon  jugement ,  parce  que  je  ne  suis  ni  artiste,  ni 


SALOIM  D£   17^7.  4^ 

fiséme  amatear.  Je  vov^  dis  6eu).««ri«iit  ce  que  je 
pense  ;  et  je  vous  4e  dis  avec  toute  ma  franchise. 
S'il  m'arrive  d'un  moment  à  Fautre  de  me  contre- 
dire ,  c^est  que  d'un  monienjt  à  l'autre  j'ai  été 
dii^ersçment  affecté  ^  également  impartial  quand 
je  ioue  et  qve  je  jne  4édis  d'un  éloge  ^  quand  je 
Uâmetét  qiue  j^e  me  dépars  dfC  ma  ccitique.  Bon^ 
neE'iin  sftgne  d'appveihatîon  à  jues  Femarques^ 
Ifirsqu'eiies,  vous  paraîtrovit  iHilides  ,  et  laissa  iw 
autres  pour  ce  qu'elles  sont.  Cbacwi  a  sa  mamève 
de  voir,  de  penser^  de  sentir.  Je  ne  priserai  la 
mienne  ^  que  quand  elle  se  trouvera  conforme  à 
la  vôtres  et  ciela  .1]^  dit  ime  if^t  je  laoïitifiEç 
mon  ckejaû^iSiaasjii^  soucier 4iu  ri^ste  9  i^^^è^  itvoir 
murmuré  tout  bas  à  l'oreille  de  l'ami  Louther- 
bourg  :  Votre  femme  est  jolie  ;  on  le  lui  disait 
avant  qu'elle  vous  appartînt  :  qu'on  continue  à 
le  lui  dire  depuis  qu'elle  est  'à  vous ,  à  la  bonne 
heure ,  si  cela  vous  convient  autant  qu^à  elle;  mais 
faites  en  sorte  qu'on  puisse  oublier  sans  consé- 
quence ,  sur  son  lit  ou  le  vôtre ,  son  chapeau ,  son 
epée  ou  sa  canne  à  pomme  d'or.  Madame  Vassé, 
.etiant  d'autres  moitiés  d'artistes  que  je  nomme- 
rais bien^  ont  aussi  des  lits;  mais  on*y  retrouve 
tout  Ce  qu'on  y  oiiblie. 


«      « 


Xes  .portraits  de  lAefihaLjfs  .«pnl  m  oBi^irvaî^  de 

dessin,  de  couleur  et  du  reste ,  qu'ils* ont  l'itfcr 

_  5o. 


468  SALON  D£   1767. 

d'être iaits  en  dépit  de  Fart  et  du  bon  sens.  Celui- 
ci  ne  HQViS  rainera  pas  en  copies.  Je  ne  ressemble 
pas  à  l'usurier  d'Horace  : 

Quanto  perditior  quisque  est,  Uintodcrius  urget  '. 

Quand  je  blâme  .^  je  fronce  le  sourcil  ;  et  cela 
ne  m'amuse  pas.  Voici  cinq  ou  six  personnages 
qui  vont  me  donner  de  l'humeur.  Si  je  ne  me  hâte 
pas  de  m'en  débarrasser  y  je  ne  sais  plus  quand 
TOUS  aurez,  la  suite. 

L'ÉPICIÉ. 

l52.    JÉSUSr-CHRIST  ORBONKE  A  SES  DISCIPLES  DE  LAISSER 
APPROCHER  LES  ENFANTS  Qu'oN  LUI  PRÉSENTE. 

Tableau  cintre  de  sept  pieds  neuf  pouces  de  haut,  sur  sept  pieds  six 

pouces  de  large.  - 

De  même  hauteur  et  de  la  moitié  de  la  lar- 
geur,  à  gauche  du  précédent.  Saint -Charle- 
magne. 

De  même  hauteur  et  de  la  moitié  de  la  largeur 
du  premier ,  à  droite  et  en  regard  avec  Saint-Char- 
lemagne,  Saint-Louis..  Les  deux  derniers  cintrés 
comme  le  premier. 

Avez-Tous  vu  quelquefois  >  au  coin  dçs  rues  , 
de  ces  chapelles  ^  que  les  pauvres  habitants  de 
Sainte-Reine  promènent  sur  leurs  épaules,  de 

'  nus  Un  bomme  est  pauvre ,  plus  il  Técrase.  Horat.  Sermon. 
iib.  I ,  Sat.  II,  vers.  ij5.  Ébit».  . 


n 


SALON  DE   1767.  4^ 

bourg  en  ville  j  c'est  une  espèce  de  boîte  cin- 
trée y  qui  renferme  un  tableau  principal  ^  et  dont 
les  deux  vantaux  y  peints  en  dedans  y  ndontrent 
chacun:  l'image  d'un  Saint^  quand  la  boite  ou  cha- 
pelle portative  est  ouverte?  Eh  bien  !  tout  juste 
de  la  même  forme  .et  de  là  même  forcé  ^,  le  tableau 
précèdent  et  les  deux  suivants.  C'est  là  chapelle 
des  gueux  de  SainterReine  ;  et  ce  l'est  si  bien  y 
qu'il  n'y  manque  que  les  charnières ,  quej'y  au- 
rais peintes  furtivement ,  si  j'avais  été  un- dés  po- 
lissons de  l'école. 

Au  fond  de  la  boîte ,  c'est  le  Christ,  n'ordon- 
nant pas  à  ses  disciples  de  laisser  approcher  les 
petits  enfants  y  comme  le  peintre  le  dit  ;  mais  les 
recevant,  les  accueillant.  Ainsi  L'Epicié  n'a  su  ce 
qu'il  faisait  ;  et  c'est  le  moindre  défaut  dé  sonî  ou- 
vrage; Le  Christ  est  assis  sur  un  jpàlihier  ;  autour 
de  lui  y  vers  la  gauche  y  sont  plusieurs  petits  en- 
£sints ,  filles  et  garçons,  qui  lui  sont  présentés  par 
leurs  mères,  leurs  frères,  leurs  grand'mères.  A 
droite ,  derrière  le  palm,ier ,  deux  où  trois  apôtres 
en  mauvaise  humeur. 

Sur  le  vantail  à  droite,  Saint-Loùis;  sur  le  Van- 
tail à  gauche ,  Saint-Charlemagne. 

Le  tableau  du  milieu  est  cru  y  sec  et  dur , 
comme  il  les  faut  pour  appeler  la  populace  aux 
carrefours.  Figures  raides  ,  découpées  ,  appli- 
quées les  unes  sur  les  autres ,  sans  plan ,  sans 
mouvements ,  fortes  enluminures.  Quel  sujet ,  ce- 


47^  8AL0N  DE   1767. 

pendant  poor  nn  grand  maître ,  par  le  charme  et 
la  rariétë  des  natuiM  f  Imaginez  ce  Christ ,  ces 
apôtres  ^  ces  pères  ^  ces  mères  y  ces  grand'mères  , 
ces  petites  fiOiles,  ces  petits  garçons  ^  peints  par 
wn  Raphaël. 

Sans  avoir  vu  le  Saini^Louis ,  on  ne  devine  pas 
combien  il  est  plat  ^  ignoble ,  sot  et  bête.  C'est 
à  peu  près  comme  nos  anciens  sculpteurs  nous 
le  montrent  en  pierre  >  aux  portails  des  églises 
gothiques. 

Le  Saint-Charlemagne  est  un  gros  spadassin  ; 
le  ventre  tendu  en  devant ,  la  tête  ébouriffée  et 
renversée  en  arrière^  la  main  gauche  fièrement 
«^puyée  sur  le  pommeau  de  son  épée»  Il  est  im- 
possible de  le  regarder ,  sans  M  rappeler  la  figure 
du.  feu  Gro&-Thomas. 

Si  M  «  L'Épicié  veut  placer  ces  trois  tableaux 
en  enseigne  à  sa  porte  ^  je  lui  garantis  la  prati-^ 
que  de  tous  ces  gens  ijai  chantent ^ans  les  rues, 
montés  sur  des  escabeaux ,  la  baguette  à  la  main  , 
4  côté  d'une  longoe  pancarte  attachée  à  un  grand 
bâton  y  et  montrant  comment  le  diable  lui  appa^ 
rut  pendant  la  nuit,  comment  il  -se  leva  et  s'en 
alla  dans  la  chambre  de  sa  femme  qui  donnait. 
Le.  voilà  qui  va.  Voilà  le  diable  qui  le  pousse.  Le 
voilà  dans  la  chambre  de  sa  femme.  Voilà  sa 
femme  qui  dort.  Comment  son  bon  ange  lui  re- 
tient la  tnain  ,  lorsqu'il  allait  tuer  sa  femme.  Voilà 
le  bon  ange.  Voilà  le  méchant  époux  avec  son  cou- 


t^H*  Le  Yoilà  qui  a  le  couteau  levé.  Voilà  k  hm 
augQ  qui  lui  retit^ut  Isi  Hiain  ?  ^  Qœie^a  ^  et  omterm^ 
J^  lui  gari^utis  l'^ntreiprise  de  XwA^%  les  diapeUet 
d^  Sktint&rReiiu^  ^  9Utr^  Umix  >  Uat  en;  Bmnisa 
qu'ailleurs  ^  eii  le$  pays»u9  «nallieuii^eu]^  ai«iettt 
maux  meiMlior  dans  les  graudes  i4Hea»  y  que  d« 
l^teir  daus  \em%  villages  y  k  cultiTer  deai  terras  >> 
où  iU  déposeraient  Jleui:^  simeurs  y  et  qui  Ae  peu-^ 
dr^ieut  pai^  w^  ép  pcmr  le»  sHniprir  ;  k  muiusi  qu'il 
n -aiuie  |i^ieiui:t  eierc^'  les  d^uoi:  Ufiétie^  à  le  feùs^ 
faiiseï  la  curiqsité  >  et  la  luodertrer.. 

LA  CONVERSION  DE  SAINT-PAUL  *. 

La  lumière  d'crii  se  fit  entendre  la  voix'  qui  di- 
sait: Saute  {i) y  S&uhy  gmd  7nepersequeri8?^pB!tt 
de  Fangle  supérieur  ^uehe  du  tableau.  Cette 
gloire  est  bte»  hunineuse.  Le  Saint ,  renverserons 
cette  direction  >  est  aussi  bien  renversé.  Il  est  en- 
veloppé de  la  masse  des  rayoi»s  qui  le  fihappent  y 
mais  quiue  le  frappent pasàssez  pittoiresquement; 
il  aurait  ilillu  de  la  verve  ^  pour  hii  donner  un  air 
de  foudre  ;  et  L'Épicié  n'eu  a  pas.  Le  casque  s'est 
séparé  delà  tête  y  et  il  est  à  terre  au-dessous.  Plus , 
à  droite ,  vu  par  le  dos ,  courbé  en  devant ,  et 

*■  Voyez  le  Salon  d^  i'j65 ,  tqm»  y^t  pag^  i5S,  le  mèôa«  w^t 
traité  par  Deshays.  Ëdit*. 

(i)  Noos  observerons  en  passant  que  le  premier  nom  du  con- 
▼er^  dfe  Damai  est  Saul;  et  qu^on  ne  sait  pas  bien  pourquoi  il  a 
prô  lenofli  an  VvêL  imr». 


47^  SALON  DE   1767. 

sortant  du  fond ,  un  soldat  relève  Saul  ^  le  secourt^ 
en  appuyant  une  main  entre  ses  épaules  y  et  Tau- 
tre  sur  sa  poitrine.  Sur  un  plan  plus  enfonce ,  et 
correspondant  au  persécuteur  terrasse  9  vu  deface^ 
un  soldat  Sur  son  cheyal.  Le  cheval  tranquille^  et 
plus  brave  que  l'homme  qui  est  fort  effrayé  y  mais 
à  la  vérité  d'un  faux  effroi ,  d'un  effroi  de  théâtre. 
Ce  gros  soldat  joue  la  parade.  Tout-à-fait  sur  le 
fond ,  autour  dé  ce  grotesque  personnage ,  et  der- 
rière son  officieux  camarade ,  des  têtes  de  satel- 
lites épouvantés.  Tout-à-fait  à  gauche ,  sous  la 
lumière  fiilminante^  abattu ,  troublé ,  effaré  ,  le 
cheval  de  Saul^  dont  les  jambes  sont  embarras- 
sées dans  les  siennes.  Ce  cheval  est  «beau ,  et  sa 
crinière  flotte  bien.  Tout  cela  n'est  ni  mal  entendu^ 
ni  mal  ordonné.  La  gloire  m'a  paru  be^le.  La  lu- 
mière forte  et  vraie.  Le  cheval  a,ssesL  be^u ,  mais 
faible  de  touche  >  et.  sans  humeur.  Le  Saul  a  les 
yeux  fermés  9  comme  il  doit  arriver  à  un  hoipme 
ébloui;  mais  il  est  petite  chiffonné^  ignoble  de 
caractère  ^  plus  mort  que  vif.  Ce  bras  droite  qu'il 
tient  étendu  en  l'air  ;»  est  vraiment  hors  delà  toile; 
l'autre  bras  ^  ainsi  que  la  main ,  sont  bleuâtres;  ce 
qui  suppose^  contre  la  vérité^  de  la  durée  dans 
une  position  contrainte.  Ces  soldats  du  fond  sont 
assez  bien  effarouchés;  et  le  tout  est  mieux  dessiné^ 
mieux  colorié  qu'il  n'appartient  à  L'Épicié.  Le  che- 
val de  son  gros  hollandais  ventru  qui  fait  la  pa- 
rade^ est  de  bois«  Mais  est-ce  que  L'Épicié  voudrait 


SALON  DE   17%.  4?^ 

devenir  quelque  chose?  faire  le  second  tome  de 
*  La  Grénée?  Je  n'en  crois  rien. 

UN  TABLEAU  DE  FAMILLE. 

II  y  a  là  de  quoi  désespérer  tous  les  grands  ar- 
tistes ,  et  leur  inspirer  le  plus  parfait  mépris  pour 
le  jugement  public.  Si  vous  en  exceptez:  le  Clair 
de  lune  de  Vernet,  que  beaucoup  de  gens  ont  ad- 
miré sur  parole ,  il  lï'y  en  a  peut-être  pas  un  au- 
tre qui  ait  arrêté  autant  de  monde ,  et  qu'on  ait 
plus  regardé  que  celtii-cî .  Cest  un  vieux  prêtre 
qui  lit  l'Ancien  ou  le  Nouveau  Testament  au  père^ 
à  la  mère^  aux  enfants  rassemblés.  Il  faut  voir  le 
froid  de  tous  ces  personnages;  le  peu  d'esprit  et 
d'idées  qu'on  y  a  mis  ;  la  monotonie  de  cette  scène  ; 
et  puis  cela  est  peint  gris  et  symétrisé.  Ce  prê- 
tre parle  de  la  main^  et  se  tait  de  la  bouche.  Sa 
raide  soutane  a  été  exécutée  sur  lui  par  quelque 
mauvais  sculpteur  en  bois;  elle  n'est  jamais  sortie 
d'aucun  métier  d'ourdissage.  Ce  n'est  pas  ainsi 
que  notre  Greuze  se  retire  de  ces  scènes-là  ,  soit 
pour  la  composition  ^  le  dessin  y  les  incidents ,  les 
caractères  ^  la  couleur.  M.  L'Epicié  y  laissez  là  ces 
sujets;  ils  exigent  un  tout  autre  goût  de  vérité  que 
le  vôtre.  Faites  plutôt....  rien.  Je  ne  vous  décris 
pas  ce  tableau.  Je  n'en  ai  pas  le  courage.  J'aime 
mieux  causer  un  moment  avec  vous  des  jugements 
populaires  dans  les  beaux-ai^s.  Je  serais  long ,  si 
je  voulais;  mais  rassurez-vous^  je  serai  court. 


474  SiàLON  DE   1767. 

Le  mérite  d'une  esquisse  ,  d'une  étude  ^  d'une 
ébauche ,  ne  peut  être  senti  que  par  ceux  qui  ont  ^ 
un  tact  trè&-délicat ,  très-fin ,  très-délié ,  soit  na- 
turel ,  soit  développé  et  perfectionné  par  la  vue 
b^l^tuciUe  de  difféi^ptes  iioiages  du  beau  en  ce 
gwre^  ou  par  les  g^us  fnéines^  de  X'o^fi.  Avai^t  que 
d'allei*  pl^s  Iqin  >  vous  me  demai)df^3  ce  q^c^  c'est 
qiie  ce  tuet  ?  je  v^us  l'ai  déjà  dit  ^  c'est  une^  kabi- 
tttde  dei  j  vg^r  ^reup^eoi^  prép^irée  par  de^  qu^li^ 
naturelles  y  et  fmdée:  sur  des  phén^mèi^s  et  de$ 
Mipérienoea^  dont  la  mémoire  ne  potis  est  pas  ]^é- 
sente.  Si  lea  phéoomèo^  pqus;  étaient  préseiirts  9 
nous  pourrions  sur-rle-rchamp  veudre  qompte  de 
poti^  jilgeiawt  ;  et  bous  a,ui^i^  U  soiwce.  lifi 
Bp^moir^  des  expériqneea  et  des  phépqmèii^  ne 
j^yjks  ét£int  pa»  présente  9  uou4  Q'en  jiige^s  pas 
moip^  sûrement  ^  pous  m  jugeons  m^«  plus 
proHtptementjnQus  iguorqnSf  c^  qui  qoiusf  déter^- 
mme^  et  nous  avens  ce  qu  eq  apfi^llie  t^t,  îii^iiiQt^ 
e^rit  de  Ja  cko$te  y  %<&^  naturel.  S'il  arrive:  qu'qu 
demande  à  un  bomme  de  gaùt  Ja  raison  de  £K>n 
jugemeiitf,  que  fait41;?  il  rêve;  il  se  promène;  il 
se  rappelle  >  ou  les  modèles  qu'il  a  vu& ,  ou  les 
phénomènes  de  \^,  nature^  ou  les  passions  du  cpdur 
bumaiq  ^  en  un  mot,  tes  expérieucea  qu'il  9  |(Mte&; 
n^t-à-dire^qu'il-devieutsa^v^nt.  U«?  même  bomn^e 
a  le  tact  sur  certains  objets  >  et  la  scieqee  sur 
d'autres.  Ce  tact  est  préparé  par  des  qiiolitéa  que 
la  nature  seule  donne.  Farcourez  toutes  les  fonc- 


SALON  DE   1767.  4?^ 

ttona  de  la  me  y  toutes  les  sciences ,  tous  les  arts , 
la  danse ^  la  musique >  la  lutte ^  la  course;  et  vous 
recoimaitrez  dans  les  orgues  une  aptitude  propre 
à  ces  fonctions  :  et  de  même  qu'il  y  a  une  organi- 
sation de  bras ,  de  cuisses ,  de  jambes ,  de  corps  ^ 
propre  à  Fétat  de  porte*&ix  y  soyez  sûr  qu'il  y  a 
une  organisation  de  tête  propre  à  l'état  de  peintre^ 
de  poète  et  d'orateur^  organisation  qui  nous  est 
inconnue  y  mais  qui  n'en  est  pas  moins  réelle  >  et 
sans  laquelle  on  ne  s^élète  jamais  au  premier 
rang;  c'est  un  boiteux  qui  yeut  être  coureur. 
Rappelez -Yous  toutes  les  études^  toutes  les  ccm- 
naissances  nécessaires  à  un  bon  peintre  >  à  un 
peintre  ne  ;  et  vous  sentirez  combien  il  est  difficile 
d'être  un  bon  juge  y  un  juge  né  en  peinture.  Tout 
He  monde  se  croit  compétent  sur  ce  point  ;  pres- 
que tout  le  monde  se  trompe  :  il  ne  faut  que  se 
promener  une  fois  au  Salon  y  et  y  écouter  les  jii- 
gements  divers  qu'on  y  porte  y  pour  se  convaincre 
qu'en  ce  genre  ^  comme  en  littérature  y  le  succès^ 
le  grand  succès  est  assuré  à  la  médiocrité  y  l'heu- 
reuse médiocrité  qui  met  le  spectateur  et  l'artiste 
commun  de  niveau^  11  faut  partager  une  nation 
en  trois  classes  ;  le  gros  de  la  nation  qui  forme 
les  mœurs  et  le  goût  national  ;  ceux  qui  s'élèvent 
au  «^dessus  sont  appelés  des  fous,  .des  hommes 
bizarres  y  des  originaux  ;  ceux  qui  descendent  au- 
dessous  y  sont  des  plats ,  des  espèces.  Les  progrès 
de  l'esprit  humain  y  chez  un  peuple  y  rendent  ce 


47^  SALON  DE   1767. 

plan  mobile.  Tel  horn-me  vit  quelquefois  trop  long- 
temps pour  sa  réputation.  Je  .vous  laisse  le  soin 
d'appliquer  ces  principes  à  tous  les  genres  ,  je 
m'en  tiens  à  la  peinture.  Je  n'ai  janSais  entendu 
faire  autant  d'éloges  d'aucun  tableau  deVan-Loo , 
de  Vemet  ^  de  Chardin  ^  que  de  ce  maudit  tableau 
de  famille  de  L'Épicië  y  ou  d'un  autre  tableau  de 
famille ,  plus  maudit  encore,  de  Voiriot.  Ces  in- 
dignes croûtes  ont  entraîné  le  suffrage  public  ;  et 
j'avais  les  oreilles  rompues  des  exclamations  qu'ils 
excitaient.  Je  m'écriais  :  ô  Vemet  !  6  Chardin  !  ô 
Casanové  !  ô  Loutherbourg  !  ô  Robert  !  travaillez 
à  présent;  suez  sang  et  eau,  étudiez  la  nature , 
épuisez-vous  de  fatigue,  faites  des  poèmes  sublimes 
avec  vos  pinceaux  ;  et  pour  qui  ?  pour  une  petite 
poignée  d'hommes  de  goût  qui  vous  admireroi4^'  ' 
en  silence ,  tandis  que  le  stupide ,  l'ignorant  vul- 
gaire ,  jetant  à  peine  un  coup  d'œil  sur  vos  chefs- 
d'œuvre  ,  ira  se  pâmer ,  s'extasier  devant  une  en- 
enseigne  à  bière,  un  tableau  de  guinguette.  Je 
m'indignais  et  j'avais  tort.  Est-ce  qu'il  en  pouvait 
être  autrement  ?  Il  faut  que  le  chancelier  Bacon 
reste  ignoré  pendant  cinquante  ans;  lui-même 
l'avait  prédit  de  son  propre  ouvrage.  Il  faut  que 
le  Traité  du  i>rai  Mérite  par  Le  Maître  de  Claville 
ait  en  deux  ou  trois  ans  de  temps  cinquante  édi- 
tions.' Celui  qui  devance  son  siècle  ;  celui  qui 
s'élève  au-dessus  du  plan  général  des  mœurs  com- 
munes ,  doit  s'attendre  à  peu  de  suffrages  ;  il  doit 


SALON  DE   1767.  477 

se  féliciter  de  l'oubli  qui  le  dérobe  à  la  persécu- 
tiojl.  Ceux  qui  touchent  au  plai^  général  et  com- 
mun y  sont  à  la  .portée  de  la  main  ;  ils  sont  persé- 
cutés. Ceux  qui  s'en  élèvent  à  une  grande  distance^ 
ne  sont  pas  aperçus  ;  ils  meurent  oubliés  et  tran- 
quilles y .  ou  comme  tout  le  mopde ,  ou  trèsyloin 
de  tout  le  monde.  C'est  ma  devise. 

AMAND. 

l35.   S0UMA.N   II    FAIT   PÉSHABILLER   DES    ESGLAVE5 

EUROPÉENNES. 

11  n'y  était  pas ,  et  je  ne  vous  conseille  pas  de 
leregretter.  Je  n'ai  jamais  vu  d'Amand  que  des 
'  tableaux  froids  ou  des  esquisses  extravagantes. 

Plusieurs  dessins  y  plujsieurs  mauvais  dessins 
dont  ne  je  parlerais  pas ,  sans  un  de  ces  traits 
d'absurdité  sur  lesquels  il  faut  toujours  arrêter  les 
yeux  des  enfants.  C'est  une  figure  d'homme  vu  par 
le  dos^  les  mains  appuyées  à  la  manivelle  coudée 
d'un  tambour  de  puits.  Il  y  a  dans  ces  machines  un 
moment  oii  le  coude  de  la  manivelle  rend  la  po- 
sition du  bras  de  levier  très-haute.  Il  faut  alors , 
ou  que  l'homme  abandonne  la  manivelle ,  ou  que 
.  ses  bras  puissent  atteindre  à  cette  hauteur,  les 
poings  fermés ,  sans  quoi,  la  machijne  revient  sur 
elle-même,  et  le  poids  redescend.  Or ,  on  donne- 
rait un  demi-pied  de  plus  au  tourneur  d'Amand, 


48o  SALON  DE   1767. 

Les  nudges  répandus  entre  eux  sont  pareillement 
jaunâtres  9  et  achèyent  de  rendre  la  comparaison 
exacte.  M.  Fragonard  ^  cela  est  diablement  fade. 
Belle  omelette^  bien  douillette  y  bien  jaune  et  bien 
brûlée. 

UNE  TÊTE  DE  YIEILLARD. 

Cela  est  faible ,  mou  y  jaunâtre  y  teintes  variées^ 
passages  bien  entendus^ mais  point  de  vigueur.  Ce 
vieillard  regarde  au  loin;  sa  barbe  est  un  peu 
monotone ,  point  touchée  de  verve  ;  même  repro- 
che aux  cheveux,  quoiqu'on  ait  voulu  Téviter. 
Couleur  fade.  Cou  sec  et  raide.  M.  Fragonard , 
quand  on  s'est  fait  un  nom,  il  faut  avoir  un  peu 
plus  d'amour-propre.  Quand ,  après  une  imniense 
composition ,  qui  a  excité  la  plus  forte  sensation , 
on  ne  présente  au  public  qu'une  tête,  je  vous  de-, 
mande  à  vous-même  ce  qu'elle  doit  être. 

PtUSIBUBS  DESSIIfS. 

Pauvres  choses  !  Le  paysage  est  mauvais. 
L'homme  appuyé  sur  sa  bêche  ne  vaut  pas  mieux. 
J'en  dis  autant  de  cette  espèce  de  brocanteur ,  as- 
sis devant  sa  table  dans  un  fauteuil  à  brks.  La 
mine  en  est  pourtant  excellente. 


SALON  DE    1767.  481 

MONNET. 

l4l-    UNE    MAGDELEINE   EN    MÉDITATION. 

Tableau  ovale. 

UN  CHRIST    EXPIRANT   SUR    LA  CROIX. 

Ce  Christ  n'est  point  au  Salon.  Monnet  n'ayait 
apparemment  pas  eu  le  temps  de  l'expe'dier.  Le 
Christ  est  malheureux  en  France.  Il  est  bafoue  par 
nos  philosophes^  déshonore  par  ses  prêtres ,  et 
maltraite  par  nos  artistes..  Au  sortir  des  mains 
de  Pierre ,  il  tomba  dans  celles  de  Bachelier,  qui 
Fa  livré  cette  année  à  Parrocel,  à  Brenet ,  à  L'Épi- 
cié  9  à  Monnet  qui  le  tient  à  présent. 

La  Magdeleine  de  celui-ci  est  sans  couleur ,  sans 
expression  9  sans  intérêt ,  sans  caractère^  sans 
chair;  c'est  une  ombre ^' c'est  un  morceau  détes- 
table de  tout  point.  On  voit,  à  droite,  un  rocher. 
Devant  ce  rocher,  une  grande  croix  de  bois.  A 
genoux,  et  les  bras  croisés,  la  sainte  pécheresse. 
Derrière  elle ,  un  autre  rocher.  On  ne  sait  ce  que 
c'est  que  cela.  C'est  une  image  de  papier  blanc  , 
une  découpure  de  Hubert ,  mais  mauvaise ,  ^ans 
la  précision  des  contours ,  seulement  aussi  mince  ^ 
aussi  plate ,  et  très-insipide ,  quoique  nue.  Au 
pont  Notre-Dame ,  chez  Tremblin ,  pourvu  qu'il 
en  veuille,  car  il  est  difficile.  La  religion  souffre 
ici  de  toute  part. 

SilLOMS.   TOME  II.  3l 


t, 


4^2  SALON  DE   if&j. 

Je  ne  sais  ce  que  c'est  que  VHermite  lisant.  On 
dit  qu'il  n'est  pas  sans  mérite.  Chardin  l'a  pour- 
tant caché.  Pour  les  dessins  et  les  esquisses  ^  mal- 
heureusement on  les  Toit. 

TARAVAL. 

REPAS    DE    TANTALE. 
Tableau  de  ^atre  pieds  de  large,  sur  trois  pieds  neuf  pouces  de  haat. 

Je  Teux  mourir  9  si  ^  ni  tous^  ni  moi  y  ni  per- 
sonne ^  eût  jamais  deviné  le  sujet  de  ce  tableau. 
A  droite ,  un  palais.  Au-deyant  de  la  façade  d« 
palais  9  sur  le  fond  ^  des  femmes  qui  élancent  de 
joie  leurs  bras  vers  un  enfant.  Un  peu  plus  vers 
la  gauche  y  et  tout^'-feit  sur  le  devant  y  une  femme 
ageaouâllée  y  tendant  aussi  les  bras  au  même  en- 
fant,  qu'elle  se  dispose  à  recevoir  d'un  vieillaid  y 
qui  le  lui  présente  de  côté  y  et  sans  la  regarder. 
Ce  vieillard  y  c'est  Jupiter.  Je  le  reconnais  à  l'oi- 
seau porie^foudre  y  qu'il  a  sous  ses  pieds.  Sur  le 
fond^  une  table  couverte  d'une  nappe.  Au-delà 
de  cette  table  y  des  dieux  et  des  déesses  y  portés 
sur  des  nuages  y  comme  dans  une  décoration  d'o- 
péré, et  jei|ant  des  regards  d'indignation  et  de 
terreur  sur  ce  qui  «e  passe  .vers  la  gauche.  Voilà 
un  double  intérêt  bien  marqué.  M'indignerai-je 
avec  cenx"^i^  ou  joindrai-je  ma  joie  à  celle  des 
premiers?  Au-dessous  de  Jupiter  sévère^  je  vois 
un  scélérat  qu'on  se  prépare  à  lier.  H  est  déses- 


SÂLON^DE   1767.  485 

perc-  Il  regarde  la  terre.  U  $e  fmppè  k  fr*iM:  du 
psing.  A  côté  de  ce  bri^od ,  car  il  en  a  bîeot 
Tair  ^  on  jeune  bomme  qui  lui  à  i^aifii  le  bra^  ^  qvA 
tient  une  chaîne  <ie  sa  main  gaucHe^  et  qui  aerre 
si  fi)rt  cette  chidne ,  qu'<m  dirait  q^'il  craint  plti$ 
qu'elle  ne  lui  échappe  que  son^eoupable.  Ce  jeune 
homme 9  c'est  Mercure;  je  le  reconnais  aux  ai*^ 
les  y  dont  il  est  coiffe  ;  ou  plutôt  c'est  un  paysan 
ignoble ,  quelque  satellite  déguisé  qui  les  lut  a 
¥olées, 

.  £h  bien  !  mon  anû  9  voiUi  ce  qix'il  plaît  à  l'artiste 
d'appeler  ie  Mepaa  cl^  Tantale.  l\  a  beau  dire  > 
c'est  rinstant  où  Jupiter  >  s'apercevant  qu'on  lui 
a  servi  à  manger  l'enfant  de  la  maison  ^  le  re^^ 
suscite  9  le  rendit  sa  mère^  et  condamne  le  père 
awc  fers.  Je  lui  repondrai  toujours ,  ce  sont  trois 
instants  et  trois  sujets  très-distingués.  L'instant  du 
repas  n'est  point  celui  de  l'ea&nt  ressuscité.  L'ins- 
tant de  l'enfant  ressuscité  n'est  point  celui  de  l'en- 
fant rendu;  et  l'instant  de  l'enjËsmt  rendu  n'est  point 
eelui  de  la  condamnation  du  père.  Aussi  fatras  de 
figures  9  d'effets  et  de  sensations  contradictoiives. 
Exemple  excellent  du  défaut  d'unité.  Ces  gens  sans 
^erye  et  sans  génie  ne  sont  effrayés  de  rien.  Us 
ne  soupçonnent  seulement  pas  la  difficulté  d'une 
composition.  Voyez  aussi  comme  ils  s'en  tirent. 
La  mère  de  Pélops ,  petite  n^ine  rechignée.  Tan- 
tale, bas  coquin,  gibier  de  Grève.  Tout  le  terri- 
ble réduit  à  la  flamme  rougeàtre  d'un  pot  à  feu , 

3i. 


484  SALON  DE    1767. 

ëleve  à  gauche  sur  un  guéridon.  Mais ,  me  dirét* 
TOUS  ^  ces  défauts  sont  peut-être  rachetés  par  un 
faire  merveilleux?  Oh  !  non.  Cependant,  trouvez, 
si  vous  le  voulez ,  le  Tantale  chaudement  colorié. 
Dites  que  le  Jupiter  est  beau ,  que  sa  tête  est  no- 
ble; ajoutez  encore  que  le  tout  n'est  pas  sans  effet , 
à  la  bonne  heure. 

VÉNUS  ET  ADONIS. 

Adonis  est  assis;  on  le  voit  de  face*  Son  chien 
est  à  côté  de  lui.  Il  tient  son  arc  de  la  droite. 
Sa  gauche  est  je  ne  sais  où.  U  a  sur  ses  genoux 
une  peau  de  tigre.  Sur  un  grand  coussin  d'étoffe 
argentée ,  Vénus  est  étendue  à  ses  pieds.  On  ne 
la  voit  que  par  le  dos.  Ce  dos  est  beau  ,  et  l'ar- 
tiste le  sait  bien ,  car  c'est  pour  la  seconde  fois 
qu'il  s'en  sert.  La  tête  d'Adonis  est  empruntée  d'un 
Saint  Jean  de  Raphaël ,  comme  Raphaël  emprun- 
tait la  tête  antique  d'un  Adonis  pour  en  faire  un 
Saint  Jean.  Aussi  cette  tête  est-elle  bien  coloriée. 
De  la  manière  dont  ce  sujet  est  composé ,  il  ne 
peut  guère  y  avoir  que  le  mérite  du  technique. 
La  figure  principale  tourne  le  dos  ;  et  un  dos  n'a 
pas  beaucoup  d'expression:  Voyez  pourtant  ce 
dos  y  car  il  en  vaut  la  peine  ^  et  la  manière  dont 
cette  figure  est  assise  sur  son  coussin  y  la  vérité 
des  chairs ,  et  du  coussin. 


SALON  DE    1767.  4^5 

JEUNE  FILLE   kGàÇkTXT  SON  CHIEN  DEVANT  UN   MIROIR. 

La  tête  de  la  jeuqe  Fille  et  le  chien  ont  de  la 
vie ,  du  dessin ,  sans  couleur. 

UNE    TÊTE   DE   BAGGHINTE. 

On  la  voit  presque  par  le  dos,  la  tête  retour- 
nëe.  On  prétend  qu'elle  est  d'un  pinceau  vigou- 
reux. J'y  consens.  Son  expression  est  bien  d'une 
femme  enthousiaste  ou  ivre ,  mais  souffrante  y  non 
comme  une  Pythie  qui  se  tourmente  et  qui  cher- 
che à  exhaler  le  Dieu  qui  l'agite ,  mais,  souffrante 
de  douleur.  L'enthousiasme,  l'ivresse  et  la  souf- 
france affectent  les  mêmes  parties  du  visage  ;  et 
le  passage  de  l'un  de  ses  caractères  contigus  à 
l'autre  est  facile. 

HERCULE    ENFANT,    ÉTOUFFANT    DES    SERPENTS, 

AU   BERCEAU. 

Esquisse. 

On  voit  à  droite  une  suivante  effraye'e>  puis 
Alcmène  et  sou  ëpoux.  Celui-ci  saisit  son  enfant 
et  l'enlève  de  i^on  berceau.  Dan^  le  berceau  voi- 
sin, le  jeune  Hercule,  assis,  tient  par  le  cou 
un  serpent  de  chaque  main ,  et  s'efforce  des  bras , 
du  corps  et  du  visage ,  de  les  étouffer.  Sur  le 
fpnd  à  gauche ,  au-delà  des  berceaux  ^  des  femmes 
tremblent  pour  lui.  Tout-à-fait  à  gauche ,  deux 
autres,  femmes  debout  :  cellesrci  sont  assez  tran- 
quilles. De  ce^  deux  femmes,  c^lle  qu'on  voit  par 


4S6  SALON  DE   1767- 

le  do»  montra  le  eiel  de  la  main  ^  et  semble  dîxe 
à  sa  compagne  :  Voilà  le  fils  de  Jupiter.  Du  même 
côte  ^  colonnes.  Dans  Tentre-colonnement  ^  grand 
rideau  qui  y  relevé  par  le  plafond  y  vient  faire  un 
dais  aurdes^us  des  berceaux.  Beàtt  sujets  digne 
d'un  Raphaël.  Cette  esquisse  est  fortement  colo- 
riée ^  maïs  sans  finesse  de  ton^;  etlà^essufi  ^  mon 
ami  ^  je  tous  renvoie  a  mon  conte  polisson  sur  le& 
esquisses  (t). 

Je  ne  dis  pas  que  Taraval  vaille  mieux  que 
Fragonard^  m  Fragonatd  mietix  que  Taraval  ; 
maiscelui^i  me  parait  plus  voisin  de  la  manière 
et  du  mauvais  style*  La  fricassée  d'anges  de  Fra<» 
gonard  est  une  singerie  de  Bouchot.  Outre  les  des-' 
sins  dont  j'ai  parlée  il  y  ena  d'autre.sde  ce  dernier 
artiste  >  à  la  sanguine  et  sur  papier  bleu  ^  qui 
sont  jolis  et  d'un  bon  crayon.  Il  y  a  de  l'esprit 
et  du  caractère.  En  général  Fragonard  a  l'étoffe 
d'un  habile  homme  ;  mais  il  ne  l'est  pas.  Il  est 
fougueux ^  incorrect,  et  sa  coiiletir  est  volatile.  Il 
peut  aussi  facilement  empirer  qu'atnander  ;  ce  que 
je  ne  dirais  pas  de  Taraval.  Il  n'a  pas  assez  re- 
gardé les  grands  maîtres  de  l'école  d'Italie.  Il  a 
rapporté  de  Rome  le  goût,  la  négligence  et  ta 
manière  de  Boucher ,  qu'il  y  avait  portés»  Mau- 
vais symptôme ,  mon  ami  !  Il  a  conversé  avec  ies^ 
apôtres  ;  et  il  ne  s'est  pas  converti.  Il  a  vu  les  mi- 
racles; et  il  a  persisté  dans  son  endurcissement, 

(i)  Page  398  de  ce  volume.  Édït*. 


SALON  DE  1767.  4*7 

il  y  a  qvMlque  temps  (fw  Centrai  par  carîo- 
sîtaé  dans,  les  aAeiiers  de  nos  ëlèvest  :  je  voua  jure 
qvL^îl  y  a  des  peintres'  i  PAcadémie  y  à  qui  ocb  en- 
fitnta-Ià  ne  céderaient  pas  la  médaille.  Il  faut  vaîr 
ee  qnf  ils  deriendront.  Mais  veus  devriez  laie»  coeh 
sctfUer  à  ces  souverains  ^  aTec  lesquels  voua  avea 
Fbonneur  de  correspondre  ^  et  qui  ont  à  cœur  la 
naissance  et  le  progrès  des  beaua-^^arts  dans:  leur 
Empire  ^  de  fyuAet  une  école  à  Paria  y  d^ch  les 
élèves  passeraient  ensuite  à  une  seoeode  école  fon- 
dée à  Rome.  Ce  moyen  serait  bien  plgs  sur  que 
d'appeler  des  artistes  étrangers  ^  qui  périssant 
transplantés  comme  des  plantes  exotiques  dans  des 
serres  chaudes. 

149.  RESTQUT. 

LES  PLAISIRS  i/àKIGRÉOIY.  -*^  DIOGàlfE  D6Mill1>ÀI<T  li^ÂU- 
mOSïR  A.  U»£  STAJUB.  -^  UN  SÀIJilT^papSïO. 

Voyez  au  Salon  précédent  (i)  ce  que  je  vous  ai 
dit  de  ces  trois  morceaux  ;  et  n'en  rabattez  pas  un 
mot.  Il  y  a  dansje  morceau  $Anacréan,  couleur , 
entente  de  lumières^  vigueur  et  transparence.  Le 
tout  est  d'un  ton  vrai  et  suave.  Le  corps ,  la  gorgé 
et  les  épaules  de  la  courtisane  sont  de  chair ,  et 
peints  dans  la  pâte  à  pleines  couleurs.  Le  corps 
Ôl  Anacréon  est  bien  modelé  ;  le  bras  qui  tient  la 

(i)  Tome  vai|  page  34^  eltuiv.  fiwT«. 


48d  SALON  t>E   1^7. 

coupe  fin  de  touche  y  quoique  défectueux  de  des- 
sin. Les  étoffes  étendues  sur  ses  genoux  sont  belles. 
La  jambe  droite^  qui  porte  le  pied  en  ayante  sort 
du  tableaul  La  cassolette  et  les  vases  ^  d'un  faire 
recherché^  sans  attirer  Fattention  aux  dépens 
des  figures.  Mais  je  persiste  :  VAnacréon  est  un 
charretier  ivre,  tel  qu'on  en  voit  sortir  sur  les 
six  heures  du  soir  des  tavernes  du  faubourg  Saint- 
Marceau.  La  courtisane  est  une  grenouille;  si 
elle  était  debout  à  côté  de  VAnacréon  y  son  front 
n'atteindrait  pas  au  creux  de  son  estomac  :  c'est 
accoupler  une  Lapone  avec  im  Patagon.  Le  site 
est  tout-à«-fait  bizarre.  Ah  I  monsieur  Restout, 
que  dirait  votre  père  s'il  revenait 'au  monde  et 
qu'il  vît  cela  ?  Jusqu'à  présent  on  ignorait  que  les 
pompons,  les  étoffes  de  Lyon  à  fleurs  d'argent, 
les  cirsakas ,  fussent  en  usage  chez  les  Grecs  :  où 
est  le  costume  et  la  sévérité  de  l'art? 

Votre  Diogène  ressemble  à  un  gueux  qui  tend 
la  main  de  bonne  foi  ;  et  puis  il  est  sale  de  cou- 
leur. 

Pour  votre  Saint-Bruno  y  c'est  un  très-joli  mor- 
ceau ,  bien  dessiné ,  bien  posé ,  tout-à-fait  intéres- 
sant d'expression  ,  largement  drapé  ,  peint  avec 
vigueur  et  liberté,  bien  éclairé,  bien  colorié  ;  on 
le  prendrait  pour  un  petit  Chardin ,  quand  celui- 
ci  faisait  des  figures.  Que  ne  suivez -vous  ce 
genre  ? 

Quand  on  expose  une  tête  seule ,  il  faut  cpi'elle 


SALON  DE    1767.  489 

soit  très'belie;  et  celle  de  ce  chanteur  de  rue^  de 
ce  gueux  ivre ,  demandait  une  exécution  merveil- 
leuse^ pour  en  excuser  le  bas  caractère.  Moins  le 
sujet  d'une  composition  est  important^  moins  il 
intéresse >  moins  il  touche  aux  moeurs^  plus  il  faut 
que  le  faire  en  soit  précieux.  Qui  est-ce  qui  regar- 
derait les  Téniers,  les  Wouvermans,  les  Ber- 
ghem^  tous  les  tableaux  de  l'école  flamande  y  la 
plupart  de  ces  obcénités  de  l'école  italienne  ^  tous 
ces  sujets  empruntés  de  la  fable  ^  qui  ne  montrent 
que  des  natures  méprisables ,  que  des  mœurs  cor- 
rompues ^  si  le  talent  ne  rachetait  le  dégoût  de  la 
chose?  Les  originaux  sont  d'un  prix  infini;  on  ne 
fait  nul  cas  des  meilleures  copies  ;  et  c'est  la  diffi- 
culté de  discerner  les  originaux  des  copies ,  qui  a 
fait  tomber  en  France  les  tableaux  italiens.  On  ne 
dupe  plus  que  les  Anglais.  M.  Baudouin ,  lisez  ce 
paragraphe ,  et  profitez-en. 

M.  Restout^  je  reviens  à  vous.  Que  pensez-vous 
du  contraste  de  cette  tête  ignoble  àiAnacréon  avec 
les  vases  précieux  qui  l'entourent  et  les  riches  étof- 
fes qui  le  couvrent?  Jetez  un  voile  sur  le  reste  de 
votre  composition  ;  ne  montrez  que  cette  tête ,  et 
dites-moi  à  qui  elle  appartient.  Et  votre  Diogène  ^ 
de  bonne  foi,  lui  voit-on  le  moindre  trait  qui  in- 
dique l'esprit  de  son  action  ?  Où  est  l'ironie  ?  oii 
est  la  fierté  Cynique?  est-ce  là  cet  homme  dont 
Sénèquea  dit  que  celui  qui  doute  de  sa  félicité 
peut  aussi  douter  de  celle  des  dieux?  Votre  Saint- 


49^  SALON  DE   17(97. 

Bruno  est  très^-bieû  >  je  ne  m'ea  dédia  pas  ;  mais 
n'y  a-tr«il  point  là  de  plagiat? 

Ce  qui  £àche  y  c'ert  que  ces  talents  naissants  y 
qui  ont  décora  notre  Salon  cette  aounée  y  iront  en 
s'étéighant  ;  ce  scmt  de  prétendus  maîtres  qui  au* 
raient  grand  besoin  de  retourner  à  l'éeelèsôiis  des 
maîtres  sévères  qui  les  châtiassent. 

JOLLAIN. 

l5^.    I'aMOÛR   KNCHAtNIÏ    PAR  LES   GRACES. 

Imaginez  l'Amour  assis  sur  une  petite  éminence, 
au  milieu  des  trois  Grâces  accroupies;  et  ces  Grâ- 
ces n'en  ayant  ni  dans  leurs  attitudes  ^  ni  dans  leurs 
caractères  >  maussadement  groupées  ,■  maussade- 
ment  peintes^  la  tête  de  rAmour  si  féminisée^ 
qu'on  s'y  tromperait^  même  à  jeun.  Ni  finesse^ 
ni  mouvement ,  ni  esprit*  Trois  filles  pag  trop 
belles  9  pas  trop  jeunes  y  passant  des  guirlandes  de 
fleurs  autour  des  bras  et  des  pieds,  d'un  innocent 
qui  les  laisse  faire*  Ni  verve ,  ni  originalité^  ni 
pensée ,  ni  faire.  Qu'est-ce  donc  que  cela  signifie? 
Rien.  C'est  barbouiller  de  la  toile  y  et  perdre  de 
la  couleur. 

BÉLISAIRE. 

Ce  n'est  pas  un  tableau ,  quoi  qu  cil  disô  le  li- 
vret,  c'est  une  mauvaise  ébduche*  Cela  est$igris> 
si  blafard ,  qu'on  a  peine  à  discerner  les  figures  y 


SAISON  DE   1767.  49 « 

et  ^e  ma  lorgnette  de  Passement  ^  qui  colore  les 
objets  ^  a  manque  son  effet  sur  ce  tableau.  Qu'estn 
ce  que  M.  JoUain  ?  C'est. .  •  «  c'est  un  mauvais  pein- 
tre; c'est  un  sot  ;  qui  ne  sait  pas  que  celui  qui  tente 
la  scène  de  Bélîsaire  s'impose  la  loi  d'être  sublime* 
Il  faut  que  la  chose  dise  plus  que  l'inscription  ^ 
date  obolam  Belisario  '  9  et  cela  n'est  pas  aisé.  A 
droite^  presque  au  centre  de  la  toile ^  Bélisaire  as* 
sis.  Du  même  côté^  étendue  à  terre  ^  sia  fille  ^  la 
tête  penchée  sur  le  bras  de  scm  père  y  qui  lui  serre 
la  main.  Au  pied  de  Bélisaire  $  une  leyrejtte  qui 
dort.  Tout-à-fait  à  droite  y  le  dos  tourné  à  son 
époux  et  à  sa  fille ,  les  yeux  couverts  de  ses  mains , 
et  la  tête  posée  contre  un  mur  ^  la  femme  de  Béli*-' 
saire.  A  gauche  ^  sur  le  fond  ^  un  jeune  homme  qui 
demande  l'aum&ne  dans  le  casque  du  général 
aveugle*  Autour  de  ce  jeune  homme,  des  passa-* 
gers  y  un  soldat  les  bras  étendus  et  le  visage  étoùné^ 
ime  femme  qui  délie  sa  bourse ,  quelques  person- 
nages qui  conversent  >  parmi  lesquels  on  en  re-^ 
marque  un  qui,  le  doigt  posé  sur  sa  bouche, 
semble  recommander  le  silence  aux  autres.  A 
gauche^  un  vestibule  qui  conduit  à  des  bâtiments  1 
à  droite  et  sur  le  fond  ,  des  murs ,  une  architec- 
ture ;  d'oà  l'on  conjecturé  que  la  scène  se  passe 
dans  la  cour  d'un  château  ,  et  que  cette  oompo- 
sâtion ,  qui  ne  vaut  pas  les  estampes  de  Gravelot , 
a  été  &ite  d'après  une  situation  de  l'ouvrage , 

'  Donnez  une  obolé  à  BéUstire.  '    r 


49^  SALON  DE   1767. 

très-médiocre  et  beaucoup  trop  vante  ,  de  Mar- 
montel. 

Le  Belisaire  est  raide^  ignoble  et  froid.  La  fille 
n'est  pas  mal  de  position  et  de  caractère  ;  mais ,  et 
cette  fille ,  et  la  mère  qui  tourne  le  dos  à  la  scène , 
sont  prises  du  Testament  cVEudamidas  (  i  ) ,  où 
elles  sont  sublimes ,  on  n'a  fait  que  les  séparer. 
Toutes  ces  figures  dispersées  à  droite  ne  disent 
rien ,  mais  rien  du  tout.  L'enfant  qui  demande 
l'aumône  dans  le  casque  est  une  idée  commune , 
que  l'artiste  aurait  rejetée  s'il  eût  senti  l'effet  du 
casque  que  Van-Dick  a  posé  au  pied  de  Belisaire. 
Que  fait  là  ce  chien  qui  dort  ?  Quelle  comparaison 
de  l'étonnement  de  ce  soldat^  et  du  morne  silence 
du  soldat  de  Van-Dick,  qui ,  la  tête  penchée,  les 
mains  posées  sur  le  pommeau  de  son  épée ,  re- 
garde et  pense  !  Quelle  différence  encore  dans  le 
choix  du  local  !  Van-Dick  fiit  bien  un  autre 
homme,  lorsqu'il  assit  son  héros  sur  une  borne, 
le' dos  contre  un  arbre,  son  casque  à  ses  pieds. 
C'est  qu'avec  du  génie ,  il  est  presque  impoissible 
de  faire  un  bon  tableau  d'après  une  situation  ro- 
manesque ,  ou  même  une  scène  dramatique.  Ces 
modèles  ne  sont  pas  assez  voisins  de  Nature.  Le 
tableau  devient  une  imitation  d'imitation. 

Quand  je  vois  des  JoUain  tenter  ces  sujets  après 
un  Van-Dick ,  un  Salvator-4\osa ,  je  voudrais  bie» 
savoir  ce  qui  se  passe  dans  leurs  têtes  ;  car  enfin , 

(i)  Tableau  de  Nicolas  Poussin.  Èdit«. 


SALON  DE    1767.  495 

refaire  Bélisaire  d'après  ces  hommes  sublimes  , 
c'est  refaire  Iphigénie  après  Racine  y  Mahomet 
après  Voltaire.  M.  JoUain^  cela  n'est  pas  modeste. 
La  composition  y  le  dessin  y  l'expression  générale^ 
le  caractère  du  principal  personnage  y  le  clair- 
obscur^  la  couleur,  l'effet,  sont,  je  crois,  des 
parties  sans  lesquelles  la  peinture  n'existe  pas. 
Or ,  il  n'y  a  rien  de  tout  cela  dans  le  tableau  de 
JoUain.  Ce  tableau  est  donc  nul.  Ce  JoUain  m'a 
l'air  d'un  cousin  de  Cogé  ou  de  Riballier.  Béli- 
saire ,  le  pauvre  Bélisaire ,  après  avoir  ëte  chanté 
par  Marmontel ,  proscrit  par  la  Sorbonne  (i)  >  il 
ne  lui  manquait  pour  dernière  disgrâce  que  d'être 
peint  par  JoUain. 

UN    HERMITE. 

Je  me  le  rappelle  :  il  est  froid ,  léché  et  mau- 
vais. Mauvaises  mains,  mauvaises  et  lourdes  dra- 
peries, barbe  monotone,  livre  relié  en  parche- 
min ,  sans  ton ,  sans  illusion  ;  tête  faible  de 
touche.  C'est  JoUain  ,  toujours  Jollain. 

(i)  Le  Bélisaire  de  Marmontel  a  été  censuré  et  condamné  par 
la  Sorbonne  en  1767.  Edit*. 


FIN    DU    SECOND    VOLUME    DES    SALONS. 


-• r- 


TABLE  DES  MATIERES 


00NTBXUB8 


DANS  CE  yOLUME. 


SALON  DE  1767. 

page       I 

A  MON  ÀHi  M.  Grimm. 

3 

IVCchel  Yan-Loo. 

09 

HaUé. 

40 

Vîen. 

4^ 

La  Grénée. 

75 

Satire  contre  le  luxe  à  la  manière  de  Perse. 

145 

Belle. 

i55 

Bachelier. 

iSi 

««ffiliardiii. 

i56 

Vcmet. 

169 

MiDet  Francisque. 

a4i 

Lundberg. 

a44 

Le  Bel 

248 

Vénevault. 

aSo 

Perroneau. 

25 1 

Droiiais^  Roslin,  Yalade,  etc. 

aSa 

Madame  Yien. 

254 

Machy. 

256 

Drouais  fils. 

a58 

Juliart. 

259 

Yoiriot. 

263 

Doyen. 

264 

Gasanoye. 

295 

Baudouin. 

3o3 

Roland  de  La  Porte 

3i6 

1 


^  Belldig^. 

t*^  Le  Prince. 

Guerin. 

Robert. 

Madame  Ther  bouche. 
PaiTOcel. 
Brenet. 
Loutherbourg. 
Deshays. 
L'Êpicié. 
Amand. 
Fragonard. 
Monnet. 
Taraval. 
Restout. 
Jollaîn.  V 


TÀBLfi  DES^  MATIÈRES. 


■\ 


355 

%4 

4i5 
i^S 

429 
452 
467 
468 

-479 
48i 

482 

487 

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